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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 23:34

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Un retournement de veste comme on les aime ! - source.

 

Un des grands malheurs du processus d'identification repose sur une dialectique dans le fond négative qui veut que l'on ne peut se poser qu'en s'opposant. Cette règle s'applique un peu à tout mais est bien réelle dans l'univers pop de la publicité et des médias. Ces derniers sont en crise et doivent survivre à une mutation inédite. On assiste donc de la presse quotidienne jusqu'à nos magazines favoris à des mutations de fond qui font succéder à une vitesse folle les nouvelles formules. Dans le numéro bûche de noël des Inrocks on retrouve le vieux marronnier du " 2010 vu par". Et là c'est Michel Houellbecq (p. 50 numéro du 22/12/2010) qui s'y colle avec un titre étonnant qui émerge en gras: "pour annoter les livres, l'ipad, c'est zéro".

 

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"Oui, je pourrais résumer mon année comme ça : j'aurai passé la moitié de mon temps à me demander si j'allais acheter un iPad." - source. Photo.

 

Passons sur le fait que visiblement M. Houellbecq retienne de son année 2010 la sortie de l'Ipad - ce titre fait surtout étonnamment l'impasse sur le fait que pour le reste, c'est-à-dire la presse, les "beaux-livres" et peut-être la B.D. (même si le média est appelé vraisemblablement à être transformé par le medium dans ce cas précis - Mac Luhan va revivre de beaux jours), il semble être une réussite.

 

En privilégiant la seule touche négative sur un fond plutôt positif, les Inrocks, que nous aimons (moins qu'avant mais bon...), que nous lisons (toujours autant car il n'y a pas de réelles alternatives sur papier), ont confirmé ce qu'un numéro avait déjà laissé entendre quelques semaines auparavant (numéro 785) : la nécessité de se trouver des ennemis imaginaires, de nouveaux moulins à combattre plutôt que de se recentrer sur l'essentiel. Microsoft ne fonctionne plus vraiment comme une figure de repoussoir, et cela tout simplement car la guerre est finie et qu'Apple a remporté le combat symbolique mais aussi maintenant semble-t-il le combat économique (avec des actions à des sommets historiques). 

Et si la victoire dans ce domaine n'était qu'une défaite ? Pourquoi cette réussite fait-elle passer une entreprise hype du côté de la lose bobo ?

 

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Marshall Mac Luhan : "le médium est le message" - c'est simple comme un coup de fil !

source.

 

      Pour le magazine les Inrocks qui se pense (et à juste titre pour une tranche réelle de la population, Télérama en vise une autre et ainsi de suite...) comme un vecteur culturel, une sorte de bastion du bon goût, il n'est plus question d'être Mainstream (malgré une bonne pub du livre de F. Martel déjà critiqué par nos soins ici) sur ce sujet. Par cette vindicte, il s'agit avant tout de réfuter la critique que l'on fait au magazine et à ses lecteurs : le boboisme. Apple n'est plus tendance car il est trop tendance. Du coup Steve Jobs n'est plus un aventurier des idées et des nouvelles technologies, mais un sombre dictateur - une sorte de Dark Vador de la réaction qui ne semble plus avoir comme but que de phagocyter par ses créations le peu de liberté qui nous reste (son étoile noire étant évidemment le technosystème que représente Itunes comme le souligne à gros traits l'article d'Anne-Claire Norot "Apple un jour, Apple toujours", pp. 34 - 35). Le numéro 785 qui consacre sa couverture à ce nouvel empire du mal fait un peu le point sur tous les griefs et  fait donc figure de programme contre Apple.

 

Il est clair que l'entreprise accumule quelquefois les maladresses et les stratégies tortueuses. L'accusation de verrouiller l'utilisateur et de le rendre comme une sorte d'otage consentant de la firme est inévitable à partir du moment où une entreprise commence à dominer un marché. Mais le problème c'est que l'on en est un peu loin et que l'on a l'air de faire comme si Apple était la seule alternative dans le domaine de l'informatique. En 2010, on était autour de 10% de parts de marché - côté chiffre on est quand même plus proche de l'alliance rebelle que de l'empire galactique. Ce contraste entre le rejet affiché et la réalité du chiffre est étonnant et contribue à instaurer un certain malaise sur les raisons réelles de ce rejet par toute une partie de la presse.

 

Il est aussi très clair qu'Apple fait des choix technologiques sévères qui peuvent sembler prendre en otage la liberté des utilisateurs. Mais bon quand les Inrocks reprochent à la firme de la pomme de supprimer le lecteur disquette on se demande s'ils sont bien sérieux. Le journaliste oublie de dire qu'au moment où Apple enlève les précieuses floppy Disk il ajoute en série des modems. De quoi vous servez-vous le plus maintenant ? Miser sur internet et le réseau est-ce vraiment si idiot que cela ?

 

inrocks_2010.jpg

source.

 

On ne peut donc que s'interroger sur ce choix d'attaquer ainsi une entreprise et de faire indirectement son jeu en la plaçant sans cesse sur le devant de la scène. On peut se le demander surtout d'un secteur (les médias et la pub) qui s'est construit son identité cool et créative aussi en utilisant mac dès les débuts du succès de la firme. Ce retournement de veste en règle semble renvoyer à quelque chose de plus profond qui n'est peut-être tout simplement que la mutation difficile du secteur de la presse papier. Lorsque l'on regarde l'application Ipad du journal on se dit que c'est dommage que les journalistes prompts à la critique et aux bons conseils n'aient pas participé à l'élaboration du produit. Il y a autant de différence entre leur application et celle de Wired par exemple qu'entre un vélo et une voiture de sport. On est  face à une sorte de simple visionneuse PDF. Il n'y a aucune volonté de profiter du réel apport de cette nouvelle technologie. On assiste donc à un transfert - un peu pathétique pour un magazine tendance, pour le Figaro on pardonne - de la version papier.

 

Ce blocage est le symptôme de quelque chose de plus profond : un refus de changer. Il y a une sorte de darwinisme médiatique qui se met en place qui fait que seuls les plus adaptés auront le droit à la survie. Il faut repenser l'information pour la mettre en phase avec le modèle du réseau. Bien sûr que tous les secteurs n'ont pas à suivre cette pente et il est clair que Michel Houellbecq a raison: l'Ipad n'est pas fait pour le livre sur du long terme - car l'objet livre implique une lecture sur la durée et donc cette durée se doit en quelque sorte de s'incarner dans l'objet qui la porte. Par contre la presse papier est événementielle et suit un cycle de vie immuable qui la mène de la table basse du salon, aux toilettes puis à la poubelle. Cet écrit n'est pas fait pour durer - il est au sens propre un consommable. Il a donc tout à fait sa place au sein de l'économie numérique et comme tel il se doit de s'adapter au média. Il faut critiquer - c'est certain mais la critique commence avec du discernement. Apple ne trace peut-être pas la meilleure des voies mais il propose tout de même un futur pour un média qui il y a quelques années ne semblait pas en avoir un riant. Je veux continuer à lire les Inrocks pour avoir l'impression d'être in et ne pas manquer le dernier groupe à la mode. Dans ce cas là j'espère que mon journal n'oubliera pas que maintenant être "branché" n'est pas qu'une métaphore et qu'il est nécessaire de s'adapter pour survivre et continuer de se la raconter.

 

 

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Le Steve Jobs de l'idéalisme allemand sponsorise le début de cet article !

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