Samedi 2 mai 2009 6 02 /05 /Mai /2009 12:23

C'est en sortant du colloque "syndicalisme et close combat : quel futur pour l'éducation ?" qu'un de nos camarades d'infortune nous a demandé, à R. et moi, des précisions terminologiques sur notre projet, reprenant ainsi le questionnement rageur de la plupart des mails et commentaires qui nous sont revenus grâce à la magie d'un monde 2.0. L'écran de fumée de notre premier post n'a donc pas tenu bien longtemps et malgré le patronage d'Aristote il s'agit maintenant d'avancer à découvert.



On peut passer assez vite sur les évidences qui font que le nom « Freakosophy » est assez accrocheur, que c'est un titre "pop rock sauvage" dont le fond de commerce est le "glam et le rythme". "Pop philosophie" aurait été bien mais c'est surtout déjà pris. Le concept est de Deleuze (1) qui désigne par là une réalité proche de la freakosophy puisqu'il la décrit comme une philosophie impure. Elle est celle qui s'empare des objets inhabituels et considérés un peu connement comme en dehors du cadre strict de la philosophie. C'est bien trouvé et sans remonter jusqu'au Parménide en se demandant s'il y a une idée du poil ou de la boue, cela reste le sens même de la philosophie qui est en question. Deleuze définit celle-ci comme création de concepts et, à partir de là, il l'ouvre à tous les champs possibles. C'est génial et c'est bien dit – transportez vous directement à la 5ème minute pour vous bercer de cette idée:






De freakonomics à freakosophy.

Mais notre filiation est à la fois plus modeste et plus lointaine puisqu'elle sort tout droit d'un des plus grands best-sellers que les sciences économiques aient connu : Freakonomics
 

 

                 

Steven D. Levitt applique précisément à l'économie une perspective similaire à celle de Deleuze en philosophie. Rien n'est mis de côté et un sens est reconstruit jusque dans le plus trivial. Et le miracle se produit. Levitt nous rejoue la raison dans l'histoire et met à jour des mécanismes insoupçonnés qui balayent les préjugés (et oui la plupart des dealers vivent encore chez leur maman...) et font émerger une compréhension nouvelle. La "freakonomics" c'est toujours la découverte du papillon qui provoque un tsunami. Le chapitre sur la baisse de la criminalité aux Etats Unis est un modèle du genre : une leçon d'humilité et un avertissement pour les médias qui sont toujours prompts à sauter sur la moindre fausse évidence venue. Il y a un sens "pop" de la formule mais surtout un véritable génie de l'intuition. Le freakonome, c'est celui qui sent qu'il y a un truc qui se passe, qui perçoit la bête au fond du verre qui donne un goût si amer à l'ensemble. 

C'est ce souci du détail, ce surf constant sur l'incongru qui permet à ces auteurs en quelques pages, comme en passant, de donner, par exemple, une esquisse de solution à la fable de Gygès et d'apporter un soutien plus réconfortant à Socrate que celui d'une table ronde de professeurs de philosophie à la dérive. On atteint ici au détour de deux pages le véritable paradigme de cette "pensée monstre". Cette fable est censée apporter un peu d'eau au moulin de Glaucon qui soutient au début de la République que l'homme n'est pas bon naturellement mais qu'il ne l'est que par l'effet de la contrainte. En effet, Gygès le berger découvre un anneau magique qui lui procure l'invisibilité et donc une totale impunité. Caché de tous, il se met à accomplir des choses terribles allant jusqu'à séduire la reine et prendre la place du roi. La question posée est simple : résisterait-on à la tentation de faire le mal si on avait la certitude que personne ne pourrait nous confondre? La réponse l'est tout autant et c'est en suivant les statistiques d'un vendeur de Bagels (Paul Feldman) que Steven D. Levitt arrive tranquillement à l'affirmation que Socrate (et Adam Smith) peuvent dormir tranquille car dans le fond 87 % des hommes y résisteraient...

Vous êtes chaleureusement invité à lire le détail dans:





Et si vous voulez tenter l'aventure Freakonomics pour patienter entre deux posts furieusement freakosophiques, vous pouvez faire un tour sur leur blog hébergé par le non moins glamour et respectable New-York Times. A lire prochainement dans leur rubrique "Opinon/Style": "Freakosophy - How to do things with brain"



A suivre ...






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(1) Deleuze & Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Critique, Minuit, 1991.
     Deleuze, Pourparlers 1972 - 1990, Reprise, Minuit, 2003.

 

Par U.
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Mercredi 29 avril 2009 3 29 /04 /Avr /2009 14:28

Quelques mots qui viennent d’en haut pour 1) vous revitaliser ; 2) trouver un peu de justice dans ce monde vil et flottant ; 3) montrer que les plus grands hommes politiques sont connectés à nous, à nos plaisirs et nos souffrances ; 4) jouir, en un mot : jouir.

Il est jambes croisées, impliqué, suant et tenace, comme un ancien élève de terminale qui comprend qu’il est sur le point de comprendre. Mais écoutons Le Freakosophe En Chef – et en plus, ça part du cœur :

« La meilleure façon de trouver le plaisir, c'est de mettre de l'effort, je crois beaucoup à ça. La communauté pédagogique aura gagné lorsqu'elle aura fait comprendre à chaque lycéen qu'au bout de l'effort il y a du plaisir. Et c'est justement parce qu'il y a d'abord de l'effort qu'il y a du plaisir... » 

Nicolas Sarkozy pouvait-il s’arrêter ici ? Il ne serait pas président sinon : « ...je veux dire, le plaisir vient de la récompense de voir que l'effort qu'on a engagé soi-même porte ses fruits. » Jusqu’ici, ça reste très clair, mais c’était peut-être trop clair, alors soudain : explosion en plein vol, une pluie rougeoyante de débris s’écrase au sol, dispersion de la carcasse – mais tout bon prof comprend ça : « Si c'est parce que j'ai du plaisir, j'apprends, y'aura aucun plaisir. Il y a une dimension quand même, faut comprendre ça hein, c'est la vie… »


Ce n’est pas rien ce qui se dessine là, c’est toute une philosophie républicaine de la jouissance laborieuse qui naît sous nos yeux. Et notre président y met du sien, puisque c’est la deuxième prise de parole publique où il thématise le plaisir. C’est une récidive. Sa première tentative, souvenons-nous, était son interview à Philosophie magazine, en duo avec Michel Onfray, une rencontre aussi explosive que celle de Jean-Paul Belmondo et Alain Delon dans le film mort-vivant de Patrice Leconte (Une Chance sur Deux pour ceux qui cherchent – et c’est normal de le chercher). Philosophie magazine, avril 2007. Rien ne se passa, littéralement. Sauf ça : c’était – et on ne peut le savoir que maintenant – un indice rétrospectif d’un début de réflexion sur le plaisir et la récompense. 


Revenons d’abord en 2007. Le candidat nous expliquait qu’il ne pouvait jouir des choses qu’en les désirant longtemps par avance, et même – c’était son moment dialectique, son idée de génie : il peut se trouver que le résultat advenant, la jouissance obtenue est finalement moins forte que le plaisir de simplement désirer. Il est douteux qu’il ne sache pas, ses conseillers aidant, qu’il cite en réalité un classique de terminales techno. Retrouvons Rousseau et sa Julie ou la Nouvelle Héloïse, VIème partie, lettre VIII, dans les propos du candidat. Nicolas nous explique : « J'irai plus loin. Il y a plus de bonheur à désirer qu'à posséder. Ce qu'on obtient est forcément moins fort que ce qu'on rêve. Pendant longtemps j'ai vu la politique comme une façon de vivre, de combattre, de défendre des idées. J'arrive aujourd'hui au moment où je suis le plus proche du but que je m'étais fixé naïvement il y a des années. Cependant, je vais peut-être vous consterner, mais je suis en train de comprendre la gravité du choix que j'ai fait. Je ne l'avais pas mesurée. Mettons qu'il y a une chance – ou un risque, selon vous – que je sois élu président de la République. Paradoxalement, j'ai moins de bonheur à faire de la politique aujourd'hui que j'ai pu en avoir par le passé : j'en suis le premier étonné. »  

Nicolas Sarkozy est donc en train de dire que son plaisir serait moindre, voire nul, puisqu’il a désormais touché au but. Son désir se serait abîmé dans l’objet qu’il convoitait. Il serait maintenant un président malheureux, ou désintéressé. En tout cas, il ne jouirait plus du pouvoir ou de ses abus, parce qu’il l’a obtenu. Les observateurs des cascades de Nicolas Sarkozy que nous sommes tous peuvent, sans plus de précaution, avoir leurs propres avis sur l’adéquation du discours à la réalité…


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Mais Rousseau reste plus habile que le président, car il propose, lui, un argument pour justifier son apologie du désir. Sans cet argument, on ne peut pas comprendre que la vitalité débordante du candidat de 2007 et du président de 2009 ne naît que sur un fond de pessimisme radical. La prémisse du raisonnement de Rousseau est la suivante : l’homme a très peu de chance d’être véritablement, positivement heureux. Et ce, en raison de sa nature profonde. Il est avide, d’une part, et borné de l’autre, c’est-à-dire limité dans ses capacités et les ressources effectives de son bonheur. Le désir n’est qu’une compensation, une « force consolante », que l’homme a « reçu[e] du ciel », et non une motivation. La philosophie marketo-sportive du président est sans doute fondée sur cette idée qu’il faut croire, vouloir, désirer, s’accrocher pour finalement obtenir, gagner et conquérir, mais Rousseau rappelle que c’est plutôt parce qu’on ne gagne pas qu’on désire, que c’est parce qu’on n’a pas qu’on jalouse, que c’est parce qu’on n’obtient pas, qu’on fantasme. 

Attention, nous ne nous gargarisons pas de l’évidence qui consiste à dire que Rousseau est brillant alors que Sarkozy serait borné intellectuellement. Et notre vice ne se limite pas à dire que l’argumentation de Sarkozy n’est pas « pure » ou pas orthodoxe, infidèle ou en rupture avec l’argumentation de Rousseau. Non, nous affirmons bien plus : l’argumentation de Sarkozy est tout simplement – fatalement – incomplète. Et il n’y a pas trente six mille façons de la compléter. Oublier la prémisse du raisonnement, oublier l’anthropologie sous-jacente à cette idée, n’est pas une divergence d’opinion, c’est une inconséquence, une lacune, et si on voulait, une manipulation. Car ce que Sarkozy oublie en route n’est pas rien. Il oublie l’adjuvant nécessaire à toute compensation : l’imagination. Sans elle, pas de compensation possible, pas d’objet idéal qu’il suffirait de contempler pour se désaltérer, pas d’idée de réalité qui fasse office de réalité. Et notre pragmatique (on pourrait revenir sur ce que signifie vraiment le pragmatisme, et opposer le pragmatisme « maigre » de tant de politiques au pragmatisme « riche » d’un William James par exemple) de président n’est vraiment pas de ses admirateurs.

 

Outre ses habituelles attaques contre ceux qui rêvent plutôt que d’agir (on nous pardonnera de ne pas nous sentir obligé d’apporter de preuves), il multiplie trois attaques, dont deux plus construites, à son endroit : (1) l’imagination paralyse ; (2) elle exacerbe la douleur ; (3) elle est brève. Et oui, il y a bien une contradiction entre (1) et (3). Mais surtout, si nous insistons maintenant, c’est pour savoir ce qu’il reste du désir une fois qu’on s’est privé de la notion d’imagination… Résultat en (3).
 

1) L’argument est franc et direct comme le personnage : l’imagination glace l’objet, cristallise le désir et le rend d’emblée trompeur : « M.O : Vous avez aussi une passion pour Albert Cohen ? N. S. : Oui, j'aime beaucoup Albert Cohen dont la plus grande oeuvre est pour moi Le Livre de ma mère qu'il dédie à tous ces jeunes insensés qui imaginent leurs mères éternelles. » Sa première critique de l’imagination a donc avant tout une dimension morale. Le livre de Cohen pourrait être vu comme un hommage à un travail rendu possible de l’imagination, mais il n’en retient que la dédicace. Qu’à cela ne tienne.
 

2) Mais la deuxième critique est plus intéressante car elle est une condamnation définitive. L’imagination a en effet une direction : elle ne sauve pas, elle aggrave. « On peut dire aussi d'une certaine manière que l'idée de la douleur est pire que la douleur elle-même » Onfray tente de bien de faire comprendre au président que cette force qu’est l’imagination n’est pas unilatérale, et qu’elle est donc utilisable pour exercer un contrôle sur soi-même et ses représentations. On pourrait domestiquer sa souffrance grâce à elle. Le philosophe cite ses classiques : les stoïciens, Epicure. L’esprit contrôle la douleur, et nous pourrions donc librement l’apaiser. Mais non. Le président est déjà reparti sur tout autre chose, justifiant son impatience et son insensibilité à l’ennui…
 

3) « le désir est aussi fort quand on l'imagine que quand on le vit, mais il est également plus bref. » Voilà donc la conséquence un peu étrange. Sarkozy finalement associe désir et imagination, il sent un rapport, mais bizarrement, il rate totalement la conclusion qu’il avait lui-même attaquée à travers Cohen. Le désir et l’imagination sont trop brefs, alors qu’ils semblaient pécher tout à l’heure par un illusoire sentiment d’éternité. C’est ce qu’on appelle un sabotage. Difficile de savoir sur quoi s’appuie Sarkozy, c’est une soudaine limite imposée au désir, point. Mais ce qui est sûr c’est que, n’étant pas très confiant dans les pouvoirs réels de l’imagination, sa philosophie du désir s’évapore d’elle-même dans les contradictions qui lui tiennent lieu de réflexions. 

 

Il est sûr également qu’en étant conséquent il aurait pu éviter un pareil écueil, ou proposer une limite plus solide. Car si on se souvient, le désir chez lui, et l’effort maintenant, dans son discours en avril 2009, se caractérisent tout de même par une certaine durée. A-t-on, deux ans après, une solution à cette philosophie du plaisir ? 

 



 

Car nous voici maintenant en 2009. Et nous autres, freakosophes, exégètes du presque néant, notre tâche prioritaire est de déterminer s’il y a constance (on a eu déjà du mal à parler de cohérence) ou non du discours présidentiel. 

1) D’abord, il y a ce leitmotiv qu’aucun plaisir accidentel ne saurait advenir, par hasard, en dépit de toute notre volonté de contrôle. La grande sincérité de Nicolas Sarkozy n’est pas mise en défaut ici. En bon chef d’état, il est entier dans sa fonction quand il prône la maîtrise parfaite du rendement efforts/plaisirs. Il tient les rênes du pouvoir comme il tient les chaînes de son désir. En un mot, le plaisir est d’abord l’effet d’un travail.  

Le rapprochement plaisir et travail va si loin dans son esprit, qu’il serait prêt à nous chanter du Renaud avec autant de premier degré démagogique que ce dernier. On peut à ce titre se remettre en tête les paroles savoureuses de démagogie de Nicolas Sarkozy, qui a au moins le génie de taper là où ça fait mal dans le discours de gauche, faisant jouer la gauche ouvrière (laborieuse) contre la gauche libertaire (jouisseuse). « Au cours de mes déplacements, j'ai été frappé de constater toujours plus de bonheur au travail dans les usines que dans les bureaux. Du temps de Germinal, dans la mine, même si c'était éprouvant physiquement, on ne se sentait pas seul. Il y avait des valeurs d'amitié et de solidarité ; le sentiment d'appartenir à une civilisation en progrès aidait à tenir. Tandis que, de nos jours, quand vous êtes dans un bureau confortable, devant un ordinateur, sous l'autorité d'un sous-chef, vous êtes isolé. » On a compris : la jouissance selon Sarkozy c’est le plaisir de l’épuisement du bon ouvrier, qui se remémore tous les jours qu’il travaille pour le « progrès de la civilisation » (car il ne travaille pas pour survivre, non, il lit le journal et voit en gros titre chaque matin « Le Progrès avance !»), le plaisir complètement abstrait donc, d’un homme lessivé, qui ne voit rien du résultat concret de sa journée, mais qui croit en des forces bien humaines et bien concrètes comme l’amitié et la solidarité (on note bien la redondance magique de ces termes)… Quoi ? Vous ne rêviez pas d’une vie plus authentique ? Parce que Nicolas Sarkozy en a dressé le tableau pour nous…




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2) Autre élément, la route est longue avant le plaisir. L’effort doit être constant, aussi constant que son combat pendant des années pour finalement parvenir au pouvoir. Car cette philosophie (on prête le nom à ces ratiocinations par un respect tout pascalien) est tout simplement le décalque de la vie du candidat. L’homme pressé qu’il était n’a pas trouvé le temps pour cueillir quelques moments de plaisir. Mais si l’effort est long, le plaisir est donc également rare. 

Notre président rejette toute idée d’un plaisir régulier, ou habituel – en fait le plaisir qui est au cœur même de l’enseignement : celui de voir son professeur de philosophie préféré chaque jour, celui d’apprendre chaque jour quelque chose de nouveau, celui d’être avec ses camarades et s’échanger des vidéos pornos sur son portable, ou celui de prendre un café après les cours et de cancaner sur la vie sexuelle de leur professeur de philosophie préféré… Heureusement que Nicolas Sarkozy n’est pas formateur à l’IUFM. Car avec lui, la jouissance est une récompense, que seuls ceux qui ont travaillé obtiennent. Adieu les élèves qui ne doivent leurs bonnes notes que parce qu’ils héritent du bagage culturel de leurs parents – les véritables « élèves-moteurs », dans le jargon –, adieu les élèves qui travaillent mais ne sont jamais récompensés, et adieu enfin les élèves qui ne travaillent qu’à condition d’être encouragés régulièrement. Le mérite comme seul critère, et le plaisir comme seul récompense… Ce n’est ni réaliste, ni productif. Heureusement qu’il existe des professeurs capables de parvenir pragmatiquement à des principes qu’une morale abstraite et égocentrée ne peut même concevoir.



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3) Car enfin, et c’est le plus intéressant, pour Nicolas Sarkozy, le plaisir n’est qu’une constatation, une idée en somme.  Et ce n’est pas en premier lieu une sensation positive, un ébranlement physique. Grand paradoxe pour le jouisseur en Rolex. La récompense c’est d’abord l’idée de récompense. Il se tue à le rappeler : la récompense est de « voir que l’effort qu’on a engagé soi-même porte ses fruits ». On peut donc engager des efforts qui portent leurs fruits, mais tant qu’on ne se reconnaît pas comme responsable de ces efforts, pas de récompense, pas de plaisir. On peut même ne pas avoir réellement de résultats mais se savoir acteur du peu qu’on fournit, et ce serait déjà une récompense. Bref, si la condition du plaisir était la reconnaissance de son effort, l’humanité hésiterait radicalement entre la masturbation continuelle de l’ego et l’incontinence puritaine. 

Mais surtout, cette pseudo-morale amène logiquement Nicolas Sarkozy à rejeter toute idée de plaisir accidentel, ou même toute positivité dans la douleur réelle de l’ouvrier qui descend dans les mines, comme son si bel exemple le montrait. Rappelons-nous : l’idée de douleur est pire que la douleur elle-même. D’une certaine façon, dans cette caricature de méritocratie, il y a une mise en garde faite à la gauche : le plaisir n’est pas une récompense. La très jolie expression platonicienne d’« aiguillon » (Phèdre, 250e) est plus réelle que n’importe quel discours de papa-moustache. Car l’« aiguillon de la nécessité » c’est la reconnaissance que le plaisir est d’abord habituel, constant, irrationnel, et non rare et obligatoirement justifié.  





Il nous semble finalement qu’on apprend plus sur un homme politique à travers sa philosophie que dans le total de discours brouillés par les opportunismes et les conseillers. Si on juge quelque chose ici, ce n’est pourtant que l’homme, la politique, elle, ne s’écrit pas dans un pur isolement. 

Remettre le plaisir au centre de l’appareil pédagogique. Si on veut, mais pas celui de Sarkozy.

 

 

Par R.
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Jeudi 23 avril 2009 4 23 /04 /Avr /2009 13:31

La forme par excellence – qui résume assez bien l’univers graphique de Miyazaki – est celle de l’ectoplasme. Ou si l’on préfère : le flasque, le dégoulinant, le gluant, le gélatineux… Autant de noms pour ce qui n’arrête pas de changer. Son récent film se voulait un renouvellement de l’animation de l’élément liquide. C’est ainsi que Miyazaki avait justifié le retour à une animation entièrement faite main. Il ne devait pas être influencé, au moment d’animer la mer, les tourbillons ou les vagues, par les éventuelles facilités de l’animation en 3D. Mais l’angle était déjà tout trouvé : d’eau en réalité, on ne perçoit dès le début que son état médian, le flasque. Les vagues sont molles, les méduses sont gluantes, les bulles sont partout, rondes et brillantes. Bref, pour renouveler l’eau, il fallait surtout voir en quoi l’eau n’est rien d’autre qu’un solide moins solide que les autres. Que l’air emprisonné dans l’eau lui aussi ressemble à de la gelée. Et que ces créatures glissantes sont également le début de formes solides, pour ainsi dire, leurs formes originelles.

 

Un petit retour sur les autres ectoplasmes de Miyazaki. Princesse Mononoké en est plein : le dieu-cerf, les monstres contaminés enveloppés de vermicelles maléfiques… Le Château ambulant fait s’incarner la figure du flasque dans la sorcière, qui, à la fin du film, sue de plus en plus lors d’une épreuve finale, et se vide comme une pâte qu’on perd en la traînant sur le sol. Le Voyage de Chihiro est sans doute le plus emblématique, puisque les parents de l’héroïne deviennent des cochons, que les esprits sont tous à différents degrés mous et rebondis, et qu’un des fantômes les plus étranges de son bestiaire est justement celui qui passe de la forme d’une brume inquiétante, portant un masque, à celle d’une grenouille gélatineuse noire, dégueulant de l’or, suintant elle aussi, s’étirant et éclaboussant l’assistance en chassant la petite Chihiro. 



Le Voyage de Chihiro 

 

En fait, tous nos exemples concernent la dernière partie du travail de Miyazaki. Et si le maître devait s’arrêter à Ponyo, on aurait confirmé que la tendance esquissée auparavant est devenue pleinement consciente aujourd’hui, et qu’elle est même, d’une certaine façon, devenue un maniérisme.

Qu’on prenne la première scène de ce Ponyo, et on a, expliqué par l’auteur lui-même, le sens de sa fascination pour le flasque. Un magicien de la mer, représenté sous l’aspect d’un Bowie décadent, un peu ringard – il faut bien le dire –, lâche des gouttes d’un produit miraculeux, qui fait naître par génération spontanée des bancs de méduses polymorphes. Le flasque c’est la source de tout polymorphisme. Mais vraiment dans son aspect le plus magique. On n’est même pas dans la combinatoire du robot, qui tire son polymorphisme d’une fragmentation, d’une divisibilité consubstantielle à l’objet technique. On n’est pas non plus dans l’atomique, ou la fumée, qui tirent leurs polymorphismes de l’agrégat. Les méduses du tout début du film, ne naissent que par la magie de l’animation. En regardant image par image les méduses – et plus généralement ce plancton de début du film – on ne voit aucun lien causal, pas de petit grain censé s’agréger, pas de solides censés s’emboîter. En somme, Miyazaki résume pour nous le privilège réel de l’animation : la génération spontanée de formes. Le flasque, c’est ce qui gonfle et se divise, ce qui semble ajouter de la matière à la matière en la faisant naître de nulle part, ce qui déjoue tout concept d’équivalence entre la matière et la forme. C’est un manifeste, ce début de film, et ses dix premières minutes foisonnantes de créatures suffisent pour en faire un chef-d’œuvre. 




Plus encore, le flasque c’est la règle appliquée aux caractères des personnages eux-mêmes. Car il y a deux types de personnages : celui qui ne change pas, et celui qui change. Celui qui ne change pas est l’idiot. Le meilleur exemple est celui du génial sage bourré de Princesse Mononoké, gémissant en fin de film que les sots l’emportent toujours. Dans le cas de Ponyo, celui qui ne change pas est l’humain, limité, qui souffre, et qui ne comprend pas la vraie nature des choses. Car à l’inverse, le personnage de Ponyo est le personnage ultime, et encore une fois, sans doute Miyazaki en est lui-même très conscient : de « truc », il devient petite fille, et redevient « truc » ou bipède ambigu, demi-dieu courant sur les vagues. La seule spécification prononcée au sujet de Ponyo est « poisson à visage humain », ce qui reste relativement vague. En fonction de sa vitalité, en fonction du pouvoir de sa magie, le corps de Ponyo change, « ça » devient humain, ou redevient poisson. Le personnage évolue sans cesse, mais entre des états beaucoup plus extrêmes. C’est ce qui est fascinant chez Miyazaki, et qui repousse loin nos petites icônes occidentales : les visages, les yeux, tout change en quelques secondes, et prend une dimension héroïque, monstrueuse, vicieuse, ou émerveillée. Et même lorsque le héros a atteint son potentiel maximal d’immobilité, tout se relâche après, et sa forme redevient susceptible de nouveaux bouleversements. Au fond, c’est l’esprit des premières animations qui revient dans Ponyo, lorsque le proto-Willie-Mickey sur son steamboat de 1928 tremblait entièrement à chaque mouvement, lorsque c’est le dessin du personnage entier qui devait être redessiné à chaque image, tout personnage marchait ou dansait comme une chambre à air se gonflant et se dégonflant. Et notre imaginaire s’en souvient si bien qu’un visionnage – même flottant (pieds sur le fauteuil d’en face, seul dans la salle) – de Ponyo ancre bien plus profondément cette forme de plancton/poisson/mollusque/fillette dans notre cerveau, plutôt que n’importe quelle autre. C’est parce que notre imaginaire est aussi flasque que ces formes, bien qu’il s’épuise à conserver comme des icônes figés nos héros d’enfance.

 


        La réalité d’un personnage se trouve donc dans cette élasticité toute leibnizienne, en même temps que dans sa faculté d’attention à la vie, tout aussi leibnizienne que bergsonienne. On peut réexposer rapidement les enjeux de cette dispute entre Leibniz et Descartes : la matière serait-elle une pure étendue, alors le choc entre deux solides entraînerait une perte de mouvement et de forme, bref une destruction – même minime – à chaque impact. Or Leibniz fait remarquer en 1686 dans la Brève démonstration de l’erreur mémorable de M. Descartes, qu’il y a aussi nécessairement une restitution de forme et de mouvement lors de chaque collision, car les objets survivent aux chocs constants et infimes avec leur environnement au lieu de s’éroder progressivement. Il faut ainsi supposer dans la matière une force interne, une élasticité, qui explique que les collisions, aussi infimes et fréquentes soient-elles, n’érodent pas constamment la forme. C’est cette élasticité qui est à l’œuvre chez le maître japonais, et qui était à l’œuvre dans la souris sautillante des débuts. Les dessins animés sont la théorie incarnée de la survie aux chocs du monde. 



Signature de Leibniz

Et Miyazaki n’épargne surtout pas ses héros, c’est le point important. Les monstres changent, mais ne servent qu’à mettre en valeur des détails de changement dans les héros eux-mêmes : le magicien du Château Ambulant, ayant de plus en plus de mal à revenir à une forme humaine, régressant même, ou l’esprit de la rivière du Voyage de Chihiro, lui aussi presque entravé dans une fausse forme humaine pour la convenance. 

 

Bob Le blob dans Monstres vs Aliens

C’est au fond le grand défi de l’animation : conserver la forme d’un personnage, puisque chaque crayonné est susceptible de le faire perdre à nouveau. D’abord une erreur de proportion, puis quelques détails qu’on oublie pour aller plus vite, et finalement une expression, une émotion impossible à refaire sur le crayonné suivant etc. Or, cette contrainte devient une liberté chez Miyazaki. C’est même la réponse la plus pertinente à l’engouement américain pour l’animation 3D. Car l’appui technique de la 3D ne sert pas à faire réaliste (on perdrait l’univers enfantin lui-même), il ne sert pas non plus à faire beau (ce serait aussi manquer cruellement de sens esthétique), l’appui technique que fournit la 3D sert surtout à figer, à conserver intacte la structure du personnage lui-même en dépit des mouvements prêtés. Au contraire, Miyazaki saisit mieux le sens philosophique profond du mouvement. Il n’y a qu’à comparer le désastreux Monstres contre Aliens, survendu et surestimé, à Ponyo sur la falaise, qui n’est pourtant pas son meilleur film. Aucune poésie dans le premier, car même le monstre Bob, la gelée tueuse, est tristement non élastique, ce qui confirme par ailleurs sa stupidité. Quant au personnage de la jeune femme, Susan Murphy, elle regrette et lutte contre ses transformations, elle les juge spontanément contre-nature. L’univers pop de la science-fiction et des comics (des bandes dessinées tout de même essentiellement pensées pour vendre des icônes, des statues de héros immédiatement dessinées sur papier) montre bien à quel point tout changement est considéré comme une mutation, c’est-à-dire un changement profond dans la substance, un changement irréversible, un changement réellement non-élastique et regrettable. 

Contre nos imaginaires occidentaux hypostasiés, établissons la maxime miyazakienne comme suit : tout mouvement (dans l’espace) est aussi un changement (de forme), et redéfinit la capacité même du personnage à maintenir sa forme en dépit des changements. Un personnage n’est donc pas une forme, c’est une force maintenant une forme. 

 

              
Update !

Analyse de Panda Go ! 

 

Par R.
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Jeudi 16 avril 2009 4 16 /04 /Avr /2009 18:10

Un soir, à minuit trente, une redif. 

C’est 66 minutes, on est le 26 mars 2009. Et c’est le moment clé, une femme est désespérée, elle n’a pas la chance d’être aussi riche qu’une Desperate housewive, et la voix nous annonce seulement la suite logique de ce désespoir. « Christelle s’est donc fait offrir une séance de coaching déco par son mari ». 

Attention, surtout on ne dit pas « cours » de déco, mais « séance », comme pour un psy, car, en résonance à notre imaginaire urbain pressé et stressé, c’est tout simplement le temps qu’on rémunère et non un savoir-faire. Et on ne dit pas « cours » ou « leçon », car ce sont tous les mots connexes qu’on cherche à éliminer aussi : enseignement, professeur, maître… Attention donc. Désormais, on dit « coach ». 



Le canapé aime Julie Imperiali

Ai-je besoin de souligner la pullulation de ce nouveau paradigme ? Grimpons tout de suite au sommet d’absurdité de cette contamination linguistique, pour contempler l’étendue du changement. On a appris récemment que même Nicolas Sarkozy et sa douce femme ont engagé LE coach le plus célèbre du périnée : Julie Imperiali (est-ce son vrai nom ? Auquel cas, après une telle coïncidence, il faudrait réécrire une philosophie qui permette de penser une ironie immanente au monde). Le périnée est ce muscle situé entre le sphincter et le canal urinaire. Une précision nécessaire, afin de bien s’imprégner de l’image de notre président en train de se muscler le matin, et de se tonifier pour la journée. 



Notre premier souvenir d’extension du terme de coach à la vie elle-même remonte à la saison 2 de Nip/Tuck, où le personnage de Julia, la femme du brillant chirurgien plastique Sean Mc Namara, trouvait en Ava Moore (qui s’avérait être un transsexuel fou) une coach new-age particulièrement délirante et manipulatrice. Tout comme la série, cette hypothèse semblait simplement délirante et folle à quiconque regardait la télé à l’époque. C’était en 2005.  



Ava Moore
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Quelle différence entre le coach et prof ? Le coach soutient le coaché à égalité. C’est le maître mot. Il court avec lui, s’éprouve avec lui, souffre avec lui. Et c’est d’ailleurs ce qui rend possible notre coach Julie, impératrice du périnée. Comment imaginer le président en train de se faire donner des « cours » de musculation de son muscle-pont anus-testicules ? Julie se tiendrait au milieu de la pièce, confiante, les mains sur les hanches, et regarderait son élève en train de se le muscler, empruntant des positions bizarres au sol, suant à grosses gouttes mais bientôt entièrement retonifié. Car s’il y avait « cours » ou « leçon », on pourrait supposer qu’il ne sait pas s’en servir, que la relation entre Julie et Nicolas est asymétrique. Que Julie va devoir refaire l’éducation de Nicolas en matière de rétention, de contraction et de dilatation. Bref, que Nicolas doit avoir un professeur parce qu’il est ignorant du génial trésor que recèlent ses parties toniques. En ce qui nous concerne, nous n’avons jamais négligé que jusque dans la moindre partie de son corps, il y a du muscle et de l’énergie, et nous moquer d’un simple périnée, à quiconque appartienne-t-il par ailleurs, n’est absolument pas notre intention. Nous sommes trop freak pour ça.

Revenons à la philosophie égalitariste du coaching. Indice supplémentaire : il n’existe pas de mot spécifique pour désigner le coaché. Il y a le prof et l’élève, le maître et le disciple, des couples, une relation. La disparition linguistique du coaché (le seul substitut que nous avons trouvé) est-il l’indice d’une relation absente, d’une relation fantôme ? Peut-être plus simplement, le coach est un double, un semblable si semblable qu’il disparaît dans l’angle mort de l’altérité. Il se tapit dans l’identité. 

On peut esquisser une critique simple et efficace sur ce faux dispositif de désaliénation. Le coach assène, mais sans pouvoir être interrogé sur son pouvoir d’assènement, puisque sa position dissymétrique ne le met pas en lumière, ne le trahit pas comme éventuel manipulateur. Mais… Ah non, le plus drôle, c’est bien sûr, que le coach est de toute façon payé. Pour Christelle, notre héroïne du 66 minutes, son coach est une ancienne directrice artistique de publicité. Cette dernière lui dit – à Christelle à ses six ou sept autres co-coachés – quelles couleurs sont mode (le taupe – comment ne pas aimer son époque après ça ? – le pistache et le violet), et quelles couleurs sont out. Bref, entendre des élèves s’élever contre le fait qu’on ne leur laisse pas le droit de penser ce qu’ils veulent et les imaginer, plus tard, becqueter gentiment les conseils qu’on leur prodigue simplement parce qu’ils ont payé pour ça, je dis encore que ça vaut le coup de vivre rien que pour le voir. Autrement dit, le rapport est avant tout celui du marchand/client, alors qu’un professeur peut ne pas être payé par celui à qui il enseigne. C’est la déontologie socratique la plus ancienne en matière de salaire de prof.

Mais l’ironie touche peut-être ici à son seuil d’acidité maximale. Et quand l’ironie doit se changer en ratiocination puissante et lumineuse, on doit choisir son vaisseau pour naviguer plus loin sur les ondes du concept… (Là, nous regardons l’horizon, et nous voyons Spinoza)

Pourquoi Spinoza produit-il un concept comme celui de conatus (effort) ? Il apparaît dans le troisième livre de l’Ethique, au début, comme un axiome, sans être annoncé. Et surtout, ce concept n’a rien de très évident, car dans un monde entièrement déterministe, la conséquence irrémédiable serait de considérer que l’homme n’est rien d’autre que la somme des causes qui le traversent. Le « mode », c’est-à-dire nous, ou le coaché, sommes absolument vides par nous-mêmes. Nous ne sommes que ce que le monde met à l’intérieur de nous. Or voilà qu’au contraire, pour Spinoza, nous sommes dotés d’une tendance à persévérer dans notre être, et donc d’une autonomie minimale, d’une individualité très réduite mais suffisante pour être pensée comme un mode. Notre hypothèse est que le conatus représente un garde-fou contre la conséquence d’un déterminisme complet. Le conatus alors n’est pas un concept joyeux, c’est un frein contre le pessimisme qui guette celui qui sait désormais que sa vie n’est pas à lui, qu’elle est gouvernée par des causes et des forces qui lui échappent. Souvent, nous autres, anciens jeunes lecteurs, nous lisons dans le conatus comme un pouvoir que tous les hommes auraient d’être branchés sur une source d’énergie inépuisable, qui feraient de nous essentiellement des êtres vivants et doués pour la vie, et nous ne serions donc auto-destructeurs que par accident (et cela change notre été de lecture philosophique à la plage en un été véritablement radieux). En fait, le coaché sait que son effort n’est plus réellement suffisant. 

Car si le coaching change réellement quelque chose dans l’approche de l’enseignement c’est que le coach enseigne mais aussi gère l’effort de son coaché. La tâche est double. Le savoir du professeur, en revanche, serait censé trouver de lui-même sa place au sein du cerveau de l’élève ; comme la lumière brille et fait voir, le savoir montre et fait comprendre… On sait et on expérimente maintenant, depuis la démocratisation du savoir, à quel point cette philosophie de l’enseignement et, plus généralement, cette définition de la vérité sont insuffisantes. Le coach, au fond – et le prof moderne avec lui – est plus pessimiste dans sa philosophie, quel que soit son succès par ailleurs, ou l’essor économique du phénomène. Car s’il faut appuyer l’effort de son client, c’est bien qu’il n’y a pas de conatus, ou un conatus en panne. 

 

On touche ici au génie de Spinoza, et à l’hécatombe joyeuse à laquelle invite le coaching. Car même un conatus qui se retourne contre lui-même, un conatus auto-destructeur, est encore un conatus. Je persévère dans ce qui est mauvais pour moi, mais parce que j’ai encore suffisamment d’individualité pour le faire. Si je veux me faire mal, je dois encore me conserver. Si je ce que je désire est bon, et si je ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne (pour reprendre le canon de Spinoza), c’est parce que, malgré tout ce que je peux désirer, c’est mon petit conatus qui désire. Mes représentations ont beau être faussées, fluctuantes, elles restent centrales, miennes. Coacher son périnée, coacher ses goûts en matière de déco, coacher sa vie de merde, pourquoi ? Parce que c’est mon ultime effort pour conserver et sentir le peu d’individualité qui me reste. Il faut qu’on soit précis, parce que beaucoup ont dit et diront que le démocrate moderne a un besoin viscéral de se distinguer. Mais on passe un palier supérieur, car il s’agit bien ici de la distinction la plus minimale possible, et d’ailleurs elle n’a pas vocation d’être visible. C’est toujours « pour moi » que je fais de la déco, que je fais mon jogging, que je me fais beau, etc. On est donc assez loin de la sociologie tribale post-moderne, qui voudrait qu’il ne reste de nous que notre apparence sociale et nos excentricités distinctives. Le monde de Spinoza aurait dû éradiquer l’individualité, mais il reste un conatus, heureusement, qui polarise les échanges atomiques entre moi et le monde. Mes atomes se barrent tous, les uns après les autres, sont remplacés, mondialisés et dispatchés, sous-traités, émigrés et immigrés, bref, je ne suis jamais le même… Mais, il existe en moi, heureusement, un pôle qui les attire et justifie une continuité. 

Christelle au fond s’en moque de faire une véranda couleur taupe, acheter la lampe bizarre que recommande tous les magazines déco, et glisser des tapis violets pas chers sous sa table en bois rare, assez colorés d’ailleurs pour combler le vide au sol. Christelle même, se moque de devoir changer dans pas si longtemps que ça le look de son intérieur, pour passer de taupe à saumon, ou de saumon à melon, et de melon à fuchsia… Ce que Christelle veut, c’est ressentir son conatus maintenir et sauver le peu d’individualité qui reste – même s’il n’y a aucune création ou originalité concrète. Le problème n’est plus de faire œuvre d’originalité, de nouveauté, mais dire que cette chose est de soi, ou que c’est soi qui l’a faite. Constater un écart involontaire à un savoir donné et s’étonner d’une nouveauté malgré soi, mettre « un peu de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse », et toutes ces formules de création impersonnelle de nouveauté, tout ça est dépassé, remplacé par le plaisir de faire la même chose que tout le monde, mais que ce soit soi qui le fasse, remplacé par le plaisir narcissique d’une création conformiste.

Il faut aimer Warhol pour sa vraie phrase géniale : « un jour tout le monde fera exactement ce qu’il veut, mais personne ne se rendra compte que tout le monde fait exactement la même chose ». Parce que c’est tout, sauf une phrase ironique. 

 

 

Par R.
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Samedi 11 avril 2009 6 11 /04 /Avr /2009 15:54

C'est en 10 épisodes de 50 minutes que cette série brosse à grands traits la force et les travers de la vie de couple en nous évitant les poncifs habituels et en jouant précisément sur ce que l'on a tous en commun mais que nous ne partageons pas ouvertement :  l'intime. 

 

Pour entrer dans le drame, il faut sortir au plus vite des premiers remous suscités par la question de la véracité des scènes de sexe pour se concentrer sur l'essentiel qui n'est pas justement là où on le pense. Le seul intérêt de ce faux débat est de mettre en valeur l'impact même du réalisme de certaines scènes qui, loin de séduire, suscitent le malaise en ce qu'elles montrent le sexe tel qu'il est, dans une nudité qui met bien en valeur l'aspect accessoire et aseptisé des scènes dites "d'amour" que l'on nous sert à tout va sur nos écrans. Cette polémique nous montre bien en creux que, dans le fond, nous ne voyons pas réellement le sexe en lui-même et, donc, que la mise en scène de l'intime reste avant tout justement la simple sublimation d'un acte qui est plus dérangeant qu'on peut le penser au premier abord. Cela est d'autant plus important qu'une des remarques centrales de la thérapeute (véritable fil conducteur entre les différents protagonistes) est de court-circuiter les fausses représentations du sexe véhiculées par la société, car celles-ci nous obligent constamment à faire retour, sans recul, sur notre propre pratique en la mesurant sous un angle toujours plus ou moins déceptif: suis-je dans la norme? quelle fréquence est le signe d'une vitalité? Et finalement: à quoi mesure-t-on le bonheur d'un couple?

 

 

C'est justement ce malaise/fascination autour du sexe qui informe les intrigues à travers le quotidien de quatre couples qui adoptent chacun une posture différente face à cela et qui sont donc autant de faces possibles de cette intimité. Quatre couples qui sont aussi avant tout trois âges de la vie et quatre étapes archétypales d'une relation: le désir des premiers moments / la question de l'enfantement / l'intimité face aux enfants / vieillir ensemble. A chaque stade, une question revient: qu'en est-il du désir? 


Jamie et Hugo constituent la difficulté des départs et la question du choix: pourquoi rester ensemble? Que signifie cette limitation du désir? C'est donc la naissance du couple qui est interrogée dans ce qu'elle a de plus fragile car elle se situe dans un équilibre précaire entre ce qu'il est raisonnable de faire et l'ordre aussi abstrait que déraisonnable de la pulsion. 

 
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Carolyn et Palek sont déjà en place - ils constituent proprement un couple mais leurs aspirations diffèrent pourtant au sujet des enfants. Pour elle, ceux-ci symbolisent un aboutissement et donc une suite logique. Les enfants se placent naturellement dans l'idée d'une preuve d'amour. Si tout fonctionne, ils se doivent d'être là puisqu'ils sont la réalisation de cet amour. Palek, dont le passé affectif semble avoir été un peu perturbé, pense son couple sur un autre mode et le vit au contraire comme une sphère autonome vis-à-vis du reste du monde et de sa propre famille. L'enfant apparaît alors comme un vecteur de perturbation et il voit la confirmation de cela à chaque instant,n que ce soit dans un magasin ou en observant la vie de ses amis. La naissance n'est pas la continuation d'un projet mais la fin d'un âge d'or. 



Katie et David sont un peu au début comme la confirmation de ce que pense Palek et semblent presque faire corps avec l'idée que la création de la famille est la fin du désir alors qu'au fil des épisodes ce nouvel événement doit plus se poser comme la reconquête d'un nouveau désir.



Enfin May - la thérapeute - est comme la somme de toutes ces vies. Elle marque le point où le noeud s'est dénoué et où ces différents stades ont été dépassés. La vieillesse est alors présentée comme la véritable maturité - le moment où le désir est assumé pour ce qu'il est et c'est peut-être cela qui a pu paraître le plus dérangeant aux yeux des détracteurs de la série. Il semble difficile de concevoir, dans une société qui place tout dans l'apparence du corps, que c'est au moment où son âge d'or est passé que nous vivons le plus en paix avec. Sa vie n'est pas parfaite, des conflits demeurent - mais dans le fond ce qui en fait un personnage à part mais aussi le point de rencontre de tous les protagonistes c'est que, pour elle, la lutte est finie - ou plutôt elle a su trouver un juste équilibre entre tous ces problèmes.

 

Tell me you love me est donc à la fois la série la plus sombre tant le malaise des personnages est communicatif mais aussi celle qui annonce en l'exemplifiant une possible issue à tout cela. Elle n'est pas un divertissement en tant qu'elle saurait nous détourner de nos problèmes mais au contraire elle est ce qui nous force à y penser. Et c'est proprement cela qui fait son prix mais qui a aussi précipité sa perte puisque personne n'a jugé bon de pousser au-delà de la saison 1 ce douloureux mais nécessaire examen.

 

Par U.
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