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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 01:02

 

Contrat social community-jeff-britta

La coopération sociale peut-elle être favorisée par un t-shirt col en V et un regard sexy ? Source.

 

Phase Un : le sexe.

 

Poursuivons notre analyse du premier épisode de la saison 1 de Community...

Le motif premier d'association est la passion, et, en l'occurrence, la passion sexuelle. Rien de très étonnant : l'industrie du divertissement vit du sexe depuis longtemps, et en ces temps de darwinisme triomphant, Hollywood possède toutes les actrices les plus fumantes de désir pour orienter l'essentiel des intrigues vers la reproduction de l'espèce. La série suppose donc immédiatement que son personnage masculin le plus beau et le plus sexy, Jeff, ne vit littéralement que pour ça. Et logiquement, dès la scène d'ouverture, lorsque Jeff rencontre Abed, il est immédiatement question de l'enjeu même de l'association, c'est-à-dire la plus belle fille du community college : Britta, la pulpeuse blonde kantienne. 

 

 

 

ABED : Je ne suis qu'à moitié arabe, de père palestinien – citoyen américain, pas un terroriste (on dirait pas) – il est souvent en colère, contre ma mère, pas contre les Etats-Unis. Elle l'a quitté pour ça, et lui, car elle est américaine. Au fait, je m'appelle Abed.

JEFF : Abed, ravi de te connaître et de te rencontrer. Dans cet ordre. Et à propos de la question que je t'ai posée...

ABED : 11 h 05 quand tu m'as demandé.

JEFF : Et la fille canon du cours d'espagnol ?... Je ne trouve pas la faille.

ABED : Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, pour emprunter un crayon, mais... Britta, 29 ans en octobre, deux frères aînés, l'un travaille avec des enfants à problèmes comme moi. Elle pense foirer son exam, donc elle se concentre, ça lui donne l'air distant.

JEFF : Nom de Dieu. Je vois enfin à quoi tu peux servir.

ABED : On ne m'a jamais dit un truc aussi gentil.

 

Contrat social community jeff abed

Le front proéminant d'un côté, et une tête d'oiseau de l'autre... mais un but commun. Source.

 

Si Jeff est le personnage central de la série, ce n'est pas simplement parce qu'il est beau et sexy, mais surtout parce qu'il est amoral. Il est le digne représentant de l'homme à l'état de nature de Thomas Hobbes. A ce titre, la série paraît bien orientée par ce seul problème de savoir, non pas si Jeff et Britta coucheront ensemble, mais comment Jeff parvient malgré lui à fonder une communauté sitcomienne.

Il ne cherche initialement qu'à exercer son "droit de nature", c'est-à-dire à profiter de l'absence de normes bien établies pour obtenir ce qu'il veut. Mais – et le détail est crucial – il est doué de langage comme le veut la version hobbesienne de l'état de nature. Le professeur Duncan qu'il a défendu au tribunal (en reliant son demi-tour sur l'autoroute avec les attentats du 11 septembre et en montrant que son seul crime était d'être patriote) le présente comme un personnage incapable de faire la différence entre le Bien et le Mal. Ce à quoi Jeff réponds – en bon intuitionniste anglo-saxon : "si j'avais voulu apprendre quelque chose, je ne serai pas venu ici." La référence à Hobbes est encore plus directe lorsque Jeff, à l'occasion d'un débat, doit défendre l'idée que l'homme est mauvais par nature, et qu'il cite Hobbes explicitement (S01E09) : "l'homme est un ensemble de besoins primaires. S'en accommoder et vivre un plaisir interdit serait aussi moral que de respirer".

Car si Jeff sait parler, il n'apprend rien. Il sait défendre les autres, mais qu'à la condition d'arriver à ses fins. Il est théoriquement parfait, adapté à la mèche près à un état de guerre de tous contre tous (état de guerre symbolisé par le génial épisode Paint Ball S01E23, ou le superbe épisode zombie, S02E06). Jeff n'a théoriquement qu'un objectif au Community College : valider son diplôme d'avocat (qu'il avait usurpé en faisant croire qu'il venait de Columbia University alors qu'il s'agissait plus littéralement du diplôme de l'Université de Colombie envoyé par e-mail). Mais par convoitise et par gloire, il va se mettre à élaborer une stratégie pour draguer Britta.

A ce stade, l'association passionnelle ne concerne que trois personnages : Jeff, Britta, et Abed (le levier de Jeff pour séduire Britta).

 

 

Contrat_social_community-paintball.jpg

La guerre de tous contre tous, multicolore. Source.

 

 

Phase Deux : le devoir.

 

Ce qui vient perturber cet état de guerre presque parfait est la morale même de Britta. Cette dernière prône l'association non-préférentielle et loyale. Il est facile d'être son ami, à condition d'être honnête. Que vaut alors une belle kantienne blonde face à un ancien avocat hobbesien ? Que vaut la brebis face au loup ?

 

JEFF : Très bien, entre. La table est à nous. La pièce est à nous. Voilà la liste de contacts. Inscris tes coordonnées. Les autres sont en retard. Mais on peut faire connaissance.

(silence)

BRITTA : Tu l'as remarqué, je ne fais pas bien la conversation.

JEFF : Pareil. Qui es-tu ?

BRITTA : C'est de la conversation...?

JEFF : Qui es-tu, et…Dieu est-il mort ?

BRITTA : Tu veux vraiment savoir ? J'ai abandonné le lycée en pensant impressionner Radiohead.

JEFF : Tu serais surprise de ce qui les impressionne.

BRITTA : J'ai rejoint les Corps de la Paix, été mannequin de pieds, inhalé des lacrymos lors d'une manif.

JEFF : Epouse-moi.

BRITTA : Et je crois, que par-dessus tout, j'aime l'honnêteté.

JEFF : L’honnêteté ?

BRITTA : Dis-moi la vérité, je t'apprécie. Mens-moi, je te parle plus jamais.Voilà qui je suis.

JEFF : Bien.

BRITTA : Et toi, qui es-tu ?

JEFF : J'aurais choisi... J'aurais dit... l'honnêteté, car... je dirais tout pour atteindre mon but, et je veux que tu m'apprécies.

BRITTA : C'est une réponse honnête. Voilà, je t'apprécie.

JEFF : Vraiment ?

BRITTA : Je suis une fille facile.

 

Contrat_social_paintball_community-jeff-and-britta.jpg

épisode paintball : taches de peinture et tension sexuelle... Source.

 

En face à face, Britta triomphe. Car Jeff est intéressé, et doit donc adopter en partie sa morale pour pouvoir parvenir à ses fins. Ainsi, à la fin de leur première rencontre, le beau gosse est obligé d'admettre qu'il veut la revoir, et se sent obligé de dire la vérité.

La kantienne triomphe alors, mais c'est un victoire à la Pyrrhus, car Jeff a agi conformément au devoir et non par devoir. Il n'a été honnête que pour la draguer, non par intention sincère. Ce cours moment d'insociable sociabilité débouche sur une solution de type utilitariste, où chacun est amené à rechercher le bonheur d'autrui pour mieux trouver le sien propre. Jeff a beau savoir qu'il est beau, il sait que ça n'est pas suffisant. La passion comme motif d'association se double inévitablement d'un autre motif : une entraide forcée. Après une théorie naturaliste assez simpliste, on passe à une vision utilitariste de la société.

 

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