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28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 22:04


Vacances de Toussaint : Il fait bon, il fait frais - le temps est venu de briller en société. Freakosophy est là pour vous aider à fourbir quelques armes histoire de ne pas être pris au dépourvu par un insolent qui serait passé maître dans la mémorisation du Télérama ou du dernier Beaux-Arts.  Vous êtes là pour jouer la carte de la fraîcheur et on ne vous prendra plus jamais au dépourvu avec un gros poncif sur l'art contemporain. Vous êtes un lecteur de Montaigne et vous déambulez négligemment en cette vie pour apprécier le peu qu'elle a à donner - ce n'est certainement pas vrai mais c'est ce petit côté sympathique qu'il va s'agir de faire ressortir lors du premier café où tout va se jouer pour déterminer l'expo du moment à aller voir. Il y a fort à parier qu'un ennuyeux embrayera d'emblée sur Soulages et essaiera de placer ses billes en parlant d'oeuvres de lumière derrière la noirceur de la matière. C'est là que vous entrez en scène et que freakosophy est votre allié.
 



Hommage aux Vanités : Skull de Warhol (1976) - Source.



 

L'intrus: " Soulages sans aucun doute l'expo du moment ! -  il va nous sortir de cet art officiel et j'ai vraiment envie de redécouvrir la matérialité brute de l'art qu'il nous donne à voir tout en la transcendant. Je vous ai parlé de cette lumière si particulière qui se dégage de ses oeuvres..."

 

Il a jeté une pierre dans votre jardin et si vous n'attaquez pas de suite il y a fort à parier que le fâcheux ne vous ressorte l'article du Monde sur "la lumière noire de Soulages"  -  Il faut faire diversion !!

 

Vous: je sais pas vous mais moi j'aurais bien vu quelque chose de réellement contemporain ! et je crois qu'à la Pinacothèque on peut savourer le meilleur de la peinture hollandaise du XVIIe - why not !

 

C'est un peu facile mais avec un tel fumigène vous avez isolé les convives et vous pouvez vous lancer - car dans le fond vous avez raison et vous n'allez pas être seul sur un chemin qui n'est escarpé qu'en apparence car Hegel est derrière vous et il va vous aider à faire tomber le masque.

 

Après un toussotement gêné, l'intrus cherche à reprendre ses marques et opère une manoeuvre de secours en récitant sa fiche sur l'événement

 

L'intrus: Tu dois penser à "L'âge d'or hollandais" - Franchement Rembrandt, Vermeer - ça fait un peu boite de chocolats. C'est les vacances mais un peu d'abstraction peut faire du bien et justement avec Soulages la surface...

 

Vous: La surface c'est toute l'histoire de la peinture <ce genre de sentence immédiate fait toujours son effet> - c'est amusant que tu te focalises là-dessus car c'est déjà le centre de cette peinture intimiste. On est pas obligé de représenter un mur de parking pour faire de la surface. La peinture est déjà surface en tant qu'elle se pose comme une restriction première des trois dimensions de l'espace. Par rapport à cela tu vois la suite c'est pas tant Soulages que la musique...






Hegel et la laitière: la transfiguration du banal. 


On peut ricaner à l'infini sur le kitsch des scènes hollandaises et y préférer de noirs aplats censés nous faire prendre conscience que la peinture est lumière il y a quand même quelque chose à glaner du côté de ce quotidien qui n'est déjà plus le nôtre. Qu'elle soit abstraite ou figurative la toile de l'artiste est censée nous livrer un contenu, rendre visible un élément invisible qui nous intrigue et nous amène devant les grandes oeuvres à nous interroger à mesure même que la toile sans cesse semble nous donner des réponses. Le tableau nous offre "ce qui vit au fond de l'âme" et la période ou la manière ne change rien au fait que face aux différents chefs d'oeuvre on n'est déjà plus dans la recherche du beau mais tout simplement dans le significatif.


"Rien de plus beau ne s'est vu et ne se verra " -  © Time Inc.

 

 

 

 

La peinture ne cherche donc plus la belle forme et préfère se retirer dans l'intériorité du sujet qui la contemple - elle devient alors une sorte de paradoxe: "la peinture représente l'intérieur sous la forme des objets extérieurs; mais son fond propre est la subjectivité sensible" (trad. Jankélévitch III, p. 207). L'objet n'est pas le centre de la toile mais le simple reflet d'un état d'âme. 


Jean Davidsz. de Heem Nature morte de livres - source.
 

 



En étant plus que surface la peinture est déjà un pas de plus vers l'abstraction que la sculpture ne peut franchir. Loin d'être un défaut cette caractéristique est révélatrice de son projet et montre à quel point elle est repli vers le sens et non un élan vers le beau. L'objet représenté n'est plus qu'une ombre de l'objet réel mais devient dans cette déréalisation le reflet de l'esprit qui se révèle dans cette nouvelle présentation du dehors.

 

"<l'esprit> ne révèle sa spiritualité qu'en détruisant l'existence réelle, en la transformant en une simple apparence qui est du domaine de l'esprit, et qui s'adresse à l'esprit." Jankélévitch, vol. III, 1, p. 208.

 

Et cette présentation ne passe pas par une matière mais se révèle par la lumière qui devient alors l'élément même de la peinture. Ainsi tout le discours savant que développe Soulages quand il essaye de ressaisir son art par la théorie n'est qu'une suite - ou plutôt l'ombre - du discours hégélien.  Elle est bien l'élément physique dont se sert la peinture pour donner vie à ses sujets. L'économie même d'une toile classique se construit autour de l'opposition simple entre le clair et l'obscur. Si la peinture n'a pas besoin d'une troisième dimension c'est qu'en possédant la lumière elle peut la recréer à loisir car c'est bien la lumière et les ombres qui donnent la forme. Ainsi l'oeuvre de Soulages ne devrait pas chercher à se distinguer à partir de ce qui est l'essence même de son art mais plutôt par la mise en oeuvre de son procédé le noir étant là justement pour mettre en péril la lumière et la déposer non plus au sein du tableau mais face à celui-ci. C'est cette fuite en avant qui marque sa spécificité et met en péril - tout comme Rothko - toute reproduction car sans la matière de la toile ce jeu ne fonctionne plus vraiment. Il n'y a donc pas lieu d'opposer cet art ancien et l'événement contemporain que représente Soulages - il faut plutôt chercher à saisir ce qui sous des formes différentes cherche à percer sous la couleur.

 

 

 Soulages P. - source.





 
Rothko: le défi ultime lancé à la reproduction - source




Le tour de force de l'art hollandais est de nous faire revenir à notre essence spirituelle tout en nous prêtant des scènes de vie ou des objets insignifiants. Il se joue quelque chose qui est de l'ordre de la transfiguration du banal. Elle nous plonge dans ce qu'Hegel nomme "la vitalité et la gaieté de l'existence libre". Face à ces toiles nous perdons notre regard utilitaire, celui qui n'est attaché qu'à nos besoins pour gagner en liberté et redécouvrir ce quotidien que nous ignorons. L'art "change notre point de vue" et "brise tous les liens de la vie pratique". Ainsi l'absence même d'abstraction met en avant la force de cet art car il arrive à nous détacher au sein du monde que nous habitons. Nous ne nous perdons pas dans un océan de couleurs, nous ne sommes pas intrigués par une succession de lignes ... nous sommes stupéfaits par ce fruit qui tous les jours égaye notre table, nous sommes étonnés par le livre qui tapisse notre mur. Nous retrouvons un mystère au sein même de ce qui nous est familier et c'est cela qui est proprement le tour de force d'un art qui est trop souvent méprisé par les tenants purs et durs d'un art contemporain uniquement tourné vers le concept et donc fatalement selon Hegel vers la mort de l'art.



 Vermeer - La femme en bleu lisant une lettre (1662 - 1665) - source.

 

 

"La peinture (...) nous met en présence du monde au milieu duquel nous vivons. Mais, en même temps, elle brise tous les fils qui nous y retiennent ; elle fait taire les besoins, les inclinations, les sympathies ou les antipathies qui nous attirent vers les êtres réels, ou nous en éloignent, en même temps qu'elle rapproche de nous les objets qu'elle nous montre comme ayant leur but en eux-mêmes et jouissant d'une vitalité propre."

Hegel, Esthétique, trad. Jankélévitch, T. III, p. 237.

 



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commentaires

Titiou Lecoq 10/11/2009 00:12


J'étais déjà venue sur ce blog après ton premier commentaire et j'avais été agréablement scotchée par le niveau. Après lecture plus attentive, Soulages oblige, je confirme. Très fort. Très très.


U. 11/11/2009 11:16


Merci !

Ca fait plaisir surtout depuis que je me suis abonné à une lecture quotidienne de ton blog - on est juste (car on est deux) un peu à la traîne sur la publication alors que tu arrives à tenir un
rythme insolent (sur plusieurs blogs en plus ! du coup avec les liens je me suis mis aussi à bienbienbien)...