Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 23:13

 

batman_cover_to_cover.jpg

Il est temps de lever le masque... -Batman cover to cover / source.

 

Une aberration logique.

 

Batman est donc l'aberration logique du système qui justifie le système, l'énoncé indécidable généré par toute théorie qui en marque les limites et le sens. Ni super, et ni héroïque, il est pourtant le numéro 2 du panthéon DC. Sans lui, les super-héros ne seraient que des freaks inquiétants perchés au-dessus des hommes : des dieux – et nous aurions alors droit à une authentique mythologie. Grâce à lui, l'espoir est donné à de simples hommes, comme Bruce Wayne, d'égaler les dieux – et on a droit à des super-héros. Pourtant, cet espoir n'est pas compréhensible, il est complètement irrationnel. 

Ce n'est pas pour rien si ce qui caractérise Batman est justement son sérieux dans sa recherche de la vérité. Si on le cloîtrait tout à coup dans le rôle du faire-valoir comique (comme Flash ou Plastic man), il apparaîtrait tout à coup ridicule, faible et pathétique en raison même de son humanité – alors que l'idée d'un dieu frappeur et farceur est ancestral. En un mot, on doit croire à Batman, ou bien Batman meurt. 

Dès que Batman rit, ou dès qu'il fait rire, il perd étrangement ses pouvoirs. En ce sens, le Joker a raison de chercher à le faire rire, car ce serait faire avouer à Batman un début de faiblesse, une partialité, une humanité. Le Batman en violet et en jaune, accompagné de Batmite qu'on retrouve dans Batman RIP par exemple est une vanne ambulante. On ne peut plus tolérer de l'imaginer dans le panoptique céleste de la Justice League quand il suffit qu'il reçoive une balle ou qu'il tombe d'hélicoptère pour mourir. 

 

batmite

La première apparition de Batmite - source.

 

Malgré sa vulnérabilité, il joue l'invulnérabilité (alors que Superman est unilatéralement invulnérable). Il est la preuve que n'importe qui peut côtoyer les dieux. N'importe qui est supposé être Batman. Batman c'est le rêve du fonctionnaire, le rêve du prolo, le rêve de Christian Bale... et c'est pour ça qu'il est bien mieux côté que Superman – qui pourrait prétendre être Superman ?

 

clark-kent.jpg

euh !.. moi !? - source.

 

Figure de vérité.

 

En disant que Batman n'est pas un super-héros, nous n'alimentons pas un troll secret sur les forums de fans. Nous ne voulons pas non plus faire partie d'une intelligentsia secrète supposée opérer le retournement de toutes les mythologies des comics. Au delà de la joute conceptuelle, il y a une lecture de Batman à laquelle nous aimerions rendre justice, qui est par ailleurs celle à laquelle Grant Morrison essaie de rester fidèle, et qui est celle des origines. Batman n'est ni super, ni un héros, il est d'abord et avant tout un détective – le personnage apparaît pour la première fois en 1939 dans Detective Comics #27. 

 

detective-comics27.jpg

Batman : la véritable origine - source.

 

Son arme, c'est la vérité, et sa vie, une ascèse. Le Batman, moine sombre reclus dans sa cave, prêt à subir l'infâmie publique tant qu'il peut continuer à chercher la vérité, est à notre avis la figure la plus puissante du kaléidoscope "Batman". Avec le Batman "psy" (cf l'article Et in arkham ego), nous pourrions donc essayer de l'envisager sous cette forme, en étant assez sûrs de gagner aussi une clé pour comprendre l'univers des méchants de Gotham. Car si tous peuvent être reliés à la folie, ils méritent aussi d'être considérés comme des diseurs de vérité, plus ou moins fiables.

Chaque super-vilain de Gotham incarne un rapport particulier à la vérité. 

Le joker vit dans un monde dénué de vérité. Le monde du fou. La vérité n'est plus cachée ou apparente, ce n'est tout simplement plus un critère de compréhension du monde. Tout est absurde, tragique, drôle sans aucune raison. Le joker n'a pas d'humour et pourtant il rit toujours. Il n'y a plus rien de caché ou d'apparent, même plus de chute à ses blagues. La fameuse histoire du Joker dans Killing Joke est tout simplement incompréhensible, sans fond. Tout comme ses origines ne sont pas simplement cachées, elles sont annulées dans l'infini jeu de miroirs que sa dernière incarnation cinématographique par Heath Ledger suggère : on ne saura jamais d'où il vient, ni quelle histoire est vraie à son sujet... et on finit par ne plus chercher à le savoir. Le personnage incarne parfaitement le type de vérité nietzschéenne pour lequel tout discours n'est jamais qu'une mise en scène performative de sa propre volonté de puissance – une illusion qui se sait comme illusion et qui refuse de renvoyer à autre chose qu'à elle-même. 

E. Nigma est une version plus douce du Joker – une version platonicienne. La vérité existe, mais toujours codée dans une énigme. C'est toute la différence entre le mystère qui ne trouve pas d'élucidation et ne réclame qu'une contemplation sans fin, et l'énigme qui, au contraire, exige une réponse. Fidèle à l'énigme, Edward Nigma ne peut s'empêcher de laisser des rébus et des devinettes derrière lui – suscitant sans fin la découverte de sa propre vérité qu'il maintenait pourtant cachée. Rien n'échappe de sa bouche qui ne soit pas une énigme. Si bien qu'il se sent par exemple obligé de prévenir Batman d'une attaque de super-vilains, malgré lui, dès le début des épisodes "Justice" de la Justice League, par Alex Ross. 

Quant au Pingouin, il est tout le contraire des deux autres, il est un empiriste honteux. Il est la vulgarité et la laideur faites homme. Il incarne la réalité qu'on ne veut pas voir en face, la brutale apparition de la partie honteuse de la ville de Gotham City. Le personnage du Pingouin est délaissé du comic, mais dans le film de Tim Burton, il a une phrase définitive à l'endroit de Batman, en plus de répéter qu'il connaît les égouts de la ville, il lui fait le reproche de n'être qu'un comédien, un simulateur : "You're just jealous, because I'm a genuine freak and you have to wear a mask !" Pingouin est en effet au contact de la réalité la plus brute, la plus impure, alors que Batman ne l'affronte que derrière un masque (qui le protège de cette vérité empirique autant que du regard des autres). En ce sens, Batman se situe entre Edward Nigma et le Pingouin, capable de cerner la vérité derrière les énigmes mais toujours trop méfiant à l'égard des apparences pour adhérer aux prémisses du Pingouin.

Ces pistes mériteraient d'être encore creusées, et surtout abreuvées d'exemples (ce qu'on n'a pas eu le temps nous-même de faire). Dire par exemple, que Poison Ivy symbolise la critique de l'anthropocentrisme de Batman, que Catwoman joue celle du féminisme lesbien reprochant l'angle hétérocentré de Batman, ou encore que l'Epouvantail représente à merveille le sophiste qui perd ses victimes dans un monde d'illusion... mais on se contentera pour le moment de laisser quelques indices.

 

strange_hugo.jpg

Hugo Strange - le seul méchant à connaître la vérité du Batman - source.

 

Au milieu de ce bestiaire, Batman a donc une tâche tout à fait passionnante, faire triompher la vérité, et même un protocole de vérité, contre les heuristiques concurrentes de ses adversaires. Pourtant, ce détective qui cherche à faire éclater la vérité, comme le dirait Descartes et comme le lui inflige le Pingouin, ne peut qu'avancer masqué. 

 

 

Larvatus Prodeo.

 

mask.jpg

dilemme - source.

 

Le sens du masque de Batman est inépuisable. Il sert bien sûr à cacher le visage de Bruce Wayne, et à le protéger du regard des autres – ce masque est le masque de la préservation (1). Ce masque est celui de l'icône, de l'emblème de la justice – c'est le masque cérémoniel (2). Mais il sert aussi à cacher Batman des véritables intentions de Bruce Wayne – ce masque est le masque de l'hypocrisie (3). La vérité ne s'établit donc paradoxalement qu'au prix d'une triple opacité. 

 

"Larvatus prodeo" ("j'avance masqué") pourrait aussi bien être la devise de Batman. Descartes l'utilisait parce que, sur les champs de bataille, il préférait cacher sa véritable vocation de philosophe aux soldats un peu rugueux qui combattaient à ses côtés. Mais Descartes est aussi, pour nous, le philosophe de la sincérité, celui qui s'assied dans son poêle, et tente à la première personne l'expérience de la recherche radicale de la vérité. Le masque, chez Descartes, n'a donc qu'un temps, il est provisoire et c'est peut-être là tout son problème. 

Car de multiples sens ont été prêtés à cette devise : Descartes masquait-il son athéisme ? Masquait-il les raisons ésotériques de son entrée en philosophie ? Masquait-il encore le véritable point d'aboutissement des méditations métaphysiques au moment de les commencer ? Descartes ne faisait-il pas que jouer le doute ? Avancer masqué c'est donc susciter définitivement le doute au sujet de ses propres intentions. Mais c'est alors peut-être la véritable sagesse qui accompagne la recherche de la vérité. Car, en dénonçant sa propre partialité, on oblige également ses lecteurs à faire plus que recevoir une vérité toute faite, mais à s'interroger soi-même sur la vérité offerte. Le masque pousse ses spectateurs à faire à leur tour l'épreuve de la vérité. Il force les vocations – et en ça, Batman est un emblème, une icône qui appelle sa propre démystification. 

 

Le joker lance régulièrement à Batman la fameuse mise en garde de Nietzsche ("si tu regardes longtemps l'abîme, l'abîme regardera aussi en toi"). Cette phrase est devenue le cliché de tout incipit de comics depuis Watchmen d'Alan Moore. Mais on pourrait adapter la formule pour Batman. Si tu veux regarder derrière le masque de Batman, prends garde à ne pas devenir Batman lui-même. Car si on voulait détruire Batman, on serait alors obligé d'adopter l'herméneutique de Batman – c'est du reste parce que ses ennemis tiennent trop à leur conception de la vérité qu'ils ne peuvent atteindre Batman. 

 

Il n'y a que Batman qui puisse détruire Batman. 

 

dinosaur batman

Batman !? - source.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Aiole 14/03/2012 00:19

Dommage que j'ai pas eu ce sujet de philo à mon Bac, j'aurais sûrement plus accroché à l'époque ^^. Blague à part, c'est super intéressant comme débat pour moi qui est fan de comics et plus
particulièrement du batman, mais en même temps assez compliqué à comprendre pour mon niveau.

Voilà comment j'aurais torché le sujet en 4 heures:

"Batman est-il un super héros ?"

Bien sûr que c'est un super héros! il est super par ce que c'est un super détective (le plus grand détective dans l'univers DC :p) et héros par ce depuis qu'il met des raclés à superman il est
devenu le mien ^^ !

Freakosophe 14/03/2012 07:24



Mais c'est peu-être justement cette fragilité, cette non-superheroité qui en fait pour vous, comme pour moi, le plus intéressant des super-héros. Sa condition de héros simple est d'ailleurs bien
rappeler dans l'arc "Le retour de Bruce Wayne" dans un très beau moment où Wonder Woman rappelle qu'il n'est qu'un homme et que donc il doit mourir...


 


Il y a tout un tas d'articles sur Batman sur le site n'hésitez pas à jeter un oeil - faites comme chez vous !