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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 22:59

Retour sur la remarque de Tarantino.

 

KB tarantino

"Tu dois la jouer moins héroïque, plus Batman ! tu vois !?" - source.

 

Depuis Kill Bill, l'exégèse tarantinienne est devenue une ritournelle planètaire. C'est un cliché de disserter sur les différences entre Batman et Superman. L'un porte un masque pour cacher sa véritable identité, l'autre porte un costume qui est sa véritable identité. C'est génial, c'est queer, c'est sympa. Et surtout, ça fait passer Superman pour moins ringard qu'il n'est en réalité. Mais on oublie souvent la fin de la petite conclusion de Bill sur la question : Superman se déguise en Clark Kent pour passer inaperçu. Superman pense donc que Clark Kent est représentatif de l'humanité : "faible, ordinaire et lâche." (la phrase en anglais est : "and what are the characteristics of Clark Kent ? Weak, he's unsure with himself, and coward") Bref, Superman est un vrai misanthrope, déguisé en philanthrope.

 

 

 

Et, aussi brillante que soit la remarque de Tarantino sur la condescendance de Superman à l'égard de l'humanité, on peut la modérer en arguant que Batman est un antidote parfait à la philosophie de Superman. Car Bruce Wayne, autodidacte, a toutes les raisons pour finir misanthrope face à la folie des hommes, et pourtant, il incarne son plus grand achèvement. Si être bon signifie mépriser ceux qui ne le sont pas, alors à l'inverse, celui qui vivra parmi les plus mauvais des hommes, sera peut-être celui qui les aimera le plus. Est-ce un hasard si Batman est si lié à une ville, si local, tandis que Superman, même lié à Métropolis à travers son alias Clark Kent, se déplace dans le temps, dans l'espace, et n'a au fond aucune connexion spécifique à Métropolis – il est vraiment cet alien, exilé, orphelin, n'appartenant à aucune terre – juif errant ?

 

Un héros accidentel.

Mais on peut aussi retourner l'argument de Tarantino sur un autre point. Car ce qu'il dit de Superman, finalement, est bien trop vague. Son interprétation est valable pour chaque super-héros, simplement parce qu'ils sont des héros. Les héros ont un destin qui les écarte de tout le reste de l'humanité. Ils ne faillissent pas quand l'humanité entière fléchit. Ils peuvent donc légitimement considérer que le reste de l'humanité est "faible, lâche et peu sûr de soi-même". Tous les héros, certes, mais pas Batman.

Comme on l'a dit, être super et être un héros sont très liés dans l'univers des comics. Car on devient généralement héros quand on est super (on prend conscience de l'implication de ses pouvoirs – Superman ou Spiderman) ou on est super car on est un héros (ses actions héroïques sont récompensées d'un pouvoir, obtenu dans différentes circonstances : Green Lantern, Wonder Woman...). Dans tous les cas, le lien entre super et héros suppose la révélation d'un destin qui fait de soi une personne exceptionnelle. 

Pourtant, Batman est une figure absolument à part, car il n'est pas super, on l'a dit, mais il n'est pas non plus un héros. Car il n'a pas de destin. 

 

 

Batman-yearone-Cover

Year One : repenser l'origine mais aussi probablement le point de départ du prochain Nolan.

source.

 

On doit sérieusement se poser la question : voir ses parents se faire tuer devant ses yeux est-il la marque d'un destin héroïque ? Wonderwoman a été choisie par sa mère et les dieux pour devenir une super amazone presque immortelle, Superman a survécu à la disparition de sa propre race, Green Lantern a été choisi par les Gardien d'Oas pour porter l'anneau vert, etc. A l'échelle des héros de comics, ce qui arrive à Bruce Wayne est un simple fait divers. Bruce Wayne le reconnaît lui-même (dans War of Crime, par Dini et Ross) : tous les enfants ne deviennent pas des Batmen parce qu'ils perdent leurs parents dans des circonstances aussi tragiques. Qui plus est, on ne peut pas attendre d'un enfant qu'il choisisse la voie du bien (c'est-à-dire comprenne le besoin d'un certain intérêt public) quand la chose à laquelle il pense le plus est la vengeance. 

Le sens moral de Batman est d'ailleurs régulièrement défaillant sur ce point. Superman tranche des dilemmes cosmiques en un quart de seconde, quand Batman manque de tuer le joker une bonne vingtaine de fois. Dans Batman Hush, le commissaire Gordon doit l'empêcher de tuer son ennemi ultime. Dans Batman le défi de Tim Burton, il est soupçonné par Alfred d'agir par vengeance et par jalousie contre le Pingouin. Son incroyable sens moral semble névrotique (cf l'article sur Batman et la folie), trop emprunté pour être réel. 

 

Batman hush

Le point de rupture que nous avons déjà analysé ici.

 

Notre héros n'est donc un héros qu'accidentellement. Il choisit le bien, et ça en fait un héros, mais rien ne vient justifier ce choix – ni personnellement, ni socialement. Conscient sans doute de cette gratuité, Tim Burton avait cherché à dramatiser le meurtre originel de ses parents en en faisant une rencontre avec le Joker, une rencontre avec une figure maléfique en devenir. Cette exposition précoce au mal aurait fait de Bruce Wayne un héros. Mais cette réécriture est marginale. Et les scénaristes ont beau rejouer encore et encore ce meurtre originel, il semble qu'on atteigne par cet effet une forme de mythologisation un peu gratuite : on ne sait pas qui est ce tueur au final, et on ne voit pas en quoi il donnerait un goût immodéré à Bruce Wayne de résoudre tous les crimes (a-t-il seulement retrouvé le meurtrier de ses parents...?).  

 

 

La genèse impossible du héros.

 

Le défaut de la genèse batmanienne vient sans doute d'une période de latence incroyablement longue entre l'origine du drame dans l'enfance et le devenir héroïque à l'âge adulte. Si ce drame est constituant, pourquoi Bruce Wayne doit-il attendre ? Quelle autre expérience doit-il faire pour réveiller ce premier traumatisme? Green Arrow, autre humain héroïque, a lui aussi une mythologie un peu légère. Il échoue sur une île, lui, le gosse de riche pourri gâté, et il devient à travers le contact rude avec la nature, et la détresse de quelques indigènes, un justicier hors pair, développant un don fabuleux dans le maniement de l'arc. Mais la différence est que dans ce cas, la transformation est immédiate, directe. De la cause à l'effet. L'effet (le devenir héroïque) chez Bruce Wayne est infiniment retardé. Il manque une adolescence à Bruce Wayne... on pourrait le voir picoler dans son canapé et jouer à la wii en déprimant... jusqu'à ce qu'un jour il se réveille. 

Batman naît donc par pur accident, par hasard. D'abord parce que le fait divers qui serait supposé déterminer son héroïsme est accidentel, mais aussi parce que la décision de devenir Batman qui en résulte est diffuse, et jamais clairement situable. Seule la réécriture de Batman Begins prend acte de ce "trou" dans le devenir héroïque de Batman – c'est même toute la légitimité de ce premier opus, et aussi son échec. 

 

 

batcave

La batcave est avant tout un gigantesque musée qui raconte l'histoire du chevalier noir - source.

 

Il semble pour cette raison qu'il soit en quête de justification constante. La plus récente, celle de Batman Begins, consiste à dire que Batman est moins en quête de Justice qu'en quête de lui-même. Le trauma initial n'est plus celui du meurtre de ses parents, mais la découverte de la future batcave, et de cette peur qu'il va apprendre à dépasser en la transmettant aux criminels (ce qui fait de Batman une figure très proche de celle de Daredevil – "l'homme sans peur"). Mais alors, ne confirme-t-on pas notre intuition première : "faire changer la peur de camp" est certes un motif nettement plus concret et réaliste pour porter un costume, mais on rete loin de tout héroïsme – de toute idée de "Bien". Batman Begins réussit à faire passer le personnage dans le monde réel, mais le scénario opère sur le personnage une réduction au nom de la cohérence nécessaire. On ne comprend toujours pas ce qui fait de Bruce Wayne autre chose qu'un simple "vigilante". On ne comprend toujours pas pourquoi Batman doit faire autre chose que se venger. La dialectique du personnage reste inachevée, là où, conscient de cet inachèvement, Burton se contentait dans Batman le Défi d'un personnage ambigu mais encore mythologique. 

Dans sa genèse, Batman n'est pas le seul à hésiter. Spiderman connaît lui aussi des errements. Dès son apparition, il y a ce moment de flottement où Peter Parker hésite dans l'utilisation de ses pouvoirs. Pendant cette période, le lecteur lit Spiderman comme une sitcom. Cette période, et cette tension entre vie normale et anormale sont désormais les seules choses qui intéressent le lecteur moderne. Les séries de super-héros d'aujourd'hui étirent cette période de latence à l'infini, conscient qu'il n'y a plus de genèse simple, immédiate. Smallville ne s'intéresse qu'à cette période, et Misfits, la géniale série anglaise s'arrêtera dès qu'elle aura achevé la dialectique super-héroïque. 

En attendant, le jeune Peter Parker du premier épisode de Spiderman ne sait pas ce qu'il pourrait faire : il pourrait se lancer dans le catch, il pourrait même envisager une carrière de voleur – et de fait, il restera pour les New Yorkais un héros ambigu... 

 

 

spider

Une naissance et un destin tout aussi ambigu - source.

 

Un événement vient tout précipiter : c'est le meurtre de son oncle qui le résout à défendre la loi. Mais le meurtre de son oncle est-il la raison de son super-héroïsme ? La fameuse phrase "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités" a au moins une vertu. Elle justifie le devenir héroïque de Peter Parker. Ce n'est pas le meurtre lui-même qui déclenche l'héroïsme de Spiderman, mais le fait qu'il ait des pouvoirs et qu'il aurait pu empêcher ce meurtre. Si l'oncle Ben était mort dans les bras d'un Peter Parker dénué de pouvoirs, il y a fort à parier que le comics se serait fini ici – et il ne serait pas devenu un nouveau Batman. Ou, à l'inverse, si Peter Parker, conscient de ses pouvoirs d'araignée humaine, avait lu quelques livres de philo, il aurait pu tirer de lui-même cette conclusion somme toute assez évidente. Et son oncle aurait été sauvé. 

Batman n'a ni le projet philosophique de Peter Parker, ni le super-pouvoir qui l'oblige à trouver un projet philosophique. Pour cette raison, sa naissance reste aussi obscure que sa batcave, en parfaite harmonie. 

 

smile

clap de fin - source.

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commentaires

visit 05/05/2014 09:14

Honestly I’m not a fan of the batman series. Actually the storytelling has weaknesses, but the characters are fascinating. The movie has given a respectable version of the character to the big screen and made it enjoyable. Thanks for sharing.

Richard 10/05/2014 02:50

First : thanks for reading our articles in french !
Like you, i love the characters. the beauty of Batman characters lies in this paradox : they're at the same more human and more crazy than the other DC character. Batman implies that our world is more intense, and that the normality is not something easily acquired, but an everyday struggle against insanity.