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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 18:28




R. Lichtenstein : l'amour Pop - source.

A force de se méfier de tout héritage de mai 68, nous ne sommes plus assez armés pour reconnaître tous les « micro-pouvoirs » qui nous donnent naissance, nous nourrissent, nous empoisonnent puis finissent par démolir nos pitoyables tentatives d’être des individus libres. On pense que le mal vient de la pornographie et du gonzo, alors qu’il vient de Bridget Jones et de Sex and the city. On pense que le mal vient de baiser à plusieurs devant sa webcam alors qu’il vient de parler tout le temps de « sexe » à grande échelle (cet « élément imaginaire » comme rappelait Foucault), pour finalement parvenir à regretter de ne pas avoir de mecs super riches qui puissent me protéger et m’offrir ce que je veux, moi faible femme (on ne fait que rappeler la fin très morale de Sex and the city – et si on comprend Sex and the city autrement, ce n’est que parce qu’on n’est heureusement pas les personnages de Sex and the city !).

En un mot gauchiste commençant : méfions-nous de l’amour, et exigeons sa mort (pour mieux aimer).



The Big-love !? - Sex and the City



 

Il y a deux mythes, deux croque-mitaines, qui sont en permanence invoqués lorsqu’il s’agit de promouvoir une vision traditionnelle de l’amour. Le numéro un du top parade de la peur, c’est le méchant « plan cul »  – et ses deux protagonistes la « salope », ou la « pute »,… et…  – ah non, pardon il n’y a pas encore de nom pour parler de son homologue masculin. Ils s’abaissent tous les deux à un acte uniquement charnel. Mais on les laisse pour l’instant se noyer dans leur océan de plaisir coupable, on les sauvera plus tard.

En numéro deux – et c’est celui qu’on veut sauver d’abord – c’est « l’amour programmé ». Qui tend l’oreille pendant les conversations de salon, dans les cafés, sur les plateaux télé, et dans les journaux, entendra partout et en permanence la dénonciation facile et fausse des rencontres programmées. Pourquoi ? « Parce que ça tue l’amour, bien sûr, et parce que ce n’est pas romantique, putain ! » Qu’on mêle amour et romantisme (quête d’un idéal absolu conduisant le plus souvent à la mort) dit déjà jusqu’à quel point on s’est fourvoyé. Et voir un homme à la mèche gélatineuse déclarer préparer un « petit dîner romantique » en allumant des bougies lors d’une émission de télé réalité quelconque en dit encore plus long sur la facilité déconcertante avec laquelle on a pu changer le sens du mot « romantique ». Car oui, il l’emploie exactement au sens où l’entendent la plupart des gens : être romantique c’est assurer le bonheur tranquille de son couple, être l’entrepreneur vigilant des désirs sexuels renouvelés de son partenaire, capitaliser l’amour en préparation à tout crash futur, en veillant à toujours prendre soin de sa petite famille.



Roy Lichtenstein : peep hole - source.

 

 

Mais passons tout de suite à la mise à mort du mythe. Luis de la Miranda défendait dans un article de libération, « Ton âme sœur sur internet », l’idée selon laquelle le net aurait perverti l’amour, et rendrait impossible d’imaginer aujourd’hui la rencontre entre Tristan et Isolde. Le reste de l’article proposait l’hypothèse science-fictionnesque suivante : l’homme n’est que l’occasion pour deux ordinateurs de se rencontrer, le pollenisateur numérique inconscient des bases de données, le pauvre idiot de l’affaire, tandis que se connectent amoureusement les data des « computeurs » du monde entier (c’est son mot, il trouve « ordinateur » trop religieux et solennel). C’est marrant à penser, c’est idiot dans les détails (puisque n’importe quel ordinateur en se connectant est déjà projeté dans une partouze planétaire de computeurs qui annihile le peu d’individualité qu’ils auraient). L’amour est réservé à ceux qui ont au moins une solitude à craindre.

Je passe donc sur la suite de l’article pour n’en prendre que le début, risible, mais tellement exemplaire : « Figurons-nous qu’un Tristan et une Isolde se croisent sur un site de rencontres, et consultent leur profil aux critères de sélection standardisés : âge, profession, goûts musicaux, photogénie… Une normativité de l’amour qui confine à l’hygiénisme et vise moins à coupler deux humains qu’à les relier affectivement à leur ordinateur. Devant l’écran, l’automation devient peu à peu l’objet du désir, au détriment de l’élaboration aventureuse d’une relation. »

Luis de la Miranda, c'est Trist...an - source.

 

 

En somme, l’ordinaire d’une rencontre serait aventureuse, et les sites de rencontres en tout genre ne feraient que planifier les rencontres possibles, normaliser et éliminer tout amour. Comme tout cela est bien faux et douteux.

Tout d’abord, pourquoi vouloir continuer à aimer, comme Tristan et Iseut, et se donner des coups d’épées à tort et à travers parce qu’on se trompe dans la couleur des voiles, partir à la guerre parce qu’on est un homme, et attendre son homme parce qu’on est une femme ? Je ne ressens pas de pareille nostalgie pour ma part. Je préfère les histoires en barbes et pulls des fils et filles perdus de la classe moyenne, je préfère la rage de l’héroïne de Fish Tank, la hargne de cette fille de mère célibataire qui insulte, explose les nez et tient à tout prix à sauver tous les animaux qu’elle croise, je préfère les compromissions et les hontes douloureuses des couples des pédés et des lesbiennes de province. Si tout ça devait se résumer à une question de goût, bien sûr…

L’histoire peut témoigner : l’amour a connu de multiples évolutions qui laissent penser au minimum que ce n’est pas une énergie cosmique pure, et atemporelle, mais qu’il lui faut toujours un alibi culturel pour se développer (l’amour romantique n’est-il pas justement l’exaltation concordante d’une nouvelle sensibilité romanesque et d’une résurgence des récits « romans » considérés alors comme folkloriques et si utiles à l’esprit national). Peut-être même sans cet alibi serait-il réduit à rien.

En outre, s’il y a bien un hasard dans la rencontre amoureuse, ce hasard peut être tout le contraire de la magie fabuleuse qui fait briller les dents de nos souriants protagonistes de séries sentimentales. Combien d’histoires avortées par le hasard d’un coup de fil inopportun, par des accidents ravageurs de voitures, de métros, d’avions ou de trains, par des maladies vénériennes bubonnantes, combien de malentendus, de franchises habillées des mauvais mots, de gestes qui ne seront jamais compris ? La seule question à poser à nos romantiques est « pourquoi voulez-vous trouver le hasard heureux » ? Si ce n’est parce qu’il a été heureux pour vous, et qu’il a donc été heureux pour vous par hasard.





 

 

Il faut maintenant dire la vérité toute crue et toute nulle. Si on tient à lire partout du hasard follement romantique, c’est pour masquer ce qui saute au visage de tout le monde : on choisit bel et bien comme au supermarché son amour si précieux et si délicieux. Tout le monde a son histoire pour expliquer comment on a trompé les statistiques. Mais si le « comment » est enrobé de hasards scintillants, le « qui » et le « pourquoi » sont d’une banale cruauté. On choisit son aimé dans sa tranche d’âge, dans sa classe sociale, et à un moment où il est socialement admis de le faire sans quoi on passerait pour un désespéré. Et on ne le choisit pas dans la rue, mais généralement en des occasions très habituelles et quotidiennes. Faites la promotion de l’exception, mais ça ne fera que souligner davantage l’écrasante gueule de bois qu’est l’amour, une fois qu’on se tourne sur ses causes réelles. « La reproduction de l’espèce » expliquait Schopenhauer. Sinon pourquoi ne tomberions-nous pas amoureux de nos meilleurs amis et amies, qu’on connaît et qu’on aime tellement plus, pourquoi ne choisirions-nous pas d’être amoureux d’un groupe facebook entier ? Bref, combien de servantes sans le sou sauvées par un prince (sérieusement, combien ?) pour combien de reproductions attendues de schémas familiaux ?

C’était mieux avant ? Se rencontrer dans les bals populaires, se faire arranger le mariage par la famille, se rencontrer dans les universités ou au boulot (ce qui réduit quand même sacrément les chances de tomber amoureux de n’importe qui)… Tous ces petits tours de la nature et de la société se topant dans la main l’une de l’autre n’a jamais empêché d’y prendre plaisir. Au fond qu’est-ce qu’apportent les sites de rencontres si ce n’est la conscience lucide qu’on cherche bien des personnes de sa classe sociale, de sa tranche d’âge et de sa race, ou bien qu’on cherche bien des fantasmes vivants comme le grand névrosé qu’on est ?

Et si on tient tant à faire rentrer le hasard en ligne de compte, il est là, il est partout de toute façon, et aussi sur les sites de rencontres. Hasards des connexions, hasards des profils qu’on feuillette, hasards des photos plus ou moins bien choisies. Qu’on « flashe » trop tard ou trop tôt sur la bonne personne, qu’on se rate dans le métro au moment prévu du rendez-vous, qu’on s’écrase contre la vitre d’un grand magasin ou qu’on laisse flotter un étron dans les toilettes de la salle de bain au moment de se prendre en photo pour son profil… Hasard.


 Hasard - source.

 

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commentaires

Arnaud 30/11/2009 19:57


Ceci étant dit, les sites de rencontre encouragent les deux idées suivantes : que confier à notre intellect notre conduite amoureuse est pertinent (via les critères, etc. on intellectualise) ; que
nous aimons celui ou celle que nous aimons uniquement pour ce que nous avions vu de lui (ce qui est fondamentalement faux à mon avis). Je ne sais pas si le hasard rend plus authentique et profond
une rencontre, mais ce dont je suis certain, c'est que rencontrer quelqu'un dans des circonstances surprenantes et singulières est plus favorable à la découverte d'un "nous" qu'une rencontre
programmée par une site selon sa propre pensée, car on reste enfermé dans soi-même finalement... et le don consiste avant tout à se faire sortir de soi-même, non ? Quoi de plus triste que d'aimer
sans changer ?


Gnouros 27/11/2009 09:49


J'approuve totalement ! Votre critique du "romantisme" (qui se désigne lui-même ainsi) faisant du hasard de la rencontre un signe d'authenticité amoureuse est tout à fait juste. Car, au risque de
passer pour un déterministe, le hasard tient plus dans l'ignorance des causes qui le déterminent (causes que vous cernez parfaitement) que dans un hypothétique "destin". En somme, cette croyance
romantique s'assimile à une superstition, et on ne peut qu'applaudir ceux qui osent la chasser. Peut-être que de Meetic aux Lumières n'y a-t-il qu'un pas...