Partager l'article ! "Je suis monogame de temps en temps mais je préfère la polygamie et la polyandrie" (Carla Bruni, Madame Figaro, 2007): &n ...

Comment Carla Bruni est devenue monogame, ou les fondements aporétiques de la monogamie.
Il n'y a pas si longtemps, à la télé, ce grand terreau d'idées lancées au hasard, Marie-France Garaud avait expliqué que le mariage devait être repensé entièrement. Cette majestueuse
gaulliste restait toutefois réservée sur le mariage gay – quelle sagesse! Tout est possible, mais tout n'est pas permis!... Son argument pourtant reste intéressant car il porte plus loin
qu'elle ne pourrait l'imaginer. Autrefois, a-t-elle expliqué sur le plateau de Ce soir ou jamais, l'amour semblait encore éternel parce que les gens mouraient à 48 ans. S'engager avait un
sens : ça voulait dire mourir avec quelqu'un. Sous cette configuration, on pouvait encore confondre un amour d'une trentaine d'années avec un amour éternel. Au contraire, aujourd'hui, le
simple allongement de la durée de vie permet d'expérimenter de facto plusieurs amours dans une vie. Si la tâche du politique est bien de statuer sur l'entrée d'une coutume dans la sphère du
droit, la question générale qui se pose est : sous quelles modalités peut-on contracter plusieurs relations intimes à la fois ?
Reconnaissons d'abord que le cadre juridique d'aujourd'hui est souple : la loi autorise le concubinage et ne suit plus le Code Pénal napoléonien qui condamnait par exemple l'adultère
féminin d'emprisonnement. L'adultère n'est d'ailleurs plus une cause suffisante de divorce, et rien n'interdit une situation effective de polyamour (mais non de polygamie, c'est-à-dire de
plusieurs mariages contractés légalement). Mais quelles valeurs ont pu justifier ce changement ?
Il y a au moins trois grandes valeurs au nom desquelles on a pu justifier une réforme radicale des moeurs sexuelles, et notamment du mariage traditionnel (hétérosexuel, monogame et fidèle)
: le plaisir, la liberté et l'égalité. Autant le dire, tout de suite, il me semble paradoxalement impossible d'invoquer l'amour comme valeur. Pas uniquement parce que je n'en vois aucune
définition précise, mais parce que l'enjeu est justement de savoir si l'amour peut tolérer des relations extérieures et éventuellement non amoureuses (charge aux polyamoureux de définir
eux-mêmes ce qui a la saveur et l'authenticité de l'amour). Partir d'une définition préétablie de l'amour, fermé ou ouvert, serait accomplir une pétition de principe. Nous nous bornerons à
décider laquelle est la plus efficace pour une argumentation favorable au polyamour, sans pour autant parier sur l'efficacité de ces valeurs dans l'évolution du discours juridique
elle-même.
Il est assez évident de penser à la liberté et au plaisir. Ces mots sont surlignés en rouge dans l'esprit de qui a un jour fantasmé à une possible libération sexuelle. Et ils sont
souvent invoqués par les couples libres ou les joyeux célibataires en tout genre. De fait, le plaisir est un des intérêts partagés du couple, et la liberté un principe de droit qui justifie
qu'on puisse s'en échapper. Au nom du plaisir et de la liberté, on défait les mariage autant qu'on les fait. On s'aliène autant qu'on se déchire. Malgré leurs attraits et leur efficacité sur
le plan du discours, tout bon libertin ou tout bon conservateur devraient aussi savoir reconnaître leur ambivalence. Plaisir et liberté détruisent le couple autant qu'ils le
forment.

Un polyamoureux, ça se reconnaît pas forcément dans la rue.
Mais heureusement, Rael, créateur de looks depuis les années 80, est là pour réparer cette injustice !
Les arguments conservateurs en faveur du plaisir marital promeuvent par exemple une certaine forme de plaisir, corrélé à la durée d'engagement. Le plaisir sexuel est supposé s'accroître avec
le temps. En s'épousant, en dormant longtemps et en baisant longtemps ensemble, on est supposé apprendre à mieux se connaître, et donc à mieux baiser ensemble.
On peut douter de cette corrélation durée/plaisir. D'abord parce que nous avons beaucoup de plaisirs à faire des expériences plus ponctuelles, et dénuées d'engagement. Mais aussi parce que
la forme même de l'argument est problématique. L'expérience du mariage n'est accessible qu'à ceux qui littéralement on fait l'expérience de la durée. Il faut donc soit les croire sur parole,
soit s'engager soi-même à faire cette expérience. Et, le moins qu'on puisse dire est qu'elle ressemblera de moins en moins à une expérimentation au fil du temps. Elle sollicite un tel
niveau d'engagement et de crédulité, qu'on pourrait tout aussi bien justifier de sauter du haut d'un avion sans parachute pour savoir ce que ça fait.
Evidemment, les couples non mariés qui cherchent le plaisir vont plus vite et plus suavement en besogne : ils admettent que le sexe devient meilleur avec le temps simplement parce qu'on
devient soi-même meilleur avec le temps. Solution réaliste et vraisemblable. Après tout, il est probable que le bluesman devienne meilleur bluesman avec le temps parce que son phrasé et son
sens de l'improvisation deviennent meilleurs avec le temps, et non parce que sa relation avec sa guitare accroît chaque jour leur intimité.
Mais si l'argument de la durée est balayé, il devient également peu probable que le plaisir puisse par lui-même devenir le ciment d'une relation quelconque. La comparaison du plaisir sexuel
avec d'autres formes de plaisir (culinaire, esthétique ou autre...) tendrait assez vite à faire prévaloir une grande polymorphie des plaisirs sexuels, parmi lesquels compte le
multi-partenariat. Et le simple concept de plan cul suffit à voir que le plaisir sexuel ne produit pas nécessairement une relation sentimentale. Autrement dit, le plaisir est, si ce n'est un
obstacle à la naissance des sentiments amoureux, tout au plus indifférent à leur conservation.
La vérité de l'amour.
Mais un mariage traditionnel peut aussi être fondé sur la liberté. Le mot est assez souple pour satisfaire tout le monde. Si la liberté consiste à ne pas se soumettre à la volonté de personne,
chaque mariage reste de ce point de vue une catastrophe, un renoncement. Mais à l'inverse, les déclarations des couple-libristes nous semblent assez spontanément inconséquentes. Car réclamer
la liberté dans le couple, au nom de la liberté en général suppose d'avoir fait de la liberté sa religion à un niveau peut-être rarement atteint. Autrement dit, le couple-libriste a un gros
problème : la plupart du temps, il n'est pas révolutionnaire, il découvre opportunément la liberté avec l'adultère, et dans le fond, préfère rester bourgeois et conformiste.
Alors, évidemment, il devient très raisonnable de lui opposer une définition de la liberté qui se veut plus responsable, plus républicaine. Et on ne se lasse pas d'expliquer que pour ne
pas blesser autrui, et respecter sa liberté, il faut être capable de sacrifier une partie plus ou moins négligeable de la sienne (concernant au moins l'adultère – cette zone grise de sa vie,
si délicate à gérer). C'est ce qu'on appelle généralement l'engagement, ce que chaque jeune trentenaire rumine à longueur de sitcom ou de comédie romantique. Ce terme mériterait un
post freakosophique entier, tant il est ambigu. Car si on entend souvent par là le sacrifie d'une partie de sa liberté, le séminal concept sartrien d'engagement affirme au contraire que
cette perte des possibles n'entame jamais l'entièreté de sa liberté, et qu'au contraire, chaque perte de possibles en engendre d'autres possibles. L'inéluctabilité de l'engagement ne
concerne pas tant la liberté elle-même, que ces fameux possibles, que le trentenaire verrait faner sous ses yeux.

Un anarchiste de gauche pour aiguiller les queutards de droite ?
La dernière valeur qu'il est possible d'invoquer était l'égalité. Et c'est là que se trouve la surprise.
Il semble assez clair à chacun que l'égalité est justement la raison pour laquelle le couple verrouille toute errance sexuelle ou toute relation hors mariage. S'accorder la propriété
réciproque des organes sexuels correspond ni plus ni moins à la définition juridique du mariage chez Kant. Si l'adultère est condamné, c'est justement parce qu'il n'est pas équitable, et que
tandis que l'un trahit, il continue à tirer tous les bénéfices de la fidélité de l'autre. Ce n'est pas tant le mensonge qui choque (puisqu'on célèbre régulièrement la discrète hypocrisie des
relations maritales: "chacun doit avoir son petit jardin", "son espace privé", "sa chambre à soi") mais la non-réciprocité du mensonge.
Mais si l'égalité peut servir à critiquer l'asymétrie des relations amoureuses et sexuelles, il n'y a en réalité qu'un pas à franchir pour justifier par la même occasion l'ouverture à
une communauté où la propriété des organes sexuels est collective et mutuelle. Sur le schéma d'une coopérative, où tout devrait se partager également, droit comme devoir sexuel, on pourrait
imaginer une version égalitaire, voire communiste, de l'amour-librisme ou du libertinage. On trouve cette idée de "camaraderie sexuelle" défendue dans un ouvrage assez inédit, trouvé au
hasard des rayons du catalogue de la maison d'édition Zones. Le texte d'Emile Armand et son titre ont déjà de quoi hérisser tous nos lecteurs finkelkrautiens, bruckneriens, ou ferryiens :
"La Révolution sexuelle".
L'auteur est un anarchiste qui a vécu au début du XXème siècle. Il est drôle, et fait feu de tout bois en parlant des sectes Adamites, des anabaptistes de Münster, du communisme sexuel
des chrétiens primitifs, ou en fustigeant le nationalisme, le propriétarisme sexuel ou la domination des femmes. Je passe sur bons nombres d'arguments pour en venir à ce qui m'intéresse :
Emile Armand expose les limites du libertinage en proposant une critique systématique de toute forme de propriété. Le mariage à ses yeux est une institution bourgeoise, qui a ceci de commun
avec le capitalisme qu'il instaure une propriété effective de l'autre (ou au moins de ses organes sexuels), et particulièrement des femmes (et par extension des enfants), sous le sceau du
contrat marital. Mais surtout, le propriétarisme n'est pas dissout par le libertinage qui sert plutôt à l'étendre (belle systématicité). Le caprice sexuel et les errances amoureuses
produisent en effet autant de relations asymétriques et ne servent qu'à poursuivre la conquête capitaliste à l'échelle sexuelle. Je n'ai pas besoin de rappeler les milliers d'expressions
attachées à la possession sexuelle pour penser qu'Emile Armand a sans doute marqué un point : le propriétarisme est l'ennemi – et avec lui (beaucoup plus audacieux), le sentiment de
jalousie... ou encore (citons ses expressions pour le fun) la chiennerie sexuelle ou encore le "lapinisme à jet continu".
Armand prône pour cette raison une communauté amoureuse fondée d'abord sur les affinités politiques (dont les modalités effectives présentées dans le livre peuvent paraître à plus d'un
titre assez grotesques ou risibles – comme les demandes de participation réitérées et lourdingues à l'égard des membres féminins de la communauté). L'introduction au livre rappelle toutes
les limites (Armand considérait l'homosexualité comme une sorte de maladie, qui n'avait aucune légitimité dans sa communauté), et les arguments ad hominem possibles (Armand est resté marié
toute sa vie, conséquence de son assez évidente laideur?). Mais ces idées sont encore assez surprenantes pour devenir entêtantes...
Pourtant, une première objection, plus philosophique, vient immédiatement en tête : est-il possible de coucher équitablement avec tout le monde dans une communauté sexuelle ?... Certes, on
peut prendre en pitié les personnage de Houellebecq qui vivent dans une misère sexuelle insupportable, et on ne peut pas négliger les effets de cette misère sexuelle dans une
société capitaliste, consumériste et matérialiste. Armand répond par avance à ces nouveaux prolétaires sexuels en expliquant que, dans sa communauté, tout le monde est obligé d'accepter les
propositions sexuelles de ses camarades (sous 24heures). Mais il est inévitable qu'il y ait des préférences qui se constituent (qui relèvent du propriétarisme ?), bien qu'elles se
constituent au détriment des miséreux sexuels. Noble projet que de demander l'égalité sexuelle (amis lecteurs de l'Extension du domaine de la lutte, de Houellebecq, lisez Armand) – et
beaucoup plus exigeant que les options libertines – mais ce projet suppose que la sexualité révolutionnaire devienne une sexualité sans préférences. Et on peut douter qu'il existe une
sexualité sans préférences, sans comparaison, ou sans affinités électives.