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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 21:58

Le retour des années 80 a été confirmé par de multiples signes, si délirants qu’ils suffiraient aux scénaristes hollywoodiens à écrire un nouveau film apocalyptique. Mais voyons le bon côté de la chose, il y avait plus que les vestes en jean, les couleurs fluos, la coke et le luxe pompeux des grandes boîtes de nuit. Il y avait aussi un vrai climat théorique de fin du monde. Ou plutôt disons-le, au moins de fin de l’art (on laissera les prophéties de Baudrillard là où elles sont). Arthur Danto avait remis à la mode la thèse hégélienne de la fin de l’art, et on se déchirait pour savoir ce que signifiait vraiment le mot de « post-moderne ». Ce mot tamponné sur toute activité artistique de son temps aurait voulu dire qu’il n’y avait plus de modernité suffisamment établie pour qu’elle fût reconnaissable, qu’il n’y avait plus de style dominant, plus même d’utilité historique à l’art, mais qu’il ne restait aux artistes qu’à faire du neuf, distrayant et indolore avec du vieux, sérieux, angoissant et révolutionnaire. Bien sûr, si le post-moderne avait existé, aujourd’hui vingt-cinq ans après – le temps de la nostalgie – personne n’aurait dû pouvoir reconnaître le style de l’art des années 80, les manies de cette décennie, sa modernité passée ou quoi que ce soit de ce tonneau-là. Une autre réfutation rapide de la théorie de la fin de l’art ou de la post-modernité est l’influence actuelle de l’art dans la politique. L’engagement d’un Fairey derrière Obama, comme on l’a déjà commenté dans un dernier post est caractéristique. 




La fin de l'art c'est par ici : Flashdance d'A. Lyne - source.


Mais si on aime les vieux fantômes, on peut décider de se donner la main et de faire bouger le guéridon. Hegel – et Baudrillard, après lui… – a écrit que tout événement se déroule deux fois, la première fois comme un drame et la deuxième comme une farce. Ce sera donc notre retour des années 80 à nous. Et notre variation comique sur le thème de la fin de l’art. Parce qu’il existe des comédies aussi émouvantes que des tragédies.


On dit, on croit et on répète que l’art est mort, c’est-à-dire non pas disparu mais dénué d’intérêt et incapable de faire bouger les choses. Mais on répète, on croit et on dit que l’art peut échapper au cours des choses et se soustraire à la mort. Ou, au moins, que les artistes pourraient sublimer la mort. Leur mort en tant que personne, aussi bien que la disparition de leur art. Ils peuvent faire exploser magnifiquement leurs oeuvres comme Tinguely, faire le saut de l’ange comme Klein, mourir sur scène dans la peau si parfaite d’un personnage comme Molière... Dans le combat contre la mort, l’art gagnerait haut la main.





Y. Klein, Le saut dans le vide : la fin de l'artiste ? - source.

 

          C’est un cliché, mais plutôt que de le contredire, on voudrait en tirer une conséquence assez surprenante qu’on ne souligne pas assez. Car le jour où l’art devra se confronter à sa propre disparition – s’il  la sublime si facilement –, ce jour, par conséquent, sera aussi le plus beau, le plus sublime, celui où l’on risque de voir le plus de beautés éphémères et saisissantes. La fin de l’art sera un jour de fête, alors que la « moribonderie » annoncera davantage une naissance ou un recommencement. Avouez, maintenant, que l’hypothèse de la fin de l’art devient vraiment plus drôle…

Pour savoir si l’art est mort, il ne faudrait plus se demander si l’art a encore une quelconque influence sur une marche du monde dont on ne sait pas ce qu’elle est. Mais plus simplement, il suffirait de regarder autour de nous et de se demander : « ne sommes-nous pas en pleines bacchanales de stupre et de beauté ? »




J.J. Abrahams le jérome Kerviel fou du cinéma - source.

 

Soyons clair : nous aimons ça, jeter notre propre lumière sur ces objets mouvants, risquer l’arbitraire et le relativisme pour sauver quelques trésors, quelques vérités plus subtiles et plus familières. Mais nous aimons d’autant plus ça qu’on ne peut pas ignorer que cette efflorescence de nouveauté est aussi un arrêt, un affaiblissement nécessaire, une décadence. C’est tragique et c’est encore plus beau. N’importe quel clip vidéo R’n’B suffit à le montrer. On sait à quoi servent ces corps dénudés. Mais on sait aussi, en regardant par exemple Womanizer, que Britney Spears plus tard y cherchera, elle aussi, une trace de sa jeunesse et de sa beauté passée… et qu’elle se trouvera vieille et décatie en comparaison. N’importe quelle œuvre est toujours plus qu’un miroir, c’est une roue qui tourne, du temps qui passe.



 

 

 Britney Spears: un verre avant la chute dans Womanizer - source.



Tout nous mène à la conclusion que la fin de l’art est une possibilité très concrète. Il suffit de rappeler quelques faits historiques. Ce qui a existé à différentes époques, ce n’est pas de l’art, mais des arts, c’est-à-dire des façons précises, techniques, de créer quelque chose. Entre ces arts, un certain type d’art seulement prédomine et passe plus facilement que les autres pour de l’art. L’art d’une époque ne se réduit pas à un style (fiction déduite de la synthèse impossible entre plusieurs arts), mais il est le fruit d’une lutte pour la domination entre plusieurs techniques pour représenter et créer, et donc il appelle la prédilection concrète d’un médium sur un autre. La Grèce Antique a été dominée par la sculpture. Au XVIIIème siècle, selon Kant, prédomine le dessin contre la peinture, la forme contre la matière. Le XIXeme siècle, on prendrait peu de risque à le dire, est le siècle du roman. Le XXème siècle, selon Walter Benjamin ou selon les chiffres de l’industrie culturelle, le cinéma prédomine. Bien sûr, à plus d’un titre, ces affirmations sont sujettes à caution.

  Si cet argument ne vous paraît reposer que sur une certaine interprétation de l’histoire, on peut encore montrer combien certains arts, considérés comme dominants à une certaine époque, sont aujourd’hui totalement invisibles. Prenons le dessin. Kant en fait l’art dans sa définition la plus pure. Bergson, dans son petit essai sur Ravaisson, écrit un émouvant éloge du dessin et demande à ce qu’il soit enseigné à l’école. Et pourtant qu’en reste-t-il ? Qui parle de dessins pour fasciner les foules ? La Joconde, oui, le Requiem de Mozart, bien sûr, Kill Bill, ah voilà un grand film… mais qui cite les illustrations pourtant génialissimes de Gustave Doré pour l’enfer de Dante ? La discussion encore une fois risquerait de tourner au name dropping, alors revenons dans les prairies ensoleillées du concept.

 

    

La présence du dessin : Giacometti - source.


L’éclipse du dessin comme art dominant provient du fait qu’il n’est plus un art en soi, mais au mieux un entraînement, une propédeutique, et ce faisant qu’il est assujetti à une finalité plus haute. Au lycée, la seule mention de son nom le range en fait dans le « dessin industriel ». On veut regarder du côté des arts, et on oublie la bande dessinée nous dira-t-on ? Cet exemple prouve exactement notre point car le dessin alors doit soutenir un récit pour se changer en bandes dessinées. Enfin, si on en parle comme d’un art dans la presse spécialisée ce n’est que pour applaudir à son mini-come back. On peut insister : on ne parle plus de dessin, mais on choisit des termes plus spécifiques suivant son assujettissement à un art ou un autre : « illustration » s’il s’agit de livres (et si le dessin n’est que secondaire), « roman graphique » pour parler de bande dessinée sous son versant littéraire (certes, le dessin est alors pleinement compris comme art, mais littéraire), ou parfois on entend aussi « art séquentiel », et on rapproche ainsi la bande dessinée du cinéma.

Le dessin n’est pas le seul comateux de l’histoire des arts. Pensez encore, pour Hegel, l’art le plus achevé prend la forme de... la poésie ! On entend parfois « poétique » comme qualificatif – en fait, on veut dire lyrique, ou onirique -, mais qui dirait encore que la poésie existe comme art vivant ? Elle n’a pas disparu, certes, mais est dissoute dans tout autre chose que sa technique originelle. On vend des films avec des journaux, même des livres de philosophie, mais – permettez-nous d’abuser de ces tours rhétoriques à la Sarkozy – quel grand quotidien risquerait de vendre de la poésie contemporaine ?




Y a-t-il une place pour le roman graphique ? - Le journal de mon père, de Jirô Taniguchi - source.


Ne parlons pas de certains arts qui ont juste été des arts de transition ou mineurs, mais qui ont pourtant une technique propre : lanterne magique, cinéma muet, roman photo, oratorio. Le cinéma domine aujourd’hui, mais pourquoi ne pas imaginer qu’un jour les jeux vidéos domineront (sous une autre forme que celle connue bien sûr – mais on se penchera alors sur ces années passées comme les années de leur tendre mais difficile gestation) ? On entend déjà partout les qualificatifs qui les définissent : ludique, interactif, immersif...

Où veut-on en venir si ce n’est à un pur exercice d’imagination ? Tout le monde admet dans son petit moment relativiste qu’il pourra bien exister un jour une œuvre plus célèbre que la Joconde ou que les tournesols de Van Gogh. Mais admettra-t-on un jour la disparition de la peinture même comme art… ? Admettra-on qu’un jour, la musique elle-même ne soit rien d’autre qu’une illustration sonore, un outil de narration, une suite de jingles assujettie à l’art marketing du futur (bien plus subtil et reconnu que le nôtre actuellement, bien entendu)… ? On est prévenu pourtant, dessin et poésie, et même sculpture, ont passé leur tour. L’histoire de l’art ne sert pas qu’à sélectionner gentiment les plus beaux chefs-d’œuvre, elle montre combien l’art exclut de sa sphère un certain nombre d’objets pour en constituer d’autres en art. Tout le monde se bouscule au portail, mais tout le monde ne pourra pas entrer. L’histoire de l’art, c’est massacre à la tronçonneuse. Et ça ne pourrait pas être autrement à moins de vivre dans un musée et non dans un atelier.


 

Futurama : la damnation du joueur de pipo - source


L’origine même de notre vertige se trouve dans un très bel épisode de Futurama, La main du diable dans la culotte d’un zouave (Saison 5 épisode 16). Depuis les Simpsons, Matt Gorening adore les épisodes à comédies musicales et pour faire de même avec sa série comique de SF, il lui fallait un petit prétexte pour mettre de la musique dans un épisode qui sinon parlerait de planètes à exploser et d’aliens à ridiculiser. L’argument est simple : Fry veut apprendre à jouer d’un instrument de musique pour gagner le cœur de Leia – il sera même prêt à vendre ses mains au diable,  – et tout ça se finit dans une mise en abyme sur une scène de théâtre (bref très comédie musicale). Mais attention, il fallait qu’on reste en pleine SF… alors si Fry avait appris la guitare, l’épisode n’aurait pas fonctionné. Les scénaristes inventèrent donc… l’holophone, une vague flûte de fakir qui projette des images en fonction de l’état d’esprit de la personne et de la position de ses doigts sur les touches, bref, un clip vidéo live (mais bien sûr dans le futur, le clip vidéo n’aurait été considéré que comme l’ancêtre valeureux mais incomplet de l’holophone).




L'holophone - source


Là est le génie de la série : montrer à quel point on peut penser qu’un jour, l’opéra, le théâtre, le cinéma, même le jeu vidéo (lors d’un passage du concert de Fry où son personnage récurrent d’escargot doit éviter des tonneaux tel un donkey kong du futur), bref, que tout art connu, admis, encensé, applaudi aujourd’hui, ne seraient qu’un prétexte pour jouer d’une chose aussi impure et grotesque que l’holophone. Le dernier à créer aura toujours raison. En un mot, la décadence, ça ne fait pas déprimer, ça rafraîchit.



 

Fin... de l'art ? - source

 

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commentaires

Outlook settings 24/07/2014 11:32

I feel like th emusical days of our future has abruptly come to an end. We used to have great music in the past where as these days only provide us with mere shouting. is this music? No it is just a bunch of people shouting in the market.

N0N4M3 11/09/2009 20:19

Le cinéma est il une chose impure et grotesque, vaste farce et imposture d'opéra ?
Un art plus pur qu'un autre ? Qu'est ce que l'art ? Nous n'arrivons déjà que très mal comme vous le dîtes ailleurs à le différencier de la propagande.
Cet épisode est il de l'art ou de la propagande ?
Vous semblez considérer, mais rectifiez mon propos si ce n'est le cas, que l'art doit être une forme épurée et sans message(le dessin dans sa forme simple disparait pour servir de support à une histoire) Pourtant vous n'hésitez pas à citer l'opéra, théâtre ou cinéma comme des arts reconnus et encensés.
Le cinéma n'est pourtant qu'une version moderne, soutenue par les technologies émergentes du théâtre ou de l'opéra, ce qui se manifeste à travers la flute de Fry par son aspect improbable.
S'agit il alors de décadence ou au contraire d'élaboration ?