Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 18:28




R. Lichtenstein : l'amour Pop - source.

A force de se méfier de tout héritage de mai 68, nous ne sommes plus assez armés pour reconnaître tous les « micro-pouvoirs » qui nous donnent naissance, nous nourrissent, nous empoisonnent puis finissent par démolir nos pitoyables tentatives d’être des individus libres. On pense que le mal vient de la pornographie et du gonzo, alors qu’il vient de Bridget Jones et de Sex and the city. On pense que le mal vient de baiser à plusieurs devant sa webcam alors qu’il vient de parler tout le temps de « sexe » à grande échelle (cet « élément imaginaire » comme rappelait Foucault), pour finalement parvenir à regretter de ne pas avoir de mecs super riches qui puissent me protéger et m’offrir ce que je veux, moi faible femme (on ne fait que rappeler la fin très morale de Sex and the city – et si on comprend Sex and the city autrement, ce n’est que parce qu’on n’est heureusement pas les personnages de Sex and the city !).

En un mot gauchiste commençant : méfions-nous de l’amour, et exigeons sa mort (pour mieux aimer).



The Big-love !? - Sex and the City



 

Il y a deux mythes, deux croque-mitaines, qui sont en permanence invoqués lorsqu’il s’agit de promouvoir une vision traditionnelle de l’amour. Le numéro un du top parade de la peur, c’est le méchant « plan cul »  – et ses deux protagonistes la « salope », ou la « pute »,… et…  – ah non, pardon il n’y a pas encore de nom pour parler de son homologue masculin. Ils s’abaissent tous les deux à un acte uniquement charnel. Mais on les laisse pour l’instant se noyer dans leur océan de plaisir coupable, on les sauvera plus tard.

En numéro deux – et c’est celui qu’on veut sauver d’abord – c’est « l’amour programmé ». Qui tend l’oreille pendant les conversations de salon, dans les cafés, sur les plateaux télé, et dans les journaux, entendra partout et en permanence la dénonciation facile et fausse des rencontres programmées. Pourquoi ? « Parce que ça tue l’amour, bien sûr, et parce que ce n’est pas romantique, putain ! » Qu’on mêle amour et romantisme (quête d’un idéal absolu conduisant le plus souvent à la mort) dit déjà jusqu’à quel point on s’est fourvoyé. Et voir un homme à la mèche gélatineuse déclarer préparer un « petit dîner romantique » en allumant des bougies lors d’une émission de télé réalité quelconque en dit encore plus long sur la facilité déconcertante avec laquelle on a pu changer le sens du mot « romantique ». Car oui, il l’emploie exactement au sens où l’entendent la plupart des gens : être romantique c’est assurer le bonheur tranquille de son couple, être l’entrepreneur vigilant des désirs sexuels renouvelés de son partenaire, capitaliser l’amour en préparation à tout crash futur, en veillant à toujours prendre soin de sa petite famille.



Roy Lichtenstein : peep hole - source.

 

 

Mais passons tout de suite à la mise à mort du mythe. Luis de la Miranda défendait dans un article de libération, « Ton âme sœur sur internet », l’idée selon laquelle le net aurait perverti l’amour, et rendrait impossible d’imaginer aujourd’hui la rencontre entre Tristan et Isolde. Le reste de l’article proposait l’hypothèse science-fictionnesque suivante : l’homme n’est que l’occasion pour deux ordinateurs de se rencontrer, le pollenisateur numérique inconscient des bases de données, le pauvre idiot de l’affaire, tandis que se connectent amoureusement les data des « computeurs » du monde entier (c’est son mot, il trouve « ordinateur » trop religieux et solennel). C’est marrant à penser, c’est idiot dans les détails (puisque n’importe quel ordinateur en se connectant est déjà projeté dans une partouze planétaire de computeurs qui annihile le peu d’individualité qu’ils auraient). L’amour est réservé à ceux qui ont au moins une solitude à craindre.

Je passe donc sur la suite de l’article pour n’en prendre que le début, risible, mais tellement exemplaire : « Figurons-nous qu’un Tristan et une Isolde se croisent sur un site de rencontres, et consultent leur profil aux critères de sélection standardisés : âge, profession, goûts musicaux, photogénie… Une normativité de l’amour qui confine à l’hygiénisme et vise moins à coupler deux humains qu’à les relier affectivement à leur ordinateur. Devant l’écran, l’automation devient peu à peu l’objet du désir, au détriment de l’élaboration aventureuse d’une relation. »

Luis de la Miranda, c'est Trist...an - source.

 

 

En somme, l’ordinaire d’une rencontre serait aventureuse, et les sites de rencontres en tout genre ne feraient que planifier les rencontres possibles, normaliser et éliminer tout amour. Comme tout cela est bien faux et douteux.

Tout d’abord, pourquoi vouloir continuer à aimer, comme Tristan et Iseut, et se donner des coups d’épées à tort et à travers parce qu’on se trompe dans la couleur des voiles, partir à la guerre parce qu’on est un homme, et attendre son homme parce qu’on est une femme ? Je ne ressens pas de pareille nostalgie pour ma part. Je préfère les histoires en barbes et pulls des fils et filles perdus de la classe moyenne, je préfère la rage de l’héroïne de Fish Tank, la hargne de cette fille de mère célibataire qui insulte, explose les nez et tient à tout prix à sauver tous les animaux qu’elle croise, je préfère les compromissions et les hontes douloureuses des couples des pédés et des lesbiennes de province. Si tout ça devait se résumer à une question de goût, bien sûr…

L’histoire peut témoigner : l’amour a connu de multiples évolutions qui laissent penser au minimum que ce n’est pas une énergie cosmique pure, et atemporelle, mais qu’il lui faut toujours un alibi culturel pour se développer (l’amour romantique n’est-il pas justement l’exaltation concordante d’une nouvelle sensibilité romanesque et d’une résurgence des récits « romans » considérés alors comme folkloriques et si utiles à l’esprit national). Peut-être même sans cet alibi serait-il réduit à rien.

En outre, s’il y a bien un hasard dans la rencontre amoureuse, ce hasard peut être tout le contraire de la magie fabuleuse qui fait briller les dents de nos souriants protagonistes de séries sentimentales. Combien d’histoires avortées par le hasard d’un coup de fil inopportun, par des accidents ravageurs de voitures, de métros, d’avions ou de trains, par des maladies vénériennes bubonnantes, combien de malentendus, de franchises habillées des mauvais mots, de gestes qui ne seront jamais compris ? La seule question à poser à nos romantiques est « pourquoi voulez-vous trouver le hasard heureux » ? Si ce n’est parce qu’il a été heureux pour vous, et qu’il a donc été heureux pour vous par hasard.





 

 

Il faut maintenant dire la vérité toute crue et toute nulle. Si on tient à lire partout du hasard follement romantique, c’est pour masquer ce qui saute au visage de tout le monde : on choisit bel et bien comme au supermarché son amour si précieux et si délicieux. Tout le monde a son histoire pour expliquer comment on a trompé les statistiques. Mais si le « comment » est enrobé de hasards scintillants, le « qui » et le « pourquoi » sont d’une banale cruauté. On choisit son aimé dans sa tranche d’âge, dans sa classe sociale, et à un moment où il est socialement admis de le faire sans quoi on passerait pour un désespéré. Et on ne le choisit pas dans la rue, mais généralement en des occasions très habituelles et quotidiennes. Faites la promotion de l’exception, mais ça ne fera que souligner davantage l’écrasante gueule de bois qu’est l’amour, une fois qu’on se tourne sur ses causes réelles. « La reproduction de l’espèce » expliquait Schopenhauer. Sinon pourquoi ne tomberions-nous pas amoureux de nos meilleurs amis et amies, qu’on connaît et qu’on aime tellement plus, pourquoi ne choisirions-nous pas d’être amoureux d’un groupe facebook entier ? Bref, combien de servantes sans le sou sauvées par un prince (sérieusement, combien ?) pour combien de reproductions attendues de schémas familiaux ?

C’était mieux avant ? Se rencontrer dans les bals populaires, se faire arranger le mariage par la famille, se rencontrer dans les universités ou au boulot (ce qui réduit quand même sacrément les chances de tomber amoureux de n’importe qui)… Tous ces petits tours de la nature et de la société se topant dans la main l’une de l’autre n’a jamais empêché d’y prendre plaisir. Au fond qu’est-ce qu’apportent les sites de rencontres si ce n’est la conscience lucide qu’on cherche bien des personnes de sa classe sociale, de sa tranche d’âge et de sa race, ou bien qu’on cherche bien des fantasmes vivants comme le grand névrosé qu’on est ?

Et si on tient tant à faire rentrer le hasard en ligne de compte, il est là, il est partout de toute façon, et aussi sur les sites de rencontres. Hasards des connexions, hasards des profils qu’on feuillette, hasards des photos plus ou moins bien choisies. Qu’on « flashe » trop tard ou trop tôt sur la bonne personne, qu’on se rate dans le métro au moment prévu du rendez-vous, qu’on s’écrase contre la vitre d’un grand magasin ou qu’on laisse flotter un étron dans les toilettes de la salle de bain au moment de se prendre en photo pour son profil… Hasard.


 Hasard - source.

 

Repost 0
7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 00:01

Marre de la pub !! Par ici article complet et gratuit :

 

http://www.freakosophy.com/#!Les-comics-impossibles/c112t/48FBF112-65F2-4252-BBF2-7A9820136079

 

Il y a des impossibilités dans tout comics. Par nature, ils naissent d’un pacte consistant à accepter le merveilleux, le « marvel », ou le « super » : en l’occurrence, l’existence de super-héros. Mais il y a différentes impossibilités : de petites incohérences locales, et de belles incohérences globales. Certaines incohérences relèvent directement de l’application de ce pacte – et mettent le lecteur à profit –, les autres concernent la forme même de merveilleux acceptable – et font évoluer le lectorat. 

 


source



Perdons-nous tout de suite dans la profusion bigarrée des exemples. Dans les premiers Superman, le ressort narratif est présenté sous la forme d’un petit problème logique : comment Superman peut-il encore opérer s’il a une tête de lion ? Qui des deux Supermen est le bon Superman ? On oublie aujourd’hui que bien avant la mode des combats violents (en partie instauré par Jack Kirby), les comics devaient justifier d’un but pédagogique pour ne pas tomber sous le coup du Comics Code Authority (toujours efficient aujourd’hui pour les séries jeunesse). En somme, le merveilleux ne doit faire irruption trop violemment, car le code de censure avait des principes très stricts pour prévenir la corruption des têtes blondes de 1950 . Plus généralement, face à un ennemi, les héros – et le lecteur, n’oubliez pas, tout ceci est très « wiki » – doivent se demander comment (et non pas pourquoi) on en vient à bout. Suffit-il, par exemple, contre Magnéto, le « maître du magnétisme », de se lancer toutes griffes d’acier dehors, faut-il lui ouvrir les bras et le couvrir de baiser, peut-on le détruire seul et torse en avant, ou les X-men ne doivent-ils pas plutôt faire équipe pour enfin ruiner l’horrible peinture violette de son casque ?

 

La suite de cet article génial sur www.freakosophy.com
 

 

Repost 0
28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 22:04


Vacances de Toussaint : Il fait bon, il fait frais - le temps est venu de briller en société. Freakosophy est là pour vous aider à fourbir quelques armes histoire de ne pas être pris au dépourvu par un insolent qui serait passé maître dans la mémorisation du Télérama ou du dernier Beaux-Arts.  Vous êtes là pour jouer la carte de la fraîcheur et on ne vous prendra plus jamais au dépourvu avec un gros poncif sur l'art contemporain. Vous êtes un lecteur de Montaigne et vous déambulez négligemment en cette vie pour apprécier le peu qu'elle a à donner - ce n'est certainement pas vrai mais c'est ce petit côté sympathique qu'il va s'agir de faire ressortir lors du premier café où tout va se jouer pour déterminer l'expo du moment à aller voir. Il y a fort à parier qu'un ennuyeux embrayera d'emblée sur Soulages et essaiera de placer ses billes en parlant d'oeuvres de lumière derrière la noirceur de la matière. C'est là que vous entrez en scène et que freakosophy est votre allié.
 



Hommage aux Vanités : Skull de Warhol (1976) - Source.



 

L'intrus: " Soulages sans aucun doute l'expo du moment ! -  il va nous sortir de cet art officiel et j'ai vraiment envie de redécouvrir la matérialité brute de l'art qu'il nous donne à voir tout en la transcendant. Je vous ai parlé de cette lumière si particulière qui se dégage de ses oeuvres..."

 

Il a jeté une pierre dans votre jardin et si vous n'attaquez pas de suite il y a fort à parier que le fâcheux ne vous ressorte l'article du Monde sur "la lumière noire de Soulages"  -  Il faut faire diversion !!

 

Vous: je sais pas vous mais moi j'aurais bien vu quelque chose de réellement contemporain ! et je crois qu'à la Pinacothèque on peut savourer le meilleur de la peinture hollandaise du XVIIe - why not !

 

C'est un peu facile mais avec un tel fumigène vous avez isolé les convives et vous pouvez vous lancer - car dans le fond vous avez raison et vous n'allez pas être seul sur un chemin qui n'est escarpé qu'en apparence car Hegel est derrière vous et il va vous aider à faire tomber le masque.

 

Après un toussotement gêné, l'intrus cherche à reprendre ses marques et opère une manoeuvre de secours en récitant sa fiche sur l'événement

 

L'intrus: Tu dois penser à "L'âge d'or hollandais" - Franchement Rembrandt, Vermeer - ça fait un peu boite de chocolats. C'est les vacances mais un peu d'abstraction peut faire du bien et justement avec Soulages la surface...

 

Vous: La surface c'est toute l'histoire de la peinture <ce genre de sentence immédiate fait toujours son effet> - c'est amusant que tu te focalises là-dessus car c'est déjà le centre de cette peinture intimiste. On est pas obligé de représenter un mur de parking pour faire de la surface. La peinture est déjà surface en tant qu'elle se pose comme une restriction première des trois dimensions de l'espace. Par rapport à cela tu vois la suite c'est pas tant Soulages que la musique...






Hegel et la laitière: la transfiguration du banal. 


On peut ricaner à l'infini sur le kitsch des scènes hollandaises et y préférer de noirs aplats censés nous faire prendre conscience que la peinture est lumière il y a quand même quelque chose à glaner du côté de ce quotidien qui n'est déjà plus le nôtre. Qu'elle soit abstraite ou figurative la toile de l'artiste est censée nous livrer un contenu, rendre visible un élément invisible qui nous intrigue et nous amène devant les grandes oeuvres à nous interroger à mesure même que la toile sans cesse semble nous donner des réponses. Le tableau nous offre "ce qui vit au fond de l'âme" et la période ou la manière ne change rien au fait que face aux différents chefs d'oeuvre on n'est déjà plus dans la recherche du beau mais tout simplement dans le significatif.


"Rien de plus beau ne s'est vu et ne se verra " -  © Time Inc.

 

 

 

 

La peinture ne cherche donc plus la belle forme et préfère se retirer dans l'intériorité du sujet qui la contemple - elle devient alors une sorte de paradoxe: "la peinture représente l'intérieur sous la forme des objets extérieurs; mais son fond propre est la subjectivité sensible" (trad. Jankélévitch III, p. 207). L'objet n'est pas le centre de la toile mais le simple reflet d'un état d'âme. 


Jean Davidsz. de Heem Nature morte de livres - source.
 

 



En étant plus que surface la peinture est déjà un pas de plus vers l'abstraction que la sculpture ne peut franchir. Loin d'être un défaut cette caractéristique est révélatrice de son projet et montre à quel point elle est repli vers le sens et non un élan vers le beau. L'objet représenté n'est plus qu'une ombre de l'objet réel mais devient dans cette déréalisation le reflet de l'esprit qui se révèle dans cette nouvelle présentation du dehors.

 

"<l'esprit> ne révèle sa spiritualité qu'en détruisant l'existence réelle, en la transformant en une simple apparence qui est du domaine de l'esprit, et qui s'adresse à l'esprit." Jankélévitch, vol. III, 1, p. 208.

 

Et cette présentation ne passe pas par une matière mais se révèle par la lumière qui devient alors l'élément même de la peinture. Ainsi tout le discours savant que développe Soulages quand il essaye de ressaisir son art par la théorie n'est qu'une suite - ou plutôt l'ombre - du discours hégélien.  Elle est bien l'élément physique dont se sert la peinture pour donner vie à ses sujets. L'économie même d'une toile classique se construit autour de l'opposition simple entre le clair et l'obscur. Si la peinture n'a pas besoin d'une troisième dimension c'est qu'en possédant la lumière elle peut la recréer à loisir car c'est bien la lumière et les ombres qui donnent la forme. Ainsi l'oeuvre de Soulages ne devrait pas chercher à se distinguer à partir de ce qui est l'essence même de son art mais plutôt par la mise en oeuvre de son procédé le noir étant là justement pour mettre en péril la lumière et la déposer non plus au sein du tableau mais face à celui-ci. C'est cette fuite en avant qui marque sa spécificité et met en péril - tout comme Rothko - toute reproduction car sans la matière de la toile ce jeu ne fonctionne plus vraiment. Il n'y a donc pas lieu d'opposer cet art ancien et l'événement contemporain que représente Soulages - il faut plutôt chercher à saisir ce qui sous des formes différentes cherche à percer sous la couleur.

 

 

 Soulages P. - source.





 
Rothko: le défi ultime lancé à la reproduction - source




Le tour de force de l'art hollandais est de nous faire revenir à notre essence spirituelle tout en nous prêtant des scènes de vie ou des objets insignifiants. Il se joue quelque chose qui est de l'ordre de la transfiguration du banal. Elle nous plonge dans ce qu'Hegel nomme "la vitalité et la gaieté de l'existence libre". Face à ces toiles nous perdons notre regard utilitaire, celui qui n'est attaché qu'à nos besoins pour gagner en liberté et redécouvrir ce quotidien que nous ignorons. L'art "change notre point de vue" et "brise tous les liens de la vie pratique". Ainsi l'absence même d'abstraction met en avant la force de cet art car il arrive à nous détacher au sein du monde que nous habitons. Nous ne nous perdons pas dans un océan de couleurs, nous ne sommes pas intrigués par une succession de lignes ... nous sommes stupéfaits par ce fruit qui tous les jours égaye notre table, nous sommes étonnés par le livre qui tapisse notre mur. Nous retrouvons un mystère au sein même de ce qui nous est familier et c'est cela qui est proprement le tour de force d'un art qui est trop souvent méprisé par les tenants purs et durs d'un art contemporain uniquement tourné vers le concept et donc fatalement selon Hegel vers la mort de l'art.



 Vermeer - La femme en bleu lisant une lettre (1662 - 1665) - source.

 

 

"La peinture (...) nous met en présence du monde au milieu duquel nous vivons. Mais, en même temps, elle brise tous les fils qui nous y retiennent ; elle fait taire les besoins, les inclinations, les sympathies ou les antipathies qui nous attirent vers les êtres réels, ou nous en éloignent, en même temps qu'elle rapproche de nous les objets qu'elle nous montre comme ayant leur but en eux-mêmes et jouissant d'une vitalité propre."

Hegel, Esthétique, trad. Jankélévitch, T. III, p. 237.

 



Repost 0
29 septembre 2009 2 29 /09 /septembre /2009 20:44

 

Un monde génial, plein de musiques téléchargeables, qui se démultiplie en autant de genres et en sous-genres, qui se projette à travers tous les moyens techniques possibles dans l’espace quotidien, un monde génial où tout le monde est mélomane sans être esthète : le nôtre. Un monde, donc, où la quantité n’empêche pas la qualité, mais maximise paradoxalement l’incommunicabilité des sentiments esthétiques. Plus on se parle, moins on se comprend. Plus on écoute de la musique, moins on sait l’aimer.


 

Les géniaux Bret McKenzie et Jemaine Clement - source.


 

Il nous est apparu singulièrement que la même angoisse sourde traversait aussi une des séries les plus drôles du moment. The Flight of the Conchords est d’abord le nom d’un binôme néo-zélandais, qui joue de la guitare et chante ensemble. Les deux amis font des vannes sans avoir l’air d’y toucher, comme s’ils étaient drôles de surcroît, ou par hasard. Sur scène, ils ne sont pas masqués ou déguisés, bref, pas cabaret du tout. Toutes leurs chansons peuvent s’écouter facilement, sans intention comique apparente. Mais ils font mourir la salle de rire.

Puis le 17 juin 2007 (que faisiez-vous ce jour-là ?), pour exister aux Etats-Unis, un petit show leur a été accordé, une petite série télé, qu’ils écrivent et supervisent : the Flight of the Conchords, tout simplement, tout modestement. Chaque épisode met en scène une de leurs chansons, et aurait pu se limiter à ça. Mais les deux adulescents placides aux pulls pleins de décalques d’animaux vont plus loin. Les géniaux Bret McKenzie et Jemaine Clement se servent des chansons préexistantes pour illustrer le parcours modique et absurde de ce groupe (du coup, plus fictif que réel) que sont les Flight of the Conchords. Les deux musiciens s’inventent donc une vie de groupe looser – peut-être inspirée de leurs débuts (en note : Jemaine Clement apparaît dans un mini-film culte néo-zélandais recommandé par Peter Jackson lui-même, Ninja Tonga, où il tient le rôle du méchant sans raison de l’être)... Avec le même ton subtil qu’un The Office entremêlant fiction seventies et réalité pâlotte – mais avec des clips cheap et imaginatifs en plus –la série raconte la lente décadence d’un groupe qui se crashe dès le décollage, qui ne réussit pas du tout en partant de rien du tout.

 

 

La déconstruction de la comédie musicale - source.

 

C’est le premier point génial : The Flight of the Conchords est l’anti-comédie musicale. Dans une comédie musicale, la musique colle à l’action, la déclenche, la fait rebondir. On prête une effectivité à la musique, un pouvoir grandiose de rassembler et de réconcilier (voir par exemple les deux comédies musicales géniales : l’une sur la proposition 8, Proposition, ou l’autre, West Bank, sur un combat en Israël entre marchands de kebab et de falafels). Ici, au contraire, la musique et les clips sont comme rêvés, ils sont une fenêtre sur l’imaginaire des héros, mais ne parviennent pas à un quelconque moment à bouleverser le destin des héros. Lors des deux fins de saison, les héros ratent leur carrière, passant à côté d’un tube trop facile, ou se trouvant contraints, faute d’argent, à retourner travailler comme bergers en Nouvelle-Zélande.


 

 

 

Surtout, on ne sait pas quel statut donner à leur musique, bonne ou mauvaise, réelle ou fantasmée. A quelques exceptions près, on ne voit pas jouer en live les Flight of the Conchords. Le téléspectateur entend bien sûr leurs chansons, mais pas les personnages adjacents (ou pas de la même façon). La musique du groupe est parallèle à l’action, et, bien qu’elle soit le noyau de l’histoire, elle ne s’y mêle pas intimement. D’où la position paradoxale du téléspectateur : il est comme fan d’un groupe que personne n’aime, il se trouve dans la position de l’esthète, goûtant la musique de deux pauvres mecs que, ni leur manager ringard bossant pour l’ambassade de la Nouvelle-Zélande, ni leur unique fan nymphomane, ne sait apprécier à leur juste valeur. Le téléspectateur sait, en l’entendant, que la musique de Bret et Jemaine est bonne. Mais tous les autres personnages, et le public des Flight of the Conchords semblent s’en moquer royalement. Bref, leur musique est rêvée comme bonne, mais elle est perçue par le monde extérieur comme pitoyable, si ce n’est par le téléspectateur qui partage leurs intentions. 

Ce dont parle la série alors, c’est de la mélancolie propre à l’esthète qui est exclu des normes de goût de son époque. Pourtant, dans l’histoire, il y a eu des moments d’optimisme. Hume écrivait par exemple au XVIIIème siècle que naturellement le goût se précise à force de contemplation, à force de jugements, à force de critique, et surtout à force de consulter les experts du goût – dont le propre est d’avoir emmagasiné les expériences que certains n’ont pas le temps de recueillir. Il y a eu des époques où les esthètes régnaient en maître. Mais qui va donner envie de les écouter dans un premier temps ?...

    

 

    Aboutissement ou fin de l'art: le solo binaire ?

 

Internet permet aujourd’hui de multiplier les occasions de voir, de lire et d’entendre. C’est un paradis humien : le concert des avis et des goûts pourrait donner éternellement raison au philosophe écossais. Car dans ce concert, il y a des voix qui pourraient s’élever, celles d’hommes qui ont vu, lu et écouté plus que tout autre. Et ils diraient alors ce qui est beau et bon. Bien sûr, des commentaires infinis leur reprocheraient de s’élever en normes là où il ne semble au contraire y en avoir aucune. Mais, tout comme Hume, ces hommes rappelleraient la fable du Quichotte. 

« C'est avec une bonne raison, dit Sancho au sire-au-grand-nez, que je prétends avoir un jugement sur les vins: c'est là une qualité héréditaire dans notre famille. Deux de mes parents furent une fois appelés pour donner leur opinion au sujet d'un fût de vin, supposé excellent parce que vieux et de bonne vinée. L'un d'eux le goûte, le juge, et après mûre réflexion, énonce que le vin serait bon, n'était ce petit goût de cuir qu'il perçoit en lui. L'autre, après avoir pris les mêmes précautions, rend aussi un verdict favorable au vin, mais sous la réserve d'un goût de fer, qu'il pouvait aisément distinguer. Vous ne pouvez imaginer à quel point tous deux furent tournés en ridicule pour leur jugement. Mais qui rit à la fin ? En vidant le tonneau, on trouva en son fond une vieille clé, attachée à une courroie de cuir. »

On peut ne pas aimer les mêmes objets, mais seulement parce qu’on ne perçoit pas de la même façon les mêmes objets. Sur la sensation elle-même, en revanche, il n’y a pas de discussion possible. Le problème vient du fait que la plupart des hommes ne perçoivent qu’une face de l’objet, la leur, alors que l’esthète sera celui qui pourra le percevoir entièrement, en multipliant les points de vue, en le comparant à d’autres etc. Ainsi, la diversité des points de vue est causée par la partialité des hommes ordinaires, non par l’absence de norme universelle. La relativité du goût ne prouve donc pas l’équivalence de ces goûts.

 
 
source

 

Pourtant, si Hume pourrait marquer facilement un point, et montrer qu’il peut exister une norme du goût, il aurait tout à fait tort sur le fait que les hommes veuillent consulter les experts. On peut se rendre compte qu’il existe une norme du goût, et rester tout à fait sourd à ce bon goût. Car que voit-on, que lit-on, qu’écoute-t-on ? Principalement ce qui est entendu, lu et vu de tous. Les sites de partage sont une grande mine, pleines de trésors oubliés, mais ils provoquent d’abord et surtout une massification du goût pour une raison pratique toute simple : on ne partage vite que ce qui est déjà partagé par tous. Bref, il n’existe aucune façon pour les experts de se faire entendre en premier lieu. Et même le passage de Don Quichotte, dont se sert Hume pour expliquer le goût, est absolument parlant en ce sens. Car ce sont les experts qu’on est allé chercher.

En attendant, Bret et Jemaine, les héros de la série, échouent à percer dans le milieu de la musique. Dans le dernier épisode, le manager sort de ses tiroirs son ultime recours pour payer le loyer de ses managés : une comédie musicale inspirée de leur vie – et incidemment, de Star Wars. La pièce est censée être une mise en abîme brillante de ce qui devait leur arriver grâce à cette comédie musicale. Bien sûr, le succès est nul, et les deux amis redeviennent les bergers néo-zélandais qu’ils étaient, presque comme Anakin Skywalker, lui-même fermier esclave à ses débuts. Encore une fois, cet échec est rafraîchissant. Le retour dans leur pays, donc la fin de leur voyage, et donc, pour nous qui grossissons conceptuellement le trait, la fin de la musique comme art, ressemble en fait à ses origines primitives. Les bergers retournent taper sur des pierres, claquer des sabots, et entendre dans chaque bêlement de mouton comme un début de musique. La musique n’est plus jouée pour elle-même mais pour quelque utilité magique ou distrayante.

De nouvelle Zélande, ils auraient pu écrire une lettre à Arthur Danto : « eh mon pote, la fin de l’art, c’est pas si grave – et Danto de répondre : bien sûr, je suis d’accord, c’est exactement ce que j’ai écrit dans mon bouquin... »

 

La fin du voyage est le seul vrai départ... Art is not dead !  source

 

Repost 0
19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 15:07

Après l'exposition hommage en 2007 à la fondation Cartier, David Lynch revient hanter la capitale avec son brushing improbable et semble s'imposer après le séduisant album Dark Night of The Soul comme une franchise marketing aussi jouissive que rentable du point de vue de l'image.




Une des onze vitrines du maître - source.



C'est donc aux Galeries Lafayette qu'officie jusqu'au 3 octobre le plus branché des cinéastes en réalisant onze vitrines et en proposant une petite exposition de ses lithographies au premier étage du magasin. C'est l'occasion pour les fans d'entrer un peu plus dans son univers et de voir à quel point il sait se plier à toute une série d'exigences aussi bien formelles (cinéma, musique, peinture...) que commerciales. Car en se saisissant du thème imposé par les Galeries, "Femmes d'influences", le réalisateur d'Eraserhead nous livre avec son exposition "Machines, Women, Abstraction"  encore un sans faute. Il reste cependant à se poser la question de savoir où se situe la limite entre l'art et la décoration car Lynch en déclinant aussi bien ses adaptations en arrive à brouiller une frontière qui était pourtant très nette au début de sa carrière...




Un making-of de l'exposition trouvé sur l'excellente webtv Tribeca 75 :




"Machines, Women, Abstraction" du 8 septembre au 3 octobre 2009 aux Galeries Lafayette (40, bd Haussmann 75009 Paris). 

 

Repost 0
10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 21:58

Le retour des années 80 a été confirmé par de multiples signes, si délirants qu’ils suffiraient aux scénaristes hollywoodiens à écrire un nouveau film apocalyptique. Mais voyons le bon côté de la chose, il y avait plus que les vestes en jean, les couleurs fluos, la coke et le luxe pompeux des grandes boîtes de nuit. Il y avait aussi un vrai climat théorique de fin du monde. Ou plutôt disons-le, au moins de fin de l’art (on laissera les prophéties de Baudrillard là où elles sont). Arthur Danto avait remis à la mode la thèse hégélienne de la fin de l’art, et on se déchirait pour savoir ce que signifiait vraiment le mot de « post-moderne ». Ce mot tamponné sur toute activité artistique de son temps aurait voulu dire qu’il n’y avait plus de modernité suffisamment établie pour qu’elle fût reconnaissable, qu’il n’y avait plus de style dominant, plus même d’utilité historique à l’art, mais qu’il ne restait aux artistes qu’à faire du neuf, distrayant et indolore avec du vieux, sérieux, angoissant et révolutionnaire. Bien sûr, si le post-moderne avait existé, aujourd’hui vingt-cinq ans après – le temps de la nostalgie – personne n’aurait dû pouvoir reconnaître le style de l’art des années 80, les manies de cette décennie, sa modernité passée ou quoi que ce soit de ce tonneau-là. Une autre réfutation rapide de la théorie de la fin de l’art ou de la post-modernité est l’influence actuelle de l’art dans la politique. L’engagement d’un Fairey derrière Obama, comme on l’a déjà commenté dans un dernier post est caractéristique. 




La fin de l'art c'est par ici : Flashdance d'A. Lyne - source.


Mais si on aime les vieux fantômes, on peut décider de se donner la main et de faire bouger le guéridon. Hegel – et Baudrillard, après lui… – a écrit que tout événement se déroule deux fois, la première fois comme un drame et la deuxième comme une farce. Ce sera donc notre retour des années 80 à nous. Et notre variation comique sur le thème de la fin de l’art. Parce qu’il existe des comédies aussi émouvantes que des tragédies.


On dit, on croit et on répète que l’art est mort, c’est-à-dire non pas disparu mais dénué d’intérêt et incapable de faire bouger les choses. Mais on répète, on croit et on dit que l’art peut échapper au cours des choses et se soustraire à la mort. Ou, au moins, que les artistes pourraient sublimer la mort. Leur mort en tant que personne, aussi bien que la disparition de leur art. Ils peuvent faire exploser magnifiquement leurs oeuvres comme Tinguely, faire le saut de l’ange comme Klein, mourir sur scène dans la peau si parfaite d’un personnage comme Molière... Dans le combat contre la mort, l’art gagnerait haut la main.





Y. Klein, Le saut dans le vide : la fin de l'artiste ? - source.

 

          C’est un cliché, mais plutôt que de le contredire, on voudrait en tirer une conséquence assez surprenante qu’on ne souligne pas assez. Car le jour où l’art devra se confronter à sa propre disparition – s’il  la sublime si facilement –, ce jour, par conséquent, sera aussi le plus beau, le plus sublime, celui où l’on risque de voir le plus de beautés éphémères et saisissantes. La fin de l’art sera un jour de fête, alors que la « moribonderie » annoncera davantage une naissance ou un recommencement. Avouez, maintenant, que l’hypothèse de la fin de l’art devient vraiment plus drôle…

Pour savoir si l’art est mort, il ne faudrait plus se demander si l’art a encore une quelconque influence sur une marche du monde dont on ne sait pas ce qu’elle est. Mais plus simplement, il suffirait de regarder autour de nous et de se demander : « ne sommes-nous pas en pleines bacchanales de stupre et de beauté ? »




J.J. Abrahams le jérome Kerviel fou du cinéma - source.

 

Soyons clair : nous aimons ça, jeter notre propre lumière sur ces objets mouvants, risquer l’arbitraire et le relativisme pour sauver quelques trésors, quelques vérités plus subtiles et plus familières. Mais nous aimons d’autant plus ça qu’on ne peut pas ignorer que cette efflorescence de nouveauté est aussi un arrêt, un affaiblissement nécessaire, une décadence. C’est tragique et c’est encore plus beau. N’importe quel clip vidéo R’n’B suffit à le montrer. On sait à quoi servent ces corps dénudés. Mais on sait aussi, en regardant par exemple Womanizer, que Britney Spears plus tard y cherchera, elle aussi, une trace de sa jeunesse et de sa beauté passée… et qu’elle se trouvera vieille et décatie en comparaison. N’importe quelle œuvre est toujours plus qu’un miroir, c’est une roue qui tourne, du temps qui passe.



 

 

 Britney Spears: un verre avant la chute dans Womanizer - source.



Tout nous mène à la conclusion que la fin de l’art est une possibilité très concrète. Il suffit de rappeler quelques faits historiques. Ce qui a existé à différentes époques, ce n’est pas de l’art, mais des arts, c’est-à-dire des façons précises, techniques, de créer quelque chose. Entre ces arts, un certain type d’art seulement prédomine et passe plus facilement que les autres pour de l’art. L’art d’une époque ne se réduit pas à un style (fiction déduite de la synthèse impossible entre plusieurs arts), mais il est le fruit d’une lutte pour la domination entre plusieurs techniques pour représenter et créer, et donc il appelle la prédilection concrète d’un médium sur un autre. La Grèce Antique a été dominée par la sculpture. Au XVIIIème siècle, selon Kant, prédomine le dessin contre la peinture, la forme contre la matière. Le XIXeme siècle, on prendrait peu de risque à le dire, est le siècle du roman. Le XXème siècle, selon Walter Benjamin ou selon les chiffres de l’industrie culturelle, le cinéma prédomine. Bien sûr, à plus d’un titre, ces affirmations sont sujettes à caution.

  Si cet argument ne vous paraît reposer que sur une certaine interprétation de l’histoire, on peut encore montrer combien certains arts, considérés comme dominants à une certaine époque, sont aujourd’hui totalement invisibles. Prenons le dessin. Kant en fait l’art dans sa définition la plus pure. Bergson, dans son petit essai sur Ravaisson, écrit un émouvant éloge du dessin et demande à ce qu’il soit enseigné à l’école. Et pourtant qu’en reste-t-il ? Qui parle de dessins pour fasciner les foules ? La Joconde, oui, le Requiem de Mozart, bien sûr, Kill Bill, ah voilà un grand film… mais qui cite les illustrations pourtant génialissimes de Gustave Doré pour l’enfer de Dante ? La discussion encore une fois risquerait de tourner au name dropping, alors revenons dans les prairies ensoleillées du concept.

 

    

La présence du dessin : Giacometti - source.


L’éclipse du dessin comme art dominant provient du fait qu’il n’est plus un art en soi, mais au mieux un entraînement, une propédeutique, et ce faisant qu’il est assujetti à une finalité plus haute. Au lycée, la seule mention de son nom le range en fait dans le « dessin industriel ». On veut regarder du côté des arts, et on oublie la bande dessinée nous dira-t-on ? Cet exemple prouve exactement notre point car le dessin alors doit soutenir un récit pour se changer en bandes dessinées. Enfin, si on en parle comme d’un art dans la presse spécialisée ce n’est que pour applaudir à son mini-come back. On peut insister : on ne parle plus de dessin, mais on choisit des termes plus spécifiques suivant son assujettissement à un art ou un autre : « illustration » s’il s’agit de livres (et si le dessin n’est que secondaire), « roman graphique » pour parler de bande dessinée sous son versant littéraire (certes, le dessin est alors pleinement compris comme art, mais littéraire), ou parfois on entend aussi « art séquentiel », et on rapproche ainsi la bande dessinée du cinéma.

Le dessin n’est pas le seul comateux de l’histoire des arts. Pensez encore, pour Hegel, l’art le plus achevé prend la forme de... la poésie ! On entend parfois « poétique » comme qualificatif – en fait, on veut dire lyrique, ou onirique -, mais qui dirait encore que la poésie existe comme art vivant ? Elle n’a pas disparu, certes, mais est dissoute dans tout autre chose que sa technique originelle. On vend des films avec des journaux, même des livres de philosophie, mais – permettez-nous d’abuser de ces tours rhétoriques à la Sarkozy – quel grand quotidien risquerait de vendre de la poésie contemporaine ?




Y a-t-il une place pour le roman graphique ? - Le journal de mon père, de Jirô Taniguchi - source.


Ne parlons pas de certains arts qui ont juste été des arts de transition ou mineurs, mais qui ont pourtant une technique propre : lanterne magique, cinéma muet, roman photo, oratorio. Le cinéma domine aujourd’hui, mais pourquoi ne pas imaginer qu’un jour les jeux vidéos domineront (sous une autre forme que celle connue bien sûr – mais on se penchera alors sur ces années passées comme les années de leur tendre mais difficile gestation) ? On entend déjà partout les qualificatifs qui les définissent : ludique, interactif, immersif...

Où veut-on en venir si ce n’est à un pur exercice d’imagination ? Tout le monde admet dans son petit moment relativiste qu’il pourra bien exister un jour une œuvre plus célèbre que la Joconde ou que les tournesols de Van Gogh. Mais admettra-t-on un jour la disparition de la peinture même comme art… ? Admettra-on qu’un jour, la musique elle-même ne soit rien d’autre qu’une illustration sonore, un outil de narration, une suite de jingles assujettie à l’art marketing du futur (bien plus subtil et reconnu que le nôtre actuellement, bien entendu)… ? On est prévenu pourtant, dessin et poésie, et même sculpture, ont passé leur tour. L’histoire de l’art ne sert pas qu’à sélectionner gentiment les plus beaux chefs-d’œuvre, elle montre combien l’art exclut de sa sphère un certain nombre d’objets pour en constituer d’autres en art. Tout le monde se bouscule au portail, mais tout le monde ne pourra pas entrer. L’histoire de l’art, c’est massacre à la tronçonneuse. Et ça ne pourrait pas être autrement à moins de vivre dans un musée et non dans un atelier.


 

Futurama : la damnation du joueur de pipo - source


L’origine même de notre vertige se trouve dans un très bel épisode de Futurama, La main du diable dans la culotte d’un zouave (Saison 5 épisode 16). Depuis les Simpsons, Matt Gorening adore les épisodes à comédies musicales et pour faire de même avec sa série comique de SF, il lui fallait un petit prétexte pour mettre de la musique dans un épisode qui sinon parlerait de planètes à exploser et d’aliens à ridiculiser. L’argument est simple : Fry veut apprendre à jouer d’un instrument de musique pour gagner le cœur de Leia – il sera même prêt à vendre ses mains au diable,  – et tout ça se finit dans une mise en abyme sur une scène de théâtre (bref très comédie musicale). Mais attention, il fallait qu’on reste en pleine SF… alors si Fry avait appris la guitare, l’épisode n’aurait pas fonctionné. Les scénaristes inventèrent donc… l’holophone, une vague flûte de fakir qui projette des images en fonction de l’état d’esprit de la personne et de la position de ses doigts sur les touches, bref, un clip vidéo live (mais bien sûr dans le futur, le clip vidéo n’aurait été considéré que comme l’ancêtre valeureux mais incomplet de l’holophone).




L'holophone - source


Là est le génie de la série : montrer à quel point on peut penser qu’un jour, l’opéra, le théâtre, le cinéma, même le jeu vidéo (lors d’un passage du concert de Fry où son personnage récurrent d’escargot doit éviter des tonneaux tel un donkey kong du futur), bref, que tout art connu, admis, encensé, applaudi aujourd’hui, ne seraient qu’un prétexte pour jouer d’une chose aussi impure et grotesque que l’holophone. Le dernier à créer aura toujours raison. En un mot, la décadence, ça ne fait pas déprimer, ça rafraîchit.



 

Fin... de l'art ? - source

 

Repost 0
1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 17:00



Alex Ross - Réalisme et humanisation du Batman - source.


Des souvenirs de l'enfance remonte comme une évidence la trace indélibile de nos super-héros qui, dans un rêve indistinct, prennent une place de choix aux côtés d'Ulysse et autres figures mythologiques. Cet attachement qui persiste, et qui se constate dans n'importe quel magasin de comics, est le signe qu'il y a quelque chose de profond à glaner que la freakosophy ne peut ignorer.

 

Après une analyse globale sur la sociologie des super-héros, c'est la figure plus locale de Batman qui peut servir de fil conducteur pour tenter de démêler les éléments clefs de cet intérêt mais aussi pour chercher à comprendre ce qu'elle cherche à nous dire dans sa singularité. Car si Batman est si central dans cet univers, c'est qu'il est de loin le moins super de ces super-héros. 



Un héros expressionniste : la série Grotesk - source. 

 



 
 

Littéralement tout d'abord, car mis à part un QI exceptionnel et une bonne condition physique il ne possède aucun pouvoir. C'est ce que souligne non sans humour la très sérieuse recherche de Paul Zehr de l'université de Victoria dans son ouvrage: Becoming Batman: The Possibility of a Superhero qui quantifie à 15 - 20 années le temps nécessaire pour approcher les habiletés de l'homme chauve-souris. Mais c'est aussi - et peut-être même surtout - d'un point de vue moral que le statut de super héros semble ambigu car le moteur même de sa quête est, tout comme le Punisher (mais là la couleur est annoncée clairement), la vengeance. Batman recherche inlassablement la punition du meurtre originel que constitue pour lui l'assassinat de ses parents. C'est ainsi qu'un scénariste avisé lui fait dire sans détour : " Enfant, j'ai vu mon père et ma mère se faire assassiner. J'ai consacré ma vie à arrêter ce criminel quel que soit son visage ou sa forme" et quelques pages plus loin après une raclée mémorable : "Franchement peu importe la forme".

La première question que nous pose cette figure est donc celle du justicier qui, loin de faire justice, ne cherche dans le fond qu'à accomplir sa vengeance. Peut-on se faire justice sans justement dépasser de toute part la notion de justice ? Batman est donc avant tout un vengeur - un prisonnier infernal voué à accomplir éternellement les mêmes actes pour expier une faute qu'il ne comprend pas et qui remonte par-delà son origine. La figure de Batman n'est pas moderne, elle est antique voire archaïque.

 

 

      Batman: l'ombre de la vengeance dans City of Crime de D. Lapham - source.


Antique car dans le fond le genre tout entier a une connexion profonde avec la structure même des écrits de l'antiquité. Dans cette constellation, Batman est un double d'Eschyle : plus noir, plus tragique - tout comme Oreste, il est au bord d'une folie qui le dépasse et qui sans cesse l'appelle à accomplir son rôle de vengeur. Il faut relire toute la série sous cet angle pour se rendre compte, sous le coloriage, de la profondeur des archétypes qu'elle déploie. Si Batman est séduisant, c'est précisément qu'il parle à notre inconscient, qu'il renvoie à une série de pulsions qui nous habitent et nous démangent. Il est la réalisation transfigurée du souci de la vengeance. Il s'attelle à une tâche qui le dépasse et qui sans cesse renaît comme dans les supplices infernaux. Batman, comme Oreste, est hanté par une tâche, une souillure originelle, qu'il ne peut effacer et qui le mènera au bord de la folie.

 




La démence : une des clefs de l'oeuvre - Killing Joke de A. Moore - source.


Avec la folie nous touchons une autre voie d'accès à la série - A Gambaud dans un article apéritif de Positif (Juillet - Août 2009, n. 581-582), "Batman Folies", évoque déjà quelques pistes dans cette direction et insiste bien sur le fait que sans cesse Batman est hanté par cette possibilité. L'asile d'Arkham est le centre de toutes les histoires : à la fois point de départ (le vilain s'échappe...) et point final puisque Batman ne tue pas mais isole le crime en le ramenant à son origine. On ne trouve pas moins de trois grands récits (sans parler du jeu vidéo sorti récemment) qui prennent comme seul décor ce lieu : Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth scénarisé par Grant Morisson ; Arkham Asylum : Living Hell  de Dan Slott et Batman : The Last Arkham d'Alan Grant. Cette répétition est encore un schéma antique qui donne aux histoires de Batman le souffle du mythe. Cet éternel retour du même est figé d'ailleurs au sein de combats qui se répètent à l'infini et qui atteignent leur paroxysme avec la figure même de la folie et de l'ubris : le Joker.

 
 


Une des premières apparitions du Joker sous la plume du créateur de Batman Bob Kane.


Le Joker - cet atout "maître" qui amène le joueur à sortir des règles traditionnelles du jeu - est la figure même de l'illimité ou plutôt du sans limite qui inquiète tant les Grecs. Il est le passage sans retour vers la folie qui guette sans cesse Bruce Wayne. Le charme du duel est indéniablement généré par la proximité des deux personnages qui, d'une certaine façon, se reconnaissent l'un dans l'autre - cette vision est accentuée par leur impossibilité mutuelle de se tuer. La série de F. Miller, Dark Knight, souligne cet aspect et le pousse à l'extrême montrant bien que l'activité criminelle du Joker n'a de raison d'être que face à Batman - d'ailleurs, lorsque ce dernier se retire, il reste amorphe dans sa cellule et ne se réveille qu'au moment où la rumeur évoque le retour du "Chevalier noir". Le film de Nolan exploite cet aspect dans une des scènes finales où le Joker suspendu par les pieds (reproduction d'un face à face de carte à jouer) dévoile à Batman le ressort de leur passé, présent et futur. Il n'est rien sans lui et vice-versa. Plusieurs épisodes avancent même l'idée d'une création mutuelle. Dans le Batman de Burton, Jack Napier (le futur Joker) tue les parents de Bruce Wayne et fournit donc le premier choc qui mènera Batman à l'existence mais plus tard, lorsque Batman, en affrontant la pègre au sein de l'usine "Axis Chemicals", fait tomber par inadvertance le même Jack Napier dans un bain d'acide, il permet aussi au Joker de naître. Chacun est en quelque sorte le géniteur de l'autre : ils ne sont pas frères mais pères siamois se regardant ainsi en miroir et étant l'un pour l'autre un stade de leur propre développement. 

 

 

 

Heath Leadger : une interprétation fidèle dans le film Dark Knight - source.
 


Le Joker suggère cela puisqu'il prédit que la véritable place de Batman est bien dans l'asile d'Arkham où il peut régner en maître appliquant ainsi le dicton qui veut que les borgnes soient roi au royaume des aveugles. La différence la plus visible entre les deux étant le masque : Batman a besoin de quelque chose - un masque - pour faire corps avec sa propre folie, tandis que le Joker inquiète justement par l'absence d'accessoire. Il est ce masque vivant qui s'assume perpétuellement de la même façon qu'il peut toujours sourire même dans la tristesse reprenant ainsi par cet artifice la dimension tragique de L'homme qui rit de Victor Hugo qui semble être le modèle qui a inspiré le personnage.

    

 



Conran Veidt dans The Man who laughs de Paul Leni (1928) - source.

 

 

On le comprend, l'attrait d'un tel héros réside principalement dans sa complexité qui confine au désordre. Pourtant la raison même de vivre du personnage est l'installation d'un ordre : mental, social... Et c'est là que cette figure prend une dimension étonnante. Batman est dans une lutte sans fin pour maintenir ou instaurer un ordre mais il se situe justement en deçà de tout ordre possible. Psychologiquement nous venons de le voir, mais aussi légalement ou socialement. Sans cesse, il est dans la transgression et à de nombreuses reprises le personnage du commissaire Gordon est là pour lui rappeler le véritable sens de la justice. Les scènes d'interrogatoires musclés se succèdent dans les comics et on le retrouve souvent - ce qui est dans le fond inhabituel dans cet univers - les mains couvertes de sang.






Le Batman pop art des origines par son créateur Bob Kane.



C'est cette particularité qui nous fait voir en Batman la figure ultime du héros hégélien. On connaît la place prépondérante du grand homme dans la philosophie de l'histoire de Hegel mais on a tendance à oublier le rôle bien spécifique qu'il réserve aux héros. Les passages les plus significatifs sont dans les Principes de la Philosophie dans la remarque du § 93 et dans les paragraphes 104 et 350 ainsi que dans la remarque du § 433 de l'Encyclopédie. Le héros est un fondateur et non un continuateur - il est premier par rapport au grand homme car il est celui qui crée l'histoire dans lequel le second doit intervenir. Le § 350 des Principes évoque le "droit des héros à fonder des états" mais ce droit est précisément anté-juridique voire même anti-juridique puisqu'il s'appuie sur la négation même du droit : la violence. Ce droit en-deçà du droit porte néanmoins pour Hegel une légitimité absolue (mais ponctuelle) car il est le seul moyen de mettre brutalement fin à l'état de nature et donc corrélativement d'ouvrir un espace pour l'Histoire et les grands hommes qui l'animent. L'histoire de Rome, par exemple, s'ouvre sur le meurtre originel de Rémus par Romulus qui n'a pu accepter la dérision avec laquelle son frère a franchi le sillon sacré foulant ainsi les premiers fondements du droit. Cette dérision propre au Joker est combattue de la même façon par Batman qui fait tout pour maintenir Gotham dans le cadre d'une loi qui n'est pas encore efficace. Cette insuffisance appelle donc un héros et non un super-héros pour refonder la ville et permettre à cette dernière de sortir du cercle tragique des répétitions où sans cesse Batman retrouve un double maléfique. Sa violence et sa folie ne sont que le miroir d'une époque qui n'a pas su trouver le chemin de l'histoire et qui donc tarde à réaliser l'esprit du temps qu'elle porte.

 




Batman: héros d'un temps qui n'est déjà plus le sien - dessin Alex Ross dans Guerre au crime.

 

Repost 0
27 août 2009 4 27 /08 /août /2009 06:56

Une première inspiration est née du pur scintillement glam de la formule deleuzienne « pop’philosophie ». Une respiration plus tard, on pourrait aussi se dire qu’il y a de la freakosophie parce qu’il y a non seulement du pop, mais du monstrueux : du freak dans le pop. Allons déjà plus loin : le monstrueux, plus qu’un objet, peut s’avérer une méthode. Il pourrait être résumé en une simple formule : la recherche du détail qui tue. 

Certes, il y a de l’anormal et de la bizarrerie dans la culture pop (machines à voyager dans le temps, télépathie, sexualité extravertie, corps mutants…), mais c’est précisément « populaire », c’est-à-dire massivement diffusé, trop connu, rabâché. Une première lecture faiblement freako se contenterait de relever ce monstrueux de foire. Cette première lecture compterait les occurrences, ferait des listes de choses bizarres. Une première lecture faiblement freako renouvellerait le stock des exemples disponibles en philosophie. Pour parler de l’inconscient, on parlerait des hallucinations de Jack dans Lost. Pour parler du dualisme âme-corps, on parlerait des opérations chirurgicales de Troy et Mc Namara. Pour parler du corps machine, on parlerait de Transformers… etc. On ne fait que comprendre académiquement des objets pop. Mais c’est déjà très honorable. Et surtout, on poursuit de cette façon l’élargissement du spectre des objets classiques. 



L'étrange créature du lac noir de J. Arnold.
 

Mais le monstre n’est peut-être pas si fidèlement étymologique qu’on le croit. Qu’il vienne du latin « montrer » ou qu’on le fasse remonter à monstrum, « présage », le monstrueux doit se voir, certes, mais comment doit-il se rendre visible ? Que voit-on de monstrueux quand on ne voit plus que ça ? Qui voit encore que Britney Spears est un monstre, à la psyché aussi dévastée qu’une mise en page de magazine people… Qui a vu tout de suite que Michael Jackson ne riait pas quand il se présentait lui-même comme un monstre ? Le succès même des clips de la star, présentée comme un zombie ou un loup-garou, a transformé Michael en « Bambi », c’est-à-dire en une star capable de chanter pour les enfants : l’inverse exact d’un monstre inquiétant – et pourtant, c’est ce que Michael voulait nous dire (cf le dessin flippant du chanteur qui se met en scène comme enfant brimé)… Le monstre réel est celui qui fait douter des normes, et non celui qui est si évidemment hors normes. Le monstrueux est donc dans le détail. On n’attrape plus les gros poissons, on cherche les perles rares. On ne capte plus l’air du temps, on cherche le patient zéro. Deux exemples.
 
 

Transformers II : la revanche des routiers - source.
        

On peut répéter que la culture pop se pornographise, et c’est très juste. Mais on va préférer parler de la pornographie amateur, et du succès des scènes volées, et des sites montrant des vidéos de stars nues (mêmes truquées). Parce que dans ce succès, on prouve l’échec d’images porno trop impersonnelles. Le moteur libidinal le plus puissant est celui qui peut se projeter sur un objet connu, familier et… aimé. Et que montre-t-on ? On montre tout simplement que l’amour est premier sur la baise. Que le social conditionne le libidinal. Que les internautes ont bien tous une bite à la place du cerveau, mais aussi et surtout un cerveau à la place de la bite.

Deuxième exemple. Transformers 2, une bouse, qui tient merveilleusement compte des besoins les plus élémentaires du public : voir des femmes réduites à l’état d’esclaves sexuelles – trouvant forcément touchant un mini-robot qui s’excite sur la jambe de l’héroïne –, voir des machines qui sont effectivement nos esclaves, parler à sa voiture et dire qu’on l’aime… ou humilier un mâle concurrent en le traitant de tapette, en le tasant dans les boules, et se moquant de son excès d’émotivité devant un robot géant qui écrase tout sur son passage. Le succès du film est en soi la preuve de la bêtise incommensurable qui habite ce monde. Mais il devient plus intéressant quand on lui cherche son kyste, sa petite verrue… 


L'appel aux changements d'Optimus Prime - source

 

Le design du héros robot Optimus Prime a changé. Son visage notamment est maintenant affublé d’yeux, d’une bouche et d’un nez. En fait, l’idée même qu’il s’agit d’un robot a disparu lors de l’adaptation ciné. Ils parlent d’« aliens ». Le design est devenu plus organique, quasi néo-expressionniste d’ailleurs, à la Schnabel, période éclats d’assiettes. On s’éloigne ainsi de la composante essentielle du design de robot japonais. L’Optimus Prime d’origine avait une visière et non des yeux, un casque et non une bouche ou un nez. C’était une sorte de samouraï, plus proche de l’armure que du corps, plus proche de l’exosquelette que de l’alien. Dans ce détail tient la différence entre le robot japonais, et le robot US. Le robot US, de George Lucas ou des Transformers dernière version, ne sont que des humains avec un corps différent. Ils copient nos us et coutumes, ils sont vivants comme nous. Ils ont leurs prophètes, leurs cultures, leurs petites manies, leurs gestes héroïques (souvenez-vous que même R2D2 est décoré pour sa bravoure). Le robot japonais est pris dans une dialectique beaucoup plus délirante : il n’est pas autonome (sauf dans les séries pour enfants), en tant qu’exosquelette, c’est une sorte d’attribut magique, ou d’état de nature de la technologie. Le robot doit être maîtrisé. Et donc, le lien qui unit homme et robot est un lien de domination très net, pas d’égalité. Pourtant, en même temps qu’il doit être soumis à un humain pour exister pleinement, il va permettre à ce même humain de se dépasser, de devenir plus fort, presque invincible. Bref, le robot japonais est la condition du surhomme, alors que le robot US est un homme comme les autres. 

        

 

Repost 0
10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 15:02

Une courte pause estivale (deux semaines tout au plus) en attendant une reprise en fanfare pleine de Glam et de concepts...


En attendant l'esprit Freakosophy s'exporte sur les murs des grandes capitales comme le suggère ce graph concept reprise / hommage de La mort de Marat du néo-punk Jacques Louis David.





Pochoir - Rome  2009



Bientôt sur votre écran :
- Transformers : Revenge of the fallen porno amateur ! - Freakosophy : généalogie II.
- Batman : héros hégélien de la refondation.
- fin de l'art, dance music et haleine fraîche : le feuilleton de la rentrée.
Repost 0
3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 14:24


Comment les Américains (ou une nation similaire) vivent-ils tout en étant racistes, ghettoïsés, conformistes, et sectaires ? C’est simple, ils inventent des super-héros qui vivent au-delà de ces barrières. Et ils les admirent.


La Justice League of America - source.


 

On peut vanter l’esprit pionnier des américains, et il est certainement réel quand on parle de travail et de profits possibles. Paradoxalement, pourtant, il n’implique pas de vraie mixité sociale ou raciale. On pourrait même dire qu’il y a une certaine logique à promouvoir en même temps la réussite individuelle et soutenir la discrimination entre ceux qui ont réussi et ceux qui n’ont pas réussi. Un sociologue sortirait de terre au moment même où nous écrivons ces lignes qu’il ne nous dirait pas le contraire… Il rappellerait que les banlieues de la classe moyenne sont nettement séparées des quartiers pauvres du centre ville, que les mariages mixtes aux Etats-Unis sont monoritaires, et qu’enfin l’imaginaire hollywoodien ne laisse presque aucune place à autre chose qu’à des fils et des filles de classe moyenne, ou des histoires de riches milliardaires. Et le sociologue redisparaîtrait sous terre, ayant présenté pour nous le puzzle dans lequel s’insèrent les super-héros comme les dernières pièces manquantes.


Car heureusement, il y a tous ces hommes en collant. Ils semblent voler au-dessus des déchirures du tissu social, et eux-mêmes n’appartenir à aucune classe. Ces récits de fiction si particuliers de la culture pop ont moins pour objet de montrer le côté sexy du réel que de compenser le réel. Le Ku Klux Klan fait des siennes. Superman leur fout leur race. Les nazis débarquent, le même mec en collant leur botte les fesses. Puis un autre mec en noir et revanchard va aussi leur mettre la pâtée. Et ainsi de suite… Encore récemment, G.W. Bush fait passer le Patriot Act, et les super héros se déchirent pour savoir s’ils doivent ou non, eux aussi, dévoiler leur identité (les clandestins ont tout de même Captain América dans leur camp). On a rappelé récemment qu’ils étaient l’invention pour une bonne part (Musée du Judaïsme de Paris, en automne 2007) de scénaristes juifs, qui dans la tradition des golems, inventent ces figures super-héroïques pour protéger les valeurs et les peuples menacés, empruntant cette fois-ci leur forme de la culture graphique de la jeunesse et à l’individualisme américain. Rien de plus vrai.


 
Le premier numéro du Capitaine - des ennemis de choix ! - source.

 

Mais pour autant, il n’y a pas de classe de super-héros. Ils sont extra-terrestres (Superman), humains (Iron Man), ou dieux et demi-dieux (Hercule ou Thor), mais surtout blancs ou noirs (Faucon, Cage, Bishop), arabes (Tornade) ou asiatiques (Sunfire, Jubilé) ; aussi, riches (Batman) ou pauvres (Peter Parker) ; juifs (Magnéto) ; handicapés (Pr. Xavier) ; métis (Solar des Nouveaux Mutants) ; ou cyborgs (Cable). Il y a bien sûr des femmes, plus ou moins fatales il est vrai, mais parfois vieilles (Destiny). Une exception toutefois : il existe très peu de personnages homosexuels (les plus réels de tous sont le couple de Phat et Vivisector), et encore moins de lesbiennes (j’en appelle aux super fans pour les corrections possibles – car il y a bien une batwoman lesbienne récente et une série télévisée suggérée par Stan Lee prévue, mais rien de plus durable). En Bref, Marvel ou DC cultivent leurs petits lots de personnages atypiques et minoritaires. Ouvrir un album quelconque suffit pour le voir. 


Au-dessus des différences: le super-man... - source.




Mais il y a aussitôt un aspect qui l’emporte encore sur toutes ces recensements. D’abord les plus grands héros sont blancs et mâles (Superman, Captain America, Wolverine, Batman, Iron Man, Hulk). Mais surtout, ce sont les individualités qui l’emportent sur leur catégorisation. A tel point que tous les personnages se sentent différents, inadaptés, rejetés, quelle que soit la visibilité de leur particularisme (la scène la plus comique d’X-men 2 est par exemple celle d’Iceberg, le regard baissé, expliquant à ses parents qu’il n’est pas normal, alors que rien de visible ne le fait sortir de la case du parfait fiston, nez taquin et parfait gominage). Cette « genderisation » des scenarii sera abordé dans un prochain post, soyez-en sûr. On ne ratera pas un prochain Hulk, Batman ou Spiderman se plaignant de ne pas être normal ! En attendant on peut toujours recommander la lecture de X-Force/X-Statix de Mulligan et Allred, parodiant brillamment cette tendance.

 

X-Statix - source.
 


Néanmoins, au sein de ce concert d’individualités niant farouchement le déterminisme social, un problème demeure. Perceptible par les fans d’abord, mais au fond perceptible par tous ceux qui sont intéressés par l’écriture d’une histoire. On n’écrit jamais que sous la contrainte. Comme la pression traversant les tuyaux permet d’acheminer l’eau dans les foyers, les ressorts dramatiques d’un comic tendent naturellement vers une direction… Et avec suffisamment de pression pour que toutes ses planches sortent. Quelle est l’histoire de Superman ? Le problème familial de l’adoption par des fermiers un peu cardiaques. Quelle est l’histoire de Peter Parker ? Un jeune élevé par sa tante et son oncle, qui culpabilisera jusqu’à la fin de sa vie de la mort de ce dernier. Celle de Batman ? La vengeance de la mort de ses parents. Et les versions cinématographiques de Hulk et Wolverine mettent cette fois-ci au centre des films (et inventent même) des relations familiales (Dents de Sabre n’est pas le frère de Wolverine dans la version comic, et le beau-père de Hulk n’a pas tant d’importance que ça non plus). Bref, le drame des comics, et particulièrement les drames récurrents (Peter Parker s’inquiétant de sa tante May), se nourrit d’histoires de familles. 

Des parents adoptifs face aux changements... Superman - source.
 


Mais alors justement, diront les fans, n’apprend-on pas à grandir avec les super-héros, en perdant ses parents, son oncle, ou en combattant son beau-père ? Mais, et c’est notre ultime argument, les super-héros fatalement reproduisent les schémas familiaux. Et pire, quand bien même ils sont adoptés, les super-héros suivent les traces de leurs parents. L’exemple fort et trop souvent oublié est celui de Superman. Il est littéralement le bon fils adoptif, aimant et fidèle, et soucieux de ne surtout pas reproduire les erreurs de son peuple. Mais se souvient-on de la profession de son père Jor’El et de sa mère Lara’El ? Ils sont tous les deux scientifiques. Et il est rappelé dans la très bonne parution Superman Allstar de Morrison et Quitely (ainsi que dans la série Smallville) que Superman se perçoit lui aussi avant tout comme un scientifique, tout comme ses parents avant lui. Il vit dans sa forteresse de solitude, qui n’est rien d’autre qu’un grand labo. Mais aussi il construit, observe, analyse tout comme un scientifique. Alors, certes, Superman a une morale tout à fait interventionniste, mais le ressort de ses interventions pour sauver les humains est toujours motivé par une observation a priori. Son costume de Clark Kent (on est tous redevable à Tarantino d’avoir rappelé ce fait) n’est rien d’autre que sa blouse de scientifique, grâce à laquelle il peut se mêler aux humains, voir qui ils sont vraiment, et décider de les protéger parce que leur cœur n’est pas encore pourri par le sexe et le lucre. 



Superman dans son labo - source.


 

Un comic parodique de Superman, superbement dessiné et écrit, Invincible, rappelle d’ailleurs à quel point un homme aussi puissant, venu d’une autre planète, pourrait former des plans contraires. Le Superman à moustache de CRS retors qu’est le père du héros ne veut rien moins que rendre esclave la race humaine grâce à son pouvoir extra-terrestre. Ce qui maintient Superman dans son rôle de super-gentil c’est qu’il conclut de façon récurrente que les humains sont bons, courageux, imprévisibles et progressistes… et tellement pittoresques pour des êtres physiquement inférieurs ! 

Magneto : le Ubermensch - source.
 

Au sujet de cette dialectique entre les super-gentils et les médiocrement-gentils (les humains), un personnage est particulièrement troublant. Magnéto est juif, rescapé des camps d’Auschwitz, et son pouvoir magnétique (un des plus puissants de l’univers Marvel) ferait de lui un formidable justicier vengeur. Pourtant, le fait d’être juif ne l’empêche pas de défendre les mutants avec des arguments de nazi mauvais lecteur de Nietzsche. Magnéto est persuadé qu’il est un surhomme, et avec lui que les mutants sont des homo superior (on y reviendra dans un autre post). Et il tire justement la force de sa conviction de son expérience de rescapé, qui sait ce qui risque d’attendre les mutants si ceux-ci n’attaquent pas en premier. Ce qui condamne le personnage est donc qu’il refuse de reconnaître avec Charles Xavier qu’il est humain et mutant à la fois. Magnéto radicalise l’identité mutante, mais particulièrement sur cet argument : il n’a plus de famille. Rien ne l’attache encore à l’espèce humaine depuis que celle-ci s’est déshumanisée en permettant Auschwitz. Ainsi, ce déterminisme social, le lien qu’entretient un personnage à ses origines familiales, semble crucial à tout super-héros qui ne veut pas devenir un super-vilain nietzschéen. Sans quoi, il risque de finir inscrit au panthéon des surhommes fous et "génocidaires" comme Stryfe, Holocauste, Magnéto, Sinistre (tueur des Morlocks SDF, et scientifique du IIIeme Reich), Apocalypse…

 

Magnéto l'origine - source.


Qu’il est difficile d’échapper à son destin quand le récit s’écrit aussi bien avec des histoires de familles ! Une hypothèse pour la route : peut-être est-ce pour ça qu’on produit désormais plus de personnages métis, au lieu d’orphelins (le face à face Spock vs Kirk du dernier Star Trek est instructif en ce sens, mais rappelons que le bal s’est ouvert avec Blade, et se poursuit brillamment avec Harry Potter, qui regroupe les deux options, orphelin parce que métis) ? Le métis a le choix en tout état de cause, puisqu’il sait qu’il est double, alors que l’orphelin, comme Œdipe avant lui, ne connaissant pas le destin préalable, peut répéter en toute inconscience les fautes de ses parents.

 

 

 

Repost 0