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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 23:18

 

Community hobbes

Sir Thomas Hobbes (1588-1679). Parrain officiel de la série la plus drôle du moment.

 

Phase Quatre : le mensonge.

 

L'intérêt de Community réside là : montrer comment se fait et se défait la communauté sitcomielle. Le pacte utilitariste (la phase 3 de l'association) n'est donc pas à l'abri d'une régression essentielle. Le calcul des intérêts peut en effet être contraire à l'association elle-même. Comment parvenir à s'associer sans le secours de l'instinct, de l'intuition morale, de la raison ou du calcul égoïste ? Par la force (tout aussi contingente) du langage.

C'est le meilleur moment de l'épisode. Jeff a déclenché une guerre par le seul pouvoir de son verbe – et donc par le seul pouvoir des dialoguistes. Et c'est par la puissance évocatrice de son verbe qu'il va également reformer la communauté. Cette force conventionnelle ambiguë du langage a été soulignée longtemps auparavant par le parrain philosophique de la série, à savoir Thomas Hobbes : 

 

"Le fait que nous puissions ordonner et comprendre les ordres est un bienfait du langage, et sans doute le plus grand. Car, sans lui, il n'y aurait nulle société humaine, nulle paix, et, partant, nulle organisation politique (...) Mais il y a aussi des inconvénients du langage, c'en est un que l'homme, le seul être animé qui puisse, grâce à l'universalité de la convention verbale, se donner par la réflexion des normes tant dans l'art de vivre que dans les autres arts, possède seul également le pouvoir d'en utiliser de fausses, et d'en enseigner la pratique à d'autres. (...) Et même, l'homme, si tel a été son bon plaisir (et ce sera son bon plaisir chaque fois que cela lui paraîtra utile à ses desseins), a pu enseigner certaines actions tout en les sachant fausses, c'est-à-dire mentir, et dresser les esprits contre les règles fondamentales de la société et de la paix. »

 

Si nous avons donc le privilège de décréter des normes (des obligations générales) par le seul fait d'un langage lui-même général, nous avons aussi l'inconvénient de ne jamais être tenu de ne dire que le réel, par le seul fait de la généralité du langage. Notre bonheur et notre malheur naissent de l'équivocité inhérente au langage. Dans ce cas, l'état normal de la société sitcomielle, puisqu'elle repose sur le langage, est l'instabilité. L'homme crée des conventions susceptibles de provoquer une association, mais il peut tout aussi bien, par le pouvoir normatif du langage, les défaire. Jeff le sait et témoigne d'une expérience primordiale : "J'ai découvert très jeune, que si je parle assez longtemps, je peux tout rendre bien ou mal. Alors, soit je suis Dieu, soit la vérité est relative. Dans les deux cas : boo-yah." 

 

Community_So-either-I-m-God-or-truth-is-relative-In-either-.png

 

"So either I'm God or truth is relative. In either case, booyah! " - source.

 

La norme énoncée par le langage n'a donc aucun pouvoir durable. Mais pour les sitcoms, ce pouvoir équivoque du langage suffit ! Si elle s'arrêtait là, la théorie du contrat social sictomielle se réduirait à une théorie hobbesienne incomplète. Dans une sitcom, pour une vanne, on provoquerait la guerre, mais sans cette vanne, pas de bande d'amis. Evidemment, c'est insuffisant pour former une société juste, mais ce que montreraient alors les sitcoms c'est cette forme de relations sociales, en dehors de la justice, qui pourtant maintiennent les hommes ensemble. La sitcom ferait, sans le savoir, l'éloge d'une vie sociale antérieure aux lois, et qui peut en tout cas se définir sans elles : le coeur de la vie démocratique. 

 

"L'homme est-il bon ou mauvais ?" Objet du débat de l'épisode 9 saison 1. Cf 2'50.

 

A contrario, Les séries policières se posent toujours à la frontière entre la loi et les autres types d'activité humaine (cuisiner du crystal-meth par exemple), et les séries médicales butent sur la loi comme une sorte de mur infranchissable, qui ne peut pas être ignorée. Dans ces deux cas, la loi (ou la déontologie médicale) rappelle ce qui est juste, et produit presque entièrement la dramaturgie de ces séries. Les sitcoms peuvent bien sûr faire apparaître quelques avatars de la loi, un policier peut surgir, voire l'armée elle-même (lors de l'épisode zombie), mais la vie du groupe sitcomielle n'a pas besoin de la loi puisqu'il contient en lui-même sa propre normalisation et sa propre menace de dissolution. Il existe une sitcom policière, Reno 911, filmée façon the Office, en faux documentaire, qui pourrait servir de parfaite confirmation de notre présent essai théorique. Un problème se pose en effet dès la première scène de la série : un policier est suivi par l'équipe caméra et est appelé sur les lieux d'un crime. Il défonce la porte d'une maison pouilleuse, aperçoit soudain un homme dans l'obscurité qui fait un geste brusque et le descend. La lumière s'allume tout à coup et un groupe de policiers en uniforme sous une banderolle "Happy birthday" regardent leur collègue, ahuri (c'était un faux appel de détresse pour lui fêter son anniversaire). C'est très drôle. Mais une pareille situation rend impossible la sitcom, puisqu'elle la fait commencer par la dissolution du groupe (à coup de bavures policères)... Ou au moins, s'il reste un groupe, on a abandonné toute forme de réalisme. La scène suivante, le même policier  – comme si de rien n'était – retrouve son rôle dans la police de Reno. Qui plus est, dès que le rythme du show s'installe, on se rend surtout compte que le comique naît des à-côtés du métier de policier (les relations entre collègues, leurs illusions, etc.), et non de leur métier lui-même (ou dès que c'est le cas, ce n'est plus réaliste du tout – au sens où il n'y a même pas de principe d'irréversibilité).

 

 

La dissolution du groupe dès le prologue du premier épisode...

 

Souvent, donc, la sitcom pourrait se réduire à cela : présenter la zone instable de notre vie sociale, où appeler la police ou lire les Fondements de la métaphysique des moeurs ne nous servirait à rien ; mais où mentir, être beau, être cultivé et bien parler fait l'essentiel – cette frange de paraître que Rousseau rejette entièrement. Dans cette zone instable, tout est performance, langage et norme, et donc tout est susceptible d'échouer, de devenir ridicule. Et à chaque moment, nous sommes susceptibles de préférer à la vérité décevante ou la raison légiférante le bon mot ou le mensonge. 

Jeff donne le paradigme de cette association dans un monologue qui constitue le climax du premier épisode (et qui provoque la deuxième réassociation dans le même épisode – après qu'il a délibérément dissout le groupe d'étude). Toute l'ambiguïté de ce discours est qu'il n'est pour Jeff qu'une simple performance ; tandis que pour les autres, ces mots sont véritablement constituants, ils sont le fondement du contrat social, la prise de conscience d'une volonté générale.

 

 

"JEFF : Bien, écoutez-moi tous ! J'ai un truc à dire, assis.

SHIRLEY : Inutile de crier. Je n'aime beaucoup pas ce ton.

JEFF : Qu'est-ce qui différencie l'homme de l'animal ?

TROY : Les pieds.

PIERCE : Les ours en ont.

JEFF : Nous sommes la seule espèce à célébrer la semaine du requin. Même les requins ne la célèbrent pas. Nous, si.  De la même façon, je peux prendre ce crayon, dire qu'il s'appelle Steve et faire ça (Jeff casse le crayon en deux). Et une part de vous meurt, dévorée de l'intérieur. Car les gens peuvent s'identifier à n'importe quoi. Sympathiser avec un crayon, pardonner à un requin, et donner à Ben Affleck un Oscar du meilleur scénario.

TOUS : Grosse erreur.

JEFF : Les gens voient le positif dans n'importe quoi à part eux. Regardez-moi. C'est une évidence que je suis génial, mais l'admettre ferait de moi un con. Par contre, je peux voir pourquoi Annie est géniale. Elle est passionnée. Il nous faut des gens passionnés. Ou tout part en sucette. Et Pierce. Il nous faut des Pierce. Il a une sagesse à transmettre.

– Le Dalaï-Lama et moi...

– Nous devrions l'écouter ! On ne le regretterait pas. Et Shirley. Elle mérite notre respect, pas comme épouse, ni comme mère, mais comme femme. N'en doutez pas, ce truc de jukebox était trop précis pour être inventé. Et Troy. Qui se soucie qu'il se prenne pour une star ? Il l'est peut-être. Les astronautes décollent-ils car ils haïssent l'oxygène ? Non, ils veulent impressionner le roi de leur promo. Et Abed. Abed est un chamane. Vous lui demandez du sel, il vous donne de la soupe. Et pourquoi ? Parce que la soupe, c'est meilleur. Abed est meilleur. Vous êtes tous meilleurs que vous ne le pensez. Vous ne pouvez juste pas le croire quand ça vient de vous.

PIERCE : Soupe ?

– Regardez la personne à côté de vous. Donnez à cette personne la compassion appliquée aux requins, aux crayons et à Ben Affleck. Dites à cette personne : « Je te pardonne. » Vous n'êtes plus un groupe d'étude. Vous êtes maintenant inarrêtables. Je vous déclare… une communauté."

 

Ce que Jeff utilise, c'est que le fait que nous puissions voir l'autre comme bon nous semble pour produire une association. L'ambiguïté du langage, sa puissance mensongère est donc le petit coeur battant de la société sitcomielle. 

Evidemment, quelques secondes après ce magnifique discours, le groupe d'études va se redissoudre aussitôt.

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