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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 10:51

 

Je n’apprends rien aux connaisseurs, il y a quelque chose de récurrent dans la discographie de NIN. Je me souviens d’une critique du dernier album Hesitation Marks (2013) qui reprochait même à Trent Reznor, seul membre officiel du groupe, d’avoir perdu ce quelque chose, cette blessure profonde qui était en fait sa muse. On lui en voulait parce qu’il ne souffrait plus. Qu’est-ce au juste que cette souffrance, ce mal fécond, qui fait toute la beauté de son œuvre ?

Anagogie d’un mal : la dépersonnalisation chez Nine Inch Nails

De David Lynch à Trent Reznor : une dépersonnalisation en action... source photo : Rob Sheridan.

 

L’album Ghosts I-IV, premier album indépendant du groupe (après avoir quitté Universal) est constitué de 36+2 morceaux sans paroles, répartis dans 4 EP de 9 morceaux. A l’occasion de sa sortie en 2008, Reznor avait proposé de publier sur sa chaîne YouTube des clips de Ghosts I- IV réalisés par les fans. L’absence totale de paroles et de titres (les morceaux sont nommés par le nom de l’album précédé de leur rang d’apparition et suivi du chiffre romain numérotant l’EP) fait que l’on peut avoir un aperçu, à travers ces vidéos, de l’effet que les morceaux ont eu sur les fans sans la direction donnée par les paroles. Pour voir ce qu'ils avaient à nous dire, j’en ai choisi trois, un peu au hasard de mes recherches sur YouTube, qui sont en fait représentatifs de trois faces (non exhaustives mais récurrentes) de la totalité de l’œuvre de Reznor : la bulle, le dédoublement et la violence.

 

La bulle - 1 Ghosts I :

 

La vidéo est une succession d’images à la David Lynch version amateur. L’homme filme depuis sa fenêtre la maison en feu de son voisin. Puis il filme ses pieds, une horloge qui tourne dans tous les sens, l’évier dans la cuisine dont les gouttes tombent dans un verre, puis la photographie d’une famille qui prend feu. Il regarde par la fenêtre de temps à autre, mais ne fait rien d’autre qu’errer dans la maison. C’est cela la bulle de Reznor, une bulle de verre dont on ne peut sortir, même lorsque l’on sait qu’il le faudrait. Depuis cette bulle, l’homme observe le feu, il comprend qu’il est chez lui coupé de la réalité de l'incendie, mais il ne parvient pas à en sortir, ou à ressentir la gravité du réel qui devrait l’attirer à lui et le faire sortir. Il sait la gravité, mais ne la ressent pas. Cette impesanteur, on la retrouve dans Into the Void ou sa reprise Slipping Away, et de façon plus explicite encore dans le refrain de 1,000,000 : 

 

« I jump from every rooftop 

So high so far to fall 

I feel a million miles away 

I don’t feel anything at all »

 

C’est une distance par rapport à la réalité, un sentiment de non-existence de l'existant qui empêche toute sensation (la peur ou l’empathie pour l’homme de la vidéo, la douleur de la chute pour Reznor). Alors que l’être sensible s’efface peu à peu, la raison prend le dessus et érige un mur de glace entre l’être et le monde sensible. Dans la bulle, il se voit et voit le monde depuis l’extérieur, il se dédouble.

 

Le dédoublement - 1 Ghosts I :

 

Il s’agit d’un document vidéo du département de santé de l’Etat d’Oklahoma sur la santé mentale. Le patient est interné sans résistance, mais il se rend bien compte qu’il ne sortira plus de cet hôpital. On voit apparaître d'autres patients qui semblent avoir perdu la raison. La vidéo se clôt sur l’arrivée du patient dans une pièce où il reconnaît des proches qui semblent être venus le chercher pour le faire sortir. Alors qu’il s’apprête à allumer une cigarette, il reprend conscience et se rend compte que personne n'est venu, et qu’il est toujours enfermé dans sa chambre. L’homme est plongé dans un vertige, celui de la bulle, dans lequel il perd toute notion du réel. Il ne distingue que difficilement son être existant de son être onirique. Cela se rapproche de ce que décrit Levinas en parlant d’un « il y a », un état de l’être où celui-ci est dépassé par son existence même, et que l’on peut qualifier d’impersonnel. D’où la sensation de rêve et de dédoublement, comme si l’être était moins acteur que spectateur de sa propre existence. Il ne s’agit pas d’un dédoublement de la personnalité, mais de la conséquence de la perte de conscience de soi, de l’absence à lui même : une sorte d’effacement et d’indétermination de l’être qui devient à la fois être et non-être. C’est dans Right Where It Belongs que cela apparaît le plus clairement. La première partie du morceau est recouverte d’une rumeur lointaine et floue dont se distinguent la basse, le piano et la voix, saturés. Puis tout devient plus clair, et les rumeurs se changent en cris de foule, contrastant fortement avec la vacance laissée par les instruments et le chant, qui, avec la rumeur ou le tumulte ne coïncident pas tout à fait. Ce décalage marque une déréalisation que l’on retrouve explicitée dans les paroles :  

 

«  See the animal in his cage that you built 

Are you sure what side you’re on ? 

Better not look him to closely in the eye 

Are you sure what side of the glass you are on?

(…) 

What if all the word you think you know 

Is an elaborate dream? » 

 

Emprisonné dans une bulle qu’il a lui-même créée, il perd conscience du réel et ne se reconnaît plus. L’impuissance insoutenable dans laquelle il se trouve est ce qui le conduit à la violence pour se sortir de la bulle.

La violence, 31 Ghosts IV :

 

L’agressivité de 31 Ghost IV rend compte de la conséquence de la bulle et du dédoublement dans Twilight Princess. Il faut ici rappeler le contexte du jeu. Le château d’Hyrule est cerné par une bulle noire qui en fait le royaume du crépuscule. Dans ce monde, les paysages que connaissait Link sont dénaturés et apparaissent comme une version plus sombre d’eux mêmes. Pour pratiquer un espace qu’il connaît mais qui n’est plus le sien, il est contraint de se dématérialiser et de se réincarner en loup. Ce loup est aussi la version sombre de Link, son double du crépuscule. La dématérialisation et la réincarnation correspondent à la distanciation du « il y a » et au dédoublement qui en découle. Mais ce qui est mis en valeur, c’est la conséquence de tout ceci. Link, qui apparaît normalement comme un personnage plutôt neutre dans le jeu, est ici montré comme une créature sombre et violente. Pour sortir son monde du royaume du Crépuscule et sauver Zelda des griffes de Ganon, il est en effet contraint de se surpasser et de se battre en se servant de la partie de lui la plus sombre. C’est très exactement à cela que conduisent la bulle et le dédoublement : une agressivité sombre qui fait la signature musicale de Nine Inch Nails, un peu comme si Trent Reznor s’efforçait à taper en vain sur les parois de la bulle dans l’espoir qu’un jour elle se brise. Les exemples sont nombreux, mais The Becoming semble rendre bien compte de cette violence. Les cris qui tournent en boucle nous plongent six pieds sous terre, dans une noirceur sans issue : 

 

« All pain disappears its the nature of my circuitry 

Drowns out all I hear, there’s no escape from my new consciousness » 

 

Un pont acoustique vient donner un souffle au morceau avant de reprendre de plus belle avec les sons industrial, et Reznor qui de toutes ses forces crie : 

 

«I won’t give up it wants me dead 

Goddamn this noise inside my head » 

 

Mais cette lutte est vaine puisque le morceau se dénoue sur un renoncement, une sorte de concertation avec le double. Il perd toute gravité et sa légèreté est insoutenable. Mais il n’y peut rien.

Anagogie d’un mal : la dépersonnalisation chez Nine Inch Nails

Je est un autre : Trent Reznor.

 

Dans la bulle, les limites avec le réel sont floues et mouvantes. C’est la raison pour laquelle le monde de la pensée paraît tout aussi réel que le monde sensible. Tout ceci n’est pas sans rappeler l’univers souvent dressé par David Lynch et notamment la discontinuité inexistante entre rêve et réalité dans ses films. Il fait coexister les temps sans rupture dans un même espace. La gravité prend alors un sens nouveau, le réel est complètement pondéré par la pensée et non par lui-même : il est compris comme un rêve.

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