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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 20:29
Alain Finkielkraut et le refoulé communautaire. (1ère partie)

Alain Finkielkraut sort son livre sur l’identité française et fait un best seller. Le livre est d’une terrible ambiguïté, soluble dans n’importe quel nationalisme raciste, de l’avis des concernés eux-mêmes. Que Bruno Gollnish se reconnaisse dans ces thèses n’est pas un indice du racisme de l’auteur, mais au moins une preuve que le livre n’est pas immunisé contre ce rapprochement. Pour ça au moins, Alain Finkielkraut mérite d’être critiqué. Et sérieusement. Car au risque de déplaire à tout le monde, il se pourrait bien après tout qu’il soit philosophe – je ne dis pas un brillant philosophe (et je le dis d’avance, je ne crois pas qu’on ait besoin d’être soi-même un brillant philosophe pour en reconnaître un).

 

Il n’y a pas longtemps un universitaire américain avait écrit un très bon article sur le multiculturalisme en France. Il critiquait le racisme français, moquait notre tendance à la nostalgie décadentiste, et s’en prenait à Finkie pour lui nier tout simplement le droit d’être philosophe. Un peu facile. L’université (si c’est là le critère de validation de votre titre philosophique) n’a pas fait (et n’aurait peut-être pas fait) entrer les philosophes les plus lus et les plus connus. Quant à la pure et simple connaissance des textes et des auteurs, on ne peut pas la retirer à un type qui prend toujours ses livres avec lui quand il va sur un plateau télé. Alain Finkielkraut est bon manuel de philosophie, d’une certaine philosophie en tout cas. Et surtout, il est le témoin de tout un débat autour de l’identité qui a commencé par une rebellion contre Sartre et sa conception de la liberté.

 

Donc je m’épargnerai les attaques ad hominem un peu crapuleuses (attention, je les adore, mais so far, on n’a pas vu Finkie jeter son chat contre un mur). En revanche, il y a des parentés philosophiques intéressantes à évoquer concernant celui qui est désormais le best seller des librairies. On sait qu’Alain Finkelkraut est le pourfendeur des communautarismes (contentons-nous de cette approximation qui reflète parfaitement l’état d’esprit de quiconque aborde les enjeux identitaires en France). Dans les années 80, on le voit fulminer contre la « pride », particulièrement gay, ou le féminisme ; aujourd’hui on le connaît pour sa prise de position contre toute forme de communautarisme religieux, particulièrement musulman.

 

Mais on sait moins qu’il était pourtant de longue date en dialogue (discordant) avec un homme qu’il admirait, Benny Lévy, qui est lui-même l’un des premiers philosophes gauchistes de sa génération à souligner les contradictions d’une pensée universaliste – et à défendre la possibilité d’un retour authentique à l’identité originaire et communautaire, en l’occurence juive. Et on a également vite oublié que Le Juif imaginaire, le deuxième livre d’Alain Finkielkraut, traite directement de son identité de fils d’immigré polonais juif. Il y a donc bien une pensée de l’identité chez Alain Finkielkraut, et de longue date.

Alain Finkielkraut et le refoulé communautaire. (1ère partie)

Je prends au sérieux ce double rejet pour m’interroger sur une éventuelle troisième voie qui serait ouverte, ou plutôt sur une absence de troisième voie. Car ce double rejet me semble conduire à une impasse. Cette dialectique qui fait semblant de chercher un troisième terme nous laisse finalement méditer à notre propre malheur en contemplant le gouffre d’une identité impossible. A quoi bon partir à la recherche d’une quelconque identité avec un auteur qui dès le départ la qualifie de « déficitaire » (terme qui clôt la dialectique du Juif Imaginaire) ou de « malheureuse » ? C’est le paradoxe de la réponse de Finkielkraut. J’aime les dialogues aporétiques. Mais au moins quand on embarquait avec Socrate, on savait où on allait. Je ne suis pas sûr que ceux qui déplorent la fin de l’identité française se rendent même bien compte qu’ils sont en train de se priver d’un outil conceptuel pour dire qui ils sont. Un mot de Finkielkraut – à part « taisez-vous » – est à retenir de ses nombreux passages télé :

 

« je rappelle que l’identité n’est pas une propriété, ce n’est pas quelque chose que nous sommes, c’est au contraire ce que nous ne sommes pas. »

 

Et je ne vois pas comment le même homme donnerait une réponse plus claire en portant l’habit vert et l’épée.

 

Si vous voulez parvenir à la conclusion de cet article par des moyens plus directs et moins philosophiques, c’est possible. Un article récent atteste de sa contradiction sur la question identitaire en citant deux amis proches, qui peuvent le qualifier tantôt de sioniste de gauche, tantôt de républicain conservateur. Pour tous les autres que la question identitaire et les loopings philosophiques intéressent, bienvenus dans le train fantôme…

Alain Finkielkraut et le refoulé communautaire. (1ère partie)

Dialogue de longue date entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy.

 

Certains se souviennent que Benny Lévy est celui par qui la polémique est arrivée lorsque Sartre peu de temps avant sa mort, aurait été sur le point de renier son propre athéisme. Dans un documentaire, Benny Lévy, sa vie, son oeuvre (mystérieusement effacé de youtube…), ce sont BHL, Glucksmann, Finkelkraut ou Jacky Berroyer qui présentent de lui un portrait assez touchant. Ils insistent sur sa foi, son désir de se retirer du monde. Le plus intéressant est surtout que tous ses amis philosophes républicains anti-communautaristes ont l’air d’avoir une tendresse particulière pour celui qui a préféré être juif plutôt qu’un autre philosophe universaliste républicain.

 

Quoi qu’il en soit, Benny Lévy n’est pas franchement le genre de mecs avec qui j’ai quoi que ce soit de commun. Il serait très certainement contre tout ce qui me fait vibrer. Sans trop exagérer, puisqu’il est devenu juif orthodoxe à la fin de sa vie, il doit être contre le féminisme, les luttes LGBT, même contre l’homosexualité en soi – et il doit pouvoir citer différents passages très lyriques du Talmud pour ça. Il aurait sans doute pu défiler avec les anti-mariage s’il avait encore eu quoi que ce soit à foutre du monde moderne et s’il n’était pas mort il y a quelques années.

 

Mais il y a une chose dans son parcours qui me touche, c’est le moment où il raconte dans Être Juif sa propre conversion au judaïsme (cf. l’interview passive agressive avec Ardisson). De là où je suis, son parcours se résume au refus d’une pensée occidentale et rationnelle. Pour moi, il est d’abord un homme qui rejette le privilège de transcender les différences culturelles. Il se rend compte dans les années 80 qu’il lui sera toujours impossible d’habiter ce monde intellectuel et moderne que Sartre (dont il était l’assistant) et d’autres avaient construit pour lui. L’individualisme, la responsabilité devant la seule conscience de sa liberté, l’idée qu’on pourrait tout changer… rien de tout ça n’a été considéré par lui comme des valeurs véritables en fin de compte. Comme il le dit d’une autre façon, l’histoire du XXème siècle lui a rappelé qu’il ne pouvait être que juif.

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Richard Mèmeteau
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