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16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 08:48

      Transformer l’histoire de la logique moderne en un récit de bandes dessinées, tel est le défi de Logicomix. C’est aussi son objet puisque le récit cadre de la BD procède à une mise en abyme du medium : il met en scène les auteurs mêmes de Logicomix cherchant des moyens de relever le défi que je viens de mentionner. L’objet de Logicomix n’est donc pas directement l’histoire tourmentée de la logique contemporaine, son véritable objet est le défi qui consiste à faire de cette histoire une BD. Le propos de ce billet est de montrer pourquoi ce défi est finalement plus captivant que l’histoire même de la logique moderne et que Logicomix s’apprécie d’autant mieux lorsqu’on prend la mesure des défis qu’elle avait à relever. En faisant cela, je ne fais rien d’autre que justifier l’enchâssement des récits (la mise en abyme) auquel elle procède. Si Logicomix est une BD intellectuelle, ce n’est pas seulement parce qu’elle traite de l’histoire de la logique moderne et donc raconte l’histoire des logiciens (philosophes et mathématiciens) qui en furent les protagonistes, mais c’est aussi par son caractère autoréflexif : elle se demande en quoi cette histoire peut faire l’objet d’une BD et en quoi cela peut avoir un intérêt et à quelles conditions. Pour montrer ce caractère autoréfléxif de Logicomix, je vais montrer que son thème (la mise en BD de l’histoire de la logique moderne) se confronte principalement à trois défis que la BD relève consciemment et à mon sens avec succès.

 

 

titre logicomix

      De l'action et du sexe ! - Non de la logique et des paradoxes - what else !?

source.

 

Premier défi : Comment rendre l’histoire de la logique passionnante ?

 

L’histoire de la logique moderne est d’abord une histoire intellectuelle et pas n’importe laquelle : c’est l’histoire de la formation de concepts purement abstraits liée à l’invention d’un langage technique peu compréhensible pour le non-initié. Tout lecteur un peu au courant de cette histoire est d’abord curieux de savoir comment un sujet aussi technique et abstrait peut fait l’objet d’une BD : comment le sujet le plus ennuyeux du monde pour le commun des mortels peut-il faire l’objet d’un récit passionnant ? Voilà le premier défi. Pour en mesurer la profondeur, il faut bien voir que la logique contemporaine s’est constituée autour du problème des fondements des mathématiques et du projet logiciste de réduction des mathématiques à un langage logique formel où la logique devient un calcul exprimé dans un langage symbolique. Or le défi des auteurs est bien de faire une BD et non une initiation à la logique contemporaine à travers le récit de son invention, comme le disent d’ailleurs explicitement les auteurs-personnages du récit-cadre. Il ne suffit donc pas d’expliquer simplement et par images les problèmes théoriques que ces logiciens se posèrent et les solutions qu’ils y apportèrent car cette explication superficielle n’aura jamais suffisamment d’intérêt pour constituer une BD digne de ce nom (à moins de vouloir faire une BD pédagogique, mais là n’est pas le propos de Logicomix, heureusement). La solution des auteurs consiste à ne pas s’intéresser seulement à l’histoire conceptuelle, mais aussi à l’histoire des hommes qui ont créé ces concepts et notamment à celle Russell dont la biographie sert de fil rouge autour duquel toutes les autres biographies (Whitehead, Frege, Peano, Poincaré, Hilbert, Wittgenstein, Cantor, Gödel…) viennent graviter. 

 

logicomix_perso.jpg

Les protagonistes - source.

 

Seulement, cette solution ne suffit pas à relever le défi mentionné. Car si la vie d’un homme est toujours pleine de passions, les idées ne reflètent pas toujours les passions des hommes qui les ont pensées et exprimées, du moins ne les reflètent pas toujours directement. Si Hegel a pu dire que « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion », il n’a pas dit que ce qui est grand  exprime toujours les passions. C’est bien le propre des « Ruses de la Raison » de se servir de passions sans lien avec les concepts qu’elles permettent de promouvoir. Si les passions des saints ou des hommes d’Etat peuvent parfois avoir des liens avec les idées religieuses ou politiques qu’ils promeuvent, c’est beaucoup moins probable pour les passions des logiciens et les concepts logiques, passion et concept logique semblant par nature antithétiques.

 

Le défi des auteurs est donc de lier intrinsèquement l’histoire conceptuelle à l’histoire passionnée des hommes qui l’ont animée et non simplement de juxtaposer artificiellement ces deux histoires ou de faire de l’une le prétexte de l’autre. Or il était facile de tomber dans ce dernier piège : les protagonistes de cette histoire intellectuelle ont tous connu la première guerre mondiale et furent pour moitié anglais (et un peu français), pour moitié austro-allemands. En plus de toutes les passions politiques autour de la guerre et du pacifisme qui ont pu agiter ces hommes, on sait que Russell fut un coureur de jupons. Bref, de la baston et du cul, tous les éléments d’une bonne BD étaient réunis… sauf qu’ils faisaient de l’histoire conceptuelle un simple prétexte, un simple appendice à la vie de ces hommes. Logicomix évite ce piège en faisant de la logique le moteur des passions de ces hommes. Pour cela, elle avance une thèse osée : logique et folie sont souvent liées. Plus précisément, elle affirme que seuls des hommes fous ou névrosés ont pu développer les idées qui ont révolutionné la logique, pas tant à cause de la nature de ces idées que de l’intensité de l’activité intellectuelle que requérait le développement de telles idées. Comme je le disais plus haut, Logicomix ne se contente pas de mettre en scène cette thèse en racontant l’histoire de la logique contemporaine et de ses principaux protagonistes, elle met aussi en scène les auteurs mêmes de la BD discutant longuement de la pertinence de cette thèse. Les débats de ces auteurs-personnages, parmi lesquels figure un logicien, tournent autour de savoir si oui ou non les protagonistes de cette histoire de la logique furent vraiment fous et si oui ou non cela était lié à leur « passion », à savoir la logique. En fait, je pense qu’un diagnostic plus radical peut être fait à la lecture de la BD que la simple idée que « la logique est fille de la folie » (qui est la thèse des auteurs-personnages). On peut aller jusqu’à dire qu’à un haut niveau, la logique rend fou ! Thèse osée puisque la science la plus rationnelle serait à l’origine de la passion la plus irrationnelle, la folie. La raison, lorsqu’elle se vide de tout contenu pour ne réfléchir que sur sa pure forme, ferait perdre la raison et plongerait les esprits qui s’y adonnent dans les délires les moins compréhensibles. Etrange rencontre des contraires ! 

 

Logicomix folie

La logique : un rempart contre la folie - source.

 

À vrai dire, le récit commence par affirmer la thèse contraire : la logique sauve le jeune Russell de la folie. Face aux absurdités de sa vie familiale, face à la mort et à la folie d’un oncle, le jeune Russell trouve un refuge dans l’espoir d’une rationalisation de toutes choses par la logique. Mais alors qu’il cherche à réaliser son espoir, il rencontre deux logiciens fous : Frege et Cantor. Russell frôlera lui-même la folie en découvrant et en tentant de contourner le paradoxe qui porte son nom, qui sans anéantir son espoir rationaliste le pousse dans une recherche qui le mène aux portes de la folie. La preuve de la thèse « la logique rend fou » ne me semble donc pas fondée sur l’idée qu’un excès de raison fait perdre la raison (comme le dit d’ailleurs un des auteurs-personnages : « je crois que le cliché « ils sont devenus fous par excès de logique » ne tient pas la route »). C’est plutôt la confrontation avec des apories que l’esprit découvre lui-même qui rend la recherche logique périlleuse : la raison découvre des limites qu’elle cherche elle-même à dépasser, l’esprit découvre en soi des obstacles qu’il ne peut dépasser qu’en se dépassant lui-même. C’est au fond ce dépassement de soi par soi qui conduit la raison à perdre la raison. Le cœur de la BD met en scène cette extraordinaire tension mentale : l’enfermement en soi-même d’un esprit qui cherche à se dépasser ! Ce n’est donc pas à proprement la logique qui rend fou, mais la tension mentale qu’implique le dépassement des structures connues et l’invention de nouvelles formes de raisonnement. Le danger ne vient pas tellement d’avoir de nouveaux contenus de pensée, mais de penser différemment, de frayer avec des formes inconnues de penser. En cela, les logiciens de Logicomix sont bien les superhéros d’une aventure incroyable. Mais la BD avait d’autres défis à relever pour être une réussite.

 

Deuxième défi : Comment faire de l’histoire d’une folie collective un récit ordonné ?

 

logicomix

Un récit plein de bruit et fureur...

source.

 

Logicomix est une BD historique. Le défi de toute BD historique est de transformer l’histoire en un récit qui ne trahisse pas l’Histoire, qui soit fidèle à la vérité historique, tout en ayant suffisamment d’unité pour être passionnante à lire (qui soit donc à l’image des récits de fictions). Car il ne suffit pas de raconter le lien entre les passions des logiciens (et parmi celles-ci, la plus extrême de ces passions : la folie) et leurs idées logiques, il faut encore que l’histoire de ces passions et de ces idées forme un tout ayant un début, un milieu et une fin, bref que cette histoire puisse faire l’objet d’un récit ayant un fil conducteur qui se laisse suivre. Comme le dit Shakespeare :  « l'Histoire humaine, c'est un récit raconté par un idiot plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». Bref, les passions, ce n’est pas ça qui manque à l’Histoire, ce qui manque c’est un ordre qui permette de la raconter. Lorsque ces passions deviennent folie, il faut être un hégélien convaincu pour encore voir dans l’histoire de ces folies une Raison cachée immanente. À défaut de Raison cachée, la solution traditionnelle à ce genre de défi consiste à trouver un équilibre entre le désordre des contingences historiques et l’ordre mensonger de la fiction à travers une interprétation donnant un sens aux événements. L’interprétation de Logicomix apporte trois solutions à ce défi :

 

a) D’abord en se concentrant, comme nous l’avons déjà dit, sur la vie de Russell, comme si l’histoire de la logique avait un héros principal et des personnages secondaires, comme s’il s’agissait de sa quête à lui avant d’être celle d’une communauté de savants.

 

RussellBertrand

Derrière les cases : Bertrand Russell.

 

b) Puis en procédant à une deuxième mise en abyme : les auteurs-personnages ne raconteront pas directement la vie de Russell, mais ce sera Russell lui-même qui le fera pendant la seconde guerre mondiale, lors d’une conférence portant justement sur l’histoire de la logique. Le récit de cette histoire est donc présenté comme l’interprétation de son acteur principal : Russell. Cela permet de justifier facilement la première solution : si c’est Russell qui raconte l’histoire de la logique contemporaine, alors il est normal qu’il se donne le beau rôle en faisant de son humble personne le personnage central de cette histoire. Du coup, la responsabilité de toute atteinte à la vérité historique se trouve d’abord reportée sur Russell lui-même et non sur les auteurs. On peut alors se demander si le lien entre folie et logique (solution au premier défi) n’est pas le fait d’une interprétation rétrospective de Russell, elle-même interprétée par les auteurs-personnages du récit-cadre. Logicomix, comme BD, est donc une interprétation d’une interprétation d’une interprétation ; bref une interprétation de troisième degré. Depuis les lits de Platon du livre X de la République , nous savons que cet éloignement de la vérité propre à l’art conduit à des illusions dangereuses. Logicomix, en interprétant (par les auteurs-personnages) des interprétations (le récit de Russell), ne ment-il pas sur sa thèse principale : le lien de la folie et de la logique ? Cette illusion (voir un lien entre logique et folie) n’est-elle pas dangereuse au sens platonicien ? Avant de voir ce problème, qui constitue le troisième défi de Logicomix, il faut relever la troisième solution à ce deuxième défi (transformer l’histoire chaotique et insensé en récit ordonné et sensé). 

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logicomix-conf

Le cadre central du récit - source.

 

c) Alors que dans l’Histoire réelle, les protagonistes de l’histoire de la logique contemporaine ne se sont pas tous rencontrés, la BD prend le parti de créer des rencontres et parfois même d’inverser le cours des événements. Une note explicative à la fin de la BD évoque ces libertés prises avec l’Histoire ; la plus importante étant peut-être la visite de Russell à Frege, après la conférence de Gödel sur l’incomplétude, qui ne put avoir lieu puisque « ce dernier était déjà mort depuis six ans » (p. 315). La logique du récit dramatique impose non seulement des entorses à la chronologie et à la vérité historique, mais également une simplification de l’histoire conceptuelle. Pour que les concepts puissent devenir les moteurs d’un récit passionnant, et susciter ainsi les passions (les folies) des logiciens, il faut qu’ils puissent aussi se plier à la logique du récit, c’est-à-dire en gros à un développement en trois moments : situation initiale déterminant une quête, des obstacles à dépasser et un dénouement achevant la quête. Et puisque le coeur du récit porte sur le lien entre logique et folie, il faut que les logiques de ces deux lignes narratives, celle des hommes et celle des idées, se recoupent. L’aventure de Russell et de tous les personnages secondaires recoupent ainsi l’aventure conceptuelle : 1) La découverte d’un nouveau langage logique permet l’hypothèse du projet logiciste : fondement des mathématiques et par là de toutes les sciences sur la logique 2) La découverte des paradoxes logiques rend l’hypothèse de ce fondement ultime et décisif problématique (c’est la fameuse crise des fondements) 3) La démonstration par Gödel du principe d’incomplétude achève la quête en invalidant définitivement l’hypothèse logiciste. C’est le fameux mot de la fin de Von Neumann : « Tout est terminé » (p.286). Encore une fois, toutes les entorses à l’Histoire des hommes et la simplification des idées, ces mensonges de l’art, sont justifiés dans la BD par le fait que c’est Russell qui est censé exposer l’histoire de la logique à un auditoire de néophytes. Mais ces entorses à l’histoire se justifient également d’une autre manière. Il ne s’agit pas seulement de transformer une histoire désordonnée et insensée en un récit ordonné facile à suivre, ni même de plier la vie des hommes à celle des idées, il s’agit aussi de justifier l’intérêt que peut avoir la logique. Car si la logique rend fou ou est liée à la folie, alors la première folie est de s’intéresser à la logique. C’est ici que Logicomix rencontre un troisième défi.

 

 

Troisième défi : Pourquoi s’intéresser à la logique si elle relève de la folie ou rend fou ?

 

Logicomix fou

La folie : un risque narratif ?

source.

 

La thèse que la logique rend fou ou est liée à la folie peut vite mener à la misologie, la haine de la raison. Le troisième défi que relève Logicomix est de montrer en quoi, bien qu’elle rende fou ou puisse rendre fou, l’aventure logique est vitale à l’esprit humain. Le défi est en effet de montrer les pires dangers de la raison sans tomber dans la misologie, de montrer que malgré tout le jeu en vaut la chandelle. Que la logique conduise aux pires passions (la folie) ne doit pas occulter le fait que la logique puisse être passionnante (au sens positif). Pour comprendre le défi qu’il y a à faire de cette thèse l’objet d’une BD, il faut bien en voir l’aspect paradoxal. Le questionnement logique implique d’abord une forme d’ascèse : la pensée doit abandonner ses ambitions premières (connaître les causes ultimes de la réalité pour connaître ses fins) pour s’interroger sur la forme de sa réflexion. Le questionnement logique consiste donc d’abord à refroidir l’esprit, à douter de sa forme avant de douter de son contenu. Les logiciens sont en apparence les fossoyeurs de la pensée, non pas en doutant de son contenu, en critiquant nos préjugés, mais en examinant leur forme logique. Bref, ce sont des tue l’amour, des destructeurs d’enthousiasmes. De là le mépris et la haine dans lesquels sont tenus les fondateurs de la philosophie analytique (autre nom pour désigner le courant philosophique fondé sur la logique contemporaine) par de nombreux philosophes continentaux. Ils ne critiquent pas d’abord le contenu de la métaphysique mais d’abord sa langue : Que Dieu existe ou pas n’est pas le problème de la logique, le problème est de savoir si les concepts que les métaphysiciens utilisent pour en parler ont un sens, c’est-à-dire sont susceptibles de composer une proposition pouvant être vraie ou fausse. Bref, le questionnement logique semble d’abord exiger la mise entre parenthèses de la passion de la pensée (disons le questionnement métaphysique et éthique). Si c’est en plus pour finir barjot, quel intérêt peut-il y avoir à s’intéresser à la logique ! Avant d’apporter une réponse à ce défi, Logicomix réussit à mettre en scène ce défi dans son aspect le plus dramatique : Russell est invité à faire une conférence sur « le rôle de la logique dans les affaires humaines » au début de la seconde guerre mondiale, de sorte que la salle de conférence est assaillie par des militants pacifistes exigeant de Russell (en vertu de sa popularité et surtout de son passé pacifiste) de prendre position sur la guerre et de ne pas faire sa conférence sur la logique. L’objection du meneur des pacifistes n’est rien d’autre que l’expression du troisième défi : l’histoire de la logique n’a pas d’intérêt pour résoudre les problèmes de la vie. Si tel est le cas, c’est le projet même de faire une BD sur l’histoire de la logique qui devient inepte. On touche ici finalement le point le plus autoréfléxif de Logicomix puisque c’est un personnage de la BD lui-même qui s’insurge (indirectement) contre le projet même de Logicomix. Faites des BD sur des guerres et des vrais héros (pacifistes ou guerriers) et ne nous faites pas croire que des logiciens, en tant que logiciens, puissent être des superhéros de BD ! 

 

meta2

source.

 

La solution de Logicomix ne se trouve d’abord dans la réponse que Russell fait à ces militants. L’histoire de la logique moderne est passionnante car elle est traversée par un désir de transformation des incertitudes mathématiques (et par là des sciences et de la vie) en certitude logique. En ce sens, elle reprend « un rêve qui avait une ascendance théologique. Son credo avait été écrit en grec voici deux millénaires et demi » (p. 287) ; elle reprend donc le désir de la philosophie de soumettre la vie à la lumière de la raison. La leçon morale de cette « tragédie spirituelle » (p. 201) qu’est la quête et l’échec du logicisme est que la raison ne peut prétendre à un fondement absolu d’elle-même et découvrir des principes apportant des solutions à tous les problèmes. La folie réside dans le dogmatisme logique. Mais la raison reste le meilleur remède à toutes les autres folies nées d’autres dogmatismes (religieux, politiques, …). La tragédie de la raison est un enseignement pour la raison, un appel à sa modération et sa modestie. Mais cet appel est le fait même de la raison, tout comme la preuve de l’impossibilité d’un fondement logique des mathématiques et des sciences fut apportée par une démonstration logique. C’est ce que dit Russell lorsqu’il commente la démonstration de Gödel et par là même la preuve de l’impossibilité de son rêve rationaliste : « Telle est la beauté, la terreur des mathématiques…Une preuve, c’est incontournable…Même si elle prouve qu’une chose est improuvable ! » (p. 287). C’est finalement à cela que convie la « tragédie spirituelle » que raconte Logicomix : éprouver la terrible beauté de la logique, éprouver le désir de la raison au risque de la folie.

 

 

 

En guise de conclusion, Logicomix établit une analogie entre « la tragédie spirituelle » de l’histoire de la logique moderne et la tragédie d’Eschyle, l’Orestie. En plus de l’interprétation minutieuse que les auteurs-personnages font de cette analogie pour évoquer la fécondité de l’échec de Russell, à travers la création de l’informatique théorique de Von Neumann et Turing, qui permit de gagner en partie la bataille de l’Atlantique contre le nazisme et de renouveler les échanges démocratiques à travers la création de l’ordinateur et d’Internet, conséquences positives comparables dans la tragédie d’Eschyle à la destitution des Furies (incarnant la loi de la vengeance) par Athéna (incarnant la justice démocratique) ; on peut voir dans la réconciliation finale entre Athéna (symbole de la sagesse et donc de la raison, incarnée par la chouette) et les Furies (devenues bienveillantes, incarnées par le chien), un symbole d’une conciliation entre une raison modérée (Athéna) et le désir d’absolu propre à l’aventure logique que raconte la « tragédie spirituelle ». Ce sont finalement, les auteurs-personnages du récit-cadre qui répondent au troisième défi que devait relever Logicomix : si la raison doit modérer notre désir d’absolu, elle ne doit pourtant pas le faire taire mais doit se le concilier surtout quand ce désir vient de la raison elle-même. D’où l’intérêt de revivre les tragédies spirituelles comme celle que raconte Logicomix et d’en comprendre le risque de folie car si la sage raison modère ce désir et en dévoile les apories, il n’en demeure pas moins que c’est ce désir qui fait la vie de l’esprit.

 

 

 

logico end

source.

 

 

 

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