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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 21:00

C'est en retard mais avec un véritable plaisir que Freakosophy fait sa rentrée en laissant la place à une nouvelle plume qui ne s'en laisse pas conter par l'actualité et interroge ce qu'Ios7 veut dire. Nullement intimidée par les lauriers que le site n'a jamais manqué de tresser à Apple, elle reprend la signification première de l'interface et montre comment cette prothèse numérique qu'a su devenir l'Iphone repose, dans ce changement de paradigme graphique, la question simple cachée derrière toute maîtrise : qui est le maître ?

Hegel et Tim Cook : une lecture du renouveau de l'iOS

Posant les armes devant les maintes propositions d'iTunes de mettre à jour mon iOS, je suis légèrement prise d'inquiétude en découvrant pour la première fois cette nouvelle interface ultra-simpliste. Mais ce n'est pas pour les mêmes raisons que les nombreux (et habituels) détracteurs de l'upgrade qui considèrent qu'Apple n'a pas innové cette fois contrairement à ce qu'avait annoncé Tim Cook.  Les innovations sont bien là, et bien au delà des simples innovations techniques du système d'exploitation de l'appareil. Ce qu'il y a de nouveau, c'est le design de l'interface. 

 

C'est l'hégémonie d'Apple qui est matérialisée dans cette mise à jour. 

 

Plus besoin de l'ancienne ergonomie et du skeuomorphisme de Steve Jobs qui facilitait la compréhension de l'utilisation de l'iPhone : qui ne saurait s'en servir aujourd'hui ? Cette ergonomie ultra simpliste et moins proche du réel qu'avant (où l'appli Notes prenait la forme d'un véritable bloc note, où le petit curseur de volume feignait de refléter la lumière grâce à l'accéléromètre) montre qu'on n'a plus besoin d'aide pour se servir de son iPhone qui se détache légèrement d'une dépendance vis à vis de l'utilisateur. 

Le détachement n'est bien sûr pas total - nous n'écrivons pas encore de lignes de codes pour communiquer avec l'appareil - mais pour la première fois, l'interface de l'upgrade n'évolue pas en allant vers un plus d'ergonomie. Une première simplification qui en amorce peut être d'autres, mais qui en tout cas marque bien certainement une première inversion du sens de l'ergonomie : ce n'est plus l'interface qui s'adapte à l'utilisateur mais bien l'utilisateur, qui, adapté au fonctionnement de l'appareil, n'a plus besoin que son interface soit réaliste. Ceci marque un triomphe des appareils d'Apple sur l'utilisateur et par là même, un triomphe hégélien de la technologie sur l'homme puisque ce triomphe amorce peut être une ère où ce n'est plus le premier qui s'adapte au second mais bien l'inverse. En effet, ce n'est plus l'esclave (ici, la machine) qui s'efforce de répondre adéquatement aux besoins du maître (l'utilisateur) mais bien le maître qui, pour pouvoir bénéficier de ce que l'esclave lui offre, va s'adapter. 

 

À cette inversion hégélienne s'ajoute une accentuation des rapports de subordination. 

Ce n'est pas parce que l'utilisateur est d'avantage expérimenté technologiquement que cette interface est simplifiée. Tim Cook part du principe qu'Apple a déjà conquis une grosse part du marché. L'idée est alors de simplifier l'utilisation du langage de l'iPhone puisque les utilisateurs y sont déjà suffisamment accoutumés : on empruntera à Boileau que ce qui ce conçoit bien peut s'énoncer clairement, de façon simple et concise. Cette simplification donc, cet éloignement du réalisme virtuel, pourrait alors passer pour un gain d'autonomie de l'utilisateur. On pourrait la penser comme un message d'Apple à ses fidèles qui leur signifierait qu'ils sont suffisamment techniquement expérimentés pour maîtriser une interface moins ergonomique. Mais en regardant les choses de plus près, on se rend compte qu'il en est en réalité d'avantage dépendant. 

 

La Pascaline : le début de l'aliénation ?

 

Je m'explique. Imaginons qu'au cours des prochains upgrades, l'interface soit de plus en plus simplifiée, qu'elle quitte graduellement tout réalisme afin de créer son propre langage, fermé. L'utilisateur alors, en utilisant l'appareil, n'aura affaire ni à un système réaliste proche de son monde, ni a un système technologique se rapprochant de la vraie nature de la machine (langage binaire, codes...). En considérant la présence croissante de la technologie dans nos vies, conventionnaliser ce langage qui n'est ni véritablement humain, ni véritablement technique, n'est ce pas placer l'utilisateur en position d'infériorité ? 

Il est en effet contraint de maîtriser un langage qui n'est pas le sien, et qui pour autant ne lui permet pas d'avoir une réelle maîtrise technique de l'appareil. Ainsi, à l'heure où nous ne pouvons plus nous en passer, nous nous servons d'un langage spécifique bien différent du réel langage servant à faire opérer la machine. Nous maîtrisons tellement bien ce langage que lui même peut se permettre d'être d'avantage simplifié. Et au delà d'un éloignement du réalisme virtuel, cette simplification est une veritable dé-compréhension de l'outil technique. Dès lors qu'il nous est indispensable mais que nous ne savons nous en servir que de façon superficielle (quelle proportion d'utilisateurs serait capable d'expliquer précisément le fonctionnement concret d'un système d'exploitation?), dès lors que nous apprenons un langage de plus en plus simplifié pour le faire (simplifié dans le sens où celui ci est moins réaliste), c'est que l'on bascule vers l'assimilation indispensable d'un nouveau langage intermédiaire entre nous et l'appareil qui penche moins vers notre monde réel que vers le monde du design de la technologie. Et d'avantage encore: plus Apple ira loin dans cette simplification, plus la société fidélisera ses clients qui se refermeront sur un langage qu'ils maîtrisent parfaitement, les empêchant (par leur propre volonté ! C'est bien là le plus surprenant) de changer de marque d'appareil. 

 

Lorsque l'on passe d'un téléphone qui nous "servait" à téléphoner, à une machine indispensable avec laquelle nous communiquons à l'aide d'un langage qui lui est propre auquel on s'adapte et dans lequel on se renferme de plein gré, on comprend à quel point nous devenons esclave de l'esclave et à quel point la technique ici devient maître des maîtres déchus que nous devenons.

 

Alors, quand toutes les avancées de la technologie semblaient nous mener vers une utilisation toujours plus réaliste, je pense ici au tactile, au 3D, à la réalité augmentée et même au fantasme de l'hologramme, Apple nous tire dans le sens contraire, et ses desseins ne semblent pas irréfléchis. Il y a 40 ans, Steve Jobs et Steve Wozniak avaient lancé la popularisation de l'informatique en créant le concept de système d'exploitation, mettant les ordinateurs à disposition de tous. Aujourd'hui, Tim Cook semble vouloir faire le contraire. Après la mort de Jobs, on peut effectivement se demander si son successeur se place en précurseur et poursuivra cette logique, ou si, à trop fidéliser son public, il se risque à fermer le marché d'Apple sur une communauté déjà séduite.

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