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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 20:24

J’ai subi la semaine dernière une cruelle déconvenue professionnelle. J’en suis à crier à l’injustice, mais je sais que tout ça va se retourner en manque de confiance en moi, c’est inévitable.

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Ce week-end était donc mal choisi pour que l’ami sur lequel je compte, celui qui sait louer l’amitié et rappeler tous les devoirs qu’elle comporte, me laisse tomber. J’ai alors téléphoné à mon ancien mais il n’a pas répondu : ne devait-il pas se sentir un peu responsable de moi ? Ou au moins être un plan B fiable ? Avec tous les torts que nous avons l’un envers l’autre, je devrais pouvoir l’appeler n’importe quand et l’ennuyer avec mes problèmes.

Bref, ce week-end, ni le chantre de l’amitié plus forte que la fraternité, ni mon ancien, ne furent là pour moi, et fortuitement j’ai réécouté Jacques Brel.

Petite parenthèse méta. Sur Freako, je suis celle qui a vanté Monique Canto Sperber et qui aujourd'hui parle de Jacques Brel. Je vais mon chemin indépendamment du comité de rédaction du site, lequel inlassablement chronique le design de tel ou tel jeu vidéo. On pourrait croire que mon rôle est de flatter nos quelques lecteurs réacs et/ou auditeurs de France culture. Ce n’est pas exactement cela. Je suis en réalité celle qui considère Freako comme un blog. Je ne chronique pas l’actualité sur Playstation, j’exprime avec complaisance mes états d’âme. Je suis censée apporter féminité et narcissisme blessé.

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  source 

La question bilan de ce week-end, et que je veux soumettre à tous les lecteurs, est : Quelles chansons de Jacques Brel avons-nous encore envie d’écouter ? Nous faisons partie de cette classe de privilégiés qui dès l’adolescence écoutait Ne me quitte pas. Qu’en reste-il en 2012?

Le thème de cet article est inactuel, et pour autant Jacques Brel n’est pas vraiment démodable. Il est possible qu’il n’ait jamais été tout à fait à la mode : il est fort difficile à dater. On se croit dans le monde de Proust quand la domesticité y est au centre des relations familiales, la séparation de l’Eglise et de l’Etat semble encore toute fraîche, Rosa rosa rosam a l’air de se dérouler dans un internat jésuite des années 1900.


Jacques Brel a peut-être même vécu dans la campagne bretonne au XIXème siècle, car pour lui on meurt dans son lit entouré de ses proches à qui on livre ses dernières paroles. Et ma première proposition de réécoute est Le Dernier repas. J’aime ce Memento mori et la mise en scène de sa propre mort. La Belgique est devenue le pays de l’euthanasie facile, elle est aussi le pays de Jacques Brel, qui dans un concernement heideggérien a rendez-vous avec sa mort. Il sait que son existence a un point de fuite, et doit faire de cette finitude une complétude. Les mauvais bilans sont des bilans tout de même, ne pas les éviter c’est avoir un destin individuel donc une grandeur. Mais la peinture flamande vient donner des couleurs à Heidegger quand ce bilan, cette encontre libre de la mort, sont mis en scène. Tout le monde est là, et tout le monde défile, la famille, les femmes, les poules sur la colline. Mourir semble une belle occasion d’être grandiloquent, j’espère connaître malgré mon siècle des morts de cette sorte.

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Il faudrait comme Nietzsche pouvoir aller se ressourcer à Oberengadin - source

 Ma deuxième proposition est de ne pas se croire blasé par les éternels thèmes de Brel. La trahison, la passion, la mort, la solitude, et de nouveau la trahison : thèmes lyriques. On pourrait écouter On n’oublie rien. La lyre accorde les tempêtes intérieures de l’individu sur les tempêtes cosmiques, sans vraiment les calmer, plutôt pour les apprivoiser. Le fauve dompté reste un fauve, avec lequel on peut vivre. Je ne crois pas vraiment à la sublimation, je lui préfère l’élégie lyrique de Brel. Il faut parler de sa douleur pour vivre avec. Mais la politesse exige que l’on ne pleure ni ne hurle, il faut la faire tenir dans des images précises et la chanter. Finkielkraut un jour dans une émission sur La Princesse de Clèves regrettait l’époque à laquelle on pouvait mourir de chagrin. Car, disait-il, aujourd’hui, on prend des anti-dépresseurs. Jacques Brel nous permet de mourir de chagrin, de nous souvenir de nos échecs, de pleurer sur les trahisons subies comme sur les trahisons commises (elles sont très tristes aussi). Avons-nous encore aujourd’hui l’élégance d’être lyriques ? Ne nous détournons-nous pas souvent de la douleur par l’ironie, la prise de distance ? Ce sont d’excellentes thérapeutiques, mais quelle insincérité ! Avons-nous encore le goût de nous entretenir avec notre douleur ? L’ivrogne raconte, dans une continuité du physique et du moral digne de Stendhal, que boire à l’occasion de la trahison est une manière d’être ivre de douleur. Le psychotrope est l’anti-antidépresseur.

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Les garçons de ma génération ont appris le lyrisme en regardant les Chevaliers du zodiaque, et moi j'ai appris le lyrisme auprès des garçons de ma génération - source

           Mais finalement, la chanson de Jacques Brel que j’ai écoutée en boucle cette après-midi est L’Homme dans la cité, qui commence comme le Boléro de Ravel. Et dès les premières paroles : « que son regard soit un psaume fait de soleils éclatés ». C’est une succession de métaphores cosmico-prophético-morales, c’est beau comme du Nietzsche. Peut-être est-ce parce que j’ai aimé Jacques Brel que j’aime le Zarathoustra. La cime des montagnes, la solitude, les grands arbres, sont symboles de la pureté dont notre monde nous prive, dont nous nous privons nous-mêmes. Je ne sais pas vraiment ce que la chanson décrit, c’est très symbolique. Rien que le titre de la chanson est parfait d’abstraction. Le contexte temporel ou social est totalement gommé, qu’importe, le message de force et d’espérance est valable universellement.

          Ce qui est beau et parfaitement inactuel ici est la soif de pureté. Il faut chercher autour de soi, appeler de ses vœux, la pureté qu’on ne trouve plus en soi.  « Il ne s’agenouille pas devant tout l’or d’un seigneur, mais parfois pour cueillir une fleur » « Et que sa colère soit juste, jeune et belle comme un orage, Qu’il ne soit jamais ni vieux ni sage » « Et qu'il chasse de nos vies, à jamais et pour toujours, les solutions qui seraient sans amour ». Il faudrait transcrire la totalité des paroles.  L’Homme dans la cité fleure étrangement le catéchisme du début du XXème siècle. Aujourd'hui, même à la messe tradi, quand on nous parle des saints on insiste sur leur côté humain.

 

 

 

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ce qui reste de la pureté pour José Rodolfo Loaiza Ontiveros - source

               Mais tout en en appelant au courage, à la force, à la pureté, Brel ne chante pas l’antéchrist mais l’espérance, et pas seulement pour les élus, pour l’universalité catholique. Voilà ce que j'ai envie d'écouter - quel repos pour mon âme.

 

          Concluons: le titre de mon article ne correspond pas à son contenu, mon fil directeur n’apparaît pas et mon plan comporte un nombre premier de paragraphes, du reste sans proportion entre eux. C’est grosse modo ce qui m’a été reproché au travail. Le lecteur n’a qu’à se concentrer, et je me remettrai en cause une autre fois...

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