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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:44

Est-ce pour faire écho à l’actualité des élections en Egypte que notre petit cinéma départemental a programmé, plus de quatre mois après sa sortie, La Vierge, les coptes et moi, le film de Namir Abdel Messeeh ? De facto, ce film primesautier a réchauffé l’atmosphère grise et humide de l’hiver d’Eure-et-Loir.

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source

 

Je voudrais dire du bien du film de Namir Abdel Messeeh, qui a le mérite, en plus d’être drôle et plein de personnages attachants, d’être un manifeste esthétique.

Pourquoi dire du bien d’un film qui passe son temps, via une voix off obstinée, à dire du mal de lui-même ? Et d’abord pourquoi ce film passe-t-il son temps à dire du mal de lui-même ? S’agit-il d’une profession d’humilité ? « S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante », comme le dit la charité un peu méchante de Pascal ? Cette voix off est celle du producteur, qui doute de son cinéaste et ne cesse d’enregistrer ses réserves à propos du film sur le répondeur de Namir Abdel Messeeh. Or cette voix off a la fonction (heuristique) de transformer le film en manifeste : à travers les protestations du producteur, une lecture du film est indiquée. Le scénario serait mal ficelé, à l’image du titre aux trois thèmes successifs. La Vierge, les coptes et moi est un film sans synopsis : indiscutable. Mais alors d’où vient que le film agit comme une fable avenante et non dérangeante ? C’aurait pu être le film de la déconstruction narrative, genre nouveau roman avec le soleil méditerranéen en plus. Il aurait dû, comme son producteur l’annonçait, être un échec car condamné à l’incompréhension du public. Mais rien d’une telle étrangeté. Le problème esthétique est posé : pourquoi entre-t-on aisément dans la démarche d’un film sans fil directeur narratif clair ?

 Motifs.jpg

aucune image de tatouages coptes trouvée sur internet ne peut donner un aperçu des images du film. source   

 

Le film, le blog, McLuhan

 Le film de Namir Abdel Messeeh (on a envie de l’appeler Namir comme le fait sa mère) (sur France culture, ils l’ont appelé « personnage autofictionnel ») a un point de départ : les apparitions de la Vierge en Egypte (en particulier à Zeitoun en 1969). Puis de proche en proche, d’idée en idée contiguë, il raconte l’histoire des Coptes d’Egypte, passe à l’histoire de la réalisation du film et des difficultés rencontrées, puis au retour dans le village égyptien du Saïd, village de la famille de la mère du narrateur, laquelle devient un personnage important, et enfin le village s’unit pour remettre en scène une apparition mariale inspirée de peintures du Quattrocento. Il n’y a pas de fil directeur un et clair, pas d’intrigue unique (pas d’hyperintrigue - ai-je envie de dire), mais toujours une idée en transition. Le film progresse par associations d’idées et non par développement d’une problématique. Pas l’ordre sérieux de la théorie, mais l’ordre inventif de l’imagination.

Il y a ici quelque chose de l’ordre du blog. C’est ma première thèse : cet ordre narratif n’est pas inconnu ou déstructuré, il est celui d’un genre, le blog.

  Namir Abdel Messeeh (sur France culture ils prononcent « Messie ») est un cinéaste de la génération des blogs. Il tient un projet de film quand sa mère voit la Vierge sur une cassette vidéo : un peu comme le sujet d’un post doit venir au hasard, selon les événements du jour. La voix off qui dit « je » est normale, les regards face caméra sont normaux, normal de changer de thème à aborder chaque jour, normal de faire des petites digressions genre fiche wikipédia  sur les tatouages coptes…

 

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source

                 Ce medium (vous allez comprendre tout de suite pourquoi je dis « medium ») qu’est le blog est porteur de ses propres codes narratifs. Il a rénové le récit de soi. Ce récit est extrêmement séquencé, le soi peut et doit se découvrir une nouvelle facette chaque jour ; il doit être observateur, c’est bien le moins, et poster ses vidéos, ses photos, ses savons faits maison ou ses broderies au point de croix. Vu de Twitter (présupposé : Twitter = la mort du blog), le blog est complaisant et narcissique. Mais il a correspondu à une génération où l’on pouvait parler de soi de manière développée sans être pesant et mal élevé. C’était au contraire une marque de politesse de parler de soi : les personnes n’ayant pas d’ego sont des personnes qui ne s’exposent pas, elles ont l’air de prétendre que leur vie intérieure est tellement précieuse que le tout venant n’a pas le droit d’y avoir accès. Facebook même a changé d’aspect avec l’arrivée de Twitter (pour être précis, il faudrait inclure les skyblogs dans la généalogie) : finie l’époque heureuse où l’on pouvait poster la photo de ses meilleurs amis en les numérotant presque par ordre de préférence, de sa grand mère, de ses vacances en Normandie et du premier brochet pêché. Dans l'ère Twitter, on ne pouvait plus poster que des liens et des sentences lapidaires. Peut-être le « Vivons cachés » redevient-il d’actualité. A nouveau medium, nouveaux contenus.

 

nouveauTatoo.jpg J'ai un peu (pas longtemps) communiqué avec ma famille par tatoo quand j'étais étudiante. Les relations parents-enfants pouvaient à l'époque se faire par chiffres. source


           Je reprends cette phrase programmatique de Mc Luhan : « Le medium, c’est le message ». Chaque medium détermine les messages qu’il sert à véhiculer. Les informations disponibles sur wikipedia sont intrinsèquement différentes des informations disponibles dans une encyclopédie classique car le medium, internet, détermine le contenu.

                   On reconnaît bien sûr l’exigence romantique de l’adéquation de la forme et du fond. Mais c’est autre chose, car Mc Luhan fonde les media studies. On s’intéresse à des moyens de communication, qui impliquent un destinataire. C’est quand je m’adresse à quelqu’un que le moyen technique utilisé détermine la teneur du message. Il n’y a pas de communication neutre à autrui. (d’ailleurs si je développais un talent de télépathie, je ne communiquerais pas sur le film que j’ai envie d’aller voir ce soir au cinéma, ce genre de messages étant du ressort des sms. Je communiquerais uniquement sur mes états d’âme doucement mélancoliques.) Et enfin, cette phrase de Mc Luhan se comprend car elle donne tout l’enjeu d’une étude historique des moyens de communication. La communication est déterminée par un environnement technologique en progrès. C'est de là que vient l’innovation au niveau des messages. Qu’étaient les relations amoureuses entre adolescents quand le téléphone était filaire et familial (et si possible accroché au mur du couloir) ? Que sont les relations amicales quand on s’est mis à préférer s’envoyer des sms plutôt que se téléphoner ? Le mail était propice à la description, le sms l’est plutôt à la sentence. On juge le repas de Noël par sms alors que par mail on l’aurait sûrement décrit.

   


 McLuhan lui-même vient expliquer sa théorie dans Annie Hall

 

Cela ouvre plusieurs pistes de réflexion, dont je fais cadeau aux lecteurs de Freako :

  -       Qu’y avait-il de spécial dans le medium du minitel pour qu’il ait été aussi approprié au porno ?

-       Un co-freakosophe a été contacté par un éditeur pour écrire un livre "façon blog", mais le pourra-t-il ? L’injonction est contradictoire.

-       Le blog est-il obsolète ? A-t-il seulement été la conscience de soi de ma génération ? (ce n’est déjà pas mal)

-       Question lexicale: sur France culture, pour (ne pas) parler de twitter, ils disent « un site de micro-blogging ». Pourquoi font-ils ça ?

 

Faire confiance aux images quand elles sourient

Je passe à un autre thème du film : les images. Des critiques (ce n’est pas pour ne pas les citer, mais je ne sais vraiment plus où j’ai lu ça) ont admiré la mise en abyme, le film qui parle de mettre en scène des apparitions.

 

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Touristst de Duane Hanson. Dans les manuels de philosophie de terminale coolos des années 80, il y avait plein d'oeuvres d'artistes situationnistes. Il y avait aussi des portraits de Marcuse, des textes de Lipovetski, et la caution de sérieux apportée au tout était Chomsky ! source

Je prends un autre point de départ, cette thèse platonicienne devenue lieu archi-commun : les images sont un artifice, il faut s’en méfier.

Un film sur le film des apparitions de la Vierge en Egypte avait toutes les chances de reprendre cette vieille thèse. Le film ne parle que d’images, de leur fabrication, de leur trucage possible. Avec un enjeu majeur : manipuler la crédulité religieuse des masses. Or : de mises en garde point. Même dans un tel contexte, les images sont (re ?)devenues le biais de l’authenticité.

Naturellement, elles sont incertaines. Le réalisateur-narrateur-personnage-fils est très incrédule devant les apparitions de la Vierge à sa mère via une cassette vidéo. Pour autant, il n’est pas indigné, pas même surpris. Si la Vierge apparaît en 2000 à Assiout, des vidéos amateurs de l’événement sont postées sur youtube, rien de plus normal. On n'y voit à peu près rien, mais est-ce la Vierge le problème ? N’est-ce pas la loi du genre de la vidéo amateur qu’on n’y voie rien ?

 

  il faut aller sur youtube pour voir toutes les vidéos associées à droite de celle-ci

Le départ en Egypte se fait sur les traces d’une vidéo amateur. Sommes-nous alors dans un univers d’Antonioni, pris dans une enquête sur le flou des images dans le monde contemporain ? Pas tellement. La Vierge floue façon youtube ne suffisant pas, Namir (je passe en mode dépatronymisé) reconstitue une apparition. Mimesis d’images, Platon hante. Mais les images ne sont pas mensongères : l’évêque copte accepte la reconstitution de l’apparition si personne ne prend l’actrice pour la Vierge, si la représentation n’est pas à confondre avec l’original. L’artifice doit être exhibé comme artifice. En éloignant un peu les images de leur modèle, on annule leur pouvoir trompeur.

 Laissons de côté la problématique ontologique (tellement bien prise en charge par Platon ailleurs - République X) : l’idée cinématographique est bonne. Le film reprend l’arrivée du train en gare de la Ciotat des frères Lumières : c’est cette fois l’arrivée de Photoshop dans un village du Saïd. Tout paysans qu’ils sont, ils sont émerveillés par le côté ludique de photoshop, et non manipulés. Un rapport un peu naïf aux images est permis, car elles n’ont pas de pouvoirs mystérieux et cachés. Elles sont inoffensives et marrantes, elles ont leur place dans le monde des objets sans lui faire concurrence ou écran. Tous ces sourires pris en photo façon Flickr sont de véritables portraits, comme les conversations filmées façon skype (regard face caméra pour un interlocuteur – cut – regard face caméra pour l’autre interlocuteur) – quand ce n’est pas skype directement qui fait l’objet d’un plan.

Le situationnisme, avec La Société du spectacle de Guy Debord, a fait de la critique des images (nécessairement « fabriquées ») une obligation. Ce mouvement a accentué l’opposition entre les images et la réalité, condamnant tout ce qui nous fait vivre à travers des écrans, à travers des icônes. La Vierge photoshopée de La Vierge, les Coptes et moi est une vierge post-société du spectacle (post-post-moderne donc ?), elle fait partie concrètement et humainement du récit du village, sans le déréaliser.


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  Duane Hanson et l'hyperréalisme. je ne m'en lasse pas source


Ouvertures

  Le film est surtout sans prétention, fait d’anecdotes touchantes car le cinéaste parle de lui, de sa mère, de ses racines. Entendre parler français au cinéma m’est apparu comme une fraîcheur, une marque de sincérité et d’authenticité de plus. Comme les petits groupes de musique pop sans ambition ont le mérite de se livrer, de s’exposer un peu, quand ils chantent en français.

 Sans prétention, sans message et sans leçons de morale, le film l’est aussi pour cette forme informe qui me rappelle l’internet relativiste et pluraliste. Toutes les opinions peuvent coexister, cela veut aussi dire que celui qui s’exprime le fait dans un espace qu’il sait limité, il cherche à toucher son public car il n’a pas de message universel. Comment Platon s’est-il représenté le relativisme avant internet ? Le film de Namir Abdel Messeeh décrit l’Egypte de son point de vue, sans chercher à tenir des thèses générales. Au centre du film est la figure de Marie-Myriam, occasion d’œcuménisme entre chrétiens et musulmans. La Vierge aurait pu réconcilier tout le monde, et finalement pas du tout, les musulmans restent hors-champ, ils ne tiennent pas tellement à participer à un projet copte. Au centre de grands enjeux politico-religieux, le film reste léger, autant que Lubitsch relatant la Seconde guerre mondiale. Ici, la légèreté est un geste politique, assumer de ne prendre qu’une petite place dans un monde pluraliste sans prétendre à toute force avoir la solution pour tous.

 

la_vierge_les_coptes_et_moi_photo_5___oweda_film_05.jpg

 

juste parce qu'il est mignon... source

 

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