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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 10:18
Lire Judith Butler avant d'en parler (avec en bonus le passage qu'aucun anti-mariage n'a pris le temps de lire)

Changement d'adresse du site : http://www.freakosophy.com

A la fin d’une conférence « En finir avec l’ABCD de l’égalité » (le titre de la conférence la fait davantage passer pour un meeting politique), Jérôme Brunet finissait en expliquant que ce qu’il y a de bien dans le débat c’est qu’il oblige à lire, à s’instruire, et à découvrir des points de vue nouveaux pour débattre.

Mais il y a un préalable à tout débat. Quand on parle d’un auteur, il vaut mieux l’avoir lu. On ne peut pas prétendre tenir une conférence sur le genre et parler de Butler quand on n’a lu pas lu un seul auteur sur le genre ni Judith Butler…

Sorti de mon canapé par un pote qui m’a mis au courant de cette conférence, et finalement poussé par le seul désir de probité, je me suis mis à chercher ledit Jérôme Brunet pour lui demander simplement quel livre il avait lu de Judith Butler.

Quelques minutes de gêne plus tard, Jérôme Brunet me répond qu’il n’en a lu aucun.

Celui qui parle de Judith Butler n’a même pas ouvert un livre de Judith Butler. Ni d’ailleurs d’aucunE auteurE de la « gender theory » (terme à peu près dépourvu de sens).

Néanmoins, même sans avoir lu Butler, il sait évidemment ce qu’est la « gender theory ». Butler et ses amiEs prôneraient un individualisme forcené, radical, si bien qu’on pourrait changer de genre comme on change de chemise. Voilà le crime : à trop vouloir la liberté, on en détruit les fondements mêmes de l’humanité.

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Lire Judith Butler avant d'en parler (avec en bonus le passage qu'aucun anti-mariage n'a pris le temps de lire)

Les mêmes mensonges sont mis en boucle et mis en bouche par les philosophes les plus médiatiques : Alain Finkielkraut – pourtant corrigé dans sa propre émission Répliques par Eric Fassin –, et plus récemment Michel Onfray. Ces deux philosophes de gauche et de droite, disent la même chose : John Money + Judith Butler = on peut choisir son genre et son sexe. Consensus sapientium ! Les sages se mettraient-ils enfin d’accord, transcenderaient-ils leurs différences politiques pour trouver ensemble la vérité universelle… ?

A moins que ce ne soit l’inverse. A moins que leur accord signe, comme dirait Nietzsche, un « accord physiologique » (Crépuscule des idoles, Le problème de Socrate), une déraison commune. De façon totalement contradictoire, les adversaires de Butler la critiquent pour son relativisme en matière d’identité sexuelle (l’hétérosexualité ne vaut pas mieux que l’homosexualité), et en même temps, ils la range du côté de ce psychologue taré qui justifiait l’opération des enfants sexuellement ambigus de façon à n’en faire que des filles ou des garçons par conditionnement psychologique. Cherchez l’erreur…

Leur accord est donc surtout la preuve que ces sages très médiatiques s’abreuvent à la même source d’informations empoisonnée. Erreur ou mensonges délibérés, en tout cas, les ficelles sont énormes.

Un exemple : la chronique d’Onfray de mars 2014 sur le genre laisse planer un sérieux doute sur la rigueur de sa méthode. Onfray est celui qui a toujours prétendu lire les auteurs avant d’en parler. Il parle de Judith Butler, et soudain parle de John Money comme s’ils formaient une même personne, une même idéologie. Puis il conclut, sûr de lui : « Dénégation du réel une fois de plus chez cet homme (John Money) qui croyait plus juste ses délires que la réalité qui, si la raison ne l’avait pas déserté, lui prouvait pourtant la nature délirante de ses théories. » Et sans transition : « Judith Butler fait le tour du monde en défendant ces délires. » La philosophe américaine lesbienne et butch défendrait les opérations de réassignations sexuelle forcée pour les personne intersexes, vraiment ? Accuser Butler d’être à la fois laxiste et fasciste a quelque de presque onirique, si ce n’était profondément idiot…

la meilleure raison de regarder l'Eurovision : Conchita Wurst !

J’aimerais beaucoup que Finkielkraut et Onfray s’expliquent sur les erreurs commises et renouvelées dans des médias publics. Pas par goût du procès, mais parce que c’est une faute dans la mission qu’ils se sont donnée eux-mêmes. Ne sont-ils pas censés lire, apprendre et transmettre des textes ? Jérôme Brunet qui s’adresse de son côté à des parents d’élèves ne rédigent ses notes qu’à partir d’articles fallacieux (notamment celui d’Emilie Lanez, parfaitement corrigé par une agrégatif de sociologie de l’ENS de Cachan ici). On peut légitimement demander des explications à ceux qui mêlent citations de Péguy et articles du Point.

Pour cette raison, je crois utile de citer quelques passages des ouvrages de Judith Butler qui mettent les points sur les « i ». Je l’ai dit à de nombreuses occasions, je ne suis pas un fan absolu de Judith Butler, mais face à ses adversaires, elle une longueur d’avance irréfutable.

Voici donc ce que dit Judith Butler – dès la deuxième page de sa préface ! –, dans Ces corps qui comptent (éditions Amsterdam) :

Un livre, des mots, des phrases... avec un peu de chance ça produit du sens au bout d'un moment, et des idées...

Un livre, des mots, des phrases... avec un peu de chance ça produit du sens au bout d'un moment, et des idées...

« Si je soutenais que les genres étaient performatifs, cela pouvait signifier que je croyais que chacun, à son réveil, examinait le contenu de son placard ou de quelque espace plus vaste, et y choisissait le genre de son choix, qu’il revêtait ensuite pour la journée avant de le ranger à sa place le soir venu. Un sujet si volontaire et pragmatique, qui déciderait de son genre, ne serait manifestement pas son genre depuis le départ, et ne réaliserait pas que son existence est déjà décidée par son genre. (…)

Mais si, à l’inverse, (…) le genre n’est pas un artifice que l’on pourrait assumer ou enlever à volonté, s’il n’est pas, par conséquent, l’effet d’un choix, comment comprendre le statut constitutif et contraignant des normes de genre sans pour autant tomber dans le piège du déterminisme culturel ? (…)

Il ne fait pas de doute que les corps vivent et meurent, qu’ils mangent et qu’ils dorment, éprouvent de la douleur et du plaisir, subissent la maladie et la violence – et ces « faits », pourra-t-on dire avec scepticisme, ne peuvent être écartés comme de simples constructions. Assurément, ces expériences primordiales et irréfutables ne peuvent aller sans quelque nécessité. Cela n’est pas contestable. Mais leur irréfutabilité ne détermine en aucune manière ce que cela peut signifier de les affirmer, et à travers quels moyens discursifs il convient de le faire. »

Lire Judith Butler avant d'en parler (avec en bonus le passage qu'aucun anti-mariage n'a pris le temps de lire)

Butler n’est donc ni une individualiste forcenée (comme l’accusent Finkielkraut, Agaczinski, Onfray, manif pour tous etc.) ni une sociologue déterministe (ce que certains l’accusent d’être par héritage de John Money qui voulait faire coïncider à toute force genre et sexe). Ni naturel, ni artificiel, le genre n’en est pas moins constitutif de l’identité du sujet. Cette conclusion est la même que beaucoup de philosophes qui s’intéressent au problème du réalisme et du constructivisme en science. C’est par exemple la position de Ian Hacking qui pourrait assez facilement ranger le genre dans la catégorie de « genre interactifs » (au même titre que la maltraitance des enfants ou la schizophrénie). C’est une position modérée, qui admet qu’une catégorie scientifique mise en circulation dans le public ne fait pas qu’informer le public d’un phénomène objectif, mais produit nécessairement des boucles de rétroaction (une augmentation spectaculaire des cas d’enfance maltraitée ou de schizophrénie à personnalités multiples). Ces catégories déterminent de nouveaux comportements rendant impossible de savoir de façon certaine si le phénomène est réel ou construit. Ces catégories produisent purement et simplement un nouveau « monde » (au sens de Nelson Goodman). Peu de philosophes français semblent le comprendre puisque face à une drag queen ou deux filles qui se roulent une pelle, leur sens de la nuance fond plus rapidement qu’une crème hydratante au soleil.

En bonus, donc, voici le résumé de sa position au sujet de John Money, et du cas David/Brenda à partir de son article Rendre justice à David, p. 84 dans Défaire le genre (édition Amsterdam) :

« On peut défendre la thèse de la construction sociale du genre sans adhérer au projet de John Money » (je souligne).

Toute confusion sur le fait que Butler serait partisane de la réassignation sexuelle pour les intersexes relève d’une partialité quasi-pathologique. La reductio ad Moneyrum de Butler est d’autant plus ridicule qu’elle n’est pratiquée qu’en France par pure méconnaissance. Cette confusion est celle que font Onfray ou d’autres jeunes philosophes attaquant Butler par opportunisme (une jeune philosophe espérant un jour se faire éditer en publiant un livre totalement opportuniste et réac sur le genre, par exemple…).

Cet article de Butler sur David Brenner témoigne au contraire de la précaution dont elle fait preuve pour ne pas instrumentaliser la vie et la mort tragique de David Brenner. Son travail ne porte pas sur l’égalité. Son travail ne porte pas non plus sur son goût pour les palimpsestes compliqués et le plaisir d’exégète pris au décryptage du texte du genre. Judith Butler a un objectif assez cohérent depuis le début : comprendre pourquoi certaines vies méritent d’être vécues tandis que d’autres sont déclarées indignes d’être vécues.

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Richard Mèmeteau
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