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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 08:52



Le mot mécénat a été construit à partir du nom de l’homme qui, le premier, a fait du mécénat : Caius Cilnius Maecenas. Pourquoi est-ce intéressant ? Parce que si le mécénat est la protection des artistes, entre autres par des moyens financiers, le fait qu’on n’ait pour le nommer que le nom d’un homme indique qu’il n’y a pas de motif clair pour cette protection : pouvoir ou goût pour l’art. De la même façon, il n’y a pas de relation claire entre l’art et le pouvoir. Parce qu’il n’y a pas non plus de distinction claire entre l’art pur et l’art de propagande. Il n’y aurait pas d’un côté les outils de propagande et, de l’autre, la beauté pure de quelques romantiques.



L'art et les limites de la propagande dénoncés par Shepard Fairey - Source.


L’art veut toucher, impressionner, ne serait-ce que pour plaire ; et le cinéma, comme le rappelait Benjamin, a toujours eu pour but que des « images mouvantes se substituent à mes propres pensées » ­– cette virtualité propagandiste est inscrite dans le médium même. D’ailleurs, si les films ne nous impressionnaient pas, seraient-ils toujours aussi passionnants ? D’autre part, les images de propagandes les plus brutales, les plus calculées, impressionnent et inspirent les artistes les plus sceptiques, ne serait-ce que par leur réussite formelle, ou pour leur force symbolique – non seulement Warhol n'a pas réussi à faire que Mao ne soit plus Mao ou que le Che ne soit plus le Che, mais il a surtout réussi à faire que Mao ou le Che puissent être aussi des icônes du pop’ art. L’ironie de cette frontière impossible est aujourd’hui plus actuelle encore. L’artiste pop qui voudrait se moquer des symboles, et dénoncer ces icônes creuses des ministères de l’information en tout genre, serait le premier à recourir à ces icônes, à les faire connaître de nouveau, à les rafraîchir, et à finalement se laisser fasciner par elles. A tous les artistes pop ou les recycleurs, il a toujours été nécessaire d’avoir une matière symbolique, forte, encore vivante… c’est-à-dire une matière visuelle propagandiste disponible, qu’il est de bon ton de détourner, à telle époque, ou dans tel pays. Telle est l’histoire de la campagne de Barack Obama, et de son portraitiste officiel Shepard Fairey.




Portrait de Shepard Fairey - source.
 


On connaît les affiches officielles de Barack Obama. Elles sont fortes et simples, bleues et rouges, adoucies par du beige. En bas de ces affiches, en gras et en bleu clair : « HOPE ». Mais on connaît moins, en France, l’auteur de ces affiches, Shepard Fairey. Ce dernier s’est fait connaître en 1989 quand, avec ses potes de la Rhode Island School of Design, il lance la campagne « Andre Giant has a posse » (André le Géant, le catcheur, a une bande de potes). Fairey parle de « campagne », mais il n’y a pas de produit à vendre – il fait ce que Warhol le publicitaire avait fait avant lui : il utilise le savoir technique de publicité comme technique artistique.



Shepard Fairey - « Andre Giant has a posse »


Tout avait commencé comme une private joke, destinée au milieu du skate et du hip hop. Puis, il a fallu faire pulluler la vanne, à défaut de la changer, selon les codes esthétiques de l’art de rue : la diffusion compte plus que l’intention – Keith Haring, dans son moment eighties d’art viral, n’oubliait pas de faire relativement souvent changer le visuel – mais passons. Cette diffusion massive a ajouté un côté inquiétant au visage d’André le Géant. Sans compter qu’initialement, le visuel indique la taille et le poids du catcheur, imitant une photographie de poste de police. Rien de nouveau là encore : 1) l’image du catcheur sert à assumer pleinement ce qu’est un art populaire : grotesque, vaguement réaliste, perturbant pour un ordre social majoritaire, mais attachant pour tous les outcasts ; 2) la mise en scène policière du visuel est un classique pour toute la culture musicale depuis que Frank Sinatra s’est fait arrêter par la police le 27 novembre 1938 pour adultère.

 
 
 Sinatra arrêté en 1938 - source.

 

 

Deuxième étape : en 1998, la firme Titan Sports interdit l’utilisation de la marque « Andre the Giant ». Fairey doit alors trouver autre chose. Il reprend le visuel d’origine, le recadre, le simplifie, pour le diffuser en plus grande masse encore – ah, la phrase de Goethe, du prologue du Faust : « sur la masse, mon cher, la masse doit agir ». C’est un succès. Il intitule cette campagne « Obey the Giant » – conscient peut-être de la propre réussite de sa campagne. Mais non, car en fait, l’absence même de message est le message. Si quelqu’un se demande ce qu’est le post-modernisme, c’est ça : une blague massive, ou en termes philosophiques : des distinctions de raison au lieu de réelles différences. Pour cette pirouette usée jusqu’à la moelle il a été qualifié d’« enfant intelligent de l’art conceptuel et de Duchamp ». Il était en effet censé dénoncer par là « les formes d’art engagées qui ne délivraient à l’époque pas de message clair. » Dénoncer, c’est-à-dire en faire soi-même tout en n’y croyant pas. Du coup, si nous-mêmes n’y croyons pas, nous dénonçons à notre tour les messages engagés peu clairement…






Bref, c’est la période petit branleur post-post-moderne de Shepard Fairey. Mais au moins, elle est très claire esthétiquement. Fairey reprend à la lettre les techniques visuelles de propagandes. Rodtchenko est une énorme influence : les couleurs sont simples et vives, dominées par la présence obsédante de rouge, la composition est tranchante. Une technique de matraquage presque expressionniste. Il cite aussi volontiers Warhol et Conal. Mais c’est pour attester qu’il doit y avoir un sens à ces emprunts, une théorie renversante plus ou moins à cheval entre l’art, l’économie et la politique. « Donner à David les moyens de se défendre contre Goliath », tels sont ses mots, c’est-à-dire diffuser de l’art, vaporiser de la beauté. Voilà une formidable déclaration de guerre… qu’on doit à tout prix mettre en relation avec son travail réel : vendre le plus possible de stickers et de posters pour résister au système et diffuser son super art partout. Est-ce vraiment un combat ? Fairey répond : « Que ces compagnies occupent cet espace est déprimant. Mais bon, les artistes et les designers ont aussi besoin de gagner de l’argent, non ? Ce qui est mauvais, c'est quand ils leur abandonnent leurs secrets techniques et stylistiques. » Le vrai combat est donc de garder ses secrets de fabrication, de faire de l’artisanat vendu en masses… pour le pape de la diffusion n’est-ce pas sacrément ironique, en plus d’être du pur opportunisme ? Si nous sommes pour la diffusion, alors on devrait faire primer la diffusion des moyens, et non des résultats, la diffusion du savoir, et non du produit. 


Mais l’attitude post-moderne tient le choc… jusqu’à ce que ces outils visuels, supposés dénoncer le pouvoir, se mettent au service du pouvoir, en la personne de Barack Obama. Le portrait d’Obama ne déroge pas aux règles d’une bonne affiche de propagande ironique signée Fairey, sauf qu’elle n’est plus ironique. On ne saurait que trop conseiller de laisser l’ironie à ceux qui sont habités d’une si véritable colère qu’ils ne pourront jamais perdre l’équilibre, savoir qui est l’ennemi. Pour les autres, la roue du temps fait irrémédiablement tourner l’ironie en opportunisme. L’association Fairey + Obama n’est pas suffisante pour parler encore de fascination. Il faut dire quelques mots sur la qualité du travail de Fairey, et sur l’ultime pirouette de cet artiste, diffuseur ?…



Fairey + Obama = Succès ?

 

Le portrait est moins rouge que d’ordinaire. Et surtout le slogan est en majuscules, certes, mais en bleu. « HOPE » en rouge aurait définitivement fait retourner cette affiche et son style d’où il venait : de la propagande agressive pure et simple. Ceci étant dit, une astuce supplémentaire avait sans doute été envisagée par Fairey. Le slogan original n’est pas « HOPE », mais attention au décollage conceptuel à venir : « PROGRESS ». Ce dernier slogan est nettement moins sexy. Il suppose de comprendre ce qu’est le progrès, d’avoir la même idée du progrès, et enfin de lire visuellement le progrès sur l’affiche. Quand il s’agit d’espoir au contraire : il s’agit d’espérer, et ça, tout le monde sait le faire ; et le contenu de cette espérance est clair, puisque son visage est juste au dessus du mot. En outre, « hope » se lit de deux façons : nom commun ou verbe. Idée ou action. Voir dans un visage le progrès s’incarner fait certainement appel à une trop grande imagination. Enfin, le progrès n’est pas constatable immédiatement, il est toujours « à venir », alors que l’espoir peut s’accomplit maintenant par une espérance, une prière ou un bulletin de vote.



S. Fairey - source.



 Bref, Dieu garde l’équipe de communication d’Obama qui a choisi le bon slogan. Mais pour Fairey l’ironiste, c’est fini. Les affiches de propagande sont intéressantes parce qu’elles sont lourdes, peu habiles, et souvent n’hésitent pas à avoir recours à des allégories très conceptuelles. C’est en fait leur lourdeur, leur prétention pédagogique qui sont amusantes pour nous, tant qu’on pourra voir en elles de très mauvais professeurs, on en sera protégé. Elles usent de ficelles qui se voient. Le « PROGRESS » de Fairey avait encore ce goût-là. Plus de rouge et un slogan trop conceptuel, et l’affiche aurait conservé son sens originel…

 

 

Détournement 2.0 - source.

Pirouette ultime du destin. Un site propose désormais de copier le style de Fairey, appliqué à n’importe quel type de photo (la meilleure : « it’s not a lupus », avec la gueule du docteur House au dessus). On va donc pouvoir poursuivre le but de Fairey au-delà de lui-même. Pirouette « 2.0 » du destin. On a reproché à Fairey d’avoir utilisé une photo pour faire le portrait d’Obama (qui pouvait croire qu’il ne bossait pas sur photo ?). Il s’est expliqué en disant que son travail consiste justement à traiter et détourner des éléments visuels ordinaires et quotidiens. Pourtant, Fairey lui-même a mis en demeure un graphiste, Baxter Orr, qui utilisait le visuel « Obey ». Le pauvre graphiste avait pourtant eu la bonne idée de rajouter un masque de protection à son Giant, comme pour le protéger de lui-même, ou le protéger de Fairey. En le menaçant de poursuite, Fairey, le génial artiste recycleur, n’a pas eu de mal à trouver les mots justes pour qualifier son très fidèle copieur : « Parasite », « bottom fish »… Enfin, pirouette « 3.0 », dans sa dernière version du portrait d’Obama, Fairey remet un peu de complexité en glissant des références aux Etats-Unis plus susceptibles d’ambiguïté. Désormais, dollars et éoliennes se côtoient dans le dos d’Obama, à la place du fond uniformément bleu et rouge.




 

 

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