Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 01:00

 

Blockbuster bombe

Déconstruire n'est-ce pas la même chose qu'exploser...? A moins que ce soit se faire exploser...

source

 

Je m'apprête à suicider mon ambition une deuxième fois. La première fois c'était quand j'ai survécu au jour de mes trente ans, en constatant que je restais terriblement séduisant mais célibataire, que je n'étais pas mort de fatigue en défendant les pauvres, et que je n'avais même pas perdu la vie en tentant de détruire le système du capitalisme mondial. La deuxième fois est d'écrire ce que je vais écrire. Car je m'attaque à ce truc que personne ne connaît vraiment, mais dont le nom fait peur, ce truc qui pourtant est manifestement l'institution la plus cool et la plus alternative que Freako pourrait liker sur Facebook, soutenir, et un jour (dans nos rêves mouillés de trentenaires en soif de reconnaissance), intégrer, j'ai nommé le Collège International de Philosophie !

Pour tous ceux qui pourraient me trouver injuste, je peux sans exagérer affirmer que je n'ai fait que prolonger les critiques que les philosophes cités ici se sont eux-mêmes adressées au moment de leurs interventions sous la forme de petites vannes supposées nous rassurer sur le second degré dont ils sont capables.

 

Blockbuster salle-300-355169

 

Motivé par la passion...

 

...Il se trouve que je suis intéressé par la philosophie et la culture populaire, moi ainsi que d'autres profs de philo qui ont fini plusieurs fois d'affilée et toute la série des Kill Zone, Call of Duty, Assassin's Creed, Lost Planet, Infamous etc... (et depuis deux jours, Zelda Skyward Sword)... Et je me suis donc naturellement pointé très tôt au colloque organisé au forum des images très alléchamment intitulé Philosophie du Blockbuster (je venais de buter Ganon à deux heures du mat). 

Je me permets de remarquer au passage que les philosophes n'ont rien à envier aux producteurs/réalisteurs/scénaristes de blockbusters en ce qui concerne le pompeux des titres et les promesses non tenues qui s'ensuivent nécessairement. Un échantillon de titres pour mesurer le faste de l'onomastique philosophique. Là où la suite de Transformers s'appellent sobrement Transformers 2 et Transformers 3, les interventions des philosophes se déclinaient en Son of a pitch : prequels, sequels, aliens et autres monstres (Mathieu Potte-Bonneville) – il n'a été question que de Prometheus... ou encore en Buster à bloc ou de la super-production au super-déchet. Tonnerre sous les tropiques et les parodies originaires de Ben Stiller (Emmanuel Burdeau) – de "parodies originaires", il n'a été question que de l'épisode 6 du Ben Stiller Show (+ Zoolander, + Cable Guy). Ou encore en Echanges de vue, économies des regards. King Kong, Godzilla, et l'oeil du capital (Peter Szendy) – et il n'a été question que d'un micro passage de Godzilla, le remake ; quant à l'oeil du capital, c'est une métaphore.

Bon, les titres sont pompeux et alors ?... Je dois prouver ma bonne foi avant de m'attaquer à ces innocents philosophes ou critiques. Alors voilà la situation, je ne vis pas à Paris, je me suis levé à 6h30 en n'ayant dormi que 3h pour l'occasion. Chacun de mes pas (que j'opérais très inadéquatement à travers mon regard ensommeillé) dans les couloirs du métro était motivé par le bonheur futur d'enfin pouvoir parler avec des savants de ce que j'aimais. Le forum des images est coolos, comprenez : avec colonnes et des autocollants hologrammes collés dessus façon revival disco et des petits logos pixellisés pour indiquer les toilettes + wifi gratuite... J'attendais le prétexte pour entrer dans le temple en toute légitimité. Je l'avais enfin. J'avais enfilé mon plus beau jean (tous les autres étant troués à l'entre-jambes, suraccentuant mon look de semi-clodo repassant trop de fois son master 5 à la Sorbonne). Je me suis assis dans la super salle de conf, les jambes écartées, le visage apaisé, déjà illuminé – si ce n'est par tous les spots directionnels au plafond, au moins par le simple énoncé prometteur du colloque. La première intervention sur la généalogie de la 3D n'était pas directement dans le sujet mais restait détaillée et intéressante. Je me suis promis de lire MacLuhan et de me renseigner au sujet des "reenactments" (mot qui revenait constamment, qui sert à dire "performance" en gros, mais pour bien insister, tu vois, sur le fait de rejouer en subvertissant le modèle originel, de le "re-présenter" tout en s'en éloignant... tu vois ? je veux dire... vous voyez ?), et de cette philosophe qui parlait super bien des images basse définition et qui y voyait la possibilité de subvertir le réel, le Système Mondial, le capitalisme des images, tout, quoi.

 

blockbuster_reenactments_image.jpg

Le reenctment le plus célèbre de l'histoire politique... l'Avatar palestinien contre Israël.

source.

 

Première pause, j'entends un vieil homme enchapeauté s'agacer : "finalement, ils ne font que créer des idées simplement pour leur taper dessus, c'est vain...!" J'ai supposé qu'il parlait des intervenants, mais je n'en étais pas sûr, trop content de pouvoir jouir d'une tasse de café gratuite (plus tard, il a fallu se battre contre les organisateurs du forum des images pour leur chiper des gobelets et un peu d'eau chaude – c'est tellement Paris, j'adore). 

Soudain, chacun des philosophes ou critiques a commencé à faire une blague récurrente étrange. Ils s'excusaient de ne pas pouvoir tenir les promesses de leurs intitulés, ou d'être entraînés par la surenchère que le sujet exigeait (le blockbuster) mais qu'ils n'avaient plus envie d'approuver. Mathieu Potte-Bonneville y est allé de ses critiques aussi acerbes qu'immotivées : "on a parlé d'Avatar et de Prometheus comme deux blockbusters écologiques américains... voilà au fond deux énormes blocs de haine de soi" – rires dans la salle (car les Américains, comme nous le savons, nous les civilisés Européens, sont de fieffés pollueurs – au lieu de simplement constater que les Américains sont capables d'autocritique et pas tous désireux de détruire le monde en le polluant). Maintenir deux clichés au lieu de le résorber en une unité complexe, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment une invitation à penser. 

 

 

Mais guidé par la vérité et la rigueur conceptuelle...

 

En fait, pour tout avouer, je réagis mal aux analyses un peu flamboyantes et verbeuses. A partir de celle de Mathieu Potte Bonneville, j'étais agacé. Le sage est celui qui sait qu'il ne sait pas, et constater que le papier de Mathieu Potte Bonneville reposait sur un étonnement devant le buzz de Prometheus qu'il avait pourtant raté ne m'a pas franchement rassuré... Pire, il avançait l'idée que les blockbusters sont si faibles narrativement qu'ils se limitent à n'être au fond que des pitchs, vampirisant d'autres histoires ou d'autres franchises – d'où le "son of a pitch", comprendre : le blockbuster n'est qu'un recyclage incestueux d'histoires déjà disponibles, aussi hybridées et mutantes que les cross over d'aliens dans Prometheus

 

Blockbuster_prometheus-sinful-celluloid-weyland.jpg

Guy Pearce "grimé". Un maquillage raté suffit-il à condamner un film ?

source.

 

Pirates des Caraïbes a beau figurer deux fois dans le top ten des blockbusters qui ont rapporté le plus d'argent, je ne crois pas que la simple référence à l'attraction Disney qu'ils représentent ait suffi à en tirer un scénario correct. Prometheus a beau avoir sacrifié le rôle de Peter Weyland pour avoir un joli teaser avec Guy Pearce, je ne crois pas non plus que cette stratégie de teasing justifie de dire qu'un blockbuster se limite à un pitch (le pitch étant la brève phrase par laquelle on résume un film), ou encore moins dire que le film est mauvais à cause d'un personnage (ce qui est pour le coup, une critique-pitch). 

 

Blockbuster pirates-des-caraibes

"Look at me ! I'm a script !"

 

Bref, les blockbusters ne sont pas des films sacrifiés sur l'autel de la bande annonce, et ils s'y réduisent encore moins, aussi rigolote que soit la thèse. Un parfait contre-exemple est le gros plantage que représente John Carter (from Mars). Une des raisons avancées de l'échec du film est que la bande annonce n'a pas pu expliquer la bizarrerie de voir un cow-boy sur Mars sans dévoiler trop de l'intrigue. Par conséquent, ce pas-si-mauvais-blockbuster s'est changé en catastrophe justement parce qu'il était trop dense pour une bande annonce. Alors certes, la bande annonce est stratégique pour amener le public au cinéma (tout comme les affiches etc.), mais le film ne s'y limite évidemment pas. 

 

 

 

Et de façon générale, un blockbuster est tout sauf indigent du point de vue narratif. Ce qu'on offre au spectateur n'est pas la répétition d'une histoire, bien qu'on ajoute des 1, 2, 3, 4 derrière les titres des franchises. C'est le prolongement, l'étirement narratif extrême d'une même histoire, qui tient plutôt à respecter (tiens toi bien, Mathieu...) la forme littéraire de la saga dont il est adapté (Harry Potter, Seigneur des Anneaux, Avengers ou Batman...). Et évidemment, pour ne parler que la forme mythique supposée résumer toute intrigue hollywoodienne, on la décline généralement en douze étapes... donc là encore, le jeu de mots "son of a pitch", n'est qu'un jeu de mots. De façon générale, les exégèses au demeurant compliquées qu'ils proposaient ressemblaient au fur et à mesure à un château de métaphores qui s'effondre si l'on a l'audace d'en interroger une seule...

 

 

Blockbuster comic2-555

Demandez au tyrannosaur rex ce qu'il en pense.

source.

 

Résumé des erreurs : "intention fallacy" ; analyse méta-filmique ; surexploitation d'une étymologie ; pétition de principe ; analyse qualitative supplantant tout panorama général des blockbusters...

 

Au fil du colloque donc, les failles sont apparues, suggérées par les intervenants eux-mêmes, qui répétaient encore le mot "méta-filmique" davantage pour s'en excuser que pour l'assumer – car oui, tout le colloque était basé sur cette idée qu'on peut trouver dans une scène, par exemple un plan de babyzillas glissant sur des ballons de basket et des boules de chewing gum, toute l'essence du blockbuter. Appliqué à une pub Elle et Vire (qui passe par là pendant que j'écris) cela donne : "on voit une vache dans le pré, c'est la métaphore évidente du spectateur de la pub, qui rumine la consommation comme une vache". Ou "il pleut dans cette pub, c'est au fond l'essence même de la pub de promettre le bonheur au beau milieu de la plus grande misère."

Un ami québecquois magique, rompu à la critique anglo-saxonne m'a confirmé le diagnostic avant de s'endormir lui-même. Je pensais qu'il serait émerveillé d'entendre parler de films populaires de façon savante, mais il m'a juste envoyé son regard ennuyé en me soufflant à l'oreille "intentionnal fallacy" – avant de retourner capter la wifi gratuite du forum des images... car oui, la plupart des analyses proposaient de traiter ces films comme si le réalisateur, scénariste ou producteur avaient vraiment voulu parler de l'essence du blockbuster, du cinéma, du tournage, ou de ce qu'est le capitalisme... Je ne suis pas sûr qu'un poisson qui pourrait parler parlerait d'abord de l'eau dans laquelle il nage. C'est une intention louable et nécessaire même que de révéler les présupposés idéologiques d'un film, mais en l'occurrence, le minimum est de reconnaître qu'on le fait contre le film lui-même, et pas sur invitation de son propre déroulement narratif. 

 

Blockbuster_Baby_zilla.jpg

Le babyzilla en tant que mise en abyme du blockbuster... ou en tant que représentation du philosophe français tentant d'y voir une mise en abyme du blockbuster...?

 

Mais la question centrale pour justifier ces analyses est de savoir pourquoi telle scène est plus caractéristique qu'une autre. On pourrait en déterminer la pertinence si on avait par avance une définition du blockbuster, mais ici, les intervenants s'en servent pour définir le blockbuster. La figure de synecdoque dont ils usent, peut renvoyer la partie au tout, mais à condition de savoir déjà quel est ce tout ! Les scènes sélectionnées sont donc parfois emblématiques (chutes des corps lors du naufrage du Titanic) ou parfois absolument énigmatiques (Jack Black qui découvre Naomi Watts dans King Kong... les visages de pierre qui attendent l'équipe du film à l'entrée de l'île du Crâne où se cache King Kong...). Comment les sélectionner, si ce n'est en se remettant à l'intuition géniale du philosophe...? 

En plus de ces analyses méta- et intentionnelles, rapidement (au bout de la troisième intervention), il est apparu un autre tour qui marquait typiquement les interventions des philosophes : la surexploitation de l'étymologie (pour compenser l'absence de définition a priori du blockbuster). On ne comptait plus les jeux de mots sur blockbusters. Les organisateurs du colloque devraient remercier personnellement le premier américain qui a exporté cette métaphore militaire en lui envoyant une boîte de foie gras et une caisse de champagne déjà prête à exploser... Pourtant, as far as i know, "blockbuster" ne désigne pas initialement un film. Il désigne une bombe, puis tombe dans le vocabulaire du théâtre : le succès d'une pièce était supposé épuiser les théâtres voisins et les mener à la banqueroute – donc d'une certaine façon les détruire ; et enfin gagne le cinéma. Si on devait y être fidèle, on voudrait dire qu'un bon film détruirait – en siphonnant leur public – les films concurrents. Bref, le vocabulaire militaire sert le vocabulaire du capitalisme et de la libre concurrence. Mais les philosophes ont parlé successivement : 1) du bloc et de la masse (Hervé Aubron) ; 2) de l'explosion et de la transformation d'un gros film en plein de petits goodies miniatures (Odello) ; 3) de la destruction du cinéma dans le cinéma lui-même à cause de l'improvisation et de l'aventure du tournage (Burdeau) ; 4) de la destruction de l'objet du regard cinématographique (Szendy) ; de la destruction du film par le pitch (Potte Bonneville). 

En somme, pour la plupart d'entre eux, le terme de "buster" fait aussitôt référence à une explosion du film et non, comme l'histoire correcte de l'étymologie l'indique à la concurrence du film. Ils sautent de la métaphore militaire à la métaphore cinématographique. Et je crains que ça reste, dans tous les cas d'ailleurs, une mauvaise métaphore, car ça ne fait ni référence à l'économie propre au blockbuster (à savoir la vente de goodies entourant le blockbuster), ni même à sa forme mythologique revendiquée. 

 

 

Vous avez quelque chose à demander sur l'industrie du cinéma... demandez à Ben Stiller, l'enfant de la Balle !

(en fait je voulais mettre les vidéos du Ben Stiller show, mais l'intégration est désactivée)

 

Un des effets d'une telle absence de recul quant à la méthode est de tirer une conclusion induite par la méthode elle-même. Emmanuel Burdeau (validé à l'occasion par les intervenants suivants) a avancé souvent que le blockbuster est une tentative (on retrouve l'intention fallacy, sorry) paradoxale de vouloir sortir du film tout en restant bloqué à l'intérieur (Mathieu Potte Bonneville explique quant à lui comment Alien brouille les frontières de l'intérieur/extérieur : sans doute une énième invitation à traiter la série entière des Aliens comme un discours sur le cinéma populaire). Pour parler un moment québecquois: "no shit qu'ils trouvent qu'on est coincé dans le film, leurs interventions sont toutes méta-filmiques !" Tout ce que dit le film, le film est supposé l'être à propos du film, alors forcément, on se trouve un peu coincé à l'intérieur du film... Du coup, conclure que le blockbuster n'a rien à dire sur le monde mais que sur lui-même, c'est simplement retrouver son postulat initial. Représentation graphique de la pétition de principe : LOL.

Mon mauvais esprit ne s'est pas limité à ces giclées de venin, tout nourri qu'il était d'un excès de M&Ms et de la frustration de ne pas pouvoir envoyer de textos à partir de la salle de conf (et live-tweeter par sms ma déception à mes amis). Il m'est venu l'idée que l'analyse méta-filmique, synecdoquique (?), ou étymologique était gouvernée par un principe matériel beaucoup plus simple : ils ne sont pas allés voir beaucoup de blockbusters (le mépris affiché à l'égard de Star Wars/Seigneur des Anneaux/Matrix/Harry Potter le laissait deviner). Les philosophes n'ont pas tenté de dire que, compte tenu de tous les blockbusters qu'ils ont vus et qui sont nombreux, ils peuvent en déduire telles ou telles caractéristiques. Ou que compte tenu de l'histoire du blockbuster et de la structure mythologique qu'on y a importée par le biais de l'emprunt à Joseph Campbell, on pouvait commenter l'apparition ou l'absence de telle ou telle caractéristique... Car quand on a peu d'exemples, on est aussitôt limité à une analyse qualitative en comptant sur son génie pour espérer une généralisation.

 

Blockbuster_alien.jpg

source.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

windows xp customer support 13/09/2014 08:22

This is a topic which demands thinking in depth. See those children painted in blue color and they walk the streets. They demand revolution and the nuclear war head is making me shiver from head to toe.

Duchmol 23/08/2013 23:43

Article juste, qui rend quelque chose des propos vides, prétentieux, branchés, mais sans véritable pensée ou profondeur qu'on a entendus pendant ces 2 jours. On se demande ce que vous avez pu penser des 2 ou 3 autres interventions dont vous ne parlez pas.

Gnouros 12/12/2012 09:48

Merci pour cet article. A l'évidence, c'est vous qu'ils auraient dû inviter pour intervenir, ne serait-ce que parce que vous, au moins, vous avez eu l'audace de vous avilir à vraiment regarder des
blockbusters. Concernant Potte-Bonneville, je ne connais pas les détails de son intervention autrement que par votre texte, mais je pense que ses digressions sur intérieur / extérieur sont
peut-etre des élucubrations tout droit importées de la fameuse "pensée du dehors" de Foucault / Deleuze.

Freakogirl 12/12/2012 08:52

Superbe article, je ne me lasse pas de vous lire :-)