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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 20:45

Il faut à tout prix regarder cette série. D’abord Mad Men a été récompensée. Partout, et beaucoup de fois (Golden Globes et Emmy Awards, en 2008 et 2009, de la meilleure série télévisée). La série donne à voir les vies de publicitaires new-yorkais plus ou moins pionniers en leur domaine : ils sont les premiers à vendre le rêve américain comme une idée rentable. Sous forme de petits haïkus publicitaires, ils condensent le rêve américain, ils le mettent en bouteille, et le diffusent largement dans les rues.

Les personnages en présence permettent de définir la largeur du spectre des points de vue : la femme au foyer, la jeune publicitaire montante, la secrétaire rodée, l’arriviste ambitieux mais malheureux, le vieux loup, la cour des rédacteurs plus ou moins talentueux (parmi lesquels un homosexuel refoulé), les amantes et enfin, le héros : un génie aux visages multiples.


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Draper: l'homme sans visage ? - source.
 

Pas de personnages noirs, ni asiatiques, ni indiens parmi les personnages principaux. Juste le petit quota de gays ou de juifs capables de se cacher dans cette société blanche. Dans Mad Men, on ne joue pas l’affadissement : il est impensable pour l’époque qu’un Noir monte si haut sur l’échelle sociale, donc il n’y en a pas. Et il aurait été difficile de faire comprendre ça en ajoutant le point de vue artificiel d’un personnage noir. Heureusement, nous sommes bien assez rodés pour nous apercevoir de cette absence. D’emblée, par ce tout petit malaise qu’on a de ne pas retrouver notre melting-pot habituel, on sent que le traitement des personnages sera plus cruel. Car ils pourront à tout instant lâcher une blague sexiste, raciste ou homophobe bien sentie. Et on pourra à tout instant les trouver détestables.



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Le Casting - source.


Un exemple. Un petit pique-nique dans un parc (saison 2 épisode 7). Les enfants rient, Don fume élégamment une autre cigarette. Tout est parfait. Il faut partir, on range quelques affaires, laisse le reste, Betty saisit les coins de la nappe, et secoue l’ensemble, en parsemant la belle pelouse de tous les déchets de la sainte famille. Et plus on regarde la série, plus on aime sentir une telle étrangeté pour une époque qu’on pensait bien connaître parce qu’on a entendu parler des Beatles, du LSD ou du Flower Power. Au fur et à mesure, on commence à voir les failles (la course aux adultères), les folies (boire et fumer en étant enceinte), et les banalités (la simple arrivée d’une femme divorcée) changées en drames bouleversants.



Mais la série pourrait bien avoir un fil conducteur bien plus important. Elle n’est pas une façon de projeter une lumière sur le mal connu : les noirs, les homosexuels, les femmes des années 60 (même si elles occupent une place de plus en plus importante dans la série). On retrouve en réalité l’acteur principal de toute l’histoire occidentale, trop bien connu et donc inconnu : le mâle blanc hétérosexuel, conquérant.



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Draper : l'homme de la série !? - source


Le tour de force de la série, en reflet parfait à son générique, est double : montrer doucement le trouble – voire la chute prochaine – de Don Draper, et d’autre part, nous faire aimer le personnage dans sa complexité grandissante – on ne veut ni le voir chuter, ni le voir héroïque et invincible. Attention, tous ces accidents ne remettent pas en cause sa nature profonde : il ne doute pas de son hétérosexualité, il ne doute pas de son appartenance à la race blanche, il ne doute pas d’être marié à une femme parfaite. Don Draper est le mâle hétérosexuel parfait, mais cette identité est tout simplement impossible, de là sa chute. Il le sent : il fume seul dans sa voiture, avant de retrouver sa merveilleuse femme ; il boit seul dans son bureau : il se trouve seul face à sa petite boîte en fer contenant les souvenirs de son enfance ; et dans le fond, il le sait : être le mâle blanc hétérosexuel monogame parfait, c’est la galère.




6: Mad Men - Opening Title Sequences


La série touche au plus profond de ce que Judith Butler (oui, oui, la reine de la queer theory) appelle la « mélancolie identitaire ». Draper n’est pas perturbé parce qu’il devient le pote de grands bluesmen noirs qui picolent et jouent dans les bordels. Il n’est pas troublé parce qu’il découvre les joies des petites caresses entre copains. Tous ces accidents auraient été les rebondissements classiques d’une série classique, bien que tous eussent été impossibles. Dans la plupart des séries, il s’agit d’aller totalement gratuitement à contre-courant d’un personnage stéréotypé. On se contente de dire : tout ce que vous avez cru, eh bien c’est faux – le drame ne repose alors que sur la crédulité du spectateur qui a gobé les prémisses, et il n’est pas conduit par ce qu’est le personnage lui-même. Au contraire, Don n’est pas gêné d’avoir réussi à se marier à une femme blonde magnifique qui fume les cigarettes aussi bien que lui – il mérite tout ça ! C’est justement ce qu’il incarne qui le ronge. C’est sa classe à occuper les canapés en cuir des plus grands restaus de New York qui en font un être étranger à lui-même. 

 

      butler

La série pour rendre concrète cette étrangeté joue sur un terrain délicat en objectivant les ficelles du malaise identitaire du héros. On apprend ainsi que Don Draper n’est pas Don Draper, mais Dick Whitman. Si on traduisait un peu librement, et c’est suggéré par la série elle-même (saison 3 épisode 1), ça donnerait « Bite de l’homme blanc ». Son prénom d’ailleurs naît de cette erreur : au moment où la mère de « Don » meurt, elle prononce le mot « dick », et pas pour signifier un simple prénom… Autrement dit, les scénaristes nous disent clairement « Don Draper » n’existe pas, il est un rêve, un masque, et cette identité a toute la complexité des fictions qui finissent par devenir efficaces et produire des effets bien réels, eux.

Mais ce qui est génial, c’est que la super grosse classe du personnage – et de l’acteur Jon Hamm – nait d’un fond absolument grotesque, pathétique, ridicule et tragique. Il y a une sorte de généalogie quasi-nietzschéenne du personnage. Si on « spoile » un peu, on peut rappeler les casseroles scénaristiquement osées que Dick traîne derrière lui : il est le fils d’une semi-prostituée, et il est adopté par la famille du père. Lors de la guerre de Corée (saison 2 épisode 12), il a usurpé plus ou moins accidentellement l’identité d’un brave soldat – alors qu’il venait à peine d’arriver sur le front ; et c’est en voulant prévenir le véritable Don Draper d’une attaque, qu’il provoque une explosion qui le tue. Jusqu’ici, rien de génial. La suite est du même acabit. Dick est d’abord contraint de revenir vivre avec la véritable femme de Don. Celle-ci est boiteuse, et modeste prof de piano en Californie. Don y vendait des voitures. Là encore, rien à voir avec la vie du Mad Man qui va naître à New York. Le moment véritable de sa transformation en super Don Draper est inconnu du public (une autre audace de la série : l’action se situe après la transformation, après le drame essentiel). On ne sait littéralement pas à quel moment il est devenu ce publicitaire si doué et si désiré des femmes. Et c’est du coup un autre coup de génie : non seulement, derrière chaque homme parfait, il y a une sorte de beauf scabreux, mais en outre, la transformation de Dick en Don n’est nulle part si ce n’est dans les yeux de ses patrons.


draper eau
Draper/Whitman - source.

 



Littéralement Don Draper, et le mâle blanc hétérosexuel avec lui, ne sont rien d’autre qu’une prophétie auto-réalisatrice : on l’annonce et on le voit. Pour reprendre le concept de Butler au sujet des drag queens : Don est une simple performance. Si on ne l’annonce pas, si personne ne le regarde, il redevient un homme ordinaire. Du coup, ce qui paraissait n’être que les travers de nos grands-parents exposés exotiquement dans une série télé : tromper sa femme, prendre de la drogue, picoler au bureau etc… apparaissent comme les failles exposées d’une identité impossible. Car la vérité développée par la série c’est qu’on ne peut pas être hétérosexuel (mais on le répète, on pourrait en dire de même pour n’importe quelle autre identité, aussi nationale fût-elle).

Les arguments sont simples : (1) l’identité n’est pas un concept adéquat pour parler de l’essence d’un être humain, (2) ce qu’est un homme est toujours précaire, parce qu’une identité est performative ; (3) l’obligation d’être quelque chose – obligation à laquelle on ne coupe pas, ne serait-ce que pour lutter contre elle – entraîne nécessairement de la mélancolie.

 

mad_menlogo.jpg

(1) L’argument de Butler, totalement applicable à Don Draper, n’est pas un rappel de quelques réalités psychologiques ou ontologiques plus profondes, de type humiennes, qui consisteraient à dire que nous ne sommes qu’un faisceau de sentiments et de perceptions perpétuellement changeant. Il est plus simple : nous ne sommes pas les architectes de notre propre identité. L’idée qu’on puisse faire de soi ce qu’on aimerait comme s’il s’agissait de redécorer son intérieur ou de changer la moquette est totalement illusoire. Nous sommes faits plutôt que nous nous faisons. L’avantage énorme de cette position est qu’elle est réaliste : il faut produire un sujet (concrètement : dresser des gamins) avant que ce dernier ait le pouvoir de se pencher sur lui-même pour s’autodéterminer (concrètement : que l’adulte décide un jour tout seul de faire une psychanalyse pour ne pas répéter les erreurs de ses parents). Tout le jeu introspectif du sujet est donc balayé pour permettre d’adopter une position plus consensuelle, mais plus cruelle. Car s’il fallait vraiment attendre de savoir ce qu’on veut vraiment ou de savoir qui on est vraiment pour être soi-même, la majeure partie de l’humanité n’aurait plus qu’à disparaître sous des tonnes d’achats compensatoires pour masquer sa déprime – à moins que ce ne soit ce qu’on fait déjà...

On ne peut donc conserver le mot d’identité qu’à condition de lui adjoindre une modification d’importance : nous ne sommes pas identiques à nous-mêmes, mais identiques à un modèle extérieur. Toute identité suppose alors une médiation, une extériorisation. La philosophie de Butler naît alors sur une critique assez radicale du « sujet autonome », puisqu’elle lui préfère le sens de sujet en tant qu’« assujetti » à un certain nombre de normes, qui seront plus tard intériorisées. Dans cette situation, au moins, on n’a pas besoin de savoir qui on est, heureusement. Car cette identité à endosser est publique, connue de tous, et tellement simple que tout le monde a sa chance. Ceci dit, il y a des identités plus publiques que d’autres. Si on devient hétérosexuel à plusieurs, publiquement, avec l’aide de toute sa famille et avec les conseils de grand-mère, on devient gay tout seul (parce que nos parents ont très peu de chance d’être gays eux-mêmes et de nous montrer les arcanes). C’est peut-être ce qui explique la fragilité de Draper. Car précisément, dans son doute identitaire, Draper a quelque chose de gay. Il est en effet seul avec son secret honteux et ridicule. Il ne peut pas se fondre totalement dans son rôle. Son frère ou de multiples réminiscences viennent lui rappeler cet impossible.

Mad Men est donc le fils légitime des théories queer les plus raffinées : car si le « trouble » a occupé (et occupera) tous les cerveaux des freaks sexuels en devenir, il occupe désormais l’esprit du fils parfait de la caste dominante. Et c’était bien l’objectif des théoriciens. Les critiques du genre ne doivent pas servir à une seule catégorie d’individus – femmes ou lesbiennes ou gays ou bi ou trans, tous victimes du mâle hétérosexuel. Ces théories ne sont pas non plus des attaques en règle d’une cible précise. Elles sont le miroir tendu à une société qui ne parvient pas à saisir son propre reflet.


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Betty Draper : une femme sans ambiguïté ? - source

 

 

(2) Mais alors, comme on l’a déjà dit : le drame de Draper vient entièrement de là : être Don Draper ne dépend pas de lui. Son identité est uniquement « performative », jouée devant son public féminin, ou son public de vieux patrons blancs qui attendent d’être frappés par l’éclair poétique de la beauté de l’american way of life. Il faut toujours qu’un public assiste à la représentation, pour qu’il la valide. Ainsi la scènes-clé qu’on attend à chaque épisode est la présentation par Don du nouveau concept publicitaire. Il joue littéralement le petit génie brûlant les planches à chaque représentation. Le bureau aux placards remplis d’alcool est au publicitaire ambitieux ce qu’est le bar gay au drag queen.

Mais surtout, il faut toujours qu’on renouvelle la performance en permanence pour être validé de nouveau. De là, toute la précarité de ces représentations. Car même s’il vieillit, même s’il a des problèmes d’alcool, même lorsque sa femme est sur le point de le quitter, Don doit continuer à être génial, conquérant et républicain. Et nous, nous sommes juges, nous n’avons qu’à nous asseoir et attendre le spectacle de la chute de Draper. Et c’est exactement ce que propose la série : rejoindre les bancs de la majorité blanche hétérosexuelle un moment pour voir son poulain se gaufrer en beauté, et participer à tout cela avec la même avidité qu’un camarade de récré traiterait de pédé le premier de ses potes qui refuserait de jouer au foot avec lui.

Surtout la série insiste énormément, à chaque fin de saison, sur l’inquiétude latente et l’angoisse lancinante qui traverse cette société américaine. A chaque saison correspond un événement clé, qui a marqué les années 60, 62 et 63. Qu’elle voie les élections présidentielles tourner brusquement en défaveur du candidat républicain parce qu’il sue trop à la télé, et c’est toute une peur du progrès et de la fin de la ségrégation qui ressurgit. Que les Russes installent des missiles à Cuba et c’est l’inquiétude d’une apocalypse nucléaire qui saisit le bureau entier. Tout le monde pense pouvoir finir ses jours en pleine journée de travail, au milieu d’une vie inachevée et absurde. Si, enfin, c’est le président américain qui se fait assassiner, tout le monde prend conscience de la mort et pleure sans raison au beau milieu d’un mariage.



draper identite
 source.

(3) Sur toutes les moquettes de ces bureaux, ce sont donc des hommes et des femmes malheureux qui passent dans les couloirs. Mais la mélancolie de Draper renvoie bien plus loin, plus qu’à la précarité inhérente à une époque troublée. Il est mélancolique parce qu’il est ce qu’il est. Pour jouer cette coquille vide mais si brillante, il doit en effet sacrifier une partie de lui, et donc littéralement intérioriser la perte de ce qu’il a dû sacrifier. Dans le vocabulaire de Butler empruntant à Freud, cette intériorisation de la perte est ce qu’on nomme la mélancolie. Selon Butler, le mâle hétérosexuel est mélancolique parce qu’il sacrifie sa possible homosexualité, ce qui pour lui revient à sa possible féminité. Pourtant, cette facette du personnage de Draper n’est pas du tout abordée : il ne regrette pas l’interdiction de contacts plus intimes avec ses congénères fumant, buvant et suant.

Mais on pourrait tout de même trouver des substituts tout aussi efficaces à cette perte première. Ce qu’a dû sacrifier Don est multiple dans la série : d’abord, il n’a plus accès à toutes les autres femmes, il n’a plus accès à son passé, ni à la tranquillité de ses précédentes vies ordinaires. Les femmes, notamment, constituent la part la plus grande de regrets dans la série. Et tous ses adultères paraissent curieusement sincères. On pourrait dire sans se tromper que Draper tombe amoureux bien plus souvent que la normale. Sur une durée de trois ans, il promet au moins à deux femmes de quitter la vie qu’il a pour vivre avec elles, ce qui le met dans une position de vulnérabilité inédite. Il ne faut pas oublier donc que l’hétérosexuel, qui rend sa vie sexuelle publique bien plus qu’un gay, fait d’emblée part publiquement de la perte de relations extraconjugales. C’est constitutif de son identité. Et une fois de plus, Don semble presque gay en emballant si souvent. Car ce qu’il désire, ce qui le pousse en avant n’est pas son extraordinaire pouvoir de séduction mais plutôt la recherche radicale et impossible d’une autre vie.



madmen fin 

 

 

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commentaires

Arnaud 23/02/2010 20:23


Salut,
En gros, ce que dit la théorie queer, c'est que nous possédons un corps dont nous explorons et identifions les possibilités, et que nous adoptons le mode de vie les plus viables selon des critères
éminemment sociaux ? Je veux dire, la meilleure manière de fréquenter notre corps. Je trouve cette idée très intéressante, car elle permet une approche plus "scientifique" de la construction de
l'identité, en permettant de mettre en lumière la "réduction" des possibilités à partir de l'ensemble beaucoup plus vaste des possibilités offertes par notre réalité.
Merci pour ce (nouvel) très bon article.