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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 20:15

 

1'30 : "désolé, j'ai été élevé par la télé à croire que toute femme black de plus de 50 ans est un mentor cosmique..."

 

Phase Trois : l'utilité.

 

Le credo utilitariste est simple : "le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible." L'association utilitariste consiste donc à satisfaire ses intérêts, tout en aidant par ailleurs à la satisfaction des intérêts d'autrui, de façon à ce que tout le monde soit heureux. On ajoute alors à la première phase d'association la prise en compte de l'intérêt d'autrui (bienveillance à l'égard d'autrui qui s'avère elle-même rétrospectivement utile pour qu'autrui m'aide à réaliser mes désirs – l'utilitariste est toujours un mec sympa, au moins au début). Cette phase utilitariste peut sembler naturelle à tout show anglo-saxon, puisque cette philosophie plonge ses racines en Angleterre et en Amérique. Elle est en tout cas le motif d'association récurrent de bon nombre de sitcoms où il est toujours rappelé ironiquement qu'un personnage n'en aide un autre que par intérêt (comme Howard de big Bang Theory, obligé d'expliquer mille fois sous des prétextes utilitaristes pourquoi il est en collocation avec Sheldon). 

Si la relation Jeff Britta relève typiquement de l'égoïsme bien compris des utilitaristes, Abed est lui aussi impliqué dans cette association utilitariste. Il est utilisé et il trouve un intérêt à cette utilisation, puisqu'il prend Britta et Jeff pour ses amis. Mais Abed est aussi un agent plus subtilement utilitariste. Car il est un agent de la raison utilitariste au sein même du concert des passions.

Bien que présenté comme semi-autiste, Abed, notre polonais-palestinien est assez clairvoyant pour faire se rencontrer Jeff et Britta, et tous les autres, puisqu'il connaît leurs intérêts. Abed sera donc plus que l'adjuvant de Jeff dans la conquête de la blonde. S'il est mis tout de suite hors jeu, c'est parce que, dans cet état de nature, Abed incarne le personnage providentiel, le héraut des scénaristes au sein de la série, et par conséquent le deus ex machina qui va rendre l'expérience de l'état de nature sitcomielle aussi parfaite. Abed possédant toutes les cartes, il se révèle être le véritable moteur de la rencontre avec les autres membres du groupe, le véritable connaisseur des intérêts de chacun (comme le révèle l'épisode 9 de la saison 1). Qui plus est, il est soucieux de maximiser les besoins de chacun (et intéressé par l'idée de vivre une expérience proche de films cultes comme Breakfast Club), il propose aux élèves de la classe d'espagnol de participer au groupe d'étude de Jeff (initialement destiné à Britta seule). La communauté ne naît donc pas de la seule volonté de se taper une kantienne. Il fallait qu'un comptable utilitariste veille à la maximisation du bien être général. 

 

Community bentham1-copie-2

Bentham, le père de l'utilitarisme a demandé à se faire empailler après sa mort. 

Après réflexion, je ne suis pas sûr que ça maximise le bonheur global...

 

On pourrait croire alors qu'il va s'ensuivre une communauté sitcomielle assez stable dans sa version utilitariste. Jeff pourrait séduire Britta, les autres pourraient réviser, et Britta pourrait se contenter d'être la petite copine de Jeff. A ce stade de l'épisode, le résultat n'est pas parfait (il n'y a pas "d'accord rationnel pathologiquement extorqué" comme le dirait Kant, mais plutôt un accord pathologique pathologiquement extorqué), mais il semble satisfaisant. 

Pourtant, l'ouverture du groupe d'études à d'autres personnages va s'avérer fatale. L'expérience menée par Abed, architecte de la Matrice sitcomielle infiltré dans la sitcom elle-même, n'est donc pas suffisante pour contenir le chaos représenté par Jeff. 

Dans cette situation, Jeff retrouve les germes de toute guerre possible (peur, convoitise, et la gloire) et décide d'en tirer avantage. Moyennant une pirouette scénaristique, il menace Britta de faire se dissoudre le groupe pour lui extorquer un rendez-vous galant. L'avocat hobbesien n'a plus qu'à user de ses talents d'orateur pour attiser les passions et laisser les autres personnages s'entre-détruire. Il suffit qu'il lance au début de la séance de travail un appel à la transparence pour réenclencher l'utimatum. "Pour mieux travailler, apprenons à mieux nous connaître, et ouvrons notre coeur aux autres". S'ensuit évidemment une tempête d'insultes.

 

(dans le couloir)

BRITTA : On devrait faire les choses dans l'ordre : d'abord, étudier et ensuite, aller dîner. Et s'ils sont vraiment intutorables, on filera en douce.

JEFF (à part) : oh, Ils seront... intutorables.

(dans la salle d'étude)

JEFF (au groupe) : Très bien. Regardez-moi cette équipe. Tous prêts à étudier toute la nuit...

SHIRLEY : Je peux rester jusqu'à 22 h.

JEFF : Faisons d'abord connaissance. Je m'appelle Jeff.

PIERCE : Jeff, enchanté. Je suis Pierce Hawthorne et oui, le même Hawthorne que les lingettes récompensées de nombreuses fois.

JEFF : Je me demandais.

PIERCE : Je suis bon orateur, je pourrais présenter le groupe.

JEFF : Absolument !

PIERCE : Très bien. Vous connaissez Brittles.

BRITTA : Britta.

PIERCE : Abed l'Arabe ! Est-ce inapproprié ?

ABED : Oui.

PIERCE : Roy, notre petit champion.

TROY : Troy.

PIERCE : Princesse Elizabeth.

ANNIE : Annie.

PIERCE : Et pour finir, cette superbe créature qui se prénomme Shirley (il touche les cheveux de Shirley).

JEFF (à part) :  On n'est pas passé loin...

ANNIE : J'aimerais savoir pourquoi j'ai dû trouver ce groupe par hasard ?

ABED (à part) : C'est de plus en plus comme dans Breakfast club maintenant.

PIERCe : On aura un petit-dèj ?

BRITTA : Ok. On pourrait commencer...

JEFF (reprend la parole) : Vous savez, j'ai été dans plein de groupes qui ont échoué à cause de tensions non résolues. Ne devrait-on pas répondre aux problèmes d'Annie ? Pourquoi ne l'a-t-on pas invitée ?

SHIRLEY : Annie, ma puce, c'est pas contre toi...

ANNIE : On peut arrêter avec les "ma puce" ? Mon jeune âge ne me rend pas inférieure. Ton âge à toi indique que tu as fait de mauvais choix de vie.

JEFF : Oooh. Shirley doit répondre à ça.

SHIRLEY : hm hm, non, non, non. Je ne nie pas avoir fait quelques mauvais choix et ceux d'Annie seront peut-être meilleurs. Mais, elle doit savoir si elle veut être traitée comme une enfant ou une adulte, car les enfants reçoivent de la pitié, et non du respect, alors que les adultes, ils sont respectés. Mais ils risquent aussi de finir avec la tête dans le jukebox.

BRITTA : Et si on essayait d'apprendre le mot "jukebox" en espagnol ?

(Pierce re-touche les cheveux de Shirley)

SHIRLEY : Qu'est-ce qui se passe ?

JEFF : Pierce, parlons de ce truc dégueulasse que tu viens de faire.

PIERCE : Pardon ? 

BRITTA (à Jeff) : Tu sais ce que tu fais ? 

JEFF : Je suis certifié. (à Pierce) Tu réalises que Shirley trouve tes avances inappropriées ?

PIERCE : Comment ça ?

SHIRLEY : Vous m'avez harcelée sexuellement depuis le premier jour.

PIERCE : Harcelée sexuellement ? Quoi ? ça n'a aucun sens. Pourquoi je harcèlerais quelqu'un qui m'excite ?

TROY : Dire qu'elle t'excite, c'est du harcèlement, mec.

PIERCE : Je suis un chef d'entreprise respecté et un invité très prisé, alors je ne vais pas écouter les conseils d'un ado débile.

TROY : Cet ado est quaterback et roi du bal de promo.

ANNIE : Tu n'es plus le roi du bal. On est plus au lycée Riverside.

TROY : Comment tu sais que je viens de là ?

ANNIE : Car tu portes encore ta veste du lycée, mais surtout, j'étais assise derrière toi en maths.

TROY : Tu es la droguée qui s'est fait virer. Tu es la petite Annie Adderall.

ANNIE : Oui, mais toi tu es un athlète à la noix qui a perdu sa bourse en se déboîtant l'épaule en tombant d'un fût.

TROY : Je faisais un poirier. C'est très dur à réussir. Tu sais pas... Je suis une légende.

(tout le monde s'engueule)

ABED (complètement hors de propos et pour couper court aux engueulades) : Tu veux savoir ce que j'ai eu pour Noël ? C'était une excellente année chez les Bender ! J'ai eu une cartouche de cigarettes. Mon vieux m'a chopé et m'a dit : "Allez, fume Johnny !" "Non, P'pa, et toi ?"

JEFF : Bon... c'est... c'est en fait vraiment tiré de Breakfast Club.

ABED : "Personne ne met Bébé à l'écart."

JEFF : Dirty Dancing.

 

Référence omniprésente de la sitcom : The Breakfast Club. 

Jeff saborde donc le groupe d'étude pour sortir plus rapidement avec Britta. Son intérêt prime soudain sur l'intérêt du reste du groupe. Est-ce vraiment une transgression pure et simple du pacte social utilitariste ? Non. Le tour que joue Jeff est plus subtil. Au fond, Jeff ne fait que rappeler que la raison et le calcul sont insuffisants pour forcer quiconque à coopérer. Hume l'affirmait avant que les héros de Community s'en servent pour faire des vannes : je peux toujours préférer la destruction du monde à l'égratignure de mon petit doigt, ou me ruiner pour prévenir le moindre malaise d'un indien. La raison ne raisonne que sur les moyens pour satisfaire une passion, mais n'étant pas elle-même une passion, elle ne peut être à l'initiative d'une action. Jeff voulant conclure, triomphe donc de tout raisonnement. Qui plus est, Jeff le sait aussi : les calculs du dilemme du prisonnier peuvent nous amener à préférer la trahison des amis. Quand bien même les calculs utilitaristes s'avéreraient justes et alléchants, on peut encore se mettre à préférer son propre intérêt dès lors que celui-ci est rendu plus facile à réaliser grâce à la coopération nouvelle qui en découle (un voleur ne vole bien que si les gens autour sont honnêtes). 

Les calculs utilitaristes sont donc voués à l'échec car ils ne sont ni moralement contraignants, ni définitifs.

 

 

Community_hume.jpg

David Hume, un écossais bien portant et bien habillé : "Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt."

 

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