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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 18:32

La réédition du livre phare de P.Singer La libération animale et la traduction de l'ouvrage majeur de T. Regan Les droits des animaux semblent marquer le passage d'un cap sur la réflexion animale et font l'effet d'un ballon d'oxygène pour ceux qui, sur notre vieux continent, veulent repenser les limites de notre droit en réinterrogeant la place que peuvent y jouer les animaux.

Nous avons déjà eu quantité de débats passionnés sur le site et ce n'est pas sans fébrilité que nous attendions de pouvoir nous confronter à une oeuvre source pour repenser nos positions. Grace au travail minutieux d'Enrique Utria, nous pouvons donc compléter notre réflexion et penser l'apport mais aussi les limites des théories de Singer qui semblaient pourtant marquer une avancée fondamentale dans le domaine.

La planète des singes - les origines. La construction de Zoopolis ?

La planète des singes - les origines. La construction de Zoopolis ?

Le signe de la pauvreté du débat sur l'éthique animale en France tient précisément au fait que nous mélangeons en un seul courant des positions qui pourtant se pensent comme radicalement différentes. Il n'est donc peut-être pas inutile de refaire un panorama rapide du who's who de ce mouvement. Il suffit pour clarifier nos positions de délimiter trois grandes figures de ce débat : Peter Singer, Gary Francione et bien évidemment Tom Regan.

 

Ce n'est pas à Singer que l'on apprend à faire la grimace. 

 

Se replaçant immédiatement dans les cadres de l'école utilitariste, Singer dessine une position claire qui a souvent été caricaturée mais jamais réellement détaillée. Ainsi par-delà le succès incontestable de son ouvrage phare sur la question, il faut prendre conscience de la non-radicalité de sa position qui ne demande évidemment pas un droit au logement pour les poulets ou le RMI pour les cochons. Il ne veut pour l'animal non pas tant un droit qu'un véritable respect lié à l'être vivant qu'il est indéniablement.

Il n'est donc nullement question de réclamer une égalité de droit, ni une égalité de traitement, pour les animaux (car les hommes et les animaux ne sont de fait pas égaux) mais une égalité de considération qui passe par la prise en compte que les animaux ont, tout comme nous, des intérêts. La filiation avec l'utilitarisme devient  alors limpide une fois que l'on reconnaît cela. Sur quelle base peut -on donc bien construire cet intérêt animal ? La réponse est loin de faire problème tant elle s'impose d'elle-même : la souffrance. 

 

 

Source : One Voice.

Source : One Voice.

"Les français ont déjà réalisé que la peau foncée n'est pas une raison pour abandonner sans recours un être humain aux caprices d'un persécuteur. Peut-être finira-t-on un jour par s'apercevoir que le nombre de jambes, la pilosité de la peau ou l'extrémité de l'os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d'abandonner une créature sensible au même sort. [..]
La question n'est pas: "Peuvent-ils raisonner ?" ni "Peuvent-ils parler ?" mais "Peuvent-ils souffrir ?" Bentham

 

Ainsi loin de spéculer - pour le moment - sur les capacités cognitives des animaux, la réflexion commence par cette simple reconnaissance. L'animal est avant tout un être qui sent et donc un être qui souffre. Il suffit donc de souffrir pour être un patient moral, c'est-à-dire un "objet" sur lequel les considérations morales doivent s'appliquer et qui dans ce cas ne peut et ne doit pas être régi par le simple droit mobilier qui gère nos différentes possessions. Car il faut toute la mauvaise foi du monde pour penser qu'une brouette et un animal doivent relever du même traitement. Et c'est précisément sur cette question du droit que la position de T. Regan puis de G. Francione vont faire fond et dépasser de loin les limites que pouvait poser P. Singer.

 

La force de la position de Singer - la simplicité et l'évidence de la base sur laquelle il repose la question animale - recèle aussi une part de sa faiblesse et donc pour ses détracteurs abolitionnistes de sa tiédeur.

 

L'abolitionnisme ou appeler un chat... un chat.

En se plaçant au point de vue concret du droit et non seulement dans une perspective de principe on ne peut éviter très longtemps la thèse abolitionniste. C'est à partir de ce point de vue que la position de Regan fait sens. Pour eux Singer reste dans un moyen terme en tant qu'il ne cherche juste qu'à faire évoluer le sort des animaux (sa position relève du welfarisme) mais ne s'attaque pas assez à la racine même du problème qui est l'exploitation massive du monde animal par l'homme.

Cette opposition apparaît nettement dans un article célèbre qui a été rendu aisément accessible dans la très bonne anthologie constituée par J.-B. Jeangène Vilmer Philosophie animale dont Eloise avait déjà fait un compte rendu critique. On pourra trouver  aussi avec profit d'autres articles parus en français dans la bibliographie officielle du site français qui lui est consacré. Ainsi dans "Pour les droits des animaux", Regan n'avance pas masqué et pose clairement les lignes de front de son combat et commence par se démarquer de ceux qui ne les voient pas de la même façon : "Il est impossible de changer des institutions injustes en se contentant de les améliorer. Ce qui est mal - fondamentalement mal - dans la manière dont sont traités les animaux, ce ne sont pas les détails, qui varient d'un cas à l'autre. C'est le système dans son ensemble qui est mauvais." Il ne faut donc pas transiger et rechercher sans nuance : l'abolition totale des animaux dans les sciences, l'élimination de l'élevage à des fins commerciales, l'interdiction totale de la chasse pour le sport et le commerce ainsi que le piégeage. Ainsi s'il fallait résumer en un slogan sa finalité, il serait indéniablement : "Une seule solution : l'abolition". Tout le reste n'est qu'une querelle hypocrite qui vise derrière les bons sentiments à s'accrocher à un mode de vie qui nous parait aussi immuable que nécessaire.

 

Mais derrière cet aspect militant, que T. Regan ne cherche pas à masquer, ce qui en fait un auteur de premier plan c'est de poser le problème en philosophe, c'est-à-dire sur le terrain des concepts.

"Je crois que l'idée des droits des animaux est fondée en raison, et qu'elle n'est pas seulement inspirée par de bons sentiments" (p. 164).

Cela se manifeste par le souci de ne pas se détourner des problèmes centraux de la morale et de ne pas hésiter à revenir sur son fondement (chapitre IV). C'est dans cette optique qu'il faut comprendre la remise en cause des autres positions qu'il démonte patiemment dans son ouvrage et que l'on peut ramener aisément à des courants ou figures de la philosophie : le néo-contractualisme avec Rawls, la morale déontologique de type kantienne (Chapitre V) et bien évidemment l'utilitarisme de P. Singer (Chapitre VI).

La critique permettra de dégager sa propre position qui sera de façon assez surprenante au début proche d'un kantisme réformé mais qui dans les faits rejoints surtout une pensée proche de celle d'Hans Jonas qui n'est étonnamment pas cité alors que son livre Principe Responsabilité paru en 1979 constitue un jalon important de la pensée du vivant justement par sa volonté de dépasser l'anthropocentrisme et de replacer au coeur de tout la vie et l'intentionnalité qu'elle porte du monde minéral à celui de l'homme.

 

Car c'est bien en effet le critère qui doit fonder la valeur morale d'un être qui est central chez T. Regan : être le sujet-d'une-vie. C'est d'ailleurs l'objet de la très importante section 5 du chapitre 7 :

"Être le sujet-d'une-vie, au sens où cette expression sera utilisée, implique plus qu'être simplement en vie et plus qu'être simplement conscient. (...) les individus sont sujets-d'une-vie s'ils ont des croyances et des désirs ; une perception, une mémoire et un sens du futur, y compris de leur propre futur ; une vie émotionnelle ainsi que des sentiments de plaisir et de douleur ; des intérêts préférentiels et de bien-être ; l'aptitude à initier une action à la poursuite de leurs désirs et de leurs buts ; une identité psychophysique au cours du temps ; et un bien-être individuel, au sens où la vie dont ils font l'expérience leur réussit bien ou mal, indépendamment logiquement de leur utilité pour les autres et du fait qu'ils soient l'objet des intérêts de qui que ce soit."

Le droit des animaux, Chap. V, 7, p. 479.

Evidemment toutes ces caractéristiques du sujet-d'une-vie ont été mises en place dans les trois premiers chapitres montrant une fois de plus, s'il était nécessaire, la cohérence de l'ensemble. Le plan de l'ouvrage apparaît alors d'une parfaite logique. Les chapitres 1 à 3 déterminent les caractéristiques partagées par les animaux (les mammifères et les oiseaux en réalité), le chapitre 4 introduit la méthodologie utilisée en philosophie morale et pose les premières distinctions entre deux grands types de théorie morale : les théories conséquentialistes et les théories déontologiques. Cela conduit l'auteur à examiner les positions concurrentes dans les chapitres 5 à 7 afin de faire émerger plus nettement sa position au chapitre 8 et ses conséquences sur un plan pratique au chapitre 9.

 

Une fois le plan de l'ouvrage ainsi posé, il est intéressant de mieux cerner la pensée qu'il veut imposer en se rapportant au travail remarquable qu'a pu faire Enrique Utria pour traduire cet ouvrage car il est peut-être celui qui voit le mieux et les portes mais aussi les chausses trappes qu'un si grand volume ne manque pas d'ouvrir.

Ethique animale : une seule solution - l'abolition ? sur la traduction française des Droits des animaux de T. Regan

Freakosophy : Tout d'abord en guise d'introduction pouvez-vous nous indiquer comment la traduction de cet ouvrage s'inscrit dans votre démarche de recherche ? Allez-vous traduire d'autres ouvrages de T. Regan vu le succès de ce premier tirage ?

Enrique Utria : Utria par lui-même dans la collection des "Écrivains de toujours". Tout y est dit, je le jure. 

 

 

Freakosophy : Comment expliquer la mise en valeur très récente de l'éthique animale en France malgré pourtant des travaux de fond publiés depuis plus longtemps comme ceux de Florence Burgat ou de Dominique Lestel ?

Enrique Utria : L’éthique animale, au sens strict, est l’application des jugements moraux de bien et de mal et des jugements axiologiques de bon et de mauvais à nos relations avec les animaux. L’éthique animale contemporaine s’est développée principalement sur le versant analytique de la philosophie. Est-ce que le côté sec, froid, logiciste, le rejet sans ménagement des appels à l’émotion, n’ont pas joué contre la bonne réception de Singer, Regan, Sapontzis, DeGrazia, etc. ? L’une des principales objections à ce genre de philosophie était encore il y a un an ou deux, au Collège International de Philosophie et ailleurs, « Ah, mais Singer n’aime pas les animaux ». Je me demande si le livre de Singer n’aurait pas gagné à s’intituler "Les Chiens sont nos copains", et celui de Regan, "Mange un peu moins de viande, tu sentiras la lavande".

Les mauvais jours, je me demande aussi si les livres d’éthique animale ne sont pas trop clairs. Un philosophe français de premier plan me disait récemment que ces américains font de la philosophie pour les idiots. Présenter les choses de manière un peu plus obscure et abstruse leur aurait peut-être autorisé un peu plus de dignité philosophique en France. 

Enfin, si l’on ajoute qu’ici l’enseignement de la philosophie morale, c’est Kant avec éventuellement, en option, un peu de Levinas, on comprend que rien ne destinait l’éthique animale à être bien reçue – contrairement aux pays anglo-saxons où l’utilitarisme est la théorie morale dominante.

 

 

Freakosophy : Pour vous quelle est la spécificité de Tom Regan sur la question de l'éthique animale ?

Enrique Utria : Disons que, contrairement à Singer, qu’on présente communément comme welfariste, ouvert potentiellement à l’expérimentation animale ou à la viande heureuse, Regan est abolitionniste. Toute son argumentation vise à établir notre obligation morale d’abolir l’exploitation animale. Que les cieux économiques nous tombent ou non sur la tête suite à l’effondrement de l’élevage, n’est pas son problème.

 

"Il est, bien sûr, extrêmement peu probable que les cieux de l’économie nous tombent sur la tête. Nous ne nous réveillerons très probablement pas demain en découvrant que le monde s’est converti au végétarisme pendant la nuit, un développement précipitant l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande et nous plongeant dans la morosité économique qu’un tel effondrement pourrait bien provoquer. Le scénario esquissé deux paragraphes plus haut est donc extrêmement improbable. La dissolution de l’industrie de la viande, telle que nous la connaissons, se fera progressivement, et non tout d’un coup, et l’économie nationale et mondiale aura le temps de s’adapter au changement des modes de vie alimentaires.  Néanmoins, le point moral essentiel reste. Personne ne possède de droit à être protégé par la continuation d’une pratique injuste, une pratique violant les droits des autres. Et cela est vrai, qu’on participe activement à cette pratique, ou qu’on en tire avantages sans y participer activement et qu’on subisse des dommages par son interruption. Les végétariens qui subiraient des dommages par l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande n’auraient pas plus le droit de se plaindre de l’« injustice » qui leur est faite que les carnivores. Puisqu’aucune injustice ne leur serait faite si cette industrie devait disparaître, même les végétariens n’auraient aucune raison de se plaindre." 

Les droits des animaux, pp. 645-646

 

Il faut bien comprendre que Regan parle ici tout autant des végétariens que des vegans. L’abolition est exigée, quoi qu’il en coûte pour les carnivores, les végétariens, les vegans.

 

 

Freakosophy : Comment expliquer que ces propos semblent recevoir un écho moindre par rapport à ceux de P. Singer ?

Enrique Utria : Les propos de Singer paraissent toujours très accessibles, au moins en première lecture. La Libération animale est un livre grand public. C’est le livre d’un philosophe qui tente de faire sortir les gens de la caverne en dissipant les ombres projetées sur les murs, en montrant les véritables conditions d’élevage et d’expérimentation. En revanche, si vous prenez ses Questions d’éthique pratique (Bayard, 1997), les choses sont beaucoup plus compliquées, la stratégie d’écriture n’est clairement pas la même. Et le livre n’a d’ailleurs ni le même écho ni les mêmes lecteurs.

Dans Les Droits des animaux, Regan écrit pour une double audience : les philosophes et les non-philosophes. C’est d’ailleurs ce qui lui a été reproché, par ex. par le spécialiste de philosophie du droit L. W. Sumner. D’un côté, les analyses de Regan, aussi simplifiées soient-elles, restent arides pour les lecteurs qui ne sont pas habitués à suivre le fil continu d’un même argument sur plusieurs dizaines de pages. De l’autre, les philosophes peuvent avoir le sentiment que le propos de Regan – qui ne suppose la connaissance d’aucun problème philosophique, d’aucune terminologie, d’aucun argument – est condescendant et répétitif. Selon Sumner, Regan s’aliène les deux audiences.

 

 

Freakosophy : N'y a-t-il pas un lien avec sa radicalité ?

Enrique Utria : L’apparence de radicalité, de rébellion, fait vendre (et lire). C’est l’un des ressorts bien connus de la publicité. Je ne pense pas que cette apparence joue contre lui. Par ailleurs, au-delà des apparences, on pourrait se demander si, ce qui est radical, c’est de plaider pour qu’on ne tue pas un animal, ou si c’est de lui trancher la gorge au nom des plaisirs du palais, de la commodité, de la convivialité, de la tradition, de la science. 

 

Freakosophy : De l'autre côté du spectre qu'est-ce qui le distingue fondamentalement de la position de G. Francione ?

Enrique Utria : A priori, Regan et Francione ne « produisent » pas la même chose. En philosophie, ce qui fait la qualité d’un texte, ca n’est pas sa conclusion. Ce qui importe véritablement, et c’est ce qu’on dit aux étudiants, c’est le fait d’arraisonner son propos, de donner des raisons, le fameux logon didonai. Pour Regan, par exemple, il importe de ne pas faire de ses adversaires des hommes de paille, en caricaturant leurs thèses de manière à les rendre effrayantes. À la manière analytique, quand une position adverse lui paraît contre-intuitive, ou contradictoire, il essaie de l’améliorer, de la rendre plus cohérente, plus forte. Son ambition est de la réfuter totalement, y compris dans des formes plus robustes que n’ont pas soutenues explicitement ses adversaires. 

Inversement, Francione vient du droit, il est là pour convaincre. Il n’hésite pas à faire feu de tout bois, y compris, à la marge, d’arguments écologiques ou « scientifiques ». Il n’a pas de temps à perdre pour savoir si les croyances peuvent être analysées comme des attitudes propositionnelles ou des attitudes phrastiques. Le résultat est souvent convaincant. Mais ça l’amène parfois à une certaine légèreté. Quand il reprend le concept de valeur inhérente de Regan, on lui oppose que ce concept serait « métaphysique ». Eh bien Francione le dé-métaphysicise au rouleau compresseur. Autre exemple. Un humain et un chien sont dans une maison en feu. Vous n’avez le temps de sauver qu’un seul d’entre eux. Francione soutient que notre intuition morale est de sauver l’humain. Mais si c’est Hitler, écrit Francione, notre intuition pourrait être plus faible. Ah bon ? Francione reprend la méthode de l’équilibre réfléchie à Regan, qui lui-même la reprend à Rawls. Sauf que Francione ne fait pas l’effort d’aller des intuitions vers les principes, puis de redescendre vers les intuitions. Quel est le principe moral qui justifie qu’on préfère un humain à un chien ? Ce principe est-il solide ? Est-il plus solide que les principes concurrents qui prétendent à notre assentiment réfléchi ?

Dernier exemple, Singer pense que la conscience de soi est importante pour ce qui est de savoir si on préfère éviter d’être assassiné. Francione est gêné car il aimerait s’appuyer sur une capacité partagée par un grand nombre d’animaux (la sensibilité) pour fonder leur droit à la vie, mais dans le même temps il voit bien le point de Singer : si je n’ai pas conscience de moi, comment puis-je avoir une préférence à la continuation de mon existence, et par suite, si je n’ai pas cette préférence, en quoi cela importe-t-il qu’on me tue ? La solution de Francione consiste à tirer la conscience de soi de la sensibilité, via Donald Griffin et Antonio Damasio, le tout en trois paragraphes.  

L’essentiel tient, pour moi, à ces problèmes de méthodes. Mais il est vrai aussi que Regan et Francione divergent sur certains points. Francione appuie sur la sensibilité, Regan insiste sur les sujets-d’une-vie. Tous deux pensent qu’il faut abolir le statut de propriété des animaux, mais Francione semble en faire le centre de sa réflexion. Autre point, Francione pense que l’abolition de l’exploitation animale implique l’arrêt de la domestication, et donc la stérilisation de tous les animaux domestiques. Regan n’a à ma connaissance jamais pris position à cet égard. Contre cette thèse, je recommande le superbe ouvrage de Will Kymlicka et Sue Donaldson, Zoopolis : A Political Theory of Animal Rights, qui réfléchit sur le statut de citoyenneté animale, sur un authentique vivre avec les bêtes. Kymlicka est un excellent spécialiste de philosophie politique.

 

 

Freakosophy : Le livre de Regan a l'ambition de reposer le problème de l'éthique animale en ne cherchant pas à éviter des problèmes moraux ou philosophiques de fond. Cependant à la lecture de l'ouvrage il est difficile de ne pas voir que la force de Regan tient plus à sa compréhension juridique que morale du problème animal. Il est étonnant de voir par exemple que les réfutations philosophiques (comme celle de Descartes) peuvent sembler un peu schématiques ou que son concept clef de « sujet-d'une-vie » est finalement assez peu défendu (moins d'une dizaine de pages) par rapport, par exemple, aux 36 pages sur la nécessité du végétarisme. Ainsi malgré sa volonté de reposer le fondement, T. Regan semble beaucoup plus pertinent sur les conséquences pratiques.

Enrique Utria : Ah non ! On devrait vous pendre pour de tels propos. Les chapitres 4 à 8 relèvent strictement de la philosophie morale normative. Si vous y tenez, on peut dire que le chapitre 8 relève plus spécifiquement de la philosophie du droit. Regan s’interroge sur ce qu’est un droit. Il serait effectivement assez lamentable de dire que les animaux ont des droits sans définir ce que c’est que d’avoir un droit – et surtout quand l’une des objections les plus communes est que le concept même de droit animal est absurde. La compréhension juridique des droits des animaux, leur intégration dans le droit positif, leur statut dans la loi, etc., est quelque chose de très différent. Regan y a consacré quelques articles par ailleurs, mais c’est loin d’être son sujet de recherche privilégié. 

Sur Descartes, Regan reprend les concepts de base, le problème bien connu du dualisme, etc., des choses qu’on fait en première année de philosophie. C’est assez schématique, je vous l’accorde. Cela étant, Regan est amené à lire des textes que peu de gens connaissent : par ex., celui sur les trois degrés de la sensibilité dans les Réponses aux objections. La réfutation qui s’en suit est-elle schématique ? Regan joue Darwin contre Descartes. Il montre qu’on ne prouve rien, en tout cas qu’on ne prouve pas qu’un chien est conscient, en disant qu’il a traversé toute la France pour rejoindre ses compagnons. On ne le prouve pas plus en pointant le fait que les chiens errants moscovites prennent le métro pour se rendre en centre-ville. Descartes et Darwin peuvent tous deux en rendre compte. C’est donc à un duel de théorie que nous avons affaire. En termes de simplicité et de puissance explicative, Darwin gagne la partie. Peu d’auteurs ont pris au sérieux la thèse de l’animal-machine comme Regan l’a fait. 

Enfin, concernant le concept sujet-d’une-vie, que vous estimez peu défendu, les chapitres 1 à 3 ne sont, à mon sens, consacrés qu’à ce concept. Un animal mammalien ou un oiseau (et Regan accorde le bénéfice du doute aux poissons) ont une conscience, ce ne sont pas des machines : 54 pages. La vie mentale de ces animaux est complexe, elle ne se limite pas aux états mentaux de plaisir et de peines. Regan s’attache tout particulièrement à montrer que les animaux ont des croyances : 78 pages. Enfin, Regan se concentre sur les intérêts des animaux, les intérêts de bien-être et les intérêts préférentiels, sur ce que c’est qu’un dommage, un avantage, sur la question de savoir en quel sens ils peuvent être dits autonomes (pas au sens kantien), en un mot sur ce qui constitue leur bien-être : 62 pages. Que vous trouviez ces 200 pages glacées ou logicistes, pourquoi pas, mais peu défendues, non ! 

 

 

Freakosophy : Dans la même veine, je suis toujours étonné de l'absence chez ces auteurs d'une référence nette à Hans Jonas qui même s'il se place dans une optique plus phénoménologique permet justement de penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale.

Enrique Utria : Vous avez raison, il n’y a rien sur Jonas, lui qui parle pourtant d’une « individualité au sens d’un caractère personnel » chez certains animaux (Souvenirs). Rien sur Simondon et les conduites psychologiques des animaux qui conduisent à des actes de pensée, pas un mot sur la « sympathie vécue », sur la « liaison profonde, dont se fait l’écho Simondon, qui existe entre deux bœufs de labour, assez forte pour que la mort accidentelle de l’un des animaux entraîne la mort de son compagnon » (L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information). Rien sur Husserl qui, à propos des bêtes, parle de « quelque chose comme une structure du moi », de « sujet d’une vie de conscience » (Alter, n°3). Rien sur Merleau Ponty qui, à propos de l’animal, évoque une « existence jetée dans le monde » (Causeries). Le propos de Regan est analytique, il se base sur une analyse logique des concepts. De ces deux façons de faire de la philosophie, laquelle permet de « penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale » ? Laquelle permet de laver plus blanc que blanc, ou offre un cadeau bonux au fond du paquet ? Querelles de clocher.

 

Freakosophy : Ne pensez-vous donc pas que l'avenir de l'éthique animale devrait se jouer sur cette question philosophique du fondement comme semble le faire plus directement par exemple Florence Burgat ? Ne serait-ce pas là le rôle que pourraient jouer les penseurs continentaux pour faire progresser le mouvement de la libération animale ?

Enrique Utria : Montrer la richesse ontologique des animaux n’amène pas nécessairement à les respecter. Ni Jonas, ni Simondon, ni Merleau Ponty, ni Husserl ne se sont distingués par leur réflexion éthique à l’égard des animaux. Ils ont même brillé par leur silence. Tous ont tué ou fait tuer. Sans réflexion ontologique, l’éthique normative me semble tourner à vide. Sans éthique normative, la réflexion ontologique me paraît avoir peu à dire sur ce qui doit être. Les efforts devront donc venir de part et d’autre. Sur le continent, l’œuvre de Florence Burgat est effectivement de très loin la plus puissante et la plus aboutie. Liberté et inquiétude de la vie animale et Une autre existence sont comme les deux tomes d’une même œuvre fondamentale. En matière d’ontologie animale, c’est la référence. 

 

 

Sur le même sujet :

- Emancipations ? - recension de l'anthologie Philosophie animale de JB Jeangène Vilmer et H.-S Afeissa.

- Emancipations II - Le retour de la revanche du débat.

 

(1) Freakosophy : Tout d'abord en guise d'introduction pouvez-vous nous indiquer comment la traduction de cet ouvrage s'inscrit dans votre démarche de recherche ? Allez-vous traduire d'autres ouvrages de T. Regan vu le succès de ce premier tirage ?

Utria par lui-même dans la collection des Écrivains de toujours. Tout y est dit, je le jure.

 

(2) Freakosophy : Comment expliquer la mise en valeur très récente de l'éthique animale en France malgré pourtant des travaux de fond publiés depuis plus longtemps comme ceux de Florence Burgat ou de Dominique Lestel ?

L’éthique animale, au sens strict, est l’application des jugements moraux de bien et de mal et des jugements axiologiques de bon et de mauvais à nos relations avec les animaux. L’éthique animale contemporaine s’est développée principalement sur le versant analytique de la philosophie. Est-ce que le côté sec, froid, logiciste, le rejet sans ménagement des appels à l’émotion, n’ont pas joué contre la bonne réception de Singer, Regan, Sapontzis, DeGrazia, etc. ? L’une des principales objections à ce genre de philosophie était encore il y a un an ou deux, au Collège International de Philosophie et ailleurs, « Ah, mais Singer n’aime pas les animaux ». Je me demande si le livre de Singer n’aurait pas gagné à s’intituler Les Chiens sont nos copains, et celui de Regan, Mange un peu moins de viande, tu sentiras la lavande.

Les mauvais jours, je me demande aussi si les livres d’éthique animale ne sont pas trop clairs. Un philosophe français de premier plan me disait récemment que ces américains font de la philosophie pour les idiots. Présenter les choses de manière un peu plus obscure et abstruse leur aurait peut-être autorisé un peu plus de dignité philosophique en France. 

Enfin, si l’on ajoute qu’ici l’enseignement de la philosophie morale, c’est Kant avec éventuellement, en option, un peu de Levinas, on comprend que rien ne destinait l’éthique animale à être bien reçue – contrairement aux pays anglo-saxons où l’utilitarisme est la théorie morale dominante.

 

(3) Freakosophy : Pour vous quelle est la spécificité de Tom Regan sur la question de l'éthique animale ?

Disons que, contrairement à Singer, qu’on présente communément comme welfariste, ouvert potentiellement à l’expérimentation animale ou à la viande heureuse, Regan est abolitionniste. Toute son argumentation vise à établir notre obligation morale d’abolir l’exploitation animale. Que les cieux économiques nous tombent ou non sur la tête suite à l’effondrement de l’élevage, n’est pas son problème.

 Il est, bien sûr, extrêmement peu probable que les cieux de l’économie nous tombent sur la tête. Nous ne nous réveillerons très probablement pas demain en découvrant que le monde s’est converti au végétarisme pendant la nuit, un développement précipitant l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande et nous plongeant dans la morosité économique qu’un tel effondrement pourrait bien provoquer. Le scénario esquissé deux paragraphes plus haut est donc extrêmement improbable. La dissolution de l’industrie de la viande, telle que nous la connaissons, se fera progressivement, et non tout d’un coup, et l’économie nationale et mondiale aura le temps de s’adapter au changement des modes de vie alimentaires.  Néanmoins, le point moral essentiel reste. Personne ne possède de droit à être protégé par la continuation d’une pratique injuste, une pratique violant les droits des autres. Et cela est vrai, qu’on participe activement à cette pratique, ou qu’on en tire avantages sans y participer activement et qu’on subisse des dommages par son interruption. Les végétariens qui subiraient des dommages par l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande n’auraient pas plus le droit de se plaindre de l’« injustice » qui leur est faite que les carnivores. Puisqu’aucune injustice ne leur serait faite si cette industrie devait disparaître, même les végétariens n’auraient aucune raison de se plaindre. (p. 645-646)

 

Il faut bien comprendre que Regan parle ici tout autant des végétariens que des vegans. L’abolition est exigée, quoi qu’il en coûte pour les carnivores, les végétariens, les vegans.

 

 (4) Freakosophy : Comment expliquer que ces propos semblent recevoir un écho moindre par rapport à ceux de P. Singer ?

Les propos de Singer paraissent toujours très accessibles, au moins en première lecture. La Libération animale est un livre grand public. C’est le livre d’un philosophe qui tente de faire sortir les gens de la caverne en dissipant les ombres projetées sur les murs, en montrant les véritables conditions d’élevage et d’expérimentation. En revanche, si vous prenez ses Questions d’éthique pratique (Bayard, 1997), les choses sont beaucoup plus compliquées, la stratégie d’écriture n’est clairement pas la même. Et le livre n’a d’ailleurs ni le même écho ni les mêmes lecteurs.

Dans Les Droits des animaux, Regan écrit pour une double audience : les philosophes et les non-philosophes. C’est d’ailleurs ce qui lui a été reproché, par ex. par le spécialiste de philosophie du droit L. W. Sumner. D’un côté, les analyses de Regan, aussi simplifiées soient-elles, restent arides pour les lecteurs qui ne sont pas habitués à suivre le fil continu d’un même argument sur plusieurs dizaines de pages. De l’autre, les philosophes peuvent avoir le sentiment que le propos de Regan – qui ne suppose la connaissance d’aucun problème philosophique, d’aucune terminologie, d’aucun argument – est condescendant et répétitif. Selon Sumner, Regan s’aliène les deux audiences.

 

(5) Freakosophy : N'y a-t-il pas un lien avec sa radicalité ?

L’apparence de radicalité, de rébellion, fait vendre (et lire). C’est l’un des ressorts bien connus de la publicité. Je ne pense pas que cette apparence joue contre lui. Par ailleurs, au-delà des apparences, on pourrait se demander si, ce qui est radical, c’est de plaider pour qu’on ne tue pas un animal, ou si c’est de lui trancher la gorge au nom des plaisirs du palais, de la commodité, de la convivialité, de la tradition, de la science. 

 

(6) Freakosophy : De l'autre côté du spectre qu'est-ce qui le distingue fondamentalement de la position de G. Francione ?

A priori, Regan et Francione ne « produisent » pas la même chose. En philosophie, ce qui fait la qualité d’un texte, ca n’est pas sa conclusion. Ce qui importe véritablement, et c’est ce qu’on dit aux étudiants, c’est le fait d’arraisonner son propos, de donner des raisons, le fameux logon didonai. Pour Regan, par exemple, il importe de ne pas faire de ses adversaires des hommes de paille, en caricaturant leurs thèses de manière à les rendre effrayantes. À la manière analytique, quand une position adverse lui paraît contre-intuitive, ou contradictoire, il essaie de l’améliorer, de la rendre plus cohérente, plus forte. Son ambition est de la réfuter totalement, y compris dans des formes plus robustes que n’ont pas soutenues explicitement ses adversaires. 

Inversement, Francione vient du droit, il est là pour convaincre. Il n’hésite pas à faire feu de tout bois, y compris, à la marge, d’arguments écologiques ou « scientifiques ». Il n’a pas de temps à perdre pour savoir si les croyances peuvent être analysées comme des attitudes propositionnelles ou des attitudes phrastiques. Le résultat est souvent convaincant. Mais ça l’amène parfois à une certaine légèreté. Quand il reprend le concept de valeur inhérente de Regan, on lui oppose que ce concept serait « métaphysique ». Eh bien Francione le dé-métaphysicise au rouleau compresseur. Autre exemple. Un humain et un chien sont dans une maison en feu. Vous n’avez le temps de sauver qu’un seul d’entre eux. Francione soutient que notre intuition morale est de sauver l’humain. Mais si c’est Hitler, écrit Francione, notre intuition pourrait être plus faible. Ah bon ? Francione reprend la méthode de l’équilibre réfléchie à Regan, qui lui-même la reprend à Rawls. Sauf que Francione ne fait pas l’effort d’aller des intuitions vers les principes, puis de redescendre vers les intuitions. Quel est le principe moral qui justifie qu’on préfère un humain à un chien ? Ce principe est-il solide ? Est-il plus solide que les principes concurrents qui prétendent à notre assentiment réfléchi ?

Dernier exemple, Singer pense que la conscience de soi est importante pour ce qui est de savoir si on préfère éviter d’être assassiné. Francione est gêné car il aimerait s’appuyer sur une capacité partagée par un grand nombre d’animaux (la sensibilité) pour fonder leur droit à la vie, mais dans le même temps il voit bien le point de Singer : si je n’ai pas conscience de moi, comment puis-je avoir une préférence à la continuation de mon existence, et par suite, si je n’ai pas cette préférence, en quoi cela importe-t-il qu’on me tue ? La solution de Francione consiste à tirer la conscience de soi de la sensibilité, via Donald Griffin et Antonio Damasio, le tout en trois paragraphes.  

L’essentiel tient, pour moi, à ces problèmes de méthodes. Mais il est vrai aussi que Regan et Francione divergent sur certains points. Francione appuie sur la sensibilité, Regan insiste sur les sujets-d’une-vie. Tous deux pensent qu’il faut abolir le statut de propriété des animaux, mais Francione semble en faire le centre de sa réflexion. Autre point, Francione pense que l’abolition de l’exploitation animale implique l’arrêt de la domestication, et donc la stérilisation de tous les animaux domestiques. Regan n’a à ma connaissance jamais pris position à cet égard. Contre cette thèse, je recommande le superbe ouvrage de Will Kymlicka et Sue Donaldson, Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights, qui réfléchit sur le statut de citoyenneté animale, sur un authentique vivre avec les bêtes. Kymlicka est un excellent spécialiste de philosophie politique.

 

(7) Freakosophy : Le livre de Regan a l'ambition de reposer le problème de l'éthique animale en ne cherchant pas à éviter des problèmes moraux ou philosophiques de fond. Cependant à la lecture de l'ouvrage il est difficile de ne pas voir que la force de Regan tient plus à sa compréhension juridique que morale du problème animal. Il est étonnant de voir par exemple que les réfutations philosophiques (comme celle de Descartes) peuvent sembler un peu schématiques ou que son concept clef de « sujet-d'une-vie » est finalement assez peu défendu (moins d'une dizaine de pages) par rapport, par exemple, aux 36 pages sur la nécessité du végétarisme. Ainsi malgré sa volonté de reposer le fondement, T. Regan semble beaucoup plus pertinent sur les conséquences pratiques.

Ah non ! On devrait vous pendre pour de tels propos. Les chapitres 4 à 8 relèvent strictement de la philosophie morale normative. Si vous y tenez, on peut dire que le chapitre 8 relève plus spécifiquement de la philosophie du droit. Regan s’interroge sur ce qu’est un droit. Il serait effectivement assez lamentable de dire que les animaux ont des droits sans définir ce que c’est que d’avoir un droit – et surtout quand l’une des objections les plus communes est que le concept même de droit animal est absurde. La compréhension juridique des droits des animaux, leur intégration dans le droit positif, leur statut dans la loi, etc., est quelque chose de très différent. Regan y a consacré quelques articles par ailleurs, mais c’est loin d’être son sujet de recherche privilégié. 

Sur Descartes, Regan reprend les concepts de base, le problème bien connu du dualisme, etc., des choses qu’on fait en première année de philosophie. C’est assez schématique, je vous l’accorde. Cela étant, Regan est amené à lire des textes que peu de gens connaissent : par ex., celui sur les trois degrés de la sensibilité dans les Réponses aux objections. La réfutation qui s’en suit est-elle schématique ? Regan joue Darwin contre Descartes. Il montre qu’on ne prouve rien, en tout cas qu’on ne prouve pas qu’un chien est conscient, en disant qu’il a traversé toute la France pour rejoindre ses compagnons. On ne le prouve pas plus en pointant le fait que les chiens errants moscovites prennent le métro pour se rendre en centre-ville. Descartes et Darwin peuvent tous deux en rendre compte. C’est donc à un duel de théorie que nous avons affaire. En termes de simplicité et de puissance explicative, Darwin gagne la partie. Peu d’auteurs ont pris au sérieux la thèse de l’animal-machine comme Regan l’a fait. 

Enfin, concernant le concept sujet-d’une-vie, que vous estimez peu défendu, les chapitres 1 à 3 ne sont, à mon sens, consacrés qu’à ce concept. Un animal mammalien ou un oiseau (et Regan accorde le bénéfice du doute aux poissons) ont une conscience, ce ne sont pas des machines : 54 pages. La vie mentale de ces animaux est complexe, elle ne se limite pas aux états mentaux de plaisir et de peines. Regan s’attache tout particulièrement à montrer que les animaux ont des croyances : 78 pages. Enfin, Regan se concentre sur les intérêts des animaux, les intérêts de bien-être et les intérêts préférentiels, sur ce que c’est qu’un dommage, un avantage, sur la question de savoir en quel sens ils peuvent être dits autonomes (pas au sens kantien), en un mot sur ce qui constitue leur bien-être : 62 pages. Que vous trouviez ces 200 pages glacées ou logicistes, pourquoi pas, mais peu défendues, non ! 

 

(8) Freakosophy : Dans la même veine, je suis toujours étonné de l'absence chez ces auteurs d'une référence nette à Hans Jonas qui même s'il se place dans une optique plus phénoménologique permet justement de penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale.

Vous avez raison, il n’y a rien sur Jonas, lui qui parle pourtant d’une « individualité au sens d’un caractère personnel » chez certains animaux (Souvenirs). Rien sur Simondon et les conduites psychologiques des animaux qui conduisent à des actes de pensée, pas un mot sur la « sympathie vécue », sur la « liaison profonde, dont se fait l’écho Simondon, qui existe entre deux bœufs de labour, assez forte pour que la mort accidentelle de l’un des animaux entraîne la mort de son compagnon » (L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information). Rien sur Husserl qui, à propos des bêtes, parle de « quelque chose comme une structure du moi », de « sujet d’une vie de conscience » (Alter, n°3). Rien sur Merleau Ponty qui, à propos de l’animal, évoque une « existence jetée dans le monde » (Causeries). Le propos de Regan est analytique, il se base sur une analyse logique des concepts. De ces deux façons de faire de la philosophie, laquelle permet de « penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale » ? Laquelle permet de laver plus blanc que blanc, ou offre un cadeau bonux au fond du paquet ? Querelles de clocher.

 

(9) Freakosophy : Ne pensez-vous donc pas que l'avenir de l'éthique animale devrait se jouer sur cette question philosophique du fondement comme semble le faire plus directement par exemple Florence Burgat ? Ne serait-ce pas là le rôle que pourraient jouer les penseurs continentaux pour faire progresser le mouvement de la libération animale ?

Montrer la richesse ontologique des animaux n’amène pas nécessairement à les respecter. Ni Jonas, ni Simondon, ni Merleau Ponty, ni Husserl ne se sont distingués par leur réflexion éthique à l’égard des animaux. Ils ont même brillé par leur silence. Tous ont tué ou fait tuer. Sans réflexion ontologique, l’éthique normative me semble tourner à vide. Sans éthique normative, la réflexion ontologique me paraît avoir peu à dire sur ce qui doit être. Les efforts devront donc venir de part et d’autre. Sur le continent, l’œuvre de Florence Burgat est effectivement de très loin la plus puissante et la plus aboutie. Liberté et inquiétude de la vie animale et Une autre existence sont comme les deux tomes d’une même œuvre fondamentale. En matière d’ontologie animale, c’est la référence. 

 

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