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2 août 2012 4 02 /08 /août /2012 21:00

 

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"Attention, M. Wayne !" - source.

 

Il est difficile de ne pas réagir face à la réception que la presse magazine a faite de Dark Knight Rise de C. Nolan. Alors que partout on décrit une clameur unanime, force est de constater que dans les faits ce qui est annoncé comme un triomphe critique est bien loin du compte et que chaque article qui commence à se poser en dissident ne fait dans le fond, en France tout du moins, que crier avec la meute. La question de savoir si le film est une réussite est ici secondaire car ce qui nous intéresse maintenant est plus de déterminer ce que cache une telle réception.

 

C'est évidemment la Une du Télérama 3264 du 01/08/12 qui nous met le plus directement à la question car elle va le plus loin dans le tape à l'oeil voire la vulgarité. 

 

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Facilité et sobriété : deux approches bien différentes. - source / source.

 

Le journal se défend rapidement en arguant qu'il s'agissait simplement de faire réfléchir et certains lecteurs disent que la plupart des critiques se concentrent sur la couverture sans jamais porter attention au contenu de l'article. Or il est vrai que l'effet est disproportionné. Le magazine fait sa une sur un petit article de 3 pages (pp. 17 à 19) qui se scinde en fait en deux - une analyse générale qui reprend différentes réactions du net (dont le fameux Batman est-il réac ? qui est une question qui fait le buzz depuis déjà deux semaines et qui a déjà donné lieu à une chronique dans Le Monde ou sur le site du Nouvel Obs) et un portrait de Nolan - alors que l'on retrouve toute une série d'articles aussi longs dans la partie reportage qui suit. Le choix de la une était donc bien conscient et pensé d'emblée comme un coup de pub. Il y a aussi la question du "?" censé amoindrir la sentence. Une ambiguïté déjà à l'oeuvre - mais de façon peut-être plus fine - dans Libération avec son gros titre : "Batman, film catastrophe" qui tient dans le fond les mêmes propos que ceux que l'on retrouve dans Télérama.

 

Liberation-batman.jpg

La même recette - source.

 

Il est clair que ce choix qui n'est finalement pas totalement assumé est un simple coup de pub qui tient à tirer partie de la manne que représente l'engouement pour les super-héros. Les Inrocks de façon plus positive avait commencé cette exploitation en faisant un hors-série dans le fond trop anecdotique pour être vraiment intéressant au début de l'été mais qui reste toutefois une porte d'entrée intéressante pour les néophytes du genre.

 

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Le bon filon !? - source.

 

C'est donc, par-delà la maladresse de la composition (un grand bravo pour le mauvais goût du lettrage rouge sang), l'opportunisme d'une telle Une qui ne laisse pas d'énerver. Car pour ce qui est du contenu rien de nouveau sous le soleil. On peut cependant s'intéresser un peu plus au détail des articles puisque visiblement les critiques ne semblent pas le faire d'après les principaux intéressés.

 

Il y a tout d'abord un problème de fond mais aussi d'interprétation qui est attaché à l'idée d'un film qui "synthétise les peurs de l'Amérique, toujours hantée - comme son cinéma - par l'attentat du 11 septembre 2001" car pour nous, au contraire, ce qui fait la force du film c'est de montrer, dans la réutilisation du cadrage des images, dans la mise en scène de l'événement terroriste même au sein du film (scène du stade, aperçu des pendaisons à la TV...), que la page commence par être tournée. En commençant à tenir un discours rationnel sur cette peur qui est devenue une haine (Wayne répète sans cesse dans le film qu'il n'a plus peur mais qu'il a la rage) le film montre qu'il y a bien une prise de conscience et donc une mise à distance qui a permis de dépasser la charge simplement émotive de l'événement. Lorsque l'on connaît le temps qu'il a fallu à la France pour aborder sereinement tout ce qui touche à la guerre d'Algérie on ne peut que saluer la rapidité d'une telle prise de conscience.

 

Ensuite, il y a une méprise de fond sur la mythologie du Batman. Les auteurs annoncent - sûrs d'eux - que Nolan ne favorise pas "l'esprit BD, la fantaisie" du Batman. Immédiatement et donc finalement dès le premier paragraphe le masque tombe. Cela fait bien longtemps que la série Batman s'ancre dans un réalisme et une obscurité qui habitent non seulement le caractère principal mais aussi la ville où il évolue. Nous avons déjà insisté sur cette noirceur dans d'autres articles. Il est clair, ici, que le sujet n'est pas pleinement maîtrisé par les auteurs qui se raccrochent à une image faussée par des productions plus enjouées (la série TV ou à la limite la version de Burton qui est pourtant assez noire sous sa "fantaisie") mais moins fidèles à la mythologie du personnage. Il suffit pour se convaincre de cela de lire l'arc de Frank Miller (qu'évoque pourtant l'article) nommé aussi The Dark Knight dont s'inspire avec Batman Year One la trilogie de Nolan. Le réalisateur ne va guère plus loin il est donc bien exagéré de parler d'une radicalisation dans ses films.

 

darh-knight-1109

Une réécricture du 11/09 ? - source.

 

Il en va de même avec la figure du Joker qui serait transformé par Nolan "en un monstre de cruauté, son sadisme absolu tenant lieu de superpouvoir". Là encore la version comics de  Lee Bermejo et Brian Azzarello qui prolonge le film de 2008 suit une telle veine amorcée bien avant le film (en particulier avec le meurtre d'un des Robin) et les dernières évolutions dictées par Grant Morisson dans le Batman Rip se calquent sur une figure identique qui sous cette forme s'enracine dans le génial Killing Joke écrit par A. Moore et publié en 1988... L'impact du personnage, comme celui du Batman, est précisément qu'il n'a pas de superpouvoir mais qu'il tire sa force d'un traumatisme psychique dont certains albums tentent de retracer l'origine. Nous avions développé cette origine en tentant de montrer que :

 

"Le Joker - cet atout "maître" qui amène le joueur à sortir des règles traditionnelles du jeu - est la figure même de l'illimité ou plutôt du sans limite qui inquiète tant les Grecs. Il est le passage sans retour vers la folie qui guette sans cesse Bruce Wayne. Le charme du duel est indéniablement généré par la proximité des deux personnages qui, d'une certaine façon, se reconnaissent l'un dans l'autre - cette vision est accentuée par leur impossibilité mutuelle de se tuer. La série de F. Miller, Dark Knight, souligne cet aspect et le pousse à l'extrême montrant bien que l'activité criminelle du Joker n'a de raison d'être que face à Batman - d'ailleurs, lorsque ce dernier se retire, il reste amorphe dans sa cellule et ne se réveille qu'au moment où la rumeur évoque le retour du "Chevalier noir". Le film de Nolan exploite cet aspect dans une des scènes finales où le Joker suspendu par les pieds (reproduction d'un face à face de carte à jouer) dévoile à Batman le ressort de leur passé, présent et futur. Il n'est rien sans lui et vice-versa. Plusieurs épisodes avancent même l'idée d'une création mutuelle. Dans le Batman de Burton, Jack Napier (le futur Joker) tue les parents de Bruce Wayne et fournit donc le premier choc qui mènera Batman à l'existence mais plus tard, lorsque Batman, en affrontant la pègre au sein de l'usine "Axis Chemicals", fait tomber par inadvertance le même Jack Napier dans un bain d'acide, il permet aussi au Joker de naître. Chacun est en quelque sorte le géniteur de l'autre : ils ne sont pas frères mais pères siamois se regardant ainsi en miroir et étant l'un pour l'autre un stade de leur propre développement." (Par ici pour la suite de l'article)

 

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Un dangereux terroriste ? Non - Jean Baudrillard tout simplement - source.

 

Enfin, le premier article cite clairement ses sources en revenant à Baudrillard (et en bredouillant quelques mots sur Aristote et la catharsis - je pense qu'en se forçant un peu cela peut marcher aussi avec Top Chef) qui dans un article qui a fait date sur le 11/09 a réussi à donner une grille de lecture facile aux journalistes pour analyser toute une série d'événements et dont il aurait pu être de bon goût de citer la source :

 

"Qu'en est-il alors de l'événement réel, si partout l'image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? Dans le cas présent, on a cru voir (avec un certain soulagement peut-être) une résurgence du réel et de la violence du réel dans un univers prétendument virtuel. "Finies toutes vos histoires de virtuel - ça, c'est du réel !" De même, on a pu y voir une résurrection de l'histoire au-delà de sa fin annoncée. Mais la réalité dépasse-t-elle vraiment la fiction ? Si elle semble le faire, c'est qu'elle en a absorbé l'énergie, et qu'elle est elle-même devenue fiction. On pourrait presque dire que la réalité est jalouse de la fiction, que le réel est jaloux de l'image... C'est une sorte de duel entre eux, à qui sera le plus inimaginable.

 

L'effondrement des tours du World Trade Center est inimaginable, mais cela ne suffit pas à en faire un événement réel. Un surcroît de violence ne suffit pas à ouvrir sur la réalité. Car la réalité est un principe, et c'est ce principe qui est perdu. Réel et fiction sont inextricables, et la fascination de l'attentat est d'abord celle de l'image (les conséquences à la fois jubilatoires et catastrophiques en sont elles-mêmes largement imaginaires)." (l'article complet est disponible ici)

 

Il est souvent regrettable que l'analyse de Baudrillard, comme celle aussi pertinente que donne C. Rosset du réel et de ses doubles, soit souvent réduite à des slogans voire à des tours de passe passe conceptuel. Le travail qu'il a mené sur la communication des masses est finalement trop souvent occulté par ces analyses brillantes mais rapides qui en arrivent à desservir le propos central de l'auteur par une sorte de renversement paradoxal dont les médias ont le secret. En décodant ainsi le réel et les enjeux de la fiction Baudrillard pose les bases d'une nouvelle interprétation à la fois du réel et de la fiction et montre comment dans un monde désenchanté ce mixte est peut-être aussi une possibilité de réappropriation. Il y a toute une économie du signe qui doit être décodée dans un monde qui se lit majoritairement à travers des écrans.

 

De façon plus personnelle, cette petite polémique révèle pour moi un malaise qui dépasse de loin le Batman et qui renvoie aux méthodes de la presse magazine qui semble s'épuiser au lieu d'évoluer de façon positive malgré ou à cause de l'importance toujours plus grande du net. Je suis - ou j'ai été - un lecteur avide de la presse dont j'aime le ton et le format. Or depuis quelques années j'ai de plus en plus de mal à retrouver ce plaisir au travers des magazines qui ont pourtant participé à élaborer mon imaginaire. En en parlant autour de moi force est de reconnaître que le constat est unanime. Les Inrocks irritent maintenant plus souvent qu'ils étonnent et peu à peu le site Chronic'art accapare ma préférence. Télérama surjoue l'image caricaturale que les gens ont pu en avoir et ne livre finalement que des critiques convenues en feignant parfois un esprit rebelle. 

 

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Au moins, on aura bien rigolé... - source.

 

Cette érosion s'enracine très probablement dans la rivalité bien réelle qui s'est immédiatement imposée avec les médias en ligne. Ces revues construisant toutes des sites cherchent à rivaliser sur deux plans qui n'ont pas la même temporalité médiatique. L'instantané du net se marie mal avec la diffusion plus lente de la presse. En proposant des contenus des deux côtés le rythme de rédaction s'accélère et finit par saboter peu à peu les versions papiers. La vérification de cette idée se fait si l'on s'interroge sur les magazines qui eux n'ont pas suivi cette chute. Là encore ce n'est peut-être qu'un avis personnel mais un mensuel comme Les Cahiers du Cinéma n'est pas gagné par la même érosion. Plus spécialisé, le magazine ne s'est jamais senti menacé par la temporalité de l'instantanéité du net et donc a su garder le bon tempo celui propice à des analyses de fond. Car comme l'a montré l'analyse du cas Batman c'est bien cela qui fait maintenant défaut à ces journaux. Le premier article ne propose presque qu'une synthèse des différentes infos qui ont tourné depuis sa sortie au sujet du film en y ajoutant quelques éléments de réflexion qui ne sont ni vraiment mis en situation ni tout à fait exploités. Si l'on peut pardonner un tel recyclage et des approximations à un blog ou à des sites qui font de l'information en continu, on a beaucoup plus de mal avec la presse papier tout simplement car la position du lecteur n'est pas la même. La lecture implique une pause et une attention plus soutenue qui implique, je pense, une exigence plus haute vis-à-vis de ce qui est lu. Télérama représentait quand j'étais plus jeune une certaine valeur dans le monde culturel. C'était avec les Inrocks un point de repère et un guide pour découvrir des films ou des romans qui a priori n'attiraient pas mon attention. Mais la multiplication des déconvenues, les critiques à la va-vite, les approximations qui laissent entendre que les journalistes passent plus de temps sur wikipedia que sur le terrain échaudent le lecteur et l'amènent à se tourner vers d'autres alternatives (souvent gratuites). Certains pourront penser que la sanction tombera d'elle-même et que c'est bien fait. Pour moi ce revirement est plus grave car nous perdons un maillon essentiel, un intermédiaire dans le processus de découverte de la culture qui était central. Car en se tournant exclusivement vers des sites plus centrés sur nos intérêts immédiats nous passons à côté de découvrir par hasard, au détour d'une page, un nouveau disque ou un roman qui ne semblaient, à première vue pas faits pour nous. Le site, calibré sur nos goûts, n'a pas cette généralité qui a fait la force de ces hebdomadaires qui savaient livrer des analyses détaillées et souvent percutantes. En jouant le jeu d'une séduction mercantile digne des tabloïds ces généralistes de la culture vont finir par perdre sur tous les tableaux et par n'être que le cimetière papier de leur portail numérique.

 

 

photo wayne

"Alfred, je résilie mon abonnement à Télérama et je monte souper" - source.

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commentaires

Adeline 07/08/2012 10:58

Réponse de Télérama :
http://www.telerama.fr/medias/la-couverture-de-telerama-sur-batman-cree-la-polemique,85021.php

Freakosophe 07/08/2012 12:49



Oui j'ai mis le lien dans le corps de l'article mais il faut souligner que leur réponse ne cherche pas vraiment à s'expliquer sur le fond. Et c'est assez risible de dire : "Un vaste débat qui a au moins eu le mérite de vous faire réagir" car dans le fond on regrette que le débat
n'ait pas été vaste et se réduise à une sorte de coup de pub.