Lundi 30 août 2010 1 30 /08 /Août /2010 00:10

Un des apports premiers de la Pornosophie, au-delà de la question centrale du sexe et de la morale, est de souligner au sein même de son ouverture une nouvelle économie du désir qui montre bien à quel point la fiction se présente sans ambiguïté comme le fondement de notre imaginaire érotique. Nous voudrions creuser cette veine en reprenant une figure moderne du fantasme : la "Girl Next Door".

 

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American Apparel - nous y reviendrons...

source.

 

Votre voisine enchante-t-elle votre quotidien ?

La Girl next door littéralement la "fille d'à côté" désigne un peu prosaïquement "Mlle tout le monde" : la voisine, la passante que l'on croise en bas de la rue... L'expression renvoie au quotidien et oppose donc directement cette figure au modèle pornographique qui est tout sauf "la fille d'à côté". Elle semble donc désigner le réel par opposition au pur fantasme. Mais étrangement un renversement s'opère et c'est ce quotidien-là qui devient le plus puissant de tous nos fantasmes, comme le suggère l'occurrence de la recherche du mot ou la multiplication des sites amateurs (dont le surprenant submit your ex) qui construisent leur popularité justement sur l'idée que ce sont bien les filles que vous rencontrez qui sont présentes dans leurs vidéos (ce qui est dans les faits - malheureusement ou heureusement !? - rarement le cas). Même les sites professionnels happés par ce mouvement de fond se plient à un étrange paradoxe en ajoutant presque systématiquement une catégorie "amateur" dans leurs galeries. 

 

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De l'amateur professionnel : un paradoxe ?

 

En apparence loin de l'industrie du sexe et de ses corps sur-génitalisés, la "Girl next door" dans toute son imperfection propose une alternative qui semble inconciliable alors qu’elle est peut-être justement la clef qui peut faire prendre le porno dans notre quotidien. Elle est une reprise réaliste de ce que le porno ne peut présenter que sous forme abstraite, c'est-a-dire coupée de notre monde. La pornographie professionnelle suscite un désir en montrant ce qui nous est caché. Le problème c'est peut-être précisément qu’elle ne nous montre que cela, du coup la greffe prend difficilement plus que l'espace d'une séance masturbatoire et il est difficile de porter en soi les figures qu’elle impose au champ de notre désir. Car une fois le voile de l'interdit levé il ne reste plus grand chose, et notre imagination ne peut plus se nourrir puisque plus rien ne vient la susciter. De là peut-être l'aspect "déceptif" de toutes les productions pornographiques qui ne sont jamais autant excitantes que lorsqu'elles ne sont pas encore visionnées. Ainsi le pic véritable de plaisir serait le moment ou le magazine s'ouvre, la photo se charge ou le film se lance... C'est au moment même du dévoilement que tout le plaisir contenu semble exploser - mais passé ce moment le charme au sens propre se dissipe. Le plaisir du matériel pornographique n'est donc pas tant contenu dans sa présence que dans la promesse imminente de cette présence. Car c'est précisément dans l'absence de cette future présence que l'imagination se glisse et nous rapproche de façon fantasmée du corps que nous nous apprêtons à découvrir. Ainsi, le paradoxe du  corps-pornographique est qu'il répond à un désir qu'il ne peut maintenir et entretenir. Il donne tout d'un coup et s'épuise presque immédiatement. Difficile dans ces conditions de durer si ce n'est en substituant à un désir qualitatif un autre uniquement quantitatif qui ne peut conduire qu'à une loi du toujours plus : de corps, mais aussi de pratiques extrêmes... Le gonzo pourrait alors être compris comme la réponse immédiate à cet appel et le gangbang comme l'issue naturelle d'une logique qui s'épuise dès son commencement. Ce phénomène explique alors l'aspect compulsif qui peut entourer les actes des aficionados de ces productions. La dépendance se crée naturellement car jamais le désir n'est comblé (et jamais il ne le sera d'ailleurs) - le consommateur cherche alors encore et encore ce qui pourrait le satisfaire. Il accumule et multiplie les images (ou films) mais l'issue est jouée d'avance et la déception la règle.

 

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L'érotisme du quotidien - AA.

source.

 

La Girl Next Door introduit donc du jeu dans ce mécanisme, car elle est avant tout un corps réel. Le corps/fantasme délivré par l'industrie pornographique renvoie à un corps qui ne semble plus incarné. Il surdéveloppe les parties sexualisées (seins, fesses, bouches - huilées et toujours mises au centre de l'objectif) et crée donc un être hybride qui épuise immédiatement l'imaginaire de celui qui le regarde. Par exemple, l'épilation intégrale de rigueur dans ces productions suit cette logique puisqu'il s'agit précisément de TOUT montrer. L'erreur est que - tout comme dans les films d'horreur - cette logique de la visibilité est précisément inverse à celle qui permet d'entretenir le désir en amenant l'imaginaire à prendre le relais et à enchanter cette invisibilité. La Girl Next Door - plus mutine - ne montre presque rien et suggère derrière son quotidien que le sexe fait aussi partie de la vie.

 

Cranach l'Ancien : le Hugh Hefner du XVième siècle !?

Cette logique du visible et du désir est un élément dont on peut faire difficilement l'économie comme le suggèrent des exemples amusants qui jalonnent l'histoire de l'art. La composition du nu n'a bien évidemment pas une fonction érotique directe dans la plupart des cas, et le plus souvent les artistes doivent redoubler d'ingéniosité pour apaiser tout regard concupiscent. La longue chevelure de Venus dans La Naissance de Vénus  de Botticelli est un exemple fameux de ces contorsions. Le génie de Cranach est de détourner ce code et de susciter encore plus le désir à travers ces contraintes. Il voile pour dévoiler en quelque sorte et le trouble suscité par ses tableaux met en lumière la puissance de ces artifices. Le bijou laissé sur le corps vient ainsi révéler la nudité mais aussi exciter l'imagination en enclenchant toute une fiction. Loin de la nudité il met en valeur en quelque sorte le déshabillé, il nous montre ce que l'on ne devrait pas voir en soulignant un état d'exception. Le corps pornographique expose alors que le corps érotique du peintre dévoile. En cachant, il libère l'imagination.

 

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Venus (1532) Das Städel Museum, Frankfurt - source.

 

Cette Vénus est exemplaire car elle développe ce geste du voiler/dévoiler. Le tissu passe devant le sexe et indique clairement ce qui doit être caché mais il se détourne de sa fonction par sa transparence et donc met en valeur ce qui ne doit pas être vu. Le trouble est prolongé par le visage apprêté et orné de bijoux qui souligne que c'est ainsi que cette femme se montre en société. On se retrouve alors un peu dans la situation du voyeur qui capte ce qu'il ne devrait pas voir et qui donc redouble son plaisir par ce privilège. Il y a derrière cette représentation un véritable génie érotique qui repose en grande partie sur la nécessité d'activer l'imagination à travers certains détails.

 

La Girl Next Door est tout entière dans ces détails. Elle propose dans la moindre image tout un univers de fiction qui est activé par une impression de quotidien. On ne la voit pas uniquement, on sent sa présence comme possible et cette impression redouble tous les plaisirs même si finalement nous apercevons très peu de ce qu'elle est réellement.

 

Une nouvelle icône ?

Ce fantasme du quotidien incarné dans la Girl Next Door est le sujet même d'une des séries les plus drôles du moment : Big Bang Theory. Le pitch est simple et peut se résumer tout entier dans l'installation sur le pallier d'en face d'une serveuse blonde - Penny - ni jolie ni moche mais bien réelle et qui vient perturber la vie d'un petit groupe de Geeks en insufflant un érotisme bien plus réel que ce que peut proposer le net. Penny incarne littéralement cet idéal en étant réellement "la fille de la porte d'à côté" et l'objet de tous les fantasmes du groupe (excepté Sheldon qui serait à lui tout seul une sorte "d'humanité d'à côté" qui ne peut être soumise à ce genre de désirs). Or loin de nous montrer une bombe parfaitement huilée - la série passe son temps à nous la montrer dans son quotidien le plus banal : robe de chambre, tenue pour faire le ménage, au réveil après une nuit de lose complète... Plutôt que d'insister sur sa beauté plastique, elle met en relief sa normalité et en joue comme un puissant aimant qui va transformer la vie des garçons d'à côté.

 

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Penny ou le fantasme de la lessive : Big Bang Theory.

source.

 

Après le film ( de L. Greenfield avec Elisha Cuthbert en 2003) et la série, la "fille d'à côté" s'impose donc comme une sorte de fantasme de notre temps qui ne semble pas avoir de précédent direct. Il apparaît alors comme la réaction naturelle d'une époque surexposée à travers tous les médias (et en particulier dans la publicité) à des corps formatés. Certains pourront voir dans cet engouement une ode à la médiocrité ou à la banalité, il relève plutôt la volonté d'autre chose, d'accéder à un désir bien présent qui se nourrit de tout un tas de fantasmes qui se jouent au quotidien. Loin d'être inaccessible, il se réincarne un peu partout au détour d'un café, devant un bureau de poste ou au travail. Il est "à côté" et donc se livre tout prêt avec une histoire. Et c'est cette "fiction intégrée" qui la rend si intéressante. A partir des photos c'est tout un univers qui se recompose, ces amatrices se livrent avec leur histoire et une analyse précise du cadre permet de se raconter toute la scène sans qu'il soit besoin de la voir réellement. La section tout à fait géniale "Obscene Interiors" sur justinspace.com (loué par Chuck Palahniuk) rend compte de ce côté brut de décoffrage. 

 

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"Obscene interiors is the funniest, dirtiest, book I have seen in years." Chuck Palahniuk

source.

Faisons quelques essais...

 

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... notre quotidien reprend des formes.

 

 

La consécration du modèle est totale lors de son passage dans la publicité. C'est précisément le lieu où elle est censée être exclue mais sa puissance fantasmatique est telle qu'elle se pose alors comme une alternative faussement cheap au rêve de grandeur proposé dans les pubs extra sexualisées où les corps sont idéalisés à l'extrême. La charge érotique est alors démultipliée et le chef d'oeuvre de ce processus est tout entier contenu par une marque: American Apparel.

 

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American Apparel : la tentation de la limite.

source.

 

On pourrait contester et affirmer que d'autres enseignes s'emparent du processus et nous proposent des filles au naturel. Mais il ne suffit pas d'être naturel pour être une "Girl next door" et cette incapacité met bien en valeur ce que nous avons cherché à défendre. La fille d'à côté est une fille en chair et en histoire. Sans un contexte fictionnel la magie n'opère pas. La campagne natural beauty menée par des agences pour Dove ou Nivea propose un corps naturel mais pris dans le cadre magique du monde publicitaire. Eclairage réglé au milimètre près, plateau blanc avec effet de profondeur, maquillage et coiffure peaufinés à l'extrême. 

 

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Bien tenté mais... raté.

source.

 

 

Le processus ne fonctionne pas car il sort le corps du quotidien pour en faire une sorte de corps publicitaire au rabais. A l'inverse American Apparel maîtrise tellement bien les codes qu'il peut faire faire le chemin inverse, "nextdooriser" des corps plastiques et célèbres. La campagne avec Loren Phoenix ou Sasha Grey, deux stars prisées du X américain par l'intelligentsia (Grey était la tête d'affiche de Soderbergh dans Girlfriend Experience), va tout à fait dans ce sens. Elle semble nous dire : regardez, ces corps peuvent encore être érotisés. Ils nous racontent malgré tout l'histoire que nous voudrions entendre, celle d'une fille dont le désir survit au réel. Ces corps nous plaisent car ils nous montrent alors que dans notre monde, dans notre vie, une sexualité épanouie est encore possible. Il n'est pas nécessaire de siroter un cocktail sur une fourrure léopard devant une cheminée en marbre pour sentir le frisson monter. Le corps de la jouissance n'a pas non plus besoin de répondre à une norme athlétique de perfection. Le plaisir est bien là que ce soit dans un parking de supérette, un F2 de banlieue - il y a encore et toujours une place pour notre sexualité.

 

Le porno professionnel aseptise trop le sexe et le vide justement de ce qui fait son sel. On ne cherche pas tant la perfection qu'un contact possible avec ce que l'on voudrait être plus qu'un simple fantasme. Pris ainsi la Girl next door réenchante en quelque sorte notre quotidien en laissant croire que tout est possible. L'industrie du sexe faute d'une réelle compréhension des mécanismes de son objet manque le coche et laisse donc la part du lion aux amateurs qui répandent sur le web ce que tout le monde aimerait voir chez sa voisine.

 

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American Apparel - 2009.

source.

Par U.
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Lundi 23 août 2010 1 23 /08 /Août /2010 00:58

Les derniers livres de philo sur le porno étaient affligeants.

 

Ruwen Ogien mis à part, nos universitaires rataient totalement leur objectif. Ils ne parlaient pas du porno mais de leur dégoût du porno. Toute néo-kantienne qu'elle pouvait être, M. Marzano adoptait un point de vue passionnel. Et sa passion nous criait bien fort que le sexe c'était du mystère... "La chambre fermée, et la lumière éteinte, s'il vous plaît, et surtout attention à ne jamais prendre de plaisir pour soi seul !" Baiser sous la menace de l'impératif catégorique de Kant, il fallait l'oser. 

 

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Il va falloir reprendre ses classiques : Descartes ou/et Emmanuelle...

Affiche de la version américaine du film - source.

 

Autre moraliste avisé, notre philosophe M. Dubost avait écrit un livre socio-philo dissertant sur l'air du temps. Le grand philosophe, interrogé par GQ (!), y va de son petit laïus sur la banalisation de la pornographie, de la pratique anale, de la violence sexuelle et des ébats sexuels filmés – oui, tout ça mis ensemble ! parce que le porno est si laid, qu'en s'en tenant à distance, il finit par devenir indistinct et compact. Ecoutons-le le temps de quelques phrases, histoire d'avoir une idée de l'étendue du désastre : "Face aux discours performatifs sur la sexualité, les individus se perdent dans une quête de "désirs vains" qui traduit une grande instabilité de leurs véritables désirs intimes. Ils stimulent à tout prix leur imaginaire, hier avec le Kama-Sutra, aujourd'hui avec la pornographie, mais sont implacablement rattrapés par la lassitude." Vous avez bien compris, les indiens qui lisaient le Kama Sutra et la pornographie c'est la même chose ! Et le Kama Sutra comme le porno n'aboutissent qu'à un résultat : donner des mauvaises idées aux bons pères de famille (un double gode pour sauver votre couple ?) et surtout... les plonger dans un océan d'apathie dépressive et de poignets enkylosés, d'où il ressort la conviction que la vie ne vaut pas tripette. Conclusion : tout le monde est naze, lassé, fatigué, irrémédiablement condamné au va-et-vient du désir. Les lecteurs de GQ qui ont raté quelques cours de philo en terminale pourront rattraper leurs leçons ici. Ceux qui voulaient un propos précis sur le porno et le cinéma repasseront. 

Ce sont les mêmes attaques ignorantes et bâclées qui font que Ruwen Ogien ne parle pas du porno, mais s'attarde uniquement à déconstruire ces attaques moralisatrices (et c'est très amusant : Penser la pornographie, ou Ethique Minimale). Et pendant ce temps-là, toujours personne pour parler du porno, qui est pourtant supposé envahir le monde.

 

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source

 

Rappelons que selon des chercheurs de l'université de Berkeley pour le département de la Justice, la pornographie n'occupe réellement qu'1,1% des pages web... on pouvait faire mieux en terme d'urgence et d'épidémie pornographique.

 

Qui pouvait à la fois remettre de l'ordre dans ce désespérant cloaque conceptuel tout en proposant de vraies bonnes analyses de films pornos ? 

 

Un prof de philo esthète, honnête et courageux, remplit parfaitement le programme fixé. Avec son livre sobrement intitulé Le Cinéma pornographique, Julien Servois mériterait de se faire inviter à toutes les sex parties queer de la capitale. 

Ces 150 pages percutantes et claires ne nous viennent pas de n'importe quel éditeur puisque c'est Vrin en personne (et en feuillets), plus précisément la collection "Philosophie et Cinéma" qui publie cette petite perle. Ce qui signifie que Vrin assume parfaitement des analyses post-porn aussi freakosophiques que :

 

"L’idéal hétéro de la trans c’est bien Tiffany Hopkins avec la bite à Rocco, la superbombe qui en plus a un pénis, comme s’il fallait d’urgence oublier qu’il s’agit là de mâles supplantés de seins en silicones et bourrés d’oestrogènes ! On voit ici comment opère la puissance d’exclusion-inclusion de la norme : elle stigmatise la monstruosité tout en lui donnant un visage acceptable (pour le dire crûment, l’hétérobeauf moderne veut bien se faire enculer, mais pas par un homme s.v.p.) "

 

On va me dire que voulant défendre Julien Servois, je cite un passage qui le condamnerait... Justement non ! Ce n'est pas un point de détail. Julien Servois talks dirty. Notre auteur n'hésite pas à être vulgaire (aucune bonne vanne de cul pour rebondir – c'est fait exprès). Car ce ne sont pas les joliesses qui sauveront l'analyse, mais bien le contenu. Et le contenu est là, précis, synthétique sur les points théoriques, et si efficaces que c'est immédiatement réutilisable dans un dîner en ville avec vos potes qui viennent de lire les Inrocks spécial Sexe. La vulgarité de la langue ne serait pas assumée, on aurait eu le droit à 150 pages d'euphémismes fallacieux pour parler d'un objet dont l'essence est de susciter un regard obscène. Aucune analyse sérieuse ne peut naître si elle refuse d'appeler "bite" une bite et "cul" un cul. Un ami m'a rappelé récemment que Magritte avait dessiné une version explicite de "Ceci n'est pas une pipe", où la pipe prend une forme de pénis. De la même façon, un universitaire qui crierait devant un porno "ce n'est pas une bite mais un pénis en érection !" trahirait aussitôt son implacable ignorance de la chose et son parti pris moralisateur. Il est probable qu'après tous ces coups d'édition (Marzano était même allée jusqu'à interviewer Ovidie pour soi disant lui donner la parole – tout en revenant sur l'interview après pour interpréter les propos de la réalisatrice), il n'y avait qu'un esthète sincère pour risquer de parler sérieusement et franchement du porno, quitte à se faire une mauvaise réputation. Encore une fois, il est assez fou de voir à quel point sur un sujet pourtant simple, les universitaires autorisés se sont cassé les dents, et ont été amenés à caricaturer les philosophes qu'ils utilisent eux-mêmes (Foucault, Bataille...).

 

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un vrai dépucelage conceptuel !

 

En ce sens, le premier chapitre de J. Servois fait l'effet d'un grand bol d'air purificateur. Il revient sur les arguments des pornophobes pour les critiquer minutieusement – et napalmer toute manipulation intellectuelle à des fins moralisatrices. D'une part les arguments féministes qui voient dans la pornographie le modèle de toutes les oppressions à l'égard des femmes, et d'autre part, les arguments des partisans d'une sexualité authentique, qui voient dans la pornographie un affadissement mercantile. Les références sont contemporaines et anglo-saxonnes en ce qui concerne les arguments féministes (Servois revient en particulier sur l'utilisation d'Austin par McKinnon). L'auteur ne pouvait pas ignorer ces batailles outre-Atlantique tant elles ont influencé certains modes de censure au Canada ou aux Etats Unis. Mais le climax théorique est atteint lorsque le point est fait sur la résistance française. 

 

Nous autres, européens, critiquons la pornographie parce qu'on ne supporte pas de voir la vraie sexualité dévoyée à des fins capitalistes ! Servois cerne très bien ce point commun des critiques français dans le délectable petit intertitre "Bataille et les canailles". L'expérience érotique est une expérience de violence sublime, écrivent nos "canailles". Et on ne peut pas montrer cette sublime violence du sexe sans aussitôt la trahir, la mettre en scène sans aussitôt l'objectiver, la fragmenter, la dénaturer. Or ce que les pornophobes déplorent au nom de Bataille est précisément ce qui définit l'érotisme selon Bataille, ce qui fait que la vie est une violence sublime : c'est-à-dire son obscénité, l'objectivation nécessaire de l'objet désiré, sa négation (oui, car nos pornophobes avaient oublié que pour Bataille, la vie n'est pas qu'un jaillissement tranquille de bonheur et de création – c'est aussi, et surtout, une négation). 

Servois corrige magnifiquement Marzano sur ce point (et sur l'amalgame qu'elle opère entre loi et interdit !) : "dans la mise à mort, dans la décomposition du cadavre, comme dans la convulsion érotique, l’intégrité du corps est niée : il s’ouvre, il renonce à s’unifier, et laisse libre cours au flux vital." Bref, c'est bien la "vie libre de la chair" qui fonde cette expérience érotique et la rend si épuisante et dangereuse (sacrée et interdite pour cette raison – en ce sens, le seul tort du porno est d'être sorti du temple, et non d'y être entré). Et c'est cette "vie libre de la chair" que montre le porno. Julien Servois critique très justement la façon dont une certaine philosophie (et une vulgate critique remontant à l'article "Le sexe froid" d'Yann Lardeau) a fait endosser au porno le mythe d'un degré zéro de la représentation (c'est-à-dire d'une obscénité radicale) afin de le disqualifier (puisque toute représentation appelle une mise en scène). Dans le même élan, Bataille s'est fait instrumentaliser et moraliser pour justifier de ne rien représenter d'obscène, quand bien même l'érotisme bataillien serait obscène.

 

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Du concept et encore du concept !

source.

 

La position des pornophobes pèche d'abord par une méconnaissance de la diversité du cinéma porno. Et c'est le rôle du deuxième chapitre que de montrer comment le porno a systématiquement déconstruit ce mythe d'une monstration absolue du sexe. Les films des années 70 font pulluler les personnages de savants fous, de sexologues azimutés ou de dandys experts en jouissance partant à la recherche d'un mystère féminin indicible (cf. la très belle analyse de Misty Beethoven, de Radley Metzger). Et tout ce qu'ils retirent de cette quête sont leurs propres tribulations porno-comiques, et leurs propres désarrois face à ce qu'ils savent ne pas pouvoir montrer. Au lieu de se vautrer dans le réel, comme accusent les pornophobes, les pornographes travaillent un genre, que Linda Williams (il faut lire Linda Williams nous répète Julien Servois) n'hésite pas à rapprocher du musical (comédie musicale). 

 

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Tout genre se construit autour de classiques.

source.

 

C'est inédit mais absolument pertinent. Le musical comme le porno proposent un récit et une séries de numéros (ou scènes pornos) dont il faut justifier l'apparition au sein de l'histoire principale. Tout comme le musical, trois méta-récits naissent pour expliquer comment le porno pourrait survenir dans le récit – trois méta-récits qui sont également trois façons d'envisager la sexualité. Soit (1) les scènes pornos sont évoquées comme purs fantasmes, pures utopies "séparées" (là encore, très belle analyse de Behind the green door, des frères Mitchell) ; soit (2) elles jouent un rôle narratif au sein d'un récit initiatique (Misty Beethoven) – et le film se finit alors sur une scène qui est une scène d'amour, réconciliation du sexe et des sentiments – l'utopie est alors "intégrée" ; soit (3) la pornotopie est totalement "dissoute" dans la "vie réelle" ou comme le dit Linda Williams : « Il n’est plus nécessaire de s’évader de la réalité décrite dans le récit : la pornotopie est presque achevée » et Julien Servois d'analyser Insastiable de Godfrey Daniels (où le "more, more, more !" du personnage féminin n'est plus signe de frustration ou de nymphomanie mais affirmation de son pouvoir sexuel).

 

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Chef d’œuvre du porno-chic : le fantasme enfin incarné ! - source

Sur ce thème n'oubliez pas Pornosophie III

 

Le troisième chapitre revient sur ce qu'habituellement tout le petit monde qui écrit autour du porno (y compris notre précieux G.) déplore  : le triomphe économique inéluctable du gonzo. Trois caractéristiques sont habituellement données qui précisent l'emploi de cette étiquette. Le gonzo est mal filmé, sans histoire, et souvent axé sur des pratiques fétichistes ou extrêmes (effet de la fragmentation du marché du porno en autant de niches spécialisées : femmes mûres, latinos, golden shower, gang bang etc.). Julien Servois se défait vite de cette étiquette malhabile et préfère une analyse de deux gonzos en particulier : Buttman de John Stagliano, et Decadence, d'Andrew Blake, des gonzos assez malins qui prouvent à quel point il est possible de déconstruire cette prétention à rendre visible l'invisible du sexe. 

Mais soyons honnêtes, à la lecture, il y a clairement un film qui a les faveurs de notre esthète et de l'analyse philosophique. C'est le Buttman de John Stagliano. D'un gonzo, on dit généralement qu'il a très clairement la prétention de filmer le réel, en raison notamment de la surexploitation de la caméra subjective. Mais c'est le contraire qu'opère John Stagliano, puisqu'il produit un gonzo qui mêle fiction et réalité. Son gonzo est une autofiction. Il ne joue pas son propre rôle mais il incarne un certain John Buttman, acteur porno fauché et obsédé par "les culs ronds et bien remplis", obligé de tourner des vidéos au Brésil et d'accompagner une actrice porno qui veut y prendre des vacances. Le film de Stagliano affiche deux points forts : on en a fini avec l'exploration du mystère vaginal, on reste à la surface... on observe des culs superbement rebondis filmés par notre étalon en pleine action. Le film est également plus excitant que bon nombre de pornos surproduits. Paradoxalement, cette façon de filmer génère des "effets de réel" qui n'en sont pas vraiment puisqu'ils n'ont qu'un but : être excitants. Stagliano le confesse lui-même : un de ses objectifs est de rendre sexys et naturels des regards caméra. Enfin, son film n'est pas dénué d'humour puisque les scènes sont entrecoupées de moments de purs et simples films de vacances (où la caméra glisse toujours doucement vers de nouveaux culs), et parfois conclues par des scènes cocasses (le jeune brésilien qui vient de prendre l'actrice porno en levrette est effondré quand il apprend qu'elle est une actrice porno). Face à ce genre de film, percer l'essence même du désir féminin n'est plus le problème. C'est au contraire un jeu parodique qui s'installe, annonçant les heures du post porn queer.

 

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John Stagliano : un croisement improbable entre BHL et un pizzaiolo - source.

 

Le dernier chapitre traite très logiquement du post-porn. L'angle de Julien Servois est ambitieux et tout à fait juste : le post porn est le lieu de pratique par excellence des théories queer. Si les queer theories veulent faire émerger une autre vérité que celle d'un genre construit par une hétéronormativité étouffante, ce sera dans ces post-porn qu'on pourra la trouver. Loin de toute complaisance, la sentence de notre auteur à l'égard d'un post-porn purement fétichiste est sans appel (tout comme celle prononcée avec raison contre la fausse émancipation promise par les Suicide Girls). Comme le passage cité plus haut le dit déjà, à propos des freaks en botox des sites de gonzo, il n'y a rien à dire si ce n'est qu'ils participent à la même éternelle oppression des normes (les freaks retenus sont tous beaux et ethniquement homogènes). Julien Servois tient bon sur un point : l'objet compte moins que la façon dont on le filme, car on parle bien ici de cinéma. 

Là, le livre se révèle tout à fait utile, puisque pour comprendre ce mécanisme de normalisation, et pour arriver à distinguer fausse émancipation et vraie subversion, notre auteur n'entreprend rien moins que de balayer tout le champ des "sex wars" en quelques dizaines de pages. Une dizaine de pages extrêmement précieuses et complètes que devraient immédiatement ingurgiter les machos inquiets de la dévirilisation des mâles, et qui se trouvent indirectement mis au défi de produire autant de complexité dans leur propre discours. 

 

Sans rentrer dans les détails, contentons-nous de dire ici que les "sex wars" (depuis les années 70 à aujourd'hui) ont permis de rendre deux idées plus courante :

(1) on peut découpler le genre (féminin/masculin/etc.) de la sexualité (homo/hétéro/bi/etc.) : je peux être un homme hétéro qui aime se faire dominer par une femme, ou une lesbienne dominatrice qui entretient une conduite sociale extrêmement féminine). Ce premier pas conceptuel est présenté à travers le lesbianisme séparatiste de Monique Wittig des années 80. Toute définition du genre (toute définition de soi comme femme ou homme), selon Wittig, est "contaminée" par une relation de pouvoir. La véritable libération consiste donc à adopter une sexualité hors genre, ou comme l'appelle Julien Servois pour bien montrer le sens utopique d'une telle position : une "sexualité hors sexe". En critique et héritière du féminisme marxiste et du gender fucking de Wittig, Judith Butler tient quant à elle une position beaucoup plus prudente et relativiste (elle est sans conteste la grande gagnante des "sex wars").

(2) L'utopie séparatiste de Wittig doit laisser place à une conscience aiguë de la précarité de toute identité. Il n'y a pas de "sexualité hors sexe", il n'existe aucune identité authentique (de vraies femmes, de vrais transgenres, ou de vrais gays), pas plus qu'il n'existe de pouvoir absolu. Servois montre très justement que l'aboutissement "queer" des "sex wars" est de ne plus espérer, de ne plus croire à une utopie de perpétuelle création d'identités, ni à une hétéronormativité absolue. Seule compte désormais la performativité des identités en transition que nous incarnons. 

 

Et c'est pour cette raison que le post-porn est si important. Le contenu compte moins que la qualité de la performance. Avec ce dernier chapitre, nous ne sommes plus tout à fait dans l'histoire du porno comme genre, mais à la pointe extrême de ce genre, où l'utopie pornographique devient performative d'identités en transition. Si le genre réussit, c'est une utopie politique qui naît. Deux films sont analysés : One night Stand d'Emilie Jouvet, film souvent décrit comme le premier porno queer français, et Elegant Spanking de Maria Beatty. 

 

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Un trophée mérité par One night Stand d'Emilie Jouvet - source.

 

Elegant Spanking est un film S/M qui permet d'insister assez classiquement sur les jeux de rôles et sur l'aspect le plus inquiétant des queer theory, à savoir que ce jeu de rôle n'affirme aucune identité – on est dans le domaine d'une sexualité qui se dégénitalise et réaffirme selon Servois les utopies de "sexualité hors sexe" de toute la tradition Bataille, Foucault, Wittig. Le film d'Emilie Jouvet suit plutôt le versant butlerien : celui de "l'éclat de rire parodique" (bien qu'on ne pense pas vraiment à un "éclat de rire parodique" quand on lit ou voit Butler...). Mais par la forme de son dispositif et l'énergie de ses actrices, ce film est un post-porn réellement réussi, et pas parodique du tout. Le dispositif consiste à enregistrer les ébats de sex-players (on ne prédéfinit pas leur sexualité ou leur genre). La réalisatrice se laisse la possibilité de monter et de garder ce qui lui plaît. C'est avec cette analyse que Julien Servois laisse le plus penser qu'il voit autre chose dans ce versant des gender theories. Les scènes de sexe sont certes de véritables affirmations d'identités en transition (souvent de lesbiennes transgenres), mais il ne s'agit plus de parodie. Car il y aussi une donnée nouvelle : du plaisir. On touche à quelque chose qui paraît réel, aussi éphémère soit-il. "Je jouis donc je suis..." la formule est de Servois. N'y a-t-il pas dans le porno, à ce niveau-là de performativité, une fascination pour autre chose qu'une performance ou qu'une représentation utopique ? Et n'est-ce pas dans ce cas le plaisir qui conditionne toute pratique politique de la performance identitaire ?

 

 

Par R.
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Lundi 16 août 2010 1 16 /08 /Août /2010 10:48

      Transformer l’histoire de la logique moderne en un récit de bandes dessinées, tel est le défi de Logicomix. C’est aussi son objet puisque le récit cadre de la BD procède à une mise en abyme du medium : il met en scène les auteurs mêmes de Logicomix cherchant des moyens de relever le défi que je viens de mentionner. L’objet de Logicomix n’est donc pas directement l’histoire tourmentée de la logique contemporaine, son véritable objet est le défi qui consiste à faire de cette histoire une BD. Le propos de ce billet est de montrer pourquoi ce défi est finalement plus captivant que l’histoire même de la logique moderne et que Logicomix s’apprécie d’autant mieux lorsqu’on prend la mesure des défis qu’elle avait à relever. En faisant cela, je ne fais rien d’autre que justifier l’enchâssement des récits (la mise en abyme) auquel elle procède. Si Logicomix est une BD intellectuelle, ce n’est pas seulement parce qu’elle traite de l’histoire de la logique moderne et donc raconte l’histoire des logiciens (philosophes et mathématiciens) qui en furent les protagonistes, mais c’est aussi par son caractère autoréflexif : elle se demande en quoi cette histoire peut faire l’objet d’une BD et en quoi cela peut avoir un intérêt et à quelles conditions. Pour montrer ce caractère autoréfléxif de Logicomix, je vais montrer que son thème (la mise en BD de l’histoire de la logique moderne) se confronte principalement à trois défis que la BD relève consciemment et à mon sens avec succès.

 

 

titre logicomix

      De l'action et du sexe ! - Non de la logique et des paradoxes - what else !?

source.

 

Premier défi : Comment rendre l’histoire de la logique passionnante ?

 

L’histoire de la logique moderne est d’abord une histoire intellectuelle et pas n’importe laquelle : c’est l’histoire de la formation de concepts purement abstraits liée à l’invention d’un langage technique peu compréhensible pour le non-initié. Tout lecteur un peu au courant de cette histoire est d’abord curieux de savoir comment un sujet aussi technique et abstrait peut fait l’objet d’une BD : comment le sujet le plus ennuyeux du monde pour le commun des mortels peut-il faire l’objet d’un récit passionnant ? Voilà le premier défi. Pour en mesurer la profondeur, il faut bien voir que la logique contemporaine s’est constituée autour du problème des fondements des mathématiques et du projet logiciste de réduction des mathématiques à un langage logique formel où la logique devient un calcul exprimé dans un langage symbolique. Or le défi des auteurs est bien de faire une BD et non une initiation à la logique contemporaine à travers le récit de son invention, comme le disent d’ailleurs explicitement les auteurs-personnages du récit-cadre. Il ne suffit donc pas d’expliquer simplement et par images les problèmes théoriques que ces logiciens se posèrent et les solutions qu’ils y apportèrent car cette explication superficielle n’aura jamais suffisamment d’intérêt pour constituer une BD digne de ce nom (à moins de vouloir faire une BD pédagogique, mais là n’est pas le propos de Logicomix, heureusement). La solution des auteurs consiste à ne pas s’intéresser seulement à l’histoire conceptuelle, mais aussi à l’histoire des hommes qui ont créé ces concepts et notamment à celle Russell dont la biographie sert de fil rouge autour duquel toutes les autres biographies (Whitehead, Frege, Peano, Poincaré, Hilbert, Wittgenstein, Cantor, Gödel…) viennent graviter. 

 

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Les protagonistes - source.

 

Seulement, cette solution ne suffit pas à relever le défi mentionné. Car si la vie d’un homme est toujours pleine de passions, les idées ne reflètent pas toujours les passions des hommes qui les ont pensées et exprimées, du moins ne les reflètent pas toujours directement. Si Hegel a pu dire que « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion », il n’a pas dit que ce qui est grand  exprime toujours les passions. C’est bien le propre des « Ruses de la Raison » de se servir de passions sans lien avec les concepts qu’elles permettent de promouvoir. Si les passions des saints ou des hommes d’Etat peuvent parfois avoir des liens avec les idées religieuses ou politiques qu’ils promeuvent, c’est beaucoup moins probable pour les passions des logiciens et les concepts logiques, passion et concept logique semblant par nature antithétiques.

 

Le défi des auteurs est donc de lier intrinsèquement l’histoire conceptuelle à l’histoire passionnée des hommes qui l’ont animée et non simplement de juxtaposer artificiellement ces deux histoires ou de faire de l’une le prétexte de l’autre. Or il était facile de tomber dans ce dernier piège : les protagonistes de cette histoire intellectuelle ont tous connu la première guerre mondiale et furent pour moitié anglais (et un peu français), pour moitié austro-allemands. En plus de toutes les passions politiques autour de la guerre et du pacifisme qui ont pu agiter ces hommes, on sait que Russell fut un coureur de jupons. Bref, de la baston et du cul, tous les éléments d’une bonne BD étaient réunis… sauf qu’ils faisaient de l’histoire conceptuelle un simple prétexte, un simple appendice à la vie de ces hommes. Logicomix évite ce piège en faisant de la logique le moteur des passions de ces hommes. Pour cela, elle avance une thèse osée : logique et folie sont souvent liées. Plus précisément, elle affirme que seuls des hommes fous ou névrosés ont pu développer les idées qui ont révolutionné la logique, pas tant à cause de la nature de ces idées que de l’intensité de l’activité intellectuelle que requérait le développement de telles idées. Comme je le disais plus haut, Logicomix ne se contente pas de mettre en scène cette thèse en racontant l’histoire de la logique contemporaine et de ses principaux protagonistes, elle met aussi en scène les auteurs mêmes de la BD discutant longuement de la pertinence de cette thèse. Les débats de ces auteurs-personnages, parmi lesquels figure un logicien, tournent autour de savoir si oui ou non les protagonistes de cette histoire de la logique furent vraiment fous et si oui ou non cela était lié à leur « passion », à savoir la logique. En fait, je pense qu’un diagnostic plus radical peut être fait à la lecture de la BD que la simple idée que « la logique est fille de la folie » (qui est la thèse des auteurs-personnages). On peut aller jusqu’à dire qu’à un haut niveau, la logique rend fou ! Thèse osée puisque la science la plus rationnelle serait à l’origine de la passion la plus irrationnelle, la folie. La raison, lorsqu’elle se vide de tout contenu pour ne réfléchir que sur sa pure forme, ferait perdre la raison et plongerait les esprits qui s’y adonnent dans les délires les moins compréhensibles. Etrange rencontre des contraires ! 

 

Logicomix folie

La logique : un rempart contre la folie - source.

 

À vrai dire, le récit commence par affirmer la thèse contraire : la logique sauve le jeune Russell de la folie. Face aux absurdités de sa vie familiale, face à la mort et à la folie d’un oncle, le jeune Russell trouve un refuge dans l’espoir d’une rationalisation de toutes choses par la logique. Mais alors qu’il cherche à réaliser son espoir, il rencontre deux logiciens fous : Frege et Cantor. Russell frôlera lui-même la folie en découvrant et en tentant de contourner le paradoxe qui porte son nom, qui sans anéantir son espoir rationaliste le pousse dans une recherche qui le mène aux portes de la folie. La preuve de la thèse « la logique rend fou » ne me semble donc pas fondée sur l’idée qu’un excès de raison fait perdre la raison (comme le dit d’ailleurs un des auteurs-personnages : « je crois que le cliché « ils sont devenus fous par excès de logique » ne tient pas la route »). C’est plutôt la confrontation avec des apories que l’esprit découvre lui-même qui rend la recherche logique périlleuse : la raison découvre des limites qu’elle cherche elle-même à dépasser, l’esprit découvre en soi des obstacles qu’il ne peut dépasser qu’en se dépassant lui-même. C’est au fond ce dépassement de soi par soi qui conduit la raison à perdre la raison. Le cœur de la BD met en scène cette extraordinaire tension mentale : l’enfermement en soi-même d’un esprit qui cherche à se dépasser ! Ce n’est donc pas à proprement la logique qui rend fou, mais la tension mentale qu’implique le dépassement des structures connues et l’invention de nouvelles formes de raisonnement. Le danger ne vient pas tellement d’avoir de nouveaux contenus de pensée, mais de penser différemment, de frayer avec des formes inconnues de penser. En cela, les logiciens de Logicomix sont bien les superhéros d’une aventure incroyable. Mais la BD avait d’autres défis à relever pour être une réussite.

 

Deuxième défi : Comment faire de l’histoire d’une folie collective un récit ordonné ?

 

logicomix

Un récit plein de bruit et fureur...

source.

 

Logicomix est une BD historique. Le défi de toute BD historique est de transformer l’histoire en un récit qui ne trahisse pas l’Histoire, qui soit fidèle à la vérité historique, tout en ayant suffisamment d’unité pour être passionnante à lire (qui soit donc à l’image des récits de fictions). Car il ne suffit pas de raconter le lien entre les passions des logiciens (et parmi celles-ci, la plus extrême de ces passions : la folie) et leurs idées logiques, il faut encore que l’histoire de ces passions et de ces idées forme un tout ayant un début, un milieu et une fin, bref que cette histoire puisse faire l’objet d’un récit ayant un fil conducteur qui se laisse suivre. Comme le dit Shakespeare :  « l'Histoire humaine, c'est un récit raconté par un idiot plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». Bref, les passions, ce n’est pas ça qui manque à l’Histoire, ce qui manque c’est un ordre qui permette de la raconter. Lorsque ces passions deviennent folie, il faut être un hégélien convaincu pour encore voir dans l’histoire de ces folies une Raison cachée immanente. À défaut de Raison cachée, la solution traditionnelle à ce genre de défi consiste à trouver un équilibre entre le désordre des contingences historiques et l’ordre mensonger de la fiction à travers une interprétation donnant un sens aux événements. L’interprétation de Logicomix apporte trois solutions à ce défi :

 

a) D’abord en se concentrant, comme nous l’avons déjà dit, sur la vie de Russell, comme si l’histoire de la logique avait un héros principal et des personnages secondaires, comme s’il s’agissait de sa quête à lui avant d’être celle d’une communauté de savants.

 

RussellBertrand

Derrière les cases : Bertrand Russell.

 

b) Puis en procédant à une deuxième mise en abyme : les auteurs-personnages ne raconteront pas directement la vie de Russell, mais ce sera Russell lui-même qui le fera pendant la seconde guerre mondiale, lors d’une conférence portant justement sur l’histoire de la logique. Le récit de cette histoire est donc présenté comme l’interprétation de son acteur principal : Russell. Cela permet de justifier facilement la première solution : si c’est Russell qui raconte l’histoire de la logique contemporaine, alors il est normal qu’il se donne le beau rôle en faisant de son humble personne le personnage central de cette histoire. Du coup, la responsabilité de toute atteinte à la vérité historique se trouve d’abord reportée sur Russell lui-même et non sur les auteurs. On peut alors se demander si le lien entre folie et logique (solution au premier défi) n’est pas le fait d’une interprétation rétrospective de Russell, elle-même interprétée par les auteurs-personnages du récit-cadre. Logicomix, comme BD, est donc une interprétation d’une interprétation d’une interprétation ; bref une interprétation de troisième degré. Depuis les lits de Platon du livre X de la République , nous savons que cet éloignement de la vérité propre à l’art conduit à des illusions dangereuses. Logicomix, en interprétant (par les auteurs-personnages) des interprétations (le récit de Russell), ne ment-il pas sur sa thèse principale : le lien de la folie et de la logique ? Cette illusion (voir un lien entre logique et folie) n’est-elle pas dangereuse au sens platonicien ? Avant de voir ce problème, qui constitue le troisième défi de Logicomix, il faut relever la troisième solution à ce deuxième défi (transformer l’histoire chaotique et insensé en récit ordonné et sensé). 

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Le cadre central du récit - source.

 

c) Alors que dans l’Histoire réelle, les protagonistes de l’histoire de la logique contemporaine ne se sont pas tous rencontrés, la BD prend le parti de créer des rencontres et parfois même d’inverser le cours des événements. Une note explicative à la fin de la BD évoque ces libertés prises avec l’Histoire ; la plus importante étant peut-être la visite de Russell à Frege, après la conférence de Gödel sur l’incomplétude, qui ne put avoir lieu puisque « ce dernier était déjà mort depuis six ans » (p. 315). La logique du récit dramatique impose non seulement des entorses à la chronologie et à la vérité historique, mais également une simplification de l’histoire conceptuelle. Pour que les concepts puissent devenir les moteurs d’un récit passionnant, et susciter ainsi les passions (les folies) des logiciens, il faut qu’ils puissent aussi se plier à la logique du récit, c’est-à-dire en gros à un développement en trois moments : situation initiale déterminant une quête, des obstacles à dépasser et un dénouement achevant la quête. Et puisque le coeur du récit porte sur le lien entre logique et folie, il faut que les logiques de ces deux lignes narratives, celle des hommes et celle des idées, se recoupent. L’aventure de Russell et de tous les personnages secondaires recoupent ainsi l’aventure conceptuelle : 1) La découverte d’un nouveau langage logique permet l’hypothèse du projet logiciste : fondement des mathématiques et par là de toutes les sciences sur la logique 2) La découverte des paradoxes logiques rend l’hypothèse de ce fondement ultime et décisif problématique (c’est la fameuse crise des fondements) 3) La démonstration par Gödel du principe d’incomplétude achève la quête en invalidant définitivement l’hypothèse logiciste. C’est le fameux mot de la fin de Von Neumann : « Tout est terminé » (p.286). Encore une fois, toutes les entorses à l’Histoire des hommes et la simplification des idées, ces mensonges de l’art, sont justifiés dans la BD par le fait que c’est Russell qui est censé exposer l’histoire de la logique à un auditoire de néophytes. Mais ces entorses à l’histoire se justifient également d’une autre manière. Il ne s’agit pas seulement de transformer une histoire désordonnée et insensée en un récit ordonné facile à suivre, ni même de plier la vie des hommes à celle des idées, il s’agit aussi de justifier l’intérêt que peut avoir la logique. Car si la logique rend fou ou est liée à la folie, alors la première folie est de s’intéresser à la logique. C’est ici que Logicomix rencontre un troisième défi.

 

 

Troisième défi : Pourquoi s’intéresser à la logique si elle relève de la folie ou rend fou ?

 

Logicomix fou

La folie : un risque narratif ?

source.

 

La thèse que la logique rend fou ou est liée à la folie peut vite mener à la misologie, la haine de la raison. Le troisième défi que relève Logicomix est de montrer en quoi, bien qu’elle rende fou ou puisse rendre fou, l’aventure logique est vitale à l’esprit humain. Le défi est en effet de montrer les pires dangers de la raison sans tomber dans la misologie, de montrer que malgré tout le jeu en vaut la chandelle. Que la logique conduise aux pires passions (la folie) ne doit pas occulter le fait que la logique puisse être passionnante (au sens positif). Pour comprendre le défi qu’il y a à faire de cette thèse l’objet d’une BD, il faut bien en voir l’aspect paradoxal. Le questionnement logique implique d’abord une forme d’ascèse : la pensée doit abandonner ses ambitions premières (connaître les causes ultimes de la réalité pour connaître ses fins) pour s’interroger sur la forme de sa réflexion. Le questionnement logique consiste donc d’abord à refroidir l’esprit, à douter de sa forme avant de douter de son contenu. Les logiciens sont en apparence les fossoyeurs de la pensée, non pas en doutant de son contenu, en critiquant nos préjugés, mais en examinant leur forme logique. Bref, ce sont des tue l’amour, des destructeurs d’enthousiasmes. De là le mépris et la haine dans lesquels sont tenus les fondateurs de la philosophie analytique (autre nom pour désigner le courant philosophique fondé sur la logique contemporaine) par de nombreux philosophes continentaux. Ils ne critiquent pas d’abord le contenu de la métaphysique mais d’abord sa langue : Que Dieu existe ou pas n’est pas le problème de la logique, le problème est de savoir si les concepts que les métaphysiciens utilisent pour en parler ont un sens, c’est-à-dire sont susceptibles de composer une proposition pouvant être vraie ou fausse. Bref, le questionnement logique semble d’abord exiger la mise entre parenthèses de la passion de la pensée (disons le questionnement métaphysique et éthique). Si c’est en plus pour finir barjot, quel intérêt peut-il y avoir à s’intéresser à la logique ! Avant d’apporter une réponse à ce défi, Logicomix réussit à mettre en scène ce défi dans son aspect le plus dramatique : Russell est invité à faire une conférence sur « le rôle de la logique dans les affaires humaines » au début de la seconde guerre mondiale, de sorte que la salle de conférence est assaillie par des militants pacifistes exigeant de Russell (en vertu de sa popularité et surtout de son passé pacifiste) de prendre position sur la guerre et de ne pas faire sa conférence sur la logique. L’objection du meneur des pacifistes n’est rien d’autre que l’expression du troisième défi : l’histoire de la logique n’a pas d’intérêt pour résoudre les problèmes de la vie. Si tel est le cas, c’est le projet même de faire une BD sur l’histoire de la logique qui devient inepte. On touche ici finalement le point le plus autoréfléxif de Logicomix puisque c’est un personnage de la BD lui-même qui s’insurge (indirectement) contre le projet même de Logicomix. Faites des BD sur des guerres et des vrais héros (pacifistes ou guerriers) et ne nous faites pas croire que des logiciens, en tant que logiciens, puissent être des superhéros de BD ! 

 

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source.

 

La solution de Logicomix ne se trouve d’abord dans la réponse que Russell fait à ces militants. L’histoire de la logique moderne est passionnante car elle est traversée par un désir de transformation des incertitudes mathématiques (et par là des sciences et de la vie) en certitude logique. En ce sens, elle reprend « un rêve qui avait une ascendance théologique. Son credo avait été écrit en grec voici deux millénaires et demi » (p. 287) ; elle reprend donc le désir de la philosophie de soumettre la vie à la lumière de la raison. La leçon morale de cette « tragédie spirituelle » (p. 201) qu’est la quête et l’échec du logicisme est que la raison ne peut prétendre à un fondement absolu d’elle-même et découvrir des principes apportant des solutions à tous les problèmes. La folie réside dans le dogmatisme logique. Mais la raison reste le meilleur remède à toutes les autres folies nées d’autres dogmatismes (religieux, politiques, …). La tragédie de la raison est un enseignement pour la raison, un appel à sa modération et sa modestie. Mais cet appel est le fait même de la raison, tout comme la preuve de l’impossibilité d’un fondement logique des mathématiques et des sciences fut apportée par une démonstration logique. C’est ce que dit Russell lorsqu’il commente la démonstration de Gödel et par là même la preuve de l’impossibilité de son rêve rationaliste : « Telle est la beauté, la terreur des mathématiques…Une preuve, c’est incontournable…Même si elle prouve qu’une chose est improuvable ! » (p. 287). C’est finalement à cela que convie la « tragédie spirituelle » que raconte Logicomix : éprouver la terrible beauté de la logique, éprouver le désir de la raison au risque de la folie.

 

 

 

En guise de conclusion, Logicomix établit une analogie entre « la tragédie spirituelle » de l’histoire de la logique moderne et la tragédie d’Eschyle, l’Orestie. En plus de l’interprétation minutieuse que les auteurs-personnages font de cette analogie pour évoquer la fécondité de l’échec de Russell, à travers la création de l’informatique théorique de Von Neumann et Turing, qui permit de gagner en partie la bataille de l’Atlantique contre le nazisme et de renouveler les échanges démocratiques à travers la création de l’ordinateur et d’Internet, conséquences positives comparables dans la tragédie d’Eschyle à la destitution des Furies (incarnant la loi de la vengeance) par Athéna (incarnant la justice démocratique) ; on peut voir dans la réconciliation finale entre Athéna (symbole de la sagesse et donc de la raison, incarnée par la chouette) et les Furies (devenues bienveillantes, incarnées par le chien), un symbole d’une conciliation entre une raison modérée (Athéna) et le désir d’absolu propre à l’aventure logique que raconte la « tragédie spirituelle ». Ce sont finalement, les auteurs-personnages du récit-cadre qui répondent au troisième défi que devait relever Logicomix : si la raison doit modérer notre désir d’absolu, elle ne doit pourtant pas le faire taire mais doit se le concilier surtout quand ce désir vient de la raison elle-même. D’où l’intérêt de revivre les tragédies spirituelles comme celle que raconte Logicomix et d’en comprendre le risque de folie car si la sage raison modère ce désir et en dévoile les apories, il n’en demeure pas moins que c’est ce désir qui fait la vie de l’esprit.

 

 

 

logico end

source.

 

 

 

Par G.
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Vendredi 6 août 2010 5 06 /08 /Août /2010 00:25

Nous reproduisons ici le dialogue de deux freakosophes célèbres, d'après les notes de U. Ces papiers sont les seules traces écrites de cette rencontre historique. Elles ont été trouvées un jour d'été, coincées entre les portes automatiques d'un supermarché, maculées de fientes de pigeons, et brunie par le café. Les experts estiment que, comme à son accoutumée, U. se trouvait à la terrasse d'un café, épiant et notant tout ce qu'il pouvait bien glaner de la vie de ses contemporains. Il aurait été le témoin direct de la scène qu'il reporte sur le papier. Nous reproduisons ici le document original.

tv-cassé

Un débat qui ne vous laissera pas indemne ! source.

 

Alors que le soleil se couchait sur la cité des hommes et que ceux-ci s'empressaient de regagner leur logis pour ne pas rater le début de leurs séries télévisées favorites, Aristomythe, fils de Démophobe, assis sur les marches de l'obélisque dédiée au héros local, semblait perdu dans de noires pensées. De son côté, Dr. Screen, fils de Barney Stinson et Sookie Stackhouse, rentrait aussi chez lui pour mater une série illégalement téléchargée (mais passons ce détail embarrassant). La vue de son ami Aristomythe, morose et dépité, toucha si profondément Dr. Screen que ce dernier consentit à sacrifier son impatience pour s'entretenir avec Aristomythe. 

 

“Dr Screen : Mon très cher Aristomythe, qu'est-ce qui peut bien te meurtrir à ce point que tu en viennes à rater le nouvel épisode de True Blood ou de Dexter?

 

Aristomythe : C'est justement cette perspective qui me tient loin de chez moi. Vois-tu, j'ai été particulièrement déçu par les derniers épisodes que j'ai pu voir, notamment ceux qui sont censés clore une saison. Alors que je m'attendais à voir se dénouer les fils que les épisodes centraux de la saison avaient patiemment noués et qui me tenaient en haleine depuis plusieurs jours, ces épisodes charnières n'ont achevé que de manière superficielle les intrigues, souvent par des coups du destin peu crédibles, et ceci pour ouvrir sur de nouvelles intrigues sans lien avec les précédentes. Il s'agit clairement de préparer la saison suivante. Mon problème est que ces nouvelles intrigues sont souvent sans lien avec les précédentes comme je l'ai dit. Elles s'ajoutent les unes aux autres, les saisons se succédant sans fin. Si ces intrigues étaient encore totalement indépendantes, cela ne serait pas gênant. Seulement la nécessité de reprendre les mêmes personnages et de garder une continuité entre les saisons et les épisodes d'une série conduit à faire en sorte que les intrigues qui se succèdent ne sont jamais vraiment achevés ou n'affectent pas vraiment les personnages. Finalement, cette succession (ou enchaînement) sans fin d'histoires fait que les séries sont condamnées à développer des histoires et des personnages superficiels. Du coup, les séries me semblent souvent dégrader l'art du récit. Pourtant, la qualité apportée à l'écriture et la réalisation de ces séries dans les vingt dernières années, surtout aux USA, semblait promettre l'émergence d'une nouvelle forme d'art. Ma tristesse présente s'explique simplement par cet espoir déçu et me conduit à nourrir de nombreuses inquiétudes sur cette nouvelle mode de la culture de masse.

 

Dr Screen : sache que je partagerais moi aussi ton abattement, si je ne me nourrissais pas du meilleur nectar télévisuel. Ou tout au moins, si je ne m'en nourrissais pas en respectant les usages et les codes de cette culture. Car tout est là, mon cher Aristomythe. Tu es trop bon philosophe pour ne pas savoir qu'on ne trouve que ce qu'on cherche. 

Ainsi, fais déjà cette distinction, et tu me diras si ta dépression n'est pas qu'un lointain souvenir. 

 

1) Il y a, en premier lieu, les séries à histoires, qui développent une suite d'événements, impliquant plusieurs personnages et brodant d'improbables dénouements. C'est le versant épique de la production télévisuelle. On pourrait y mettre 24 heures chrono, Lost (pour une part), Alias... pour les plus anciens shows ; mais très récemment, on peut évidemment citer Flashforward qui a occupé tes ratiocinations. A mon avis, ta déception vient de là (sèche tes larmes, et renifle moins fort s'il te plaît... tu me fais presque honte). 

 

2) Mais il y a aussi, en deuxième lieu, des séries de personnages, où ce qui nous occupe est la lente transformation d'un personnage, ou au contraire son inaltérable maintien à travers les événements. Mad Men, Six Feet Under... nous semblent appartenir à cette catégorie. Ce sont sans doute des histoires là aussi, mais qui n'impliquent pas de si grande concertation d'événements. Ces séries psychologiques sont sans doute les plus grandes réussites actuelles. Et pour une part (si tu considères que Lost est une série de personnages), tu peux y ranger Lost également.

 

3) Enfin, bien qu'il t'importe de connaître la fin d'une série, il y a, en troisième lieu, toutes ces séries de situation : sitcoms, ou même, serait-on tenté de dire, sitdrama. Les épisodes de ces séries forment des unités séparées, et restent tout aussi intéressantes, quoique non épiques ou feuilletonnantes. N'oublie pas que l'une d'elle est tout de même la série la plus connue et la plus ancienne au monde, à savoir les Simpsons ! Mais tu as de formidables sitcoms, qui peuvent mêler un peu d'histoire, et qui n'y sont jamais entièrement soumises, comme How I met your Mother, Big Bang Theory... Dans ces shows, ce qui compte est davantage l'univers de la série. Et chacune peut être comprise comme un dispositif comique, une structure comique, sur laquelle n'importe quel philosophe analytique sérieux finira bien par écrire.

 

Bref, si tu ne veux voir dans la série que le moyen de prolonger une histoire bien au-delà des cadres habituels, tu manques tout de suite l'essentiel, à savoir la variété de leurs histoires, bien plus que leurs impossibles clôtures (mais quelle histoire finit vraiment ?). Alors, Aristomythe, conviens-tu qu'une telle variété est bonne, elle aussi ? (Et s'il te plaît, mouche-toi un peu, il y a à tes pieds une sorte de flaque verte qui ferait dégueuler un enfant)

 

lost

Un des finals les plus attendus.

 

Aristomythe : Dans le chapitre théorique de son livre consacré aux séries, Philosophies en séries, T. de Saint Maurice affirme que les séries ne parviennent à dépasser leur statut de produit divertissant et à échapper à la condamnation d’Arendt pour les produits de la culture de masse, qu’en sortant de leur contexte de diffusion sur les chaînes de télé : « c’est plutôt la publication en coffrets de DVD qui rend possible une authentique activation de ces objets comme de véritables œuvres d’art audiovisuelles » (p162). Il ajoute à cela l’idée que ces séries ne peuvent être comprises que si elles sont expérimentées « dans la médiation d’un contexte culturel », c’est-à-dire si le spectateur maîtrise, au moins un minimum, « le contexte historique et culturel de l’œuvre » (pp164-165). Bref, les séries ne sont pas en elles-mêmes des œuvres d’art, mais leur dimension artistique doit être « activée ». Cette analyse repose sur l’idée qu’on ne peut trouver de critère interne aux œuvres d’art permettant de dire ce qu’est l’essence de l’art, et donc appliquer un tel critère aux séries télés. Il faut donc, avec l’esthétique contemporaine, se demander « quand y a-t-il art ? » plutôt que se demander « qu’est ce que l’art ? ». Appliqué aux séries, cela conduit à ne pas chercher dans les séries une qualité formelle qui en ferait ou non des œuvres d’art, mais quel contexte permet d’activer ces produits en œuvres d’art. Voilà ce que dit ce gars, t’en penses quoi toi ?

 

Dr Screen (explosant à coup de pied un pot de fleur qui ne lui avait rien fait) : Ce fameux De Saint Maurice n'a rien compris ! Et il le prouve lui-même. Dans son livre, que je n'ai tenu entre mes mains que pour mieux le jeter au loin, il ne cite en exemples que les premières saisons de chaque série !... Le minimum aurait été de regarder chaque série en entier, c'est-à-dire de regarder toutes les saisons de Dexter, de House, de Lost, des Experts etc. Mais M. de Saint Maurice, alors qu'il considère que la série ne peut être appréciée comme oeuvre d'art que si on la regarde comme un tout, n'a pourtant pas eu la délicatesse de nous citer plus que les premiers épisodes de chaque saison... Amusante auto-réfutation, tu ne trouves pas ? Mais passons sur les coups éditoriaux et la mauvaise foi suintante de ceux qui en profitent. Car le problème est que la théorie de Goodman, qu'utilise Saint Maurice, ne permet pas de réellement distinguer le bon art du mauvais art. Ce qui fonctionne comme art, je m'en tamponne personnellement le coquillard. Ce qui compte pour moi est d'être bien subjugué par la beauté, par les livres géniaux, les musiques folles, les séries tortueuses... mais pas d'être embarqué dans des délires abscons d'artistes conceptuels, ou noyé dans la guimauverie écoeurante des clips de MTV. Il faudrait davantage réaffirmer ce qu'est le bon goût, plutôt que de poser des définitions plus ou moins folles de ce qu'est l'art. 

 

Aristmoythe : D’accord avec toi. Cette manière de voir les choses est problématique car elle conduit finalement à négliger le rapport intrinsèque entre forme et contenu dans l’œuvre. Cette approche esthétique a d’ailleurs été adoptée pour expliquer comment n’importe quel délire artistique contemporain pouvait être considéré comme de l’art. Finalement tout peut devenir de l’art, pourvu que le contexte le veuille. Du coup, pourquoi pas les séries ? À ce compte là, pourquoi ne pas voir dans le télé-achat une authentique œuvre d’art ? Le reste du livre est d’ailleurs symptomatique de cette insuffisance théorique puisque les séries sont prises comme des prétextes à des réflexions philosophiques sur différentes questions générales sans que jamais la forme même des séries soit considérée comme essentielle dans le contenu thématique ou narratif que ces séries proposent. Si les séries ont un intérêt, autre que d’être des exemples accrocheurs pour les cours de philo en classe de terminale, il faut alors se demander en quoi leur forme propre permet de développer tel ou tel thème de manière originale et artistique.

 

the end

Faut-il finir pour achever ?

 

Dr Screen : écoute, Aristomyhe, on est d'accord (grâce à cet ennemi commun). Tu as dû regarder une mauvaise série en particulier. Mais toute série ne mérite pas que tu l'accables du reproche de ne jamais finir. Car, dans le fond, ce qui me semble essentiel dans la forme même de la série, c'est qu'elle commence ou finit toujours plus loin que ce qu'on en voit. On peut s'arrêter et reprendre. On peut regarder trois épisodes d'affilée, ou stopper à une coupure pub. Il est absurde de dire que le potentiel artistique de la série ne serait "activé" que si on se la matait en entier en une fois en DVD... car on voudrait la consommer comme un film. Et ce n'est pas un film. D'ailleurs, cette lecture petits bouts par petits bouts ne pose aucun problème pour un livre. Un livre, sous prétexte qu'il forme un tout, n'impose pas d'être lu en une seule fois, comme un film... Si je devais défendre la modernité de la forme même de la série, je dirais que la série oblige le spectateur à être toujours dépassé par une histoire dont il ne dévoile que des épisodes mais jamais le schéma général. Mais paradoxalement, le spectateur, une fois qu'il a accepté cette partialité constitutive, n'en est que plus libre d'interpréter les épisodes qu'il dévoile un à un. La série est la forme d'art typique d'un monde pluraliste. Est-ce que ce brin de métaphysique te rafraîchit un peu...?

 

Aritomythe : Va pour le monde pluraliste et la métaphysique cathodique... mais tu me sembles un peu généreux lorsque tu affirmes que « le spectateur (…) n’est que plus libre d’interpréter les épisodes qui se dévoilent un à un ». Je vais te paraître un peu rabat-joie, version gauchiste critique, mais il me semble qu’au lieu de susciter de libres interprétations, les séries suscitent surtout un manque, un besoin artificiel de consommer « la suite », accompagné de frustration comme toute forme d’addiction. On pourrait comparer cette frustration à celle du manque de drogue. Le propre d’une addiction, c’est de continuer à consommer un produit par un sentiment de manque, mais sans désirer le consommer. Bref, c’est manger sans faim, parce qu’on en a besoin et non parce qu’on le désire. La loi des séries serait donc celle d’histoires sans fin qui se consomment sans faim. À vrai dire, même une série qui se termine de sa mort naturelle provoque cette frustration et ce manque. Le propre de la série est de susciter un besoin de suite sans fin alors même que le désir de connaître la suite se trouve neutralisé. Heureusement pour ces frustrés de la culture de masse, les médias sont toujours capables d’inventer de nouvelles séries pour combler le manque. Les médias de masse s’apparentent ainsi à des dealers du cerveau. Lorsqu’une série s’interrompt (brutalement ou de mort naturelle), une autre peut prendre la suite, se substitue à elle. Les séries n’ont vraiment pas de fin, même lorsqu’elles semblent en avoir une, car toutes les séries s’enchaînent les unes aux autres. Cette continuité ne vient pas des histoires, puisque chaque histoire prétend être originale, mais par le type de consommation qu’elles entraînent, par le type de manque qu’elles suscitent. C’est un peu comme un drogué qui passerait de la cocaïne à l’héroïne, puis à l’alcool, au crack, pour finalement passer aux médocs. La drogue est différente, produit des effets qualitativement différents, mais génère le même type de consommation répétitive et le même type d’addiction.

 

Dr Screen : Je suis addict à True blood tu trouves ?! Ecoute, je connais cet argument par coeur, et il a même fait l'objet d'un livre très décevant (Crack Wars, de l'américaine Avita Ronell)... D'une certaine façon, oui, on pourrait dire que nos goûts ne s'appuient plus sur les critères d'harmonie, d'expressivité ou de qualités traumatiques, comme on a pu le penser jusqu'au XXème siècle. Et on pourrait dire que l'addiction est devenue un nouveau critère esthétique en soi. Pourquoi pas... Mais tu n'as pas l'impression que c'est un simple jeu de mots? Ou une adaptation marketing du vocabulaire à une réalité culturelle très secondaire? Il est inévitable que si l'on suit le cycle des Niebelungen en entier, on puisse aussi être qualifié d'addict à Wagner... Mais cela explique-t-il Wagner ? A mon avis, c'est l'écriture des séries particulièrement qui devrait être étudiée. Elles multiplient les cliffhangers au sein d'un épisode, les épisodes au sein d'une série, et les arcs au sein d'une saison. Si tu voulais expliquer l'addiction, et donc la montée progressive de l'intérêt pour une histoire, tu devrais te tourner vers cette fragmentation subtile des unités narratives. Le spectateur sait que chaque scène va avoir une fonction, un impact sur le cours global du show. Rien n'est perdu. Pas de temps mort. Ce procédé d'écriture, imbriquant de petites intrigues dans des plus grandes, comme des poupées gigognes est vraiment neuf, il me semble. Une même scène peut n'avoir qu'un intérêt épisodique d'abord, puis revenir plus tard dans la continuité de la série pour devenir le tournant de l'intrigue de la saison entière. A l'inverse, la caractéristique de tout cinéma qui se veut pur cinéma, serait plutôt le plan séquence, qui n'est que pure durée, libérée de toute justification scénartistique – voilà la limite de l'écriture serrée des séries. Mais passons… (levant les yeux au ciel) Pourquoi selon toi, ô Aristomythe, sommes-nous si vite drogués aux séries ? 

 

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Tiens bon Aristomythe, il ne te reste que 6 saisons !

 

Aristomythe : La répétition crée l’habitude et l’habitude le besoin : manque artificiel. En plus, la série télévisée divertit de manière originale : plus qu’une évasion de l’esprit, elle crée une familiarité avec des personnages, avec des alter ego imaginaires. Par son étalement dans le temps, elle pénètre le quotidien, structure et rythme le temps humain. Les séries jouent dans la culture de masse contemporaine le même rôle que les rites religieux dans les sociétés traditionnelles. Bergson montre que la religion statique rassure par ses rites réguliers les hommes de leur peur de l’imprévisible. L’intelligence crée du possible, de l’imprévisible, le rite mime l’instinct en réintroduisant du prévisible. La série joue ce rôle-là aussi. Elle constitue un nouveau rituel, effectué quotidiennement sur l’autel cathodique. Enfin, en créant une culture commune, elle inaugure une nouvelle forme de sociabilité que l’effondrement des grandes idéologies (après celui des religions traditionnelles) menaçait, mais que le dieu télévisuel a réussi à sauver in extremis.

 

 

Dr Screen : Aaaargh ! (il forme une croix avec ses index et se met à vociférer) Bernard Stiegler, sors de ce corps ! Aristomythe, tu es jeune, chevelu – et fan de Santana, je le sens à la virtuosité de tes références –, mais crois-tu vraiment qu'on puisse diagnostiquer l'état d'une société si facilement? Au niveau de généralité où tu te places, j'ai l'impression que tout pourrait entrer en résonance avec tout, tout être cause et conséquence de tout. La religion, les séries, le nihilisme... et pourquoi pas la pornographie !? A ce niveau de la conversation, soit je construis demain une cathédrale new age avec toi pour nous sauver du cataclysme, soit on se retrouve bientôt pour une conversation super précise sur un point super précis. 

 

Aristomythe : Je savais que tu aurais du mal à prendre de la hauteur : les sommets de la pensée ne sont pas pour toutes les têtes… Je t’accorde que je peux parfois m’emporter et voir des aliénations là où il n’y a finalement que des intérêts passagers et superficiels, mais, vois-tu, le décompte du temps passé devant les séries télévisées donne parfois des frissons sur la manière dont nos contemporains vivent leur courte vie. Tu as certainement raison de dire qu’il faut séparer le bon grain de l’ivraie, et je garde, pour ma part, de très bons souvenirs de séries comme Dexter, les Tudors ou Rome. Seulement, si l’honnêteté implique d’avoir au moins vu une saison pour juger une série, c’est-à-dire entre 8 et 12 heures de programme, cela fait beaucoup de temps perdu pour se rendre compte que la série n’a au fond pas d’intérêt. Tu ne peux pas vraiment me dire que c’est la même chose pour les films, les livres, la BD ou la musique où le jugement de goût peut s’effectuer plus rapidement. Dorénavant, avant de m’engager dans une nouvelle série, j’attendrai ta critique freakosophique. Rien ne vaut un ami au jugement si sûr pour se repérer dans l’immensité de la culture contemporaine.“

 

 

Alors tous deux se quittèrent dans le froid de la nuit, chacun partant à la recherche d’une nouvelle lumière cathodique. En se séparant, ils se promirent pour bientôt un nouveau dialogue interminable, tout comme ces séries qui n’en finissent jamais... que l’un aimait, et que l’autre déplorait. »

 

game over

Tout doit-il nécessairement recommencer ?

source.

Par R. & G.
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Mercredi 28 juillet 2010 3 28 /07 /Juil /2010 21:50

 

batman_ross.jpg

 source.

 

L'année a été décisive pour le chevalier noir et l'été s'ouvre pour nous en kiosque (1) avec la parution du faire part et donc le deuil d'une figure qui nous quitte difficilement. Les raisons de cet attachement sont nombreuses et il est clair que d'une certaine façon Batman réalise le fantasme adolescent du méchant classe qui prend - enfin - la place du gentil (fantasme tenace depuis Dark Vador...). Mais au-delà de cet aspect esthético-lyrique il se joue quelque chose de plus profond qui implique une plongée au coeur de notre conscience pour comprendre justement ce qui s'y dérobe et ce qui paradoxalement constitue  le Batman.

 

Mais revenons au début de la fin... 

 

Batman R.I.P.

 

La mort du chevalier noir - le coup éditorial de DC de l'année - se construit autour d'un scénario sinueux signé Grant Morisson et se décline dans notre beau pays en 5 fascicules publiés chez Panini Comics qui ne reprennent malheureusement pas tous (excepté les "collectors") les somptueuses couvertures d'Alex Ross.

 

Batman 676

RIP: le début de la fin...

 

L'intrigue est tortueuse et fait intervenir une figure du mal inhabituelle dans l'univers de Gotham : le gant noir. Originellement apparu dans l'île du docteur Mayhew, cette organisation un peu folklorique est dirigée d'une main de fer (ah ah ah) par une personnalité maléfique singulière : le psychiatre Simon Hurt.

 

Indirectement, ce personnage met en avant un des foyers de l'univers de Batman : la psychanalyse et son revers - la névrose. Notre thèse est que Batman peut être compris comme une figure parfaite du refoulement. Il est une stratégie de survie mise en place pour surmonter une tragédie originelle qui touche un des archétypes centraux de la psychanalyse (les parents). Il est tout entier refoulement car il n'arrive pas à annihiler la pulsion qui le domine et il cherche à s'en défendre en refusant de se la représenter. Il devient donc le symbole même de ce mécanisme en portant un masque. Le masque n'est pas tant là pour le protéger du monde extérieur que de celui intérieur de la pulsion. Il cherche donc en quelque sorte à "masquer" (Les fans de Derrida apprécieront !) à Bruce Wayne le mobile essentiel du Batman. 

 

Hurt.jpg

Le Dr Hurt : un ennemi à visage découvert.

 

Personne n'ignore que la matrice du chevalier noir est le meurtre originaire de ses géniteurs qui l'amène dans le cercle infini de la vengeance même s'il cherche à se parer du doux nom de justicier. Nous avons déjà étudié cette ambiguïté mais ce qui compte ici c'est de voir en quels sens ce trauma de tous les traumas structure la naissance mais aussi la mort du chevalier noir. Le fait que l'homme qui orchestre sa chute soit un psychiatre accentue cela et montre bien comment depuis toujours le pire ennemi de Batman est bien évidemment Batman lui-même. 

 

 

Ce fameux docteur Hurt apparaît dans l'histoire principale et semble suivre le psychisme torturé de Batman depuis déjà une dizaine d'années. Sans être nommé, il est déjà à l'oeuvre dans le très étrange Batman #156 "Robin Dies at Dawn". Episode onirique où Batman semble être perdu dans une planète lointaine voire une autre dimension (figuration de son inconscient !?) et qui l'amène à se confronter à la pire de ses peurs : la perte (celle d'un être cher évidemment et qui plus est le dernier avec Alfred son majordome : Robin). En réalité cette disparition est fantasmée et Batman se réveille en sueur : il était en fait en train de rêver pour le bien d'une expérience de la NASA sur la conscience et l'isolement... 

 

Batman 156

Si la mort de ses parents fait Batman, celle de Robin peut le défaire.

source.

 

L'astuce est un peu grossière mais elle prépare de nombreux épisodes futurs et comporte en germe tous les éléments qui permettront de rendre plausible la fin du chevalier noir. 

 

Tout d'abord, il n'est pas inutile de noter que la figure de Robin fonctionne comme un transfert de Batman. Le "jeune prodige" est adopté par Bruce Wayne après le meurtre de ses parents suite à un racket qui tourne mal. Le mimétisme de la situation pousse Bruce à prendre soin du jeune acrobate et l'amène ainsi peu à peu à entrer dans son univers. Il représente un éclat de couleurs dans un monde bien trop sombre et d'un point de vue éditorial il a l'avantage d'introduire un peu d'humour (souvent raté) et de distance au sein de scénarios bien trop noirs pour de simples comics. Il permet ensuite une identification plus aisée des jeunes lecteurs qui se retrouvent alors dans la position du jeune homme qui apprend tout peu à peu de la fréquentation de son maître. L'apparition de Robin transforme assez naturellement les histoires en roman d'initiation et le plaisir de l'ado se crée à partir de cette position qui lui fait rêver peu à peu de devenir à son tour un sombre justicier.

 

Dans l'épisode 156, la mort du jeune prodige est donc purement imaginaire et ne fait que traduire une angoisse profonde, la seule véritable faille de Batman. Mais elle peut aussi être perçue comme un avertissement puis une prémonition de ce qui arrivera à Jason Todd (le second Robin) qui connaîtra réellement ce sort (Un deuil dans la famille in Batman #426 à 429 : un arc narratif assez mauvais - soit dit en passant - qui a été créé en partie par les lecteurs qui pouvaient influencer le récit par téléphone. Pour la petite histoire le joker le tue en s'alliant à des terroristes islamistes et se protège derrière son immunité accordée par l'ambassadeur d'Iran - sic !) et qui marquera dans la série un retour à son origine : la noirceur.

 

batman_robin_mort.jpg

Le réel rattrape le cauchemar dans cet épisode - source.

 

L'épisode de l'expérience montre donc à quel point Batman ne peut pas ou plus surmonter une nouvelle perte. Cette angoisse est retranscrite dans la transposition que fait Morison de cet épisode dans le Batman #673. Batman sort épuisé du caisson expérimental, derrière lui, en arrière fond, le docteur Hurt assiste à ce moment de faiblesse et peut commencer ainsi à placer les premiers pions sur son échiquier.

 

seance_673.jpg

 

Au-delà de l'événement, cette expérience soi-disant menée pour l'honneur de la science a en réalité un but caché que Batman avoue à Robin : explorer les limites du psychisme pour mieux comprendre l'altérité radicale que semble représenter pour lui le Joker. Batman cherche en lui-même les ressorts pour appréhender ce qu'il sent trop bien lui ressembler. Le Joker est une figure sans masque car précisément elle est une figure qui s'assume telle qu'elle est. Il est la folie qui s'assume alors que Batman se pose en figure centrale du refoulement. Et ce n'est pas un hasard si la plupart des êtres amenés à comprendre la double personnalité de Wayne sont des êtres déjà brisés à l'image des deux premiers Robin qui appréhendent la vérité car ils partagent un passé identique au chevalier noir. Dans cette économie, Alfred (et dans une certaine mesure Gordon) font figure de surmoi. Il surveille que le passage du côté de la pulsion ne soit pas total. Il veille à ce que le débordement ne ronge pas Batman au point qu'il ne soit plus que... Batman. Un passage de Hush (Batman #614) est significatif à cet égard. Batman croit perdre son meilleur ami d'enfance et pense - malgré ses négations - que le Joker est coupable. Aveuglé par la vengeance il le roue de coups jusqu'à être arrêté par une balle opportune de Gordon qui lui rappelle la limite à ne pas franchir pour rester ce qu'il est et ne pas devenir la figure que lui tend en miroir le Joker derrière son éternel sourire. 

 

Batman hush

Le joker : je est un autre ? (Hush - Batman #614)

 

Batman sans cesse se perd et la quasi totalité des épisodes jouent sur cette ambiguïté qui est rappelée dès le début à l'image de cette couverture du numéro 112 qui lui fait poser sans ambages la question fatale : "si je ne suis pas Batman - qui suis-je ?" Le costume est donc bien pour lui ce qui fige son identité et derrière cela ce qui reste de sa psyché et sa multiplication brouille les pistes comme le rappelle un dessin naïf cet épisode. 

 

300px-Batman 112

source

 

Et c'est précisément ce costume qui sera une dernière fois son ultime rempart contre la folie quand le piège de l'inquiétant Docteur se refermera sur lui. Le mécanisme est simple : tuer Batman en écroulant son psychisme. Il n'a suffi pour cela que d'une suite de mots en apparence incompréhensibles - Zur-En-Arrh - pour initier sa ruine, le docteur ayant profité des nombreuses expériences pour placer cet enchaînement comme un élément déclencheur de son ébranlement psychique puisqu'il l'amène à faire éclater sa défense en le ramenant au point de départ. Jezebel Jet (la petite amie top model de Bruce mais en réalité une complice de Hurt) commence par fragiliser B. Wayne en le renvoyant à ce qu'il est réellement : une échappatoire pour ne pas avoir à surmonter véritablement le meurtre de ses parents. Elle prononce les mystérieux mots lorsqu'il lui dévoile qui il est réellement en la conduisant au coeur de la Batcave. Ce lieu est en lui-même une figuration parfaite de son inconscient : il est situé au fondement du manoir et est donc symboliquement le support de tout son psychisme. Peu éclairé, il n'abrite jamais Bruce Wayne mais toujours le Batman. Celui-ci s'effondre alors et devient catatonique. C'est la fin de la parade - il n'y a plus rien pour le détourner de ce qu'il est. Les mots énigmatiques renvoyant via un processus de condensation à la dernière phrase qu'il prononça avec son père en sortant d'une projection de Zoro ("Zoro in Arkham"). Il est ainsi ramené de fait à l'événement qu'il cherche à ignorer, submergé par la remontée du souvenir dans toute sa crudité il ne lui reste plus que l'effondrement. Il est alors maintenu dans cet état par la drogue et rejeté dans les rues les plus sombres de la ville qu'il est censé défendre. 

 

zorro_batman.jpg

L'enfance : encore et toujours...

source

 

Suite à cela, il n'est plus rien : ni Bruce Wayne, ni Batman mais un vagabond qui erre pour survivre. Cette période de latence trouvera son terme suite à une traversée psychédélique et la constitution d'une identité de secours. Au plus profond de son errance, il reprend pied grâce à une ultime dérivation, une identité fictive qu'il s'est créée pour surmonter le pire : la folie. C'est alors la venue du Batman de Zur en Arrh. Sorti des limbes de son psychisme, cet ultime masque fige son état de décomposition et lui donne l'occasion de surmonter une dernière fois ce qui l'abîme. Le costume fusionne la totalité de ses peurs et fait rejaillir des couleurs derrière la noirceur. Rapiécé il symbolise naïvement la volonté d'un psychisme qui tente de se reconstruire en se raccrochant à une série de repères (la couleur par exemple renvoie au costume de Robin).

 

 

Batman Zur

La projection de ces souvenirs dans une ultime figure contre la folie : Zur-En-Arrh.

source.

 

Cette dérivation psychanalytique est confirmée alors par l'apparition d'un étrange personnage: batmite.

 

batmite gm

Batmite : le démon de Socrate de l'homme en noir - source.

 

Apparu pour la première fois en 1955 (Detective Comics #267) prolongeant un peu la veine burlesque des aventures plus colorées de Robin, il refait ici son apparition et semble jouer un rôle assez obscur. Surmoi de bazar ou démon socratique du pauvre, il conseille le détective, l'empêche de commettre certaines actions mais surtout tente de le ramener à sa première personnalité.       

 

Sa fonction apparaît clairement lorsque cet étrange Batman s'apprête à rentrer dans l'asile d'Arkham. Ce "démon" reste au seuil et dévoile alors clairement ce qu'il est : un ultime mécanisme de défense, un écho affaibli de sa raison destiné à la restituer. Ainsi dans une parfaite logique hégélienne, Batman doit pouvoir aller au bout de la folie pour regagner sa santé mentale. Il entre alors à Arkham au coeur de ce qu'il craint le plus pour affronter ses peurs et sa propre folie.

 

batmite_2-copie-1.jpg

L'ultime mise en garde...

 

Batman batmite

... puis le plongeon dans la folie.

source.

 

L'asile revient alors au devant de la scène et se signale, une fois de plus, comme l'élément central de tous les récits. Il sera nécessaire d'y revenir tellement sa signification est riche mais il reste le point de départ, quelquefois le lieu même de l'intrigue, mais à coup sûr celui du dénouement. Batman ne tue pas, il isole. Le véritable ennemi de l'homme chauve souris n'est pas un simple criminel mais la folie dans ses aspects les plus divers. Il n'y a donc pas d'autres solutions que la mise à l'écart - l'asile devient l'ultime rempart - le lieu précisément qui accueille ce que la raison ne peut contenir. Batman apparaît alors comme l'unique personnage capable d'y faire librement des allers et retours, et seulement lui, car jamais Bruce Wayne ne franchit le seuil de cet espace. Batman évolue donc principalement en deux lieux: dans les profondeurs de l'inconscient du riche miliardaire que l'on retrouve parfaitement symbolisées par la Batcave mais aussi et peut-être surtout dans l'asile d'Arkham qui est le moteur véritable de toutes les aventures et qui semble l'appeler sans cesse comme sa destination finale. C'est cet écho qui est à l'oeuvre dans l'épisode final du chevalier noir mais que l'on retrouve tout au long de ses aventures où souvent les aliénés le réclament lui montrant ainsi où est son lieu naturel comme dans le très impressionnant Batman : Arkham Asylum illustré par Dave Mc Kean (2). Ainsi par-delà les apparences (Bruce Wayne) il semblerait que ce soit bien la pulsion qui domine le chevalier et toutes ses aventures ne sont qu'un combat voire une errance entre la folie et la raison. Batman fascine justement car il ne se situe pas nettement dans un camp mais toujours sur la limite et derrière son masque il semble simplement nous dire que lui-aussi est déjà dans la folie (Arkham), ainsi l'épitaphe la plus juste pourrait être ce simple rappel: Et in Arkham ego (je suis aussi à Arkham).

 

arkham asylum1

"J'ai peur que le Joker ait raison à mon sujet... parfois je remets en question la rationalité de mes actes.

Et quand je passerai les portes de l'asile... quand j'entrerai dans Arkham, et que les portes se fermeront derrière moi... j'ai peur que je me sente chez moi."

 

 

arkham_asylum2.jpg

Un seuil qui n'est pas si difficile que cela à franchir : l'asile d'Arkham.

sourceBatman : Arkham Asylum / dessin de Dave McKean

 

 

(1) Parution d'un nouveau bimestriel chez Panini Batman universe consacré uniquement à l'univers de Batman. Nous reviendrons sur ce premier numéro qui propose une histoire originale de Neil Gaiman et Andy Kubert qui se pose comme un étonnant éloge funèbre.

(2) Morisson et McKean, Batman : Arkham Asylum, DC Icons, panini comics. 

Par U.
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