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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 11:40

 

Il ne s’agit pas ici d’évaluer d’un point de vue éthique l’industrie du porno comme on évalue les échanges commerciaux et de se demander s’il peut y avoir du « porno équitable » comme il y a du « commerce équitable ». Mon problème n’est pas de savoir si jouer dans du porno contribue à éduquer son désir et à l’épanouissement de sa sexualité. Ce problème ne serait d’ailleurs pas inintéressant puisque les porn-stars se prennent souvent pour des apôtres de la libération sexuelle, des gourous du sexe délivrant leur message sur les plateaux de télé et dans les magazines. La motivation des acteurs ne semble donc pas seulement reposer sur l’argent et la célébrité. Même les spectateurs/consommateurs semblent de plus en plus concevoir le tournage et la diffusion de films amateurs comme particulièrement éducatifs et épanouissants, pour eux et les autres. Ce phénomène (le passage de la position de spectateur/consommateur à la position de réalisateur/acteur amateur), relativement marginal j’imagine, ne s’explique peut-être pas seulement par un plaisir exhibitionniste (complémentaire au voyeurisme), mais comme une nouvelle forme d’expression de soi, un « coming out » sexuel. 

 

 

 

 

"Je suis partie en mode débauche" - Le Butler du Bush suit TOUS les témoignages.

 

Je laisse de côté cet aspect du problème pour ne m’intéresser ici qu’à l’usage qu’il est possible de faire du porno du point de vue du spectateur/consommateur. Comme on l’a dit dans notre précédent post, cet usage ne se limite peut-être pas à la seule excitation sexuelle et à la satisfaction de notre voyeurisme. Nous y avions fait l’hypothèse que le porno peut parfois servir à l’éducation du désir amoureux. Nous y avions également développé l’idée que cet usage dépend de l’interprétation que l’on se fait du porno et qu’il existe plusieurs interprétations possibles (et souvent contradictoires) d’un même film ou d’un même genre de films. Pour être plus précis, on peut dire maintenant que ces interprétations portent d’abord sur la fonction éthique du porno : l’usage du porno dans sa vie amoureuse, qu’il soit occasionnel ou régulier, peut se comprendre de plusieurs manières selon les effets qu’on suppose être ceux d’une représentation qui n’est ni contemplée (effet esthétique) ni consommée (effet de plaisir lié à une assimilation ou une possession). Nous avons dit que le porno servait à éduquer le désir amoureux, mais on peut comprendre cette fonction d’éducation de plusieurs manières.

 

 

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Le plaisir indéniable de la pornosophie : s'amuser en apprenant...

 

Bettina Rheims, Anne-Sophie 

© Bettina Rheims

 

 

Instruire ou stimuler ?

 

La fonction d’instruction sexuelle. La première interprétation qui vient à l’esprit est celle d’une instruction sexuelle complémentaire au documentaire sexuel produisant une instruction scientifique sur l’anatomie, les MST, … (je renvoie le lecteur à ses éventuels souvenirs de cours de biologie au collège). Bref, le porno serait un guide sexuel appliqué. C’est d’ailleurs ce que la plupart des gens pense lorsqu’ils disent qu’avoir vu 4 ou 5 pornos suffit pour savoir tout ce que le genre propose et qu’il est inutile d’en voir davantage. Pourtant, s’il a clairement cette fonction de déniaisement et d’instruction les premières fois, on peut sérieusement se demander si porno aurait autant d’importance dans la culture de masse s’il n’avait pas d’autres effets. Si le porno a une fonction éducative pour le désir et si éduquer le désir ne signifie pas seulement l’instruire des techniques, des pratiques, postures et combinaisons, comme nous l’avons montré dans notre précédent article, il faut alors chercher ailleurs ses fonctions éthiques. 

 

La fonction stimulatrice. Si la finalité du porno est bien de satisfaire notre voyeurisme et de s’exciter, on pourrait donc penser que sa fonction éthique est celle d’un simple aphrodisiaque comparable aux conversations obscènes et autres mises en bouche. Le porno n’est-il rien d’autre qu’un moyen de pimenter les préliminaires ? Un viagra perceptif ? Si tel était le cas, l’éthique sexuelle appliquée au porno se réduirait à une simple prudence. Le porno n’aurait pas de fonction éducative pour le désir amoureux et ne permettrait en rien de sublimer dans un sens positif les pulsions sexuelles. Voyons donc s’il n’y a pas d’autres interprétations moins réductrices de l’usage éthique du porno.

 

 

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Le plaisir de voir sans se montrer

James stewart dans Fenêtre sur cour - source.

 

 

 

Modèle ou exutoire ?

 

On peut peut-être chercher dans le porno les deux fonctions classiques que Platon et Aristote reconnaissaient aux représentations poétiques (mais aussi picturales et musicales pour Platon). Si pour les deux philosophes, ces représentations sont des imitations de la nature, l’effet des représentations sur l’individu est pour le premier est un effet d’imitation des passions représentées, pour le second un effet de purification des passions représentées. Il ne s’agit pas ici de ramener les fonctions du porno à celles de l’Art. Nous avons suffisamment montré dans des articles précédents (Pornosophie 2 et 3) que le porno ne devait pas prétendre être un art. Il ne s’agit pas à proprement parler d’Art chez Platon et Aristote pour la simple raison que l’Antiquité (et ses deux plus illustres représentants) ignore les catégories modernes d’Art et de contemplation esthétique. Les fonctions mimétiques (Platon) et cathartiques (Aristote) ne sont pas comprises originellement comme des modalités de la « contemplation esthétique », mais renvoient originellement à une éthique (et même une politique, dimension que nous laisserons de côté). Voyons ces deux effets appliqués au porno.

 

La fonction mimétique. L’effet mimétique (effet d’imitation) appliqué au porno conduit à considérer l’éducation du désir par le porno comme régressive. Le désir mimétique régresse en pulsion face à des représentations obscènes car il a tendance à réduire le corps d’autrui à un objet interchangeable. Cette forme d’éducation induit un désir de reproduire les pratiques, les postures, les combinaisons, et surtout un désir de possession du corps d’autrui. Le porno est ainsi souvent jugé comme normalisateur d’une certaine forme de sexualité et conduisant à une objectification du corps d’autrui. L’excitation que produit le porno est reportée sur le corps d’autrui et le modèle que propose le porno conduit à voir le corps d’autrui comme un objet de satisfaction pulsionnelle , un objet à posséder par tous les orifices, dans toutes les postures et dans toutes les combinaisons possibles.

 

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Une raison de plus de chasser l'artiste hors de la Cité ? - source.

 

 

La fonction cathartique. L’effet cathartique (effet de purification) appliqué au porno conduit à voir l’éducation du désir comme progressive (par opposition à l’éducation régressive de l’effet mimétique). Le désir cathartique se libère des passions face aux représentations obscènes pour être purifié en un désir rationnel. Cette forme d’éducation n’induit donc pas un désir de reproduction et de possession du corps d’autrui, mais plutôt un dépassement de la libido (pulsion sexuelle) dans un désir de la personne. Il ne faut pas seulement voir dans cette purification l’effet d’un dégoût, d’une horreur salutaire, mais peut-être aussi l’effet d’un soulagement pulsionnel. Le désir trouve sa satisfaction pulsionnelle dans le spectacle du porno et se trouve libéré de cette fascination pour le sexe dans ses relations amoureuses réelles. La purification (catharsis) consiste peut-être plus en un exutoire qu’en un moyen de se dégoûter. L’excitation que produit le porno trouve donc sa satisfaction dans la contemplation du porno lui-même (l’excitation n’est pas reportée sur le corps d’autrui comme dans l’effet mimétique). L’éducation du désir conduit ici à libérer le corps d’autrui de l’objectivation du désir .

 

 

prostitution-equitable.jpg

 

source.

 

 

Alors que la fonction mimétique semble négative d’un point de vue éthique (fonction régressive), la fonction cathartique semble moins négative (fonction progressive). Cependant, dans les deux cas, on ne peut pas vraiment parler d’usage éthique proprement positif du porno. Dans le premier cas, le porno relève d’un usage aliénant car il réduit l’amour au sexe. Dans le deuxième cas, il relève d’un usage palliatif et surtout dissociateur : la sexualité n’est pas enrichie par l’usage du porno puisque la sexualité est renvoyée à elle-même plutôt qu’inscrite dans des relations amoureuses : le porno aide à soulager les pulsions en lui montrant l’image de sa satisfaction, mais il ne permet pas de sublimer ces pulsions dans un désir amoureux. Bref, purifier le désir ne donne pas un sens à ce désir, mais conduit plutôt à dissocier sexe et amour. On ne peut donc pas parler de sublimation positive telle que nous l’avons définie dans notre article précédent. Cette fonction cathartique de l’usage du porno se rapproche de celle de la prostitution : la prostitution est souvent éthiquement utile, sans pourtant être bonne, parce qu’elle permet de satisfaire des pulsions sexuelles dans le cadre d’un contrat et donc d’éviter une violence ou tension sexuelle qui ne manquerait pas d’arriver si un tel usage n’existait pas. La prostitution n’est pas alors considérée comme un moyen d’enrichir les relations amoureuses, mais comme un palliatif, ou comme un soulagement qui permet aux relations amoureuses d’être moins chargées de tension sexuelle.

 

 

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Orange mécanique : l'effet cathartique du porno passe par la torture.

source.

 

 

Ces deux fonctions, mimétique et cathartique, nous semblent possibles mais réductrices. Elles procèdent toutes les deux du dualisme libido/sentiment (ou sexe/amour) qu’on a cherché à dépasser dans notre précédent post. Il me semble qu’une éthique sexuelle doit chercher à dépasser ce dualisme pour éduquer le désir amoureux. Nous avions dit que le désir s’éduque à travers un processus de sublimation pris dans un sens positif (non psychanalytique). Réduire le porno aux fonctions cathartique ou mimétique ne me semble pas permettre une telle sublimation du désir. Si aucune autre fonction ne peut être trouvée (interprétée) dans le porno, alors son usage éthique me semble être très mince et assez négatif. Heureusement la pornosophie a d’autres ressources !

 

 

 

La fonction ludique du porno le sauve-t-elle de l’esprit de sérieux ?

 

L’usage du porno a peut-être une autre fonction plus positive : une fonction ludique. Le porno peut éduquer le désir lorsqu’il est interprété comme un jeu. L’usage du porno est éducatif lorsqu’il n’est pas pris au sérieux. Considérer le porno comme un modèle à imiter, ou comme un moyen utile de se purger de pulsions dangereuses en amour, conduit à lui conférer une fonction très sérieuse que l’on considérera au mieux comme tolérable (pour l’effet cathartique), au pire comme contestable (pour l’effet mimétique). Par contre, considérer un usage ludique permet de lui enlever un sérieux qu’il n’est pas capable d’assumer ; c’est aussi lui accorder une fonction éthique beaucoup plus positive. Le jeu est toujours une forme de simulation dont le seul but est un plaisir un peu futile, mais d’autant plus plaisant qu’il est gratuit. Les représentations obscènes du porno rapportent la sexualité humaine à sa gratuité. Dissociée totalement de sa fonction de reproduction de l’espèce, la sexualité humaine est en elle-même un jeu gratuit où le corps trouve à exprimer son intimité, à s’abandonner à l’autre ou à mesurer sa puissance de manière ludique. Le porno éduque le désir car il est le miroir de ce ludisme gratuit de la sexualité. Le porno éduque en aidant à prendre et maintenir la conscience du caractère ludique d’une sexualité épanouie, libre.

 

 

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Soyons ludique ! - source.

 

 

Le grand problème des évaluations éthiques les plus courantes du porno est qu’elles prennent souvent trop au sérieux la sexualité humaine. Soit elles cherchent à faire du porno un moyen de libération de la morale bourgeoise, de la peur du corps,… ; soit elles cherchent à faire du porno un moyen d’aliénation, horrible source d’objectification, de réduction du désir à la pulsion,... Dans les deux cas, la conception de la sexualité par rapport à laquelle on évalue l’usage du porno est excessivement sérieuse. Il me semble par contre qu’en l’interprétant à partir de sa fonction ludique, le porno peut contribuer au processus de sublimation positive du sexe. En effet, le sexe est rendu sublime lorsqu’on le conçoit dans sa gratuité. Le plaisir érotique renvoie à une simple joie d’exister dans la mesure où le plaisir n’est pas lié à une activité engagée dans le monde, utile pour satisfaire des besoins. En étant le miroir de cette gratuité et de ce désengagement du monde, le porno peut contribuer, pourvu qu’il soit interprété ainsi, à prendre conscience de cette gratuité.

 

 

Quelles sont les conditions d’une interprétation ludique du porno ?

 

Cette interprétation ludique du porno n’est pas totalement extérieure au film et ne dépend pas entièrement du spectateur. Elle est aidée lorsque le film lui-même ne se prend pas au sérieux. La présence d’humour dans le porno est un des critères principaux pour déterminer si un film peut avoir une fonction ludique. Disons simplement que le porno doit être plus proche des comédies que des tragédies pour trouver une évaluation éthique positive. 

 

Le porno-chic permet-il autant que le gonzo une interprétation ludique ? Pour le porno-chic, c’est l’histoire qui déterminera si la sexualité y est prise au sérieux ou non. Un film comme Alice in wonderland, comédie musicale pornographique délirante plongeant une Alice curieuse de tout dans un monde déluré inspiré de Lewis Carroll peut facilement faire l’objet d’une interprétation ludique. À l’opposé, The devil in Miss Jones, supporte moins bien une telle interprétation puisque l’héroïne commence par se suicider et décide au purgatoire de mériter d’aller en enfer (elle y est condamnée pour son suicide) en explorant une sexualité qu’elle a toujours rejetée lors de son existence terrestre. Pourtant même dans ce genre de tragédie porno, la dimension onirique du film le rend susceptible d’une interprétation ludique.

 

 

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Parker, jeune mormon spécialiste de Kung Fu devient une star du porno pour payer son mariage.

Le pitch idéal ? - source.

 

 

L’interprétation ludique du gonzo dépend en partie, quant à elle, du talent des performeurs. L’aspect extraordinaire des performances peut permettre une interprétation ludique. La recherche d’endroits insolites ou improbables peut également donner une dimension ludique qui enlève son esprit de sérieux à la sexualité. De nombreux gonzos cherchent ainsi à montrer des pratiques sexuelles dans des lieux publics où les acteurs/performeurs cherchent à éviter de  se faire prendre. Il n’en reste pas moins que l’effet de réel recherché par le gonzo, sa tendance vers le documentaire, fait souvent barrage à une telle interprétation ludique. Il est souvent plus facile d’interpréter les gonzos comme des modèles (fonction mimétique) ou comme des exutoires (fonction cathartique). Si la fonction ludique est bien ce qui donne au porno le plus de chance de participer positivement à l’éducation du désir, il me paraît alors plus facile d’évaluer positivement le porno-chic que le gonzo d’un point de vue éthique.

 

 

Épilogue pornosophique :

 

Que cette interprétation ludique ne soit pas l’interprétation dominante des fonctions éthiques du porno, j’en conviens bien. Il me semble pour l’instant que c'est pourtant la seule qui puisse accorder une fonction éthique positive au porno. Je conviens également qu’elle est faible et qu’elle est loin d’être suffisante pour une éducation amoureuse. Je doute même qu’elle soit nécessaire. Quoi qu’il en soit, il me semble avoir rempli avec ce dernier article le programme que je m’étais fixé dans mon mode d’emploi pornosophique (voir pornosophie 1). Le porno ne me semble pas constituer, au vu des analyses précédentes, une décadence de la civilisation occidentale puisque l’usage éthique qu’on peut en faire n’est pas condamné à être négatif. Il est clair que si le porno devenait le coeur de toute notre culture érotique, il y aurait du souci à se faire. Bien que le porno prenne une place de plus en plus importante dans la culture de masse, il ne semble pas que cette place soit hégémonique. Cet usage éthique n’est pas non plus condamné à être subjectif dans la mesure où les réflexions précédentes ne prétendent pas être l’expression d’un goût personnel, mais le résultat d’une analyse rationnelle. 

 

Malgré les récriminations de ceux que ces déclarations de modestie agacent, je tiens à préciser que tous ces essais pornosophiques ne prétendent pas régler tous les problèmes que pose le porno, tant du point de vue descriptif (pornosophie 2 et 3), moral (4 et 5) ou éthique (6 et 7), mais simplement proposer des éléments de réflexion à la discussion. La discussion (voire la polémique), longtemps annoncée, n’a pas encore eu lieu, mais ne saurait tarder. C’est avec grand plaisir qu’en clôturant ma série sur le porno, je peux annoncer les contributions prochaines de deux de mes camarades sur le même sujet, contributions qui, j’en suis sûr, ne manqueront pas de saboter les quelques misérables résultats que je pensais avoir atteints. Ah, on n’est jamais si bien fessé que par ses amis…

 

 

 

pornosophie

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commentaires

Gregos 12/09/2013 14:55

Série d'articles passionnante avec ces éclairages de la morale et de l'éthique. Articles que j'ai trouvé en tapant sur Google "Morale et sexe".
Merci!