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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 23:35

Imaginez que vous êtes en train de discuter avec Katerine bourré au vin rouge, à minuit, déguisé en femme, sur un des bancs du 18ème en haut de la bute Montmartre. Attention, cette scène est probable. Et c’est pour ça qu’on adore Katerine.

Nous : Tu vois cette chanson, « j’adooooooore », je l’ai toujours considéré a priori comme un tube. Car elle en a toutes les caractéristiques. Elle aurait pu ne pas marcher, elle aurait tout de même été un tube.

Katerine : Certes, mon inconnu compagnon de banc, mais d’abord, c’est quoi un tube ?...

Nous : Un philosophe qui a flairé le filon s’est penché sur la question et a répondu assez arbitrairement mais assez justement qu’une des caractéristiques du tube, c’est d’être absolument autotélique.

K : « Autotélique »… hum. C’est bien ce mot qu’on emploie pour dire qu’une activité quelconque est à elle-même son propre but ? Si je disais par exemple que pour moi, boire est une activité autotélique, cela signifierait que je bois pour boire, et non pour m’hydrater. Ainsi « autotélique » signifie par extension que je prends un plaisir dans la simple réalisation de cette activité, sans en attendre d’autre résultat que son pur déroulement.

Nous : Putain, mais Katerine, t’es trop fort comme mec. Je comprends que tu ne boives que du rouge. Tu serais peut-être moins pertinent à la bière. Enfin, pour résumer ce que tu viens de dire je dirais qu’une activité est autotélique lorsque le but devient le chemin.

katerine laclasse
P. Katerine : le Frank Adamo de la pop ? source.
 

 

K : Tu ne fais que paraphraser Goethe, tu le sais j’imagine. Tiens, mate les pigeons qui s’approchent. Je suis sûr qu’ils en veulent à mon cubi. Ils veulent la connaissance eux aussi.

Nous : Approfondissons si tu le veux bien. Ta chanson est un tube parce qu’elle parle simplement de ce qu’on est supposé faire en l’entendant. Comme dans tout bon tube dance, l’essentiel des paroles se concentre sur l’activité physique qu’elle est supposée déclencher : la danse. Par exemple les dernières paroles du super tube de Justice sont désarmantes d’autotélisme : « do the dance », « stick to the beat » etc. Les paroles de Corona sont de la poésie symboliste en comparaison. Je suis sûr que si tu tapais « Put your hands up in the air » sur youtube tu tomberais sur le clip de n’importe quel connard qui aspire à faire son tube.

K : Certes, mon pote. Mais comme je bois du rouge depuis plus longtemps que toi, je sais déjà tout ça. Dans ma reprise de « Can’t get you out of my head » de Kylie Minogue, que j’ai faite avec ma charmante femme Helena Nogueira, j’ai ironiquement ralenti le tempo, comme pour insister sur la lourdeur et la répétitivité délibérée du tube. L’autotélisme est poussé si loin qu’on prend tout simplement plaisir à faire « na na na, na na na na naa, na na na, na naa na naa naa »…

Nous : c’est exactement ce que je voulais ajouter. L’autotélisme est poussé si loin que le tube finit par être délibérément vide, il est purgé de tout contenu symbolique pour qu’on se concentre mieux sur sa seule forme, sur sa seule fonction. Fais gaffe les pigeons sont en train de s’approcher du cubi.

louxor jadore
 

 

K : Mais alors, tu dois bien comprendre que ma chanson « louxor j’adore » est en réalité « méta-tubesque ». Elle dépasse le tube ! Elle utilise les codes du tube, en traitant de l’effet même qu’elle est supposée provoquer, mais elle subvertit ces codes. Attends, est-ce que comme moi tu as vu ce pigeon planter son bec dans mon cubi de rouge ? Je vais le dégommer à coups de bottines, ne bouge pas, je reviens.

Nous : je crois savoir ce que tu voulais ajouter. Au fond, il y a une nuance subtile dans les paroles de ta chanson. Ce n’est pas « danser » que tu « adores », c’est « regarder les gens danser ».

K : Parfaitement. Il bouge encore ?

Nous : Non, je ne vois rien. Les paroles, je crois me souvenir sont : « j’adore regarder danser les gens, ah j’y retourne souvent, au bar du louxor, regarder danser les gens… » Et puis, là tu énumères toutes les professions de ces gens qui dansent : « les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d’orientation, les chirurgiens, les mécaniciens… les chômeurs ». C’est une longue énumération comme tu les aimes, un procédé typiquement surréaliste d’ailleurs, qui permet de créer une sorte de distance étrange avec ce dont on parle. Car énumérer permet de donner une impression de détails, de réalisme, mais paradoxalement on détruit aussi l’homogénéité de la foule des gens qui dansent, et on crée une foule de différences qui finissent par devenir étonnantes, délirantes, tourbillonnantes. On se retrouve en effet avec des gens qui, envisagés sous l’angle de leur profession, n’ont plus aucun rapport entre eux. Ils sont séparés, différents. Bref, tu détruis la communion traditionnelle qu’on attend d’une chanson « dance », grâce à laquelle le cœur de la foule serait censé ne battre qu’au rythme du beat, ne faire plus qu’une dans la main du DJ.

 

 

K : Je t’écoute toujours. Je suis en train de l’achever… Et en même temps, je suis en train de penser à une chanson pour la mort du pigeon. Pour dédommager le monde de la perte de ce pigeon. Tu sais dans un esprit indien de grande unité cosmique. Pour qu’une chose belle prenne la place de cette chose si laide avec laquelle j’ai souillé mes talonnettes.

Nous : D’accord. Alors je vais encore plus loin : alors que la mélodie de « j’adoooooore » est montante, elle est descendante sur le « regarder danser les gens ». Sans doute pour compenser l’hystérie du ton de ta première phrase. Mais je continue : ton break où tu coupes le son et remets le son est dans la droite ligne d’un break traditionnel à une différence près. Car tu provoques bien une sorte de suspense, mais en risquant de couper complètement la chanson, tu ne t’attires pas la sympathie du public mais sa désapprobation. Bref, ce break n’est pas une preuve d’amour mais une déclaration de guerre masochiste. Tu veux te faire « pendre la tête en bas comme la dernière fois ».

K : Si j’ai bien compté, j’ai subverti sur trois points les codes de la dance music : (1) je n’invite pas à danser mais à être spectateur, (2) je brise la communion du public, et (3) je ne prône pas l’amour béat, mais un rapport sadomasochiste entre l’artiste et le public. Ce qui signifie que je connais parfaitement les codes du tube. Vide pour être autotélique. Eh bien, mon ami, tu as tout faux, j’ai fait cette chanson à l’instinct, en butant un pigeon avec un cubi ou dans un moment encore plus irracontable, et ce n’est pas du tout ce que je voulais dire.

Nous : Ah, eh bien dans le fond ce n’est pas grave, ça reste une bonne idée tout de même. Et je ne peux pas t’en vouloir de cacher la véritable recette de ton génie derrière ce mythe romantique de l’inspiration. Si tout le monde savait qu’il suffisait de boire du rouge pour être formidable, le monde partirait à vau-l’eau.

K : Tu as tout compris. Je t’offre cet œil de pigeon.

pigeon

L'essence du tube n'est-elle pas de se dépasser dans sa propre mort au sein de la reprise ? - source

 

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