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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 23:00

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Amis pour la vie. Tout est dans les doigts. - source.

  

Phase Cinq : la bonté.

 

Les mots de Jeff raccomodent tout le monde. Tout comme il a réussi à faire voir le pire en chacun d'eux quelques minutes auparavant, il arrive maintenant à faire voir le meilleur en chacun. Son argument est simple : voir le pire en l'autre n'est que le corollaire de la discrétion socialement imposée au sujet de ses propres vertus. Nous ne sommes méchants que par excès de bonté, de vertu et parce qu'il existe une société qui nous empêche de témoigner sincèrement pour nous-mêmes de notre propre moralité. Par conséquent, il y a du bon en l'autre, car il y en a en moi, il suffit de le voir. La communauté prononcée officiellement pourrait constituer une phase en soi, un achèvement. Elle est certes manifestée à l'existence par les paroles venimeuses de Jeff, mais elle n'en est pas moins fondée sur une bonté radicale – précédant toute méchanceté, puisque toute méchanceté en procède.

Je force à peine les résonances rousseauistes : primo, il y a du bon en l'homme (thème qui revient et sera renversé dans l'épisode 9 saison 1) ; secundo, le dédoublement nécessaire en être et en paraître gâche ces vertus ; tertio, Jeff, le législateur providentiel, exige la réciprocité de l'acte d'association, informe la volonté générale du groupe d'étude, et fait prendre conscience à chacun qu'il y a du bon en eux et par conséquent un intérêt commun supérieur. Mais ce moment de réconciliation ne dure que quelques secondes. C'est une phase fantôme.

 

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"Il y a du bon en moi, ouh yeah !" Jean Jacques Rousseau. - source.

 

Phase Six : l'alliance contre l'ennemi commun.

 

Car Jeff se fait aussitôt virer du groupe d'étude. La fin est du coup beaucoup plus schmittienne. Car Britta dit toute la vérité au sujet des manipulations de Jeff – la kantienne fout la merde, comme on pouvait s'y attendre. En se montrant aussi versatile dans la constitution/dissolution du groupe d'étude, Jeff s'est alors trahi lui-même. Enfin, Britta le prive du rendez-vous promis (situation somme toute pas très kantienne – puisqu'elle suppose un mensonge et une manipulation). Jeff joue alors cartes sur table : "je n'ai pas de groupe d'étude. Je l'ai inventé." Et il part, en emportant avec lui les bonnes réponses de l'année entière et en prétendant qu'il voulait en fait les partager avec les autres. 

Ce faisant, le groupe d'étude survit, en trouvant son bouc émissaire. C'est l'avant-dernière phase d'association (phase 6). Tout le monde, sauf Jeff, y trouve sa part : la kantienne a rétabli la vérité, et l'association non préférentielle et loyale a triomphé ; l'utilité globale est préservée puisque chacun continue d'étudier ; enfin les normes survivent et tout le monde continue d'étudier comme s'ils étaient un groupe uni. Qui plus est le groupe a désormais une raison de survivre qui dépasse les normes elles-mêmes : il a un ennemi (merci Carl Schmitt). 

Pourtant, cette phase, elle aussi, est de courte durée. 

 

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Carl Schmitt, un solide juriste allemand, qui a vécu très longtemps...

qui se considérait avec modestie comme le théoricien du fondement de l'état nazi.

(non, non, non, nous ne sommes pas les amis de la polémique facile, à freakosophy !)

source.

 

Phase sept : la stupidité.

 

Jeff est sorti de la salle du groupe d'étude, il se trouve à la marge. Il attend sur l'escalier. Le seul gain de tous ces retournements de situation s'avère être lui aussi une fraude : en guise de réponses aux examens, négociées avec le Professeur Duncan, il ne tient entre ses mains qu'un tas de feuilles blanches. Il a donc perdu Britta, but secondaire devenu prioritaire, mais il a aussi perdu toutes les réponses, qui étaient devenues le lot de consolation. On sent que le but de la série pendant toute la saison une à venir, sera de montrer que seul le travail paye, et que Jeff sera obligé d'arrêter de simuler l'effort, et d'y goûter vraiment. Bref, on sent soudain que la série va devoir faire ce que toutes les autres séries font : s'inventer une morale in extremis pour continuer à justifier les blagues au sein de la société sitcomielle.

Pierce en premier rejoint Jeff sur les marches, bientôt suivi de Troy. Tous reviennent s'asseoir près de Jeff sur les marches – ils devaient tous revenir pour le reprendre, sans quoi le spectateur n'aurait pas eu la confirmation de la direction morale de toute la première saison. Comment interpréter ce geste ? N'est-ce pas une pure et simple concession à la poursuite nécessaire de la série ? C'est d'abord ce qui paraît, sans nul doute. Les personnages peinent d'ailleurs à expliquer leur soudaine clémence à l'encontre de Jeff, le guerrier hobbesien. 

Pierce voit en Jeff quelqu'un qui lui ressemble, et d'après ce qu'il confie sur sa propension à se tromper, on pourrait tout simplement croire que le motif final d'association est la stupidité. Troy (l'ex-quaterback de son lycée) quant à lui voit en Jeff un homme puissant, capable de percer les mystères du Da Vinci Code social par le seul pouvoir de la pensée. De nouveau, la stupidité triomphe. 

 

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Le mobile de Britta, Annie ou Shirley diffère, en revanche, et il s'agit plutôt de pitié devant le spectacle de Jeff vaincu. Si nous étions cyniques, nous pourrions encore y lire un geste ultime de stupidité, consistant à pardonner quelqu'un qui a déjà trompé tout le monde à plusieurs reprises dès le permier jour.

Quant à la confession de Jeff, elle n'a aucune valeur politique en soi : il se plaint qu'étant futé, il n'ait jamais rien eu à apprendre. Le spectateur moyen acceptera probablement cette fin en admettant que cette série repose ici comme ailleurs sur un acte de foi. L'épreuve que tous ont passée en s'engueulant puis en se rabibochant les a rapprochés. Pourtant, en restant honnête, ce même spectateur moyen reconnaîtra plutôt que leur association reste théoriquement toujours fragile, épreuve ou non. Et surtout, comme ils ne se connaissaient pas auparavant, il y avait de bien plus grandes chances que le groupe se déchire une fois pour toutes. Après tout, la série prend le pari de rapporter toute l'action sur le temps d'un seul jour, à la façon du théâtre classique. Du matin, jusqu'au soir, on a vu Jeff constituer et détruire la fragile communauté sitcomielle trois fois d'affilée.

 

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"OMG, toutes ces théories politiques... this guy is good, he's wrinkling my brain !" 

 

Phase huit : la responsabilité de la vanne.

 

Alors comment comprendre cette ultime phase d'association, qui ouvre la série et la rend possible ? Il n'y a aucune chance que les personnages fassent revenir Jeff seulement parce qu'il leur permet de comprendre à quel point un homme peut être égoïste. Une dernière parole de Britta peut expliquer ce paradoxe. A Jeff, elle explique : "ça reste ton groupe d'étude". Autrement dit, le discours de Jeff ne produit pas d'effet s'il n'est pas prononcé par Jeff. On pourrait croire à un besoin de leadership, de charisme dont le groupe d'étude ne peut pas se départir – et alors la théorie du contrat social serait finalement très cyniquement réadaptée : la seule association possible table sur la reconnaissance d'une faiblesse politique indépassable, et non sur le sens de la justice ou l'irréductible liberté humaine. 

Il leur faut un chef coûte que coûte, qui sait parler, et seul Jeff le peut (l'intérêt du personnage d'Abed sera d'être un des seuls autres personnages à pouvoir lui aussi prétendre au charisme et habiter le registre symbolique – cf l'épisode mafia S01E21, ou l'épisode où Abed se tranforme en gourou S02E05). La petite tribu du groupe d'étude a choisi Jeff comme roi trouvé sur une plage, et l'a placé sur le trône malgré lui. 

On peut se précipiter sur le Pascal des Discours sur la condition des grands :

"Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi."

 

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Blaise Pascal. Un joli sourire et une très jolie mèche. 

Aurait-il survécu longtemps aux grandeurs d'établissement du XXIème siècle ? - source.

 

Le chef n'est pas donc pas vraiment le chef, mais il suffit qu'il en occupe la position pour "activer" le pouvoir politique du chef. Mais est-ce que cela explique quelque chose ? Car pour que les habitants de l'île se choisissent un chef, il faut déjà qu'ils se reconnaissent comme groupe. A tout le moins, ils doivent se reconnaître comme groupe parce qu'ils ont pour point commun fondamental d'être insulaires. Et si on peut être tenté de dire poétiquement qu'ils ne sont que la conscience de l'île avec Deleuze, il n'en reste pas moins que la plupart des hommes ne vivent pas sur des îles, et que par conséquent, l'association, encore une fois, reste à expliquer. Comme le dit Pascal dans ce pitch dix-septièmiste de Lost : leur roi "s'était perdu" – ce qui signifie qu'en effet, ils étaient déjà des sujets, de tout temps... On aura beau dire qu'il faut un chef pour organiser un groupe, le simple fait de dire qu'il faut un "chef" à un groupe présuppose l'existence du groupe en question. 

Nous aurions envie de dire que le study group de Jeff est tout simplement hypocrite – tout comme l'est ce soudain retour à la morale après un épisode de cynisme. Après tout, ils se choisissent un chef fictif parce qu'ils n'arrivent pas à se gouverner eux-mêmes – mais pourquoi passer par cette médiation fictive ? De la même façon, Pascal présente un paradoxe mais le récit de ce petit conte brouille le problème central, qui est l'activation du pouvoir. Pascal dit seulement que l'usurpateur a "beaucoup de ressemblance de corps et de visage" avec le précédent roi. Mais pourquoi le précédent roi était-il le roi, à qui devait-il ressembler, lui ? Et celui d'avant, de quoi devait-il avoir l'air ? On a bien compris que l'existence symbolique du roi compte plus que sa personne rélle, et même plus que ses actions, puisqu'à travers le roi, le peuple de l'île ne fait que se gouverner lui-même. On sait que Pascal rejette toute explication sociologique, laissant cela au hasard ou à la fantaisie des hommes. Mais si on en reste là, on a seulement dit que le groupe doit se former, coûte que coûte, et cela, sans autre raison. Du hasard et de l'imagination des hommes naissent des lois, et finalement de l'ordre. C'est génial, mais n'est-ce pas un peu décourageant pour celui qui aimerait comprendre, voire critiquer l'ordre social?...

 

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Pirates des Caraïbes II. Combien de temps pourra tenir l'usurpateur ? - source.

 

A mon avis, il est possible de trouver dans le fonctionnement des sitcoms une raison à cette auto-fondation mystérieuse. Pascal aurait pu imaginer que le fameux ordre des "grandeurs d'établissement", des normes culturelles, soit réellement délétère de l'ordre social. Toute norme ne produit pas un ordre social harmonieux, et qui plus est toute norme n'est pas efficace, beaucoup de normes sont comme implantées en nous, inactivées, comme un génotype, ne servent à rien, et pourtant sont transmises. C'est cette fragilité des normes qu'on peut apprendre d'une sitcom (puisqu'en l'occurrence elle fait échouer perpétuellement l'association). 

On peut surtout comprendre plus simplement que les mots ne peuvent pas appartenir à n'importe qui. Les paroles d'association de Jeff ne valent pas sans lui (le comique est toujours situé). Jeff est simplement responsable de son groupe, car il est le seul à pouvoir donner un effet aux mots (il est avocat). Sans lui, les grandeurs de convention pascaliennes ne sont pas crues, la pyramide de normes (que Jeff incarne, tant il est supposé être le parfait cool boy) s'effondre. Mais Jeff n'est pas propriétaire de ces normes – elles sont partagées par tous, sinon elles ne pourraient pas être comprises. De la même façon, celui qui ressemble au roi n'est pas propriétaire de la ressemblance avec le roi (pas plus que le roi d'ailleurs). Ce que Jeff réalise en parlant, c'est soudain "activer" le pouvoir, l'incarner, le performer.

Pour produire une société, il faut donc que chacun entretienne à sa façon l'illusion d'une origine assignable au pouvoir. Dès lors qu'on cherche la gloire (plus que la convoitise, ou la peur, qui au contraire dissolvent le groupe), on constitue un groupe d'admirateurs, et donc un début de société. Après tout, parmi les trois causes de guerre hobbesienne, il y en a donc une qui est plus ambiguë que les autres : la gloire. Car le désir de gloire, contrairement à la peur ou la convoitise qui s'accommodent très bien de l'élimination de la concurrence, suppose que le public reste vivant pour profiter de la gloire du vainqueur. Hobbes aurait pu faire sortir l'homme de l'état de nature en glissant une Britney Spears en mal de gloire dans la tribu originelle. Mais il y aurait encore réussi en envoyant une bande de scénaristes dialoguistes dans le village primitif pour y écrire des lignes de dialogues que d'autres n'auraient plus qu'à activer. 

 

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Chaque personnage de Community finit d'ailleurs par se taper dans les mains, et se reconnaître à travers ses blagues, être identifiable par ses remarques (ou lutter désespérément pour être aimé comme Pierce). Le dernier épisode (S02E17) en est une parfaite illustration. Abed grave sur la table le nombre de superbes réparties que Jeff adresse à Annie ou Britta. Il les appelle des "classic Wingers". Une société sitcomielle commence par ses classiques.


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