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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 21:07

 

Avant même de se demander s’il y a une violence sexuelle cachée, insidieuse, voire inconsciente dont la révélation permettrait ou non d’éclairer la dimension morale, immorale ou amorale du porno, il faut se demander si les débats moraux ne sont pas déterminés par des présupposés relatifs à la violence sexuelle elle-même, plus précisément par des présupposés sur la morale sexuelle. 

 

 

 

smash patriarchy

Le marteau de la Freakosophy ne doit être effrayé par aucun concept ! - source.

 

 

La morale sexuelle, en plus d’être super has been est un sujet plutôt confus et sensible sur lequel il vaut mieux botter en touche pour éviter de passer pour un réactionnaire, un inconscient dangereux ou plus sûrement pour quelqu’un de ridicule. Mais la pornosophie n’a pas peur du ridicule lorsqu’il s’agit d’éclairer nos présupposés ! Comme disait Socrate, heureux sont les hommes qui ont la chance de pouvoir se fourvoyer ouvertement, car ils pourront trouver le chemin de la vérité plus facilement après avoir pris conscience de leurs erreurs et avoir été réfutés par leurs amis…  Il nous faut donc dévoiler nos présupposés moraux et s’accorder le droit d’une petite digression dans nos analyses du porno pour exposer la morale sexuelle qui nous apparaît la plus juste.

 

 

 

blanche-neige-sexy.jpg

 

Lecteur ! Ne décroche pas il y aura toujours du sexy sous le concept.

source.

 

 

Qu’y a-t-il d’immoral dans les relations sexuelles ?

 

Il me semble que ce qui oppose le plus souvent les différentes conceptions de la morale sexuelle sous-jacentes à tous les débats sur le porno porte sur la question du consentement volontaire à des pratiques qui font souffrir. Je pense que tout le monde s’accorde pour dire que la sexualité est en soi amorale et que la violence sexuelle est ce qui en soi fait problème. Je présuppose également que tout le monde admet que le viol et le consentement forcé ou contraint sont clairement immoraux. Il y a par contre, me semble-t-il, moins de consensus autour de la question de savoir si les pratiques sexuelles peuvent être irrespectueuses alors même que les personnes (et il s’agit le plus souvent de femmes) ne sont ni forcées par une violence directe (cas de viol) ni par des menaces (cas de consentement forcé), c’est-à-dire dans les cas où ces personnes consentent volontairement (et donc librement) à ces pratiques. Autrement dit : le consentement volontaire annule-t-il automatiquement toute violence sexuelle et donc toute forme d’irrespect (comme le veut le supposé principe Volenti non fit injuria : « on n’impose pas de violence à qui consent ») ? Peut-il y avoir des consentements volontaires moralement inacceptables ?

 

Je soutiendrais ici que 1) tout consentement volontaire n’est pas moralement acceptable et que 2) l’immoralité concerne d’abord la personne qui est violente, mais aussi parfois celle qui consent à la violence d’autrui. Dans ce dernier cas, la personne qui consent illégitimement n’est pas dite fautive ou coupable, elle n’est pas moralement condamnable, mais elle commet une erreur morale, de sorte que son consentement est inacceptable sans pourtant être condamnable. 

 

Pourquoi chercher à refuser la légitimité morale à certains consentements volontaires? 

 

 

Degas viol

 

L'intérieur ou Le viol (1868) : un Degas à explorer dans l'exposition Crime et châtiment

source.

 

On a l’habitude de déterminer la moralité d’un consentement à partir de la seule idée de liberté. Si ce critère de la liberté du consentement m’apparaît comme nécessaire, mais néanmoins comme insuffisant, c’est parce qu’il nous conduit, à mon sens, à une alternative inacceptable. Soit ce critère conduit à accepter tout consentement pour la seule raison qu’il se fonde sur un choix libre (qu’une expression verbale suffit à reconnaître), soit il conduit à développer une métaphysique de la liberté déterminant quelles sont les formes « authentiques » de la liberté et celles qui ne le sont pas. Selon cette dernière branche de l’alternative, on dira par exemple qu’un consentement volontaire moralement illégitime cache une forme de servitude volontaire immorale car contradictoire avec la « vraie » liberté de la volonté, la « vraie » autonomie du sujet, et que finalement le consentement n’est volontaire qu’en « apparence » et forcé en « réalité ». Ces deux branches de l’alternative me semblent défendre des positions contestables. Dans le premier cas, celui où toute forme de consentement est acceptée, la morale sexuelle semble trop laxiste et incapable de reconnaître les effets d’une violence insidieuse. Le respect des personnes n’est pas assuré par la seule reconnaissance de leur liberté de choix, car si celle-ci est nécessaire, elle est insuffisante. Le respect des personnes exige plus que cela. Dans le second cas, celui où des consentements volontaires sont jugés « illusoires » ou « inauthentiques », la morale tend au paternalisme en cherchant à imposer une forme de vie particulière aux autres, celle où se réaliserait une liberté « authentique », une liberté « réelle ou vraie ». Une telle conception de la liberté engage des présupposés métaphysiques ou du moins une conception de la vie bonne, bref engage une éthique qui ne devrait pas être confondue avec la morale ; cette confusion la conduit à être moraliste. Elle refuse également de prendre au sérieux la parole des personnes et veut faire le bien des autres sans tenir compte de leur point de vue, ce qui la rend paternaliste.

 

Le respect des personnes ne peut être moralement fondé sur le seul exercice libre de la volonté, ni sur une conception métaphysique de la liberté. Il faut ajouter, à mon avis, au respect de la liberté de la volonté l’idée que le droit à l’épanouissement personnel (physique et psychologique) doit être respecté, c’est-à-dire que l’intégrité physique et psychologique doit être prise en compte par les autres. Cela signifie, selon moi, que la pratique sexuelle pénible à laquelle on consent doit pouvoir être désirable indirectement en étant associée à un plaisir lié concrètement au partenaire sexuel qui inflige cette souffrance à la personne, et cela quelle que soit la nature du plaisir (psychologique ou physique). Lorsque le consentement volontaire n’est pas associé à un tel désir indirect, et donc à un tel plaisir lié à l’autre, mais se trouve justifié par une autre raison, alors la personne ne retire rien de concret de sa relation à l’autre. J’admets que dans de tels cas le consentement soit libre mais conteste qu’il soit justifié par une bonne raison. Je dis donc simplement que le consentement à une pratique qui fait souffrir n’est pas acceptable lorsqu’on ne voit pas ce qu’en tire concrètement la personne qui consent, c’est-à-dire accepte librement une pratique qu’on peut alors qualifier de violente (la violence n’étant pas annulée par le consentement volontaire). Autrement dit, le respect ne se limite pas à un respect formel ou abstrait (lié à la volonté du consentant), mais doit être un respect concret (lié à son bonheur) pour être légitime. Précisons ce critère :

 

 

annie_sprinkle_deesse.jpg

 

Si tout est possible doit-on tout accepter ?

La générosité d'Annie Sprinkle - source.

 

 

Une raison ou justification moralement légitime d’un consentement volontaire me semble renvoyer à un critère utilitariste : la souffrance consentie volontairement n’est acceptable que si la personne qui consent affirme ou pourrait affirmer qu’elle tire un plaisir indirect de la souffrance subie ; et par « plaisir » j’entends une satisfaction physique ou psychologique concrète de l’individu. De tels plaisirs sont concrets car l’individu peut affirmer en les éprouvant avoir une satisfaction personnelle liée au partenaire sexuel qui par ailleurs le fait souffrir. Cette condition à la légitimité du consentement volontaire est la plupart du temps réalisée, mais pas toujours. En effet, la violence envers autrui ne cesse pas d’en être une lorsque la victime consent volontairement pour des raisons abstraites. Le critère kantien qui fonde le respect sur le fait de traiter autrui également comme une fin en soi et non simplement comme un moyen peut être une autre manière de comprendre ce qui permet d’évaluer si le consentement volontaire est légitime, mais à condition de l’interpréter dans un sens utilitariste : la souffrance qu’il y a à être traité en partie comme un moyen dans une pratique sexuelle est compensée par le plaisir de faire plaisir à l’autre si ce plaisir est lié au fait que cet autre s’intéresse également à notre volonté et notre épanouissement et donc nous traite également comme une fin en soi. Il y a donc des formes d’irrespect qui sont inacceptables moralement même lorsque les personnes y consentent volontairement. Celui qui ne respecte pas autrui reste l’auteur des violences et commet une faute morale. La victime n’est quant à elle pas coupable de l’irrespect qui lui est fait, bien qu’elle en soit en partie responsable par son consentement et qu’elle commette une erreur morale. Prenons quelques exemples pour illustrer tout ce que l’on vient d’avancer, notamment ce que j’entends par raisons abstraites : 

 

Si un homme trouve humiliant d’être vu nu par sa femme et que celle-ci lui impose, par des menaces ou en lui arrachant ses vêtements, cette humiliation, alors cette femme est immorale. Cet homme est une simple victime à plaindre, voire à secourir ! Par contre, s’il y consent par simple devoir conjugal, alors il commet une erreur morale (et sa femme une faute morale). Le plaisir à accomplir son devoir conjugal est complètement abstrait et ne me semble pas constituer une raison moralement légitime du consentement volontaire. La pression sociale du mariage (ou du concubinage) se fait passer pour un devoir moral et justifie ainsi l’immoralité d’une violence conjugale. Si le lecteur trouve ridicule et improbable cet exemple, qu’il le transpose au cas d’un mari qui obligerait sa femme à pratiquer des fellations qui la dégoûteraient ou des sodomies dont elle souffrirait. Sans aller jusqu’à dire, avec le féminisme radical que le devoir conjugal dans le cadre du mariage est un viol socialement légitimé, on peut dire qu’il pousse à un consentement moralement inacceptable dont l’alibi (la fausse raison) est de faire plaisir à l’ordre social plus qu’au conjoint (qu’on doit finir j’imagine par mépriser). Par contre, pour revenir à mon exemple initial, si cet homme consent volontairement à se dénuder parce que cela lui fait plaisir de faire plaisir à sa femme, tout en continuant de trouver humiliant d’être vu nu, alors il ne semble pas qu’il n’y ait rien à redire moralement à cette pratique sexuelle (de même qu’aux fellations dégoûtantes et aux sodomies douloureuses), pourvu que le plaisir pris à faire plaisir soit supérieur à la souffrance endurée.

 

 

dominatrice

 

Accepter d'être fouetté par sa femme par devoir conjugal est-il moral ? - source.

 

 

Autre exemple, plus trash : si une femme consent volontairement, et parce que cela lui fait plaisir de faire plaisir à ses partenaires, à une double pénétration qu’elle affirme douloureuse (souffrance physique), ou à des éjaculations faciales qu’elle considère par ailleurs comme humiliantes (souffrance psychologique), alors il semble que les hommes qui réalisent ces pratiques ne soient pas immoraux et que le consentement de la femme soit moralement acceptable. Par contre, si elle y consent pour la raison qu’elle croit que les hommes sont naturellement supérieurs aux femmes et ont le droit de les soumettre à tous leurs désirs, ou encore parce que cela lui fait plaisir de faire plaisir à Dieu dont elle croit qu’il exige l’obéissance absolue des femmes aux hommes, alors on peut dire que son consentement volontaire est moralement inacceptable car les raisons qui justifient son consentement sont purement abstraites et ne sont liées aux partenaires sexuels qui la font souffrir que très indirectement. Son erreur morale est bien sûr moins grave que la faute morale de ces hommes qui se permettent de telles pratiques (pour les mêmes raisons illégitimes de la femme ou pour d’autres).

 

 

proserpine bernin

 

Les Dieux sont-ils moraux ?

Le Bernin, Le rapt de Proserpine - source.

 

 

Je me rends compte que je n’ai finalement pas parlé de toutes les pratiques sexuelles peu ordinaires dont la moralité est beaucoup plus polémique : zoophilie, coprophilie ou urophilie, nécrophilie, pédophilie et inceste, relations sexuelles entre mineurs (en dessous de la majorité sexuelle), exhibitionnisme public, etc… On peut penser que les critères dégagés à propos des pratiques plus ordinaires permettent de traiter en partie ces cas plus extraordinaires. De toute manière, il est temps d’arrêter cette digression qui paraîtra à certains bien fastidieuse (et encore, ils ne savent pas ce que le comité de censure freakosophique leur a épargné…). Que cette digression ait été utile pour évaluer moralement le porno reste encore à prouver. La suite au prochain numéro…


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