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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 22:48


Mariage manif-pour-tous-3

 

Dans ces dernières émissions de télé en direct, dont fait partie Ce soir ou jamais, on voit parfois se produire sous nos yeux de surprenantes rencontres, et de surprenantes accointances. Les artistes/chroniqueurs/essayistes sont mis à l'épreuve sur des sujets qu'ils ne maîtrisent pas du tout. Et soudain, en lieu de cerveau ou de matière grise, c'est du fromage blanc qui s'agite dans leurs boîtes crâniennes. Telle actrice se prend de passion pour l'exubérance d'un néo-conservateur notoire. Tel écrivain trublion se met à danser sur les plates-bandes d'un eugénisme nationaliste des plus putrides. Ou tel banc d'intellos vieillissants se demande contre tout bon sens si les femmes n'ont pas, dans le fond, dominé les hommes depuis l'aube des temps.

Ces invités se mettent à jongler en live avec des concepts qu'ils ne connaissent pas, et sortir des trucs qu'ils ne devraient même pas espérer prononcer à la télé. Dans la série des révélations, l'une d'entre elles est massive : ces chères élites de plateaux télé ne comprennent rien aux politiques de l'identité (ethnique, sexuelle, religieuse etc.) ou au féminisme (sujet de débat qui a tout de même pour lui de concerner 50% de l'humanité). On se prend alors à rêver au magma étrange qui leur tient véritablement lieu de pensée. 

 

Mariage img-5-small580 

 

 

Barbara Cassin empêtrée. 

 

Récemment, c'est Barbara Cassin, l'éminente philosophe et directrice du CNRS, qui a eu maille à partir sur la question du mariage gay. Frigide Barjot (qui gagnait pourtant sa vie grâce au public gay ultra-tolérant des cabarets) passait par là et revendiquait pour la majorité silencieuse des hétérosexuelLES que son vagin soit inscrit dans les textes de lois. Silence religieux à l'écoute de la sainte. Tout le monde s'émouvait de savoir que bientôt les socialistes enlèveraient les mots "père" et "mère" du code civil pour les remplacer par les mots "parent 1 et parent 2" (intox totale diffusée par l'équipe de Copé et qui se retrouve aujourd'hui dans une réplique philosophique d'un prof de prépa d'Orléans, B. Vergely). Sans doute, à la vue du maquillage et des rides indignées de F. B., les invités ont-ils ressenti toute la gravité de la situation. Ce devait donc être cela, le séisme moral et anthropologique le plus grave de tous les temps (qui avait donc en toute logique ruiné l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Hollande etc.). Cette loi qui détruirait la différence homme-femme et aboutirait à la chute de l'Europe comme autrefois la chute de Rome – argument très sérieusement utilisé et conseillé par l'Eglise contre le mariage gay.

 

Mariage Thomas Couture 003

La décadence romaine : cherchez le couple gay...

342 : interdiction du mariage homosexuel par les empereurs Constant et Constantin.
390 : interdiction de l'homosexualité.
476 : chute de Rome.

 

Après une demi-heure de conneries, Barbara Cassin s'est juste trouvée obligée d'avouer qu'elle n'avait pas de position tranchée  (!) qu'elle n'avait même rien à dire sur le "genre" comme concept philosophique, mais que ses enfants l'ont convaincue d'être un peu plus tolérante... L'argument se voulait humble, mais il est un peu décevant : la grande philosophe s'est fait convaincre qu'elle ne comprenait pas la génération qui venait, et qu'elle devait devenir plus tolérante. La prescription philosophique ne coûtait pas cher à donner ni à encaisser : Barbara Cassin s'en fout, elle a des tonnes d'idées éternelles dont elle peut s'occuper tous les jours dans le jardin intérieur de ses idées.

A peine a-t-elle tiqué à la fin en disant malgré tout qu'elle ne voulait pas être réduite à son vagin et que quelque part quand même elle était féministe... Mais défendre les minorités LGBT est manifestement trop compliqué pour unE philosophe (même s'il/elle est supposéE être super fortE en concepts). Défendre une position féministe qui interdit à Frigide Barjot de jouer l'hétéro discriminée (parce qu'on l'appelerait parent 1 ou 2) sur un plateau télé semble également trop compliqué... 

 

Mariage frigide-barjot-1

Qui aurait pu deviner que Jean François Copé se déguiserait en Dalida pour rameuter les foules au moment de la manif anti-mariage ?... 

 

Un débat ? vraiment...?

 

On peut donc faire beaucoup d'études et ne pas être plus tolérant ou moins idiot. Je me range sans attendre du côté des chrétiens quand ils disent que le coeur et l'amour guident la raison, et non l'inverse. Mais on peut aussi conclure plus froidement qu'aucun argument pro-féministe ou pro-gay n'est audible dans les lieux de pouvoir.

Ce qui surprend en ce moment tous mes amis exilés en Hollande, anglo-saxons ou canadiens est qu'on ne foute tout simplement pas la paix aux gays. On ne se dit pas, bon c'est leur truc, leurs affaires, ils font ce qu'ils veulent (c'est une façon de penser plus libérale et anglo-saxonne, je le concède). Après tout, si j'aime les pizzas et qu'une autre petite minorités de mecs, mettons des Coréens, commencent à manger des pizzas comme moi, qu'ils ne m'obligent pas à manger leur recette de pizzas, ça ne pourrait que me réjouir.

 

Mariage_Daumier_Republique.jpg

C'est pas pervers et républicain, ça !

 

Mais non... Car la tradition républicaine exige de parler toujours au nom de tous d'un bien commun. On se hisse sur le petit rocher de l'universalité abstraite et on prêche. La république (qui a aussi ses bons côtés) a balayé la tradition démocrate, qui exige sur une question ou une autre, au moins d'entendre les individus concernés par cette question (quand on parle homosexualité, islam ou féminisme à Ce soir ou jamais, on n'invite que dans de très rares cas, un homo, un arabe ou une féministe militante pour parler de ce qu'ils connaissent). 

Le problème s'est encore aggravé avec le mariage gay. Après avoir parlé des musulmans sans les musulmans, parlé des femmes sans les femmes, on s'est mis à parler des gays sans les gays, mais plus encore à parler avec les religieux... 

Au nom d'un "débat" sur le mariage gay, on s'est donc permis de donner la parole aux homophobes de tout type et de toute confession. Mais aurait-on dû débattre de la place des NoirEs dans les autobus quand Rosa Parks a refusé de rejoindre celle qui lui était prescrite par une loi injuste (je ne multiplie pas les exemples, hein, c'est pas nécessaire, il y a des glissements que je ne voudrais pas commettre) ? Et d'ailleurs pourquoi débattrait-on d'une loi qui prend pour principe clair l'égalité républicaine, accepté de tous jusqu'à preuve du contraire ? Najat Vallaud Belkacem le redisait il y a peu : il serait aberrant que les Français refusent à une partie d'eux-mêmes les droits dont ils sont tous supposés jouir. En vérité je vous le dis, cathos, juifs ou muslmans, écoutez bien : c'est trop tard ! Ou bien demandez à changer la constitution et revendiquez la division de la République et la discrimination comme projet politique (Eric Fassin le précisait très sérieusement il y a peu : l'Eglise est la seule à faire de la discrimination à l'embauche, puisqu'elle refuse officiellement les gays en son sein, aussi abstinents soient-ils...). 

Hélas ! la conception du débat républicain est qu'on soit tous capables de parler des uns et des autres comme si nous y étions, comme si nous comprenions par simple apposition des mains la vie et les valeurs des autres. Sans jamais avoir rencontré un seul gay (si ce n'est Philippe Arino qui sert de bête de foire qu'on exhibe à la sortie des messes), les gentilles familles cathos peuvent parler des gays comme si elles en connaissaient. Comment font-elles ? Elles les chassent de la messe, puis elles les rattrapent à l'entrée des backrooms pour leur parler ? Pardon, j'oubliais, après tout, on a tous un ami Noir, alors pourquoi pas s'adjoindre maintenant les services d'un ami gay (qui pourrait être d'ailleurs gay et noir).

 

 

Voilà celui qui est supposé représenter les gays auprès de mamie en province (gay, abstinent, catholique, et... bon pas doué pour la musique).

L'alibi est parfait. Et aux oreilles de certains cathos, sa musique passerait presque pour de la house.

 

 

La mauvaise foi pour principe.

 

Un exemple. Il y a eu l'année dernière un débat autour du mariage gay lors de l'émission les Enfants d'Abraham. Je me disais naïvement qu'en parlant entre eux, ils auraient pu avoir une épiphanie... Malek Chlebel, le père La Morandais et le Grand Rabbin Haïm Korsia pourraient se regarder et se demander : "mais hey, les mecs, pourquoi on n'aime vraiment pas les gays...?" Le présentateur s'est dit probablement la même chose que moi, et a commencé en demandant : "pourquoi les trois grandes religions rejettent-elles l'homosexualité ?" Là, d'un coup, on voit nos enfants d'Abraham disparaître vers une autre galaxie. Le rabbin répond : quoi, homophobie, mais de quoi parlez-vous ? Mais il n'y a pas d'homophobie, il y a le chemin tracée par la vie, et le reste, comme tous ces comportements déviants qu'une tradition ne prescrit pas. 

 

 

Le raisonnement est aussi ridicule que vouloir faire sa vaisselle en jetant une grenade dans le lavabo. Il n'y a pas d'homophobie... sérieusement ? Pourquoi ne pas dire qu'il n'y a pas de racisme parce qu'il n'y a pas de Noir. Ou qu'il n'y a pas de réacs anti-mariage, parce que la religion n'existe pas. Pour un athée peut-être, il ne devrait pas non plus y avoir de juifs, et donc l'antisémitisme n'existe pas (le bon rabbin a vraiment de la chance que personne n'ose lui renvoyer son argument) ? 

 

Mariage lego lévithique

source.

Lévitihique 18:22 : "Tu ne coucheras pas avec un homme comme tu fais avec une femme. (...) Ils ont commis une aberration. Ils devront être mis à mort."

(de l'intérêt des legos pour comprendre la religion en riant plutôt qu'en pleurant de honte)

 

Dois-je répéter qu'il est assez difficile de débattre avec des gens qui vous préféraient enfermés, morts ou inexistant il y a encore trente ans (moment de la dépénalisation de l'homosexualité), et qui aujourd'hui encore nient votre existence...?

L'évolution hypocrite des arguments ne trompe personne : il y a un an, on entendait le pire. L'homosexualité était un crime contre l'humanité (Vanneste), ou le refus profond de l'altérité (Boutin) comme si la seule différence possible entre deux individus était la différence sexuelle. Puis on a eu droit à un peu moins pire : si on autorise le mariage gay, bientôt on aura la polygamie, l'inceste (argument employé sérieusement par le même prof de philo d'Orléans), la zoophilie et... la pédophilie (n'oublions pas la pédophilie, ce serait dommage). Maintenant, le discours s'est adouci : on veut juste sauver les enfants. Si ça avait pu être plus fédérateur, les anti-mariage auraient été capables d'accuser le mariage gay de massacrer les Lolcats et les bébé phoques, et ils auraient été prêts à organiser une autre "manif pour tous" pour sauver leur petits culs duveteux. 

Je le redis : je ne trouve pas un seul argument contre le mariage gay qui ne soit pas homophobe, c'est-à-dire qui ne fasse pas passer l'homosexualité pour une tare génétique, une incapacité à élever des enfants, ou une perversion culturelle proche de la zoophilie ou de la pédophilie. Or, glisser des qualités disqualifiant les gays précisément au moment où doit leur accorder un droit supplémentaire c'est faire preuve de discrimination. La version douce de tout ça est : c'est un "choix de civilisation", on préfère une norme hétérosexuelle d'affiliation plutôt qu'une norme qui autorise l'homoparentalité. La préférence d'une norme sexuelle sur une autre, qu'est-ce que c'est sinon de l'homophobie ? 

 

 

 

Voulez vous entendre les enfants issus de couples homoparentaux ? Ils le disent tous, le plus dur est : 1) le regard porté sur cette affiliation qui est incompréhensible pour leurs petits camarades (tout comme il devient insupportable pour les enfants adoptés d'être considérés comme des enfants de second choix, ou les enfants nés de PMA d'être appelés bébé médicament) et 2) l'instrumentalisation paternalisante dont ils sont victimes dans le débat (ps : les gays disent qu'ils sont juste des parents comme les autres, ils ne veulent pas sauver les enfants comme on sauve les bébés phoques).

Le débat sur le mariage gay est donc littéralement infesté d'insinuations homophobes, insinuations pourtant condamnées par la loi. Faire remarquer que les enfants d'ouvriers avaient plus de mal à s'élever socialement que les autres n'a jamais été un argument pour empêcher les familles ouvrières de procréer, au contraire, on a combattu cette discrimination.

Un des moments les plus drôles des débats télévisés avait été cet aveu d'Henri Guaino sur le plateau de Mots Croisés, aveu aussitôt suivi d'un auto-aveuglement sans pareil... Guaino avait prévenu Yves Calvi qu'il avait une déclaration à faire : il a été élevé par deux femmes car son père ne l'a pas reconnu, et a été malheureusement considéré comme un enfant "naturel" (c'est-à-dire illégitime). Il poursuit : mais attention, il a été bien élevé et il n'a eu aucun mal à trouver un modèle hétérosexuel homme/femme classique (normal, le monde en est plein !). Là, les pro-mariage le regardent en écarquillant les yeux. Va-t-il changer d'avis en direct à la télé ? Non, car il en conclut malgré tout que... le mariage gay est dangereux. Cette situation a été difficile pour lui et il ne la souhaite à personne ! Mais pourquoi ne comprend-il pas que sa souffrance vient de l'image que la société française de cette époque a construit de ce qu'on appelait des "bâtards" !? Il devrait demander moins de discrimination, une évolution des mentalités... et non, il veut simplement que ceux qui existent déjà (30 000 enfants, en gros) souffrent comme lui. Le même aveuglement est à l'oeuvre quand un gentil catho parle des couples homoparentaux : on déplore leur situation, mais au lieu de les aider on veut les interdire.

 

 

Henri Guaino, enfant naturel, élevé par deux femmes, fier d'avoir fait famille avec elles, mais... contre le mariage gay tout de même ! 

 

Si on me demande pourquoi légaliser le mariage gay, il me sera facile de répondre. Car l'argument est simple. 

Le mariage gay est quelque chose qui aurait dû être autorisé dès lors que les minorités LGBT n'ont plus été reconnues comme des malades mentaux, c'est-à-dire dès 1982. Le véritable argument est donc purement et simplement l'égalité d'accès au droit pour toutes les personnes en pleine possession de leur raison. Le projet politique du mariage n'a même pas changé : il n'impose plus de procréation depuis longtemps. Et les modèles d'affiliation hors procréation sont déjà disponibles depuis longtemps. Désolé les mecs. S'il y a bien égalité entre un hétéro et un homo, c'est parce que ni l'un ni l'autre n'est fou, et que les deux sont majeurs et vaccinés. L'égalité revendiquée n'est que le résultat, pas l'argument décisif. 

Les minorités LGBT ne demandent pas à se marier entre fille et père ou entre frère et soeur (cas interdits par la loi), et elles ne demandent pas non plus de ne pouvoir se marier qu'entre cousins germains comme Mme Boutin et son mari... Autrement dit, ces minorités ne demandent qu'à rentrer dans la case tout à fait prévue à cet effet.

Comme disait le très bon slogan de la dernière manif : "l'amour a ses droits que le droit ignore", ou fait mine d'ignorer. Qu'il y ait eu cette énorme latence entre 1982 et 2012 n'est que le résultat d'un blocage, largement dû aux lobbys catho en France.

 

 

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Richard Mèmeteau
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commentaires

medical billing software 29/09/2014 14:42

Wow I can’t believe my eyes. I want to direct the attention of our dear readers and viewers to that particular picture where a man is trying to breast feed two babies. Hilarious right, even though I respect the art work.

Diet 04/08/2014 19:04

J'ai parcouru votre blog, et je tiens à vous dire que j'apprécie sincèrement les illustrations que vous avez choisies partout sur votre blog

Toots 28/01/2013 20:04

Bon article, j'avoue avoir vomi à la chanson de Philippe Arino, mais au dela du mariage, ca aurait été cool de développer plus l'adoption voire la PMA en répondant aux arguments des
anti-mariage(adoption)sur leur propre terrain plutôt que sur le terrain des droits.

Freakosophe 02/02/2013 20:28



D'une certaine façon, la PMA va de pair avec le mariage, elle est un droit qui suit le mariage. Si les hétéros ont le droit à la PMA, les gays aussi.


Alors ok, on dit souvent que la PMA sert à pallier la stérilité du couple, et que cette stérilité est accidentelle pour les couples hétéros et naturelle pour les gays (stériles par nature), et
donc que la PMA est un pis-aller : la PMA fait ce que la nature ne parvient pas à faire.


Mais la loi n'est plus le décalque de ce qui serait naturel. La nature ne sert pas de fondement des droits. La PMA servait surtout à ne plus avoir recours à ces petits arrangements qui se
pratiquait auparavant : on invitait un ami du couple à faire un enfant à sa femme (je ne sais plus quel épisode de Cold Case parlait de ça). La différence est qu'aujourd'hui, on peut ne pas
mentir aux enfants.