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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 23:10

J assange

J. Assange : un mystère cheap ou chic ? - source.

Il était préférable d'attendre un peu la retombée de l'excitation médiatique suscitée par la publication des câbles diplomatiques par WikiLeaks pour revenir sur la figure de son porte-parole et fondateur. Nous avions déjà évoqué il y a plus d'un an maintenant le fonctionnement de ce site atypique qui attirait étonnamment peu l'attention des médias traditionnels si ce n'est pour piller en toute tranquillité quelques infos sur les systèmes bancaires corrompus ou pour s'inquiéter de ce qui se passe vraiment en Chine via les billets des dissidents. A ce relatif calme succède donc une fureur sans précédent. Et derrière ce fracas on ne peut pas nier que de nombreuses questions se posent car finalement ce site vient juste de donner un sens au mot contre-pouvoir en redéfinissant le cadre dans lequel il doit désormais s'exercer.

 

Ainsi en un sens le plus étonnant dans cette histoire c'est que l'on semble découvrir le rôle véritable de la presse. Que signifie informer dans une démocratie? Est-ce seulement publier et commenter les communiqués officiels ? Reprendre les bons mots consciemment écoulés auprès de sources officielles ? Il est évident que la divulgation de documents diplomatiques pose un problème mais dans le fond, par-delà quelques traits, il n'y a rien de vraiment critique qui a filtré et le niveau de confidentialité des documents était somme toute assez faible (on ne dépasse pas le niveau "confidentiel" selon la terminologie utilisée couramment) si l'on met de côté l'affaire de la vidéo d'un raid aérien publiée en avril ou la révélation de sites sensibles. Il ne faut donc pas croire que ce sont les plus grands secrets d'un Etat qui viennent de partir sur le net, il ne faut pas non plus oublier que WikiLeaks possède ces documents depuis de nombreux mois et qu'il y a tout un traitement de l'information en amont pour encadrer cette divulgation. C'est un processus similaire qui empêche d'ailleurs la divulgation des informations que le site semble détenir depuis plus d'un an sur Bank of America.

 

 

 Beaucoup de pathos mais aussi des vérités inquiétantes...


Il n'est donc pas exagéré de dire que toute l'histoire est prise dans les fils de la fiction que la presse traditionnelle alimente en faisant croire que le prochain James Bond est déjà sur nos écrans. On veut y voir par avance une intrigue hollywoodienne avec de vrais gentils et des méchants pathétiques. Et cette magie de la fiction opère en grande partie grâce à la figure du fondateur du site : Julien Assange.

 

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Eh! C'est moi ! - source


Physique atypique, brouillon et poseur, Assange ferait un bon vilain de série B. Son histoire est taillée sur mesure. En fuite dès son enfance pour échapper à un beau-père membre d'une secte pour le moins étrange, "the family" ou "Santiniketan Park Association". Il sera amené à fréquenter les bancs de pas moins de 37 écoles et 6 universités avant de finalement intégrer un groupe de Hackers, les "International Subversives", sous le pseudonyme Mendax, avec lequel il aurait infiltré la NASA pour afficher le mot "branleur" sur les moniteurs de contrôle de la salle des opérations. Une bravade, un détail, qui permet de donner des couleurs à un portrait qui n'en avait pourtant pas besoin tellement le personnage colle à ce que l'on attend de lui. Cette attente est si forte que lui-même semble répondre à cette caricature en multipliant les interviews secrètes aux quatre coins du monde expliquant à quel point il est probablement un homme déjà mort. Une parole relayée et mise en scène par les journaux avec force comme le montre bien le début de cet article de John F. Burns du New York Times publié le 23 octobre: 

"Julian Assange moves like a hunted man. In a noisy Ethiopian restaurant in London’s rundown Paddington district, he pitches his voice barely above a whisper to foil the Western intelligence agencies he fears.

He demands that his dwindling number of loyalists use expensive encrypted cellphones and swaps his own the way other men change shirts. He checks into hotels under false names, dyes his hair, sleeps on sofas and floors, and uses cash instead of credit cards, often borrowed from friends."

Pour parfaire ce tableau, le mystérieux fichier "police d'assurance" rajoute au romanesque le bon goût de la série B. 1,4 GO de données cryptées pour fantasmer - J. Assange ne laisse pas notre imagination au placard.

 

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Le mystère s'épaissit... difficile d'imaginer qu'il ne soit pas déjà perçé.

source.

 

Que pouvait-il manquer à ce portrait haut en couleurs ? Un lieu - un repaire qui pourrait faire d'Assange un vilain accompli, un Dr No de l'information. Heureusement en grattant un peu les journalistes ont trouvé "pionen" (la pivoine) un ancien abri antinucléaire construit dans le Södermalm au sud de Stockholm dans les années 40. Sauf que là encore les délices de la fiction ont rendu un peu trop gourmands les journalistes. Ce lieu n'est rien d'autre que le site de stockage de l'hébergeur indépendant  Bahnhof. C'est un peu comme si on photographiait les bureaux d'Overblog tout en disant que c'est le siège de Freakosophy - c'est grossier et pourtant les journaux à titrer sur le supposé siège de WikiLeaks n'ont pas manqué.

 

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Dr No !? - Non, un simple hébergeur indépendant - source.


Si on ajoute à cela la “notice rouge” (qui n’est ni plus ni moins qu’un mandat d'arrêt international) lancé par Interpol le 30 novembre qui place les 188 pays membres dans l’obligation de l’interpeller, le tableau est complet. Mais des questions ne peuvent plus ne pas se poser même si depuis quelques jours Assange a retrouvé une liberté relative dans une résidence surveillée non loin de Londres. Le simple fait de ce “mandat” international à son égard ne peut qu’intriguer. On aimerait en effet que tout le monde puisse bénéficier d’une telle réactivité de la justice et des systèmes de Police. Le détail de la notice montre clairement qu’il s’agit de l’extrader non pour l’arrêter mais pour l’interroger au sujet de “suspicions raisonnables de viol, agression sexuelle et coercition” pour des faits remontant au mois d'août. Cette suspicion sur des faits qui dans un autre pays que la Suède ne pourraient être qualifiés de viol a entraîné des mesures qui ne peuvent qu’accréditer pour un lecteur moyen l’idée qu’il y a bien des représailles suite à la publication de mémo. Il faut bien se rendre compte que de tels soupçons sont plus que fréquents et que dans la moindre ville de plus de 20 000 habitants on retrouve des plaintes similaires hebdomadairement sans qu’Interpol publie toute une série de notices. Cette volonté de fer de la Suède dans cette histoire inquiète car elle fait penser que derrière cette véhémence noble envers le  crime se cache une autre extradition, une fois son sol atteint, vers les Etats-Unis. On change de registre car là on ne cherche pas à interroger un suspect mais on est en train de voir comment la loi de 1917 contre l’espionnage ne pourrait pas permettre d’inculper Assange de conspiration (New-York Times du 15/12/2010).

 

Nous avions évoqué en quels sens la fiction se sert des codes de l'information pour retrouver le sentiment de réel. Cette histoire nous amène à faire le chemin inverse et nous montre comment paradoxalement l'information semble avoir besoin de la fiction. Tout le problème tient dans le fait cependant que l'effet n'est pas le même et que les conséquences qui en découlent ont une incidence autrement plus gênante.

Dans ce cadre, on comprend alors que le débat autour du cofondateur de WikiLeaks s'oriente selon le parti pris que l'on adopte autour de sa nature : héros ou vilain?

 

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Une quatrième de couverture pour "série noire" - source


Etrange bipartition qui semble plus toucher l'homme que l'organisation qu'il représente, mais qui ne peut cependant empêcher cette dernière de se mettre en question comme le montre la sécession récente d'une partie de l'équipe originelle qui a préféré se dissocier devant la tournure médiaticofictive des événements pour créer un site alternatif Open Leaks qui cherche à tout prix à ne se présenter que comme un simple instrument, un maillon technique sécurisé de la grande chaîne de l'information.

 openleaks

Openleaks : un symbole de recyclage ou de renouvellement ? - source.

En forçant ainsi les traits du débat on cherche à simplifier un problème qui mérite un examen beaucoup plus approfondi qu’une simple caricature. Il s’agit de redéfinir le cadre dans lequel la presse évolue mais aussi et surtout sur quoi repose une démocratie. Les tartuffades autour de l’interdiction sur notre territoire du site (E. Besson ne déméritera pas son prix Busiris à cette occasion) il y a quelques semaines témoignent d’une méconnaissance coupable de la structure du net de la part des politiques qui font semblant de jouer le jeu de l’indignation mais qui cherchent surtout à nous détourner des vrais problèmes. Car, après tout, pourquoi WikiLeaks serait-il coupable et non Le Monde qui rend publiques de façon beaucoup plus retentissante les informations “classifiées” ? Pourquoi n’y a-t-il eu aucun reproche officiel envers le quotidien ? Qu’est-ce qui les distingue ? L’expertise ? Nous avons déjà souligné que WikiLeaks travaille avec de nombreux journalistes pour faire aussi en amont un travail d’analyse. Et même si S. Kayfmann a l’air de ne pas y toucher dans sa défense molle de la position du Monde du 01/12/10, il est clair que ce que l’on reproche à WikiLeaks pourrait tout aussi bien être reproché au Monde et cela même si à demi mot le quotidien, par l’intermédiaire de sa plume, va jusqu’à critiquer la main qui l’a nourri :

“Informer, cependant, n'interdit pas d'agir avec responsabilité. Transparence et discernement ne sont pas incompatibles – et c'est sans doute ce qui nous distingue de la stratégie de fond de WikiLeaks.”

Face à cela, on peut raisonnablement se demander si ce qui est attaqué ce n’est pas la divulgation de ces informations mais bien une nouvelle forme de presse. Des organes moins contrôlables et donc plus dangereux qui ne jouent plus le jeu de l’autocensure car la structure même de ces entités dépasse les frontières d’un pays et donc ne s’installe pas dans un jeu rodé de dialogue entre le pouvoir national et ce qui le rend public.

 

Le choc des médias : entre information et spectacle.

Tout cela est éludé au profit d’un spectacle qui, loin de se jouer des stéréotypes, les sert et ressert jusqu'à plus soif. J. Assange devient alors volontairement puis involontairement une caricature de lui-même - une sorte de Barney Stinson de l’information partageant ainsi avec ce personnage de fiction le même goût de la frime et du toc. Toute cette histoire reprend à une échelle internationale la trame du thriller à succès Millenium (jusqu’à la description même du journaliste d’investigation qui partage plus d’un trait avec le personnage que joue Assange) qui faisait déjà fond sur le fantasme d’une presse libérée de toute attache financière ou politique. WikiLeaks est en quelque sorte le Millenium international que tous les lecteurs de Polars attendaient et que la presse traditionnelle et le pouvoir au sens le plus large redoutaient. Il reste maintenant à déterminer s’il y a une place dans nos sociétés justement pour une telle transparence.


assange profil

J. Assange : le dilemme entre le vrai méchant et le faux gentil - source.

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commentaires

Justine 02/01/2011 14:21


Il y avait, dans Books, un excellent dossier sur Assange ! Je te rejoins totalement à propos de la question de savoir si nos sociétés sont capables d'assumer la transparence...