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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 21:42

 

Peut-on faire une critique ciblée sans s’attirer les foudres de toutes les polémiques adjacentes ? Peut-on critiquer la petite phrase d’Eric Zemmour, comme s’il s’agissait de ne couper qu’un seul fil de la toile, sans faire bouger les autres ? On va tenter cet exploit (allumer la musique de cirque, et faites venir les femmes à barbe). 

Mais d’abord, dressons la table d’opération (le contexte de la petite phrase…c’est pour filer la métaphore). 

 

 

 

 

 

 

 

Eric Zemmour n’est pas raciste. Il est, comme il le dit lui-même, républicain «assimilationniste». Sa réaction est intéressante parce que la plupart des Français qui cherchent le consensus en criant qu’ils sont Républicains à hue et à dia, pourraient bien être plus concernés qu’ils ne le pensent par ce que cache sa petite phrase. On choisit, autrement dit, dans ce billet, de ne pas critiquer la phrase elle-même comme si elle était seulement une opinion maladroite (un très bon article de Rue89 revient sur la réalité du trafic de drogue), mais on choisit de critiquer la théorie politique à laquelle elle renvoie. Car cette petite phrase est purement et simplement la conséquence théorique d’une conception assimilationniste – auparavant assez répandue – de la République Française. On va donc tenter de montrer seulement pourquoi sa position « assimilationniste », qui est au cœur de son système, est absurde, dans la mesure où on ne peut pas être à la fois républicain et assimilationniste.

 

Je suis personnellement persuadé qu’une bonne critique est une critique économe. Et par conséquent, on choisit ici de ne faire appel à rien d’autre qu’aux propos de Zemmour (on n’utilisera pas de jokers). On ne contestera même pas les bases de son argumentation, car un seul raisonnement par l’absurde peut suffire. Nul n’est donc besoin de se préparer à la guerre en sortant son stock d’armes, tel John Connor préparant l’arrivée du T1000… Pour l’instant, autant le dire tout de suite, on a lâché les chiens sur Zemmour pour une ombre dans les bois, et personne n’a vraiment attaqué le cœur de son argumentation. 

 

 

 

ombre philippe ramette

 

Zemmour n'est-il pas qu'une ombre ? - source : L'ombre (de moi-même) de P. Ramette. 

 

 

 

Le 27 mars 2010, Zemmour est invité à exposer sa défense sur le plateau d’On n’est pas couché. Je reprends ces paroles car c’est au moment de sa défense qu’il présente le mieux le présupposé théorique de sa remarque. La fin de ses propos sur la pression que les associations anti-racistes lui font subir depuis des années ne m’intéresse pas. Pas plus que la défense de Naulleau incriminant les codes de la télévision. C’est peut-être intéressant, mais c’est du gros gros Troll (novlangue du net pour dire que c’est un débat-vicié-et-impossible-de-toute-manière-cherchez-pas-c’est-foutu)… 

« Est-ce que vous regrettez cette fameuse phrase prononcée dans l’émission salut les terriens. On va la re-citer une dernière fois, où vous disiez que « la plupart des trafiquants », je dis bien « la plupart des trafiquants sont des noirs ou des arabes. »

– Je ne regrette pas. Parce que, de toute façon, il faut se resituer dans le contexte.

– Alors quel est le contexte ?

– Je suis dans une émission. On a parlé de mon livre, et à un moment la conversation dérive, dévie, bref, et un intervenant dit : « c’est scandaleux, les flics n’arrêtent que les arabes et les noirs. » Je remarque que personne ne lui reproche de dire que les flics n’arrêtent que les arabes et les noirs. Personne ne lui reproche de dire que la police est raciste, en clair. Et personne ne lui dit comme à moi, mais vous séparez les arabes et les noirs des Français. Ce sont des Français pourquoi les séparez vous ? Moi ça me va plutôt quand on me dit il ne faut pas séparer les uns des autres ; ce sont tous des Français puisque justement j’essaie d’expliquer par un discours assimilationniste que pour moi il n’y a que des Français. Sauf que, quand il faut les victimiser, alors là on les sépare, c’est la phrase « oui, les flics n’arrêtent qu’eux ». Et que quand on ne veut pas les victimiser, quand on montre l’envers du décor, alors là on est un affreux raciste. On ne peut pas avoir le beurre de l’universalisme français, et l’argent du beurre des droits à la différence, c’est pas possible, il faut choisir. »

 

 

 

 

Voilà, on coupe ici, on ne pourra pas nous faire le coup de ne pas citer dans le contexte – un pur sophisme de toute façon dans la mesure où un contexte n’a jamais de limites prédéfinies (et comme on n’est pas ministre de l’intérieur ou de l’immigration et de l’identité nationale, on n’a pas besoin de ce genre de sophisme pour se couvrir). On prépare donc notre critique chirurgicale en deux points : (1) critique de sa fausse opposition entre république et droit à la différence ; (2) critique de sa critique du discours anti-raciste.

 

Mais, de la même façon qu’il faut bien stériliser ses instruments, on peut se permettre une petite remarque générale sur l’assimilationnisme. S’il s’agissait de simplement critiquer cette position, on pourrait montrer en quoi l’assimilationniste se sert de l’universalité républicaine comme vecteur d’homogénéité culturelle. L’universalité invoquée ne serait donc rien d’autre que la domination concrète d’une catégorie de la population (généralement blanche et masculine) sur une autre. Mais nous ne développerons pas ces arguments possibles. Car encore une fois, une bonne critique se doit d’être économe. Et plutôt que de discuter du fondement d’une nation, du droit d’ingérence dans la sphère privée, ou du paternalisme de l’état républicain… on va se contenter d’une démonstration par l’absurde.

 

 

 

(1) Tout d’abord, Zemmour a tort sur un point évident, et qui semble être pourtant le plus pensé, puisque condensé dans cette formule toute prête : « on ne peut pas avoir le beurre de l’universalisme français et l’argent du beurre des droits à la différence ». Il n’y a pas d’un côté l’universalisme républicain, qui construit un sujet de droit universel, et de l’autre, le droit à la différence, qui dissoudrait la loi en autant de cas individuels. De la même façon que le principe général de la loi appelle un décret particulier pour s’appliquer, les droits à la différence sont une spécification de ce sujet républicain abstrait. Être noir, paysan, handicapé, pauvre ou homosexuel n’est pas le contraire d’être un homme, mais ç’en est une modalité. Le droit à la différence s’appuie donc sur l’universalisme républicain. Et de la même façon, cet universalisme serait incapable de faire respecter correctement la loi s’il se rendait aveugle à ces cas précis. Vous ne pourriez pas être juste si vous ne teniez pas compte du fait que certains partent avec plus de désavantages que d’avantages dans la vie, et si vous ne cherchiez pas à compenser ces désavantages. Zemmour aurait pu aussi bien nous dire qu’il fallait supprimer les allocs aux pauvres, parce qu’être pauvre n’est pas une différence pertinente que la loi devrait prendre en compte. « Eh oui, vieux, la discrimination, c’est la vie ».

 

(2) La question qui préoccupe donc le républicain est : « à partir de quand une différence culturelle devient-elle vraiment un handicap ? » La différence culturelle n’intéresse pas par elle-même le républicain, et on aurait du mal à lui en tenir rigueur. On ne peut pas condamner un homme sous le prétexte qu’il n’est pas curieux des mœurs exotiques de son voisin. Mais cette indifférence devient condamnable en République quand elle a des conséquences fâcheuses, comme les multiples discriminations. Mais la caractéristique du républicain assimilationniste est qu’il se donne des raisons pour éviter tout simplement de répondre à la question. 

On va donc s’intéresser plus précisément aux équivalences conceptuelles qui fondent le discours « assimilationniste » (j’ai conscience à force d’écrire ce mot qu’il risque de devenir le prochain gros mots des faux débats de plateau télé, au même titre que démago, Le populiste ou poujadiste, mais passons – il y a des trolls partout au fond des bois, et heureusement notre glaive freakosophique nous protège). 

 

 

daumier_republique.jpg
Le Zemmour de la peinture: Daumier La République nourrit ses enfants et les instruit. (1848)

Le discours de Zemmour fonctionne sur une double équivalence : qualifier un Français de noir ou d’arabe = victimiser = être raciste. 

Je remarque qu’il ne vient à aucun moment dans l’esprit de Zemmour que ces séparations ne sont pas faites par les défenseurs des Noirs et des Arabes, mais par ceux qui les premiers ont fait preuves de racisme… Mais continuons à habiter son cerveau encore un peu de temps. Donc, si vous voulez défendre un Noir ou un Arabe contre la discrimination, vous le victimisez et donc… c’est vous le gros raciste ! Brillant, non ? Vous voulez défendre une victime, et le simple fait de la qualifier de victime vous fait passer pour le bourreau… Avec une telle double équivalence, notre ami de tous les jours, le républicain assimilationniste, ne peut tout simplement pas parler de la réalité de la discrimination raciale ! Celle-ci disparaît purement et simplement de son impartiale réalité républicaine. Pour qu’un acte puisse être qualifié de raciste, il faut nécessairement avoir recours aux catégories conceptuels de Noirs ou d’Arabes. Or l’idéologie anti-raciste mettant en péril la République, il est impossible d’y avoir recours. Dans le souci de ne pas victimiser les Noirs ou les Arabes, il faut donc purement et simplement éliminer les concepts qui permettrait de qualifier un acte raciste. S’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème. C’est aussi simple qu’une ancestrale sagesse orientale. Il y a eu Bouddha… le chaos… et il y a désormais : Eric Zemmour.

 

 

zemmour.jpg

source

 

 

 

Et si vous dites à Zemmour (qu’on prend ici, je vous le rappelle pour l’idéal type du Républicain assimilationniste – et s’ils ne sont pas d’accord, qu’ils se manifestent  – Nadine Morano, manifeste-toi !), si vous dites à Zemmour qu’il y a quand même des cas évidents de racisme, il vous répondra deux choses (et oui, je parle en son nom – désolé, mon petit Zézé –, mais ça, au nom même de ta cohérence idéologique) : soit il y a un crime (comme tuer un homme parce qu’il est… Arabe ou noir, par exemple), mais alors la loi sait reconnaître ce crime et le qualifier alors d’acte raciste ne change rien à l’affaire ; soit il n’y a pas de crime et alors, il faut se rappeler le deuxième mantra zemmourrien : « la discrimination, nous rappelle-t-il dans un grand « om » universel, c’est la vie.»

 

Conclusion : la République, qui suppose la définition d’une justice applicable à tous, devient dans ce cadre assimilationniste totalement incapable de compenser les inégalités, et donc incapable d’être juste. L’assimilationniste qu’est Zemmour ne peut pas être Républicain. Sa position est donc contradictoire, purement et simplement ; et fondée sur un aveuglement plutôt que sur une solution concrète à un problème concret.

 

 

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commentaires

Samuel Hounkpe 25/04/2010 23:57


Merci pour ton com sur mon blog très (trop?) compendieux!
Je sens que je vais revenir ici, il y a du niveau! :-)


briantan 16/04/2010 18:52


En me relisant j'ai été gêné par des formulations plus violentes qu'il n'aurait fallu. Je m'en prenais plus à un certain fonctionnement intellectuelle qu'a vous en particulier.
Ceci-dit, la réponse qui reste mesuré ne me satisfait pas, notamment le rapprochement ironique des "vrais gens" et de Proust. C'est au fond un cliché de ceux qui ne l'on pas lu ou pas comprit. Peu
importe l'origine sociale des acteurs de la comédie humaine : qu'ils prennent le thé dans un salon leur laissent simplement plus de loisir pour aller au bout de la vérité et fes mensonges de leur
imparfaite humanité.
Quant à une idée à développer, elle est presente dans ma critique d'une forme de pensée très contemporaine, fréquente chez les geeks et chez la sous-espèces des geeks-philosophes bien décrite dans
le geek-culte "zen ou l'art de entretenir les motos". En gros elle considere que l'intelligence c'est d'être capable de manier des concepts, de les agencer, comparer, affiner et que plus on
applique d'opérations logiques à un plus grand nombre de concepts mieux on comprend la vie. A rapprocher du fonctionnement d'un ordinateur ou de votre metaphore "chirurgicale", à peu près aussi
innocente que les frappes du même nom.
Votre démonstration de l'opposition républicanisme, assimilationisme en est un bon exemple. Belle logique contredite par la réalité ou l'opposition a été résolu pendant plus d'un siecle jusqu'au
années 60.


R. 18/04/2010 15:03



Quand on n'arrive pas à identifier la position d'un adversaire, on est tenté de multiplier les attaques à tout va, pour réussir à l'atteindre au moins une fois. Je vais me limiter à ce que je
comprends. D'abord vous attaquez la méthode. Puis vous défendez Zemmour. Enfin, vous en appelez à Proust.


- Je ne vais pas défendre mon plaisir à manier les concepts. Il est là, et dénué de justification. Si vous voulez m'expliquer que la philosophie peut être autre chose, comme une sagesse intuitive
ou purement empirique et qui ne fait jamais appel à l'intelligence, je suis prêt à vous écouter. Mais je doute qu'en se privant de toute rationalité, notre discussion mène très loin. Si nous
acceptions tous les deux de parler rationnellement, nous aurions un autre problème, qui est soulevé par votre définition implicite du réel. De deux choses l'une : ou bien nos idées nous éloignent
d'emblée du réel, et dans ce cas, Zemmour, vous, Proust ou moi perdons notre temps à l'expliquer ; ou bien le réel me réfute, et dans ce cas, vous n'avez même pas besoin de me répondre. 


- Concernant le deuxième point, votre argumentation est très allusive : (vous dites le problème réglé depuis les années 60... ou encore que) "Zemmour pourrait faire disparaître en soufflant
dessus" J'aime bien l'image, mais je ne vois pas comment il pourrait faire concrètement. Je ne tire mes arguments que de ses propos. S'il souffle sur quelque chose, ce serait d'une certaine façon
sur ses propres idées. Alors, je veux bien qu'il ait une autre définition de la République. Mais il faut avouer tout de suite, dans ce cas, qu'elle n'est pas orthodoxe, et plus ésotérique. Et
vous savez comme moi ce qu'on dit dans ce cas : on prêche des convaincus, ou encore qu'on est le roi de son propre royaume imaginaire. Je crois d'ailleurs que Zemmour pèche sur un point précis,
qui n'est pas très éloigné de cette critique. Il mêle de façon assez inédite des analyses sociologiques, voire démographiques, à des prescriptions politiques, sans se poser un instant le problème
du fait et des valeurs. Or le social n'est pas le politique. Cette confusion serait fatale pour tout régime libre. Notre démocratie, ou la République d'ailleurs, ne fonctionnent qu'à condition de
maintenir cette séparation, d'en jouer, voire de la célébrer, mais certainement pas de la déplorer – comme Zemmour pourrait le faire. Un authentique réaliste (dans l'hypothèse où il le serait)
n'a pas le souci d'être pessimiste ou optimiste – il est réaliste.


- Quant à notre ami Proust... le joker des débats littéraires impossibles... Je ne crois pas qu'une quelconque oeuvre littéraire puisse jamais épuiser le réel. Et ce n'est pas parce que Proust
parle des bourgeois qu'il est partial, et que j'ironise, mais simplement parce que tout artiste est partial. Quel que soit leur niveau d'études en philo, un artiste défend toujours l'intuition
subjective comme mode d'accès au réel (et particulièrement Proust). 


 


Schopenhauer aimait à citer Antisthène (dans l'excellente nouvelle traduction (Folio/essais) p. 225 par exemple) : "la raison, ou une corde pour se pendre". Si vous et moi sommes un peu plus
optimiste, et proustien, ou cybernaute, on pourrait se contenter d'une autre alternative:  "la raison, ou un clavier pour écrire un blog". Ouvrez le vôtre.



briantan 15/04/2010 11:36


portnawoiksophie ou l'orgasme cérébrale par la branlette conceptuelle.

Désolé, mais tous vos articles puent la geekerie stérile, la griserie de l'amateur de rubik's cube qui confond complexité et profondeur.
Quand on est capable de passer des heures de sa vie devant la psychologie de marionnettes, les rapports humains de magazines féminins d'une série comme "lost", on devrait éviter de vouloir faire
des analyses définitives de ce qui se passe dans la vie réelle.
La théorisation suffisante et la conceptualisation auto-satisfaite produisent des arguments que Zemmour pourrait faire disparaitre en soufflant dessus.
Je ne vous reproche pas ces jeux d'ados attardé mais le contentement de soi qui suinte de tout ça.
Si vous voulez de la complexité qui ne soit pas en carton-pate, lisez Proust.


R. 16/04/2010 00:01



Je ne doute pas du plaisir que vous avez pris à répondre à ce que vous jugez comme inutile (je vous épargne le paradoxe)... Et j'ai beaucoup apprécié que vous ne doutiez pas du mien à me branler
(ça nous place dans un vrai rapport d'intimité moite et suintant).


J'imagine que vous pouvez m'expliquer ce qu'est Le Monde Réel des Vrais Gens, et que c'est pour ça que vous m'invitez à lire Proust. Je suis chaud pour un débat sur le réel, ou sur Proust, ou sur
tout ce qui suinte. Mais, je répondrai toujours avec bien davantage de plaisir et de diligence à ceux qui arrivent à développer (ne serait-ce qu') une idée.