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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 18:32

La réédition du livre phare de P.Singer La libération animale et la traduction de l'ouvrage majeur de T. Regan Les droits des animaux semblent marquer le passage d'un cap sur la réflexion animale et font l'effet d'un ballon d'oxygène pour ceux qui, sur notre vieux continent, veulent repenser les limites de notre droit en réinterrogeant la place que peuvent y jouer les animaux.

Nous avons déjà eu quantité de débats passionnés sur le site et ce n'est pas sans fébrilité que nous attendions de pouvoir nous confronter à une oeuvre source pour repenser nos positions. Grace au travail minutieux d'Enrique Utria, nous pouvons donc compléter notre réflexion et penser l'apport mais aussi les limites des théories de Singer qui semblaient pourtant marquer une avancée fondamentale dans le domaine.

La planète des singes - les origines. La construction de Zoopolis ?

La planète des singes - les origines. La construction de Zoopolis ?

Le signe de la pauvreté du débat sur l'éthique animale en France tient précisément au fait que nous mélangeons en un seul courant des positions qui pourtant se pensent comme radicalement différentes. Il n'est donc peut-être pas inutile de refaire un panorama rapide du who's who de ce mouvement. Il suffit pour clarifier nos positions de délimiter trois grandes figures de ce débat : Peter Singer, Gary Francione et bien évidemment Tom Regan.

 

Ce n'est pas à Singer que l'on apprend à faire la grimace. 

 

Se replaçant immédiatement dans les cadres de l'école utilitariste, Singer dessine une position claire qui a souvent été caricaturée mais jamais réellement détaillée. Ainsi par-delà le succès incontestable de son ouvrage phare sur la question, il faut prendre conscience de la non-radicalité de sa position qui ne demande évidemment pas un droit au logement pour les poulets ou le RMI pour les cochons. Il ne veut pour l'animal non pas tant un droit qu'un véritable respect lié à l'être vivant qu'il est indéniablement.

Il n'est donc nullement question de réclamer une égalité de droit, ni une égalité de traitement, pour les animaux (car les hommes et les animaux ne sont de fait pas égaux) mais une égalité de considération qui passe par la prise en compte que les animaux ont, tout comme nous, des intérêts. La filiation avec l'utilitarisme devient  alors limpide une fois que l'on reconnaît cela. Sur quelle base peut -on donc bien construire cet intérêt animal ? La réponse est loin de faire problème tant elle s'impose d'elle-même : la souffrance. 

 

 

Source : One Voice.

Source : One Voice.

"Les français ont déjà réalisé que la peau foncée n'est pas une raison pour abandonner sans recours un être humain aux caprices d'un persécuteur. Peut-être finira-t-on un jour par s'apercevoir que le nombre de jambes, la pilosité de la peau ou l'extrémité de l'os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d'abandonner une créature sensible au même sort. [..]
La question n'est pas: "Peuvent-ils raisonner ?" ni "Peuvent-ils parler ?" mais "Peuvent-ils souffrir ?" Bentham

 

Ainsi loin de spéculer - pour le moment - sur les capacités cognitives des animaux, la réflexion commence par cette simple reconnaissance. L'animal est avant tout un être qui sent et donc un être qui souffre. Il suffit donc de souffrir pour être un patient moral, c'est-à-dire un "objet" sur lequel les considérations morales doivent s'appliquer et qui dans ce cas ne peut et ne doit pas être régi par le simple droit mobilier qui gère nos différentes possessions. Car il faut toute la mauvaise foi du monde pour penser qu'une brouette et un animal doivent relever du même traitement. Et c'est précisément sur cette question du droit que la position de T. Regan puis de G. Francione vont faire fond et dépasser de loin les limites que pouvait poser P. Singer.

 

La force de la position de Singer - la simplicité et l'évidence de la base sur laquelle il repose la question animale - recèle aussi une part de sa faiblesse et donc pour ses détracteurs abolitionnistes de sa tiédeur.

 

L'abolitionnisme ou appeler un chat... un chat.

En se plaçant au point de vue concret du droit et non seulement dans une perspective de principe on ne peut éviter très longtemps la thèse abolitionniste. C'est à partir de ce point de vue que la position de Regan fait sens. Pour eux Singer reste dans un moyen terme en tant qu'il ne cherche juste qu'à faire évoluer le sort des animaux (sa position relève du welfarisme) mais ne s'attaque pas assez à la racine même du problème qui est l'exploitation massive du monde animal par l'homme.

Cette opposition apparaît nettement dans un article célèbre qui a été rendu aisément accessible dans la très bonne anthologie constituée par J.-B. Jeangène Vilmer Philosophie animale dont Eloise avait déjà fait un compte rendu critique. On pourra trouver  aussi avec profit d'autres articles parus en français dans la bibliographie officielle du site français qui lui est consacré. Ainsi dans "Pour les droits des animaux", Regan n'avance pas masqué et pose clairement les lignes de front de son combat et commence par se démarquer de ceux qui ne les voient pas de la même façon : "Il est impossible de changer des institutions injustes en se contentant de les améliorer. Ce qui est mal - fondamentalement mal - dans la manière dont sont traités les animaux, ce ne sont pas les détails, qui varient d'un cas à l'autre. C'est le système dans son ensemble qui est mauvais." Il ne faut donc pas transiger et rechercher sans nuance : l'abolition totale des animaux dans les sciences, l'élimination de l'élevage à des fins commerciales, l'interdiction totale de la chasse pour le sport et le commerce ainsi que le piégeage. Ainsi s'il fallait résumer en un slogan sa finalité, il serait indéniablement : "Une seule solution : l'abolition". Tout le reste n'est qu'une querelle hypocrite qui vise derrière les bons sentiments à s'accrocher à un mode de vie qui nous parait aussi immuable que nécessaire.

 

Mais derrière cet aspect militant, que T. Regan ne cherche pas à masquer, ce qui en fait un auteur de premier plan c'est de poser le problème en philosophe, c'est-à-dire sur le terrain des concepts.

"Je crois que l'idée des droits des animaux est fondée en raison, et qu'elle n'est pas seulement inspirée par de bons sentiments" (p. 164).

Cela se manifeste par le souci de ne pas se détourner des problèmes centraux de la morale et de ne pas hésiter à revenir sur son fondement (chapitre IV). C'est dans cette optique qu'il faut comprendre la remise en cause des autres positions qu'il démonte patiemment dans son ouvrage et que l'on peut ramener aisément à des courants ou figures de la philosophie : le néo-contractualisme avec Rawls, la morale déontologique de type kantienne (Chapitre V) et bien évidemment l'utilitarisme de P. Singer (Chapitre VI).

La critique permettra de dégager sa propre position qui sera de façon assez surprenante au début proche d'un kantisme réformé mais qui dans les faits rejoints surtout une pensée proche de celle d'Hans Jonas qui n'est étonnamment pas cité alors que son livre Principe Responsabilité paru en 1979 constitue un jalon important de la pensée du vivant justement par sa volonté de dépasser l'anthropocentrisme et de replacer au coeur de tout la vie et l'intentionnalité qu'elle porte du monde minéral à celui de l'homme.

 

Car c'est bien en effet le critère qui doit fonder la valeur morale d'un être qui est central chez T. Regan : être le sujet-d'une-vie. C'est d'ailleurs l'objet de la très importante section 5 du chapitre 7 :

"Être le sujet-d'une-vie, au sens où cette expression sera utilisée, implique plus qu'être simplement en vie et plus qu'être simplement conscient. (...) les individus sont sujets-d'une-vie s'ils ont des croyances et des désirs ; une perception, une mémoire et un sens du futur, y compris de leur propre futur ; une vie émotionnelle ainsi que des sentiments de plaisir et de douleur ; des intérêts préférentiels et de bien-être ; l'aptitude à initier une action à la poursuite de leurs désirs et de leurs buts ; une identité psychophysique au cours du temps ; et un bien-être individuel, au sens où la vie dont ils font l'expérience leur réussit bien ou mal, indépendamment logiquement de leur utilité pour les autres et du fait qu'ils soient l'objet des intérêts de qui que ce soit."

Le droit des animaux, Chap. V, 7, p. 479.

Evidemment toutes ces caractéristiques du sujet-d'une-vie ont été mises en place dans les trois premiers chapitres montrant une fois de plus, s'il était nécessaire, la cohérence de l'ensemble. Le plan de l'ouvrage apparaît alors d'une parfaite logique. Les chapitres 1 à 3 déterminent les caractéristiques partagées par les animaux (les mammifères et les oiseaux en réalité), le chapitre 4 introduit la méthodologie utilisée en philosophie morale et pose les premières distinctions entre deux grands types de théorie morale : les théories conséquentialistes et les théories déontologiques. Cela conduit l'auteur à examiner les positions concurrentes dans les chapitres 5 à 7 afin de faire émerger plus nettement sa position au chapitre 8 et ses conséquences sur un plan pratique au chapitre 9.

 

Une fois le plan de l'ouvrage ainsi posé, il est intéressant de mieux cerner la pensée qu'il veut imposer en se rapportant au travail remarquable qu'a pu faire Enrique Utria pour traduire cet ouvrage car il est peut-être celui qui voit le mieux et les portes mais aussi les chausses trappes qu'un si grand volume ne manque pas d'ouvrir.

Ethique animale : une seule solution - l'abolition ? sur la traduction française des Droits des animaux de T. Regan

Freakosophy : Tout d'abord en guise d'introduction pouvez-vous nous indiquer comment la traduction de cet ouvrage s'inscrit dans votre démarche de recherche ? Allez-vous traduire d'autres ouvrages de T. Regan vu le succès de ce premier tirage ?

Enrique Utria : Utria par lui-même dans la collection des "Écrivains de toujours". Tout y est dit, je le jure. 

 

 

Freakosophy : Comment expliquer la mise en valeur très récente de l'éthique animale en France malgré pourtant des travaux de fond publiés depuis plus longtemps comme ceux de Florence Burgat ou de Dominique Lestel ?

Enrique Utria : L’éthique animale, au sens strict, est l’application des jugements moraux de bien et de mal et des jugements axiologiques de bon et de mauvais à nos relations avec les animaux. L’éthique animale contemporaine s’est développée principalement sur le versant analytique de la philosophie. Est-ce que le côté sec, froid, logiciste, le rejet sans ménagement des appels à l’émotion, n’ont pas joué contre la bonne réception de Singer, Regan, Sapontzis, DeGrazia, etc. ? L’une des principales objections à ce genre de philosophie était encore il y a un an ou deux, au Collège International de Philosophie et ailleurs, « Ah, mais Singer n’aime pas les animaux ». Je me demande si le livre de Singer n’aurait pas gagné à s’intituler "Les Chiens sont nos copains", et celui de Regan, "Mange un peu moins de viande, tu sentiras la lavande".

Les mauvais jours, je me demande aussi si les livres d’éthique animale ne sont pas trop clairs. Un philosophe français de premier plan me disait récemment que ces américains font de la philosophie pour les idiots. Présenter les choses de manière un peu plus obscure et abstruse leur aurait peut-être autorisé un peu plus de dignité philosophique en France. 

Enfin, si l’on ajoute qu’ici l’enseignement de la philosophie morale, c’est Kant avec éventuellement, en option, un peu de Levinas, on comprend que rien ne destinait l’éthique animale à être bien reçue – contrairement aux pays anglo-saxons où l’utilitarisme est la théorie morale dominante.

 

 

Freakosophy : Pour vous quelle est la spécificité de Tom Regan sur la question de l'éthique animale ?

Enrique Utria : Disons que, contrairement à Singer, qu’on présente communément comme welfariste, ouvert potentiellement à l’expérimentation animale ou à la viande heureuse, Regan est abolitionniste. Toute son argumentation vise à établir notre obligation morale d’abolir l’exploitation animale. Que les cieux économiques nous tombent ou non sur la tête suite à l’effondrement de l’élevage, n’est pas son problème.

 

"Il est, bien sûr, extrêmement peu probable que les cieux de l’économie nous tombent sur la tête. Nous ne nous réveillerons très probablement pas demain en découvrant que le monde s’est converti au végétarisme pendant la nuit, un développement précipitant l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande et nous plongeant dans la morosité économique qu’un tel effondrement pourrait bien provoquer. Le scénario esquissé deux paragraphes plus haut est donc extrêmement improbable. La dissolution de l’industrie de la viande, telle que nous la connaissons, se fera progressivement, et non tout d’un coup, et l’économie nationale et mondiale aura le temps de s’adapter au changement des modes de vie alimentaires.  Néanmoins, le point moral essentiel reste. Personne ne possède de droit à être protégé par la continuation d’une pratique injuste, une pratique violant les droits des autres. Et cela est vrai, qu’on participe activement à cette pratique, ou qu’on en tire avantages sans y participer activement et qu’on subisse des dommages par son interruption. Les végétariens qui subiraient des dommages par l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande n’auraient pas plus le droit de se plaindre de l’« injustice » qui leur est faite que les carnivores. Puisqu’aucune injustice ne leur serait faite si cette industrie devait disparaître, même les végétariens n’auraient aucune raison de se plaindre." 

Les droits des animaux, pp. 645-646

 

Il faut bien comprendre que Regan parle ici tout autant des végétariens que des vegans. L’abolition est exigée, quoi qu’il en coûte pour les carnivores, les végétariens, les vegans.

 

 

Freakosophy : Comment expliquer que ces propos semblent recevoir un écho moindre par rapport à ceux de P. Singer ?

Enrique Utria : Les propos de Singer paraissent toujours très accessibles, au moins en première lecture. La Libération animale est un livre grand public. C’est le livre d’un philosophe qui tente de faire sortir les gens de la caverne en dissipant les ombres projetées sur les murs, en montrant les véritables conditions d’élevage et d’expérimentation. En revanche, si vous prenez ses Questions d’éthique pratique (Bayard, 1997), les choses sont beaucoup plus compliquées, la stratégie d’écriture n’est clairement pas la même. Et le livre n’a d’ailleurs ni le même écho ni les mêmes lecteurs.

Dans Les Droits des animaux, Regan écrit pour une double audience : les philosophes et les non-philosophes. C’est d’ailleurs ce qui lui a été reproché, par ex. par le spécialiste de philosophie du droit L. W. Sumner. D’un côté, les analyses de Regan, aussi simplifiées soient-elles, restent arides pour les lecteurs qui ne sont pas habitués à suivre le fil continu d’un même argument sur plusieurs dizaines de pages. De l’autre, les philosophes peuvent avoir le sentiment que le propos de Regan – qui ne suppose la connaissance d’aucun problème philosophique, d’aucune terminologie, d’aucun argument – est condescendant et répétitif. Selon Sumner, Regan s’aliène les deux audiences.

 

 

Freakosophy : N'y a-t-il pas un lien avec sa radicalité ?

Enrique Utria : L’apparence de radicalité, de rébellion, fait vendre (et lire). C’est l’un des ressorts bien connus de la publicité. Je ne pense pas que cette apparence joue contre lui. Par ailleurs, au-delà des apparences, on pourrait se demander si, ce qui est radical, c’est de plaider pour qu’on ne tue pas un animal, ou si c’est de lui trancher la gorge au nom des plaisirs du palais, de la commodité, de la convivialité, de la tradition, de la science. 

 

Freakosophy : De l'autre côté du spectre qu'est-ce qui le distingue fondamentalement de la position de G. Francione ?

Enrique Utria : A priori, Regan et Francione ne « produisent » pas la même chose. En philosophie, ce qui fait la qualité d’un texte, ca n’est pas sa conclusion. Ce qui importe véritablement, et c’est ce qu’on dit aux étudiants, c’est le fait d’arraisonner son propos, de donner des raisons, le fameux logon didonai. Pour Regan, par exemple, il importe de ne pas faire de ses adversaires des hommes de paille, en caricaturant leurs thèses de manière à les rendre effrayantes. À la manière analytique, quand une position adverse lui paraît contre-intuitive, ou contradictoire, il essaie de l’améliorer, de la rendre plus cohérente, plus forte. Son ambition est de la réfuter totalement, y compris dans des formes plus robustes que n’ont pas soutenues explicitement ses adversaires. 

Inversement, Francione vient du droit, il est là pour convaincre. Il n’hésite pas à faire feu de tout bois, y compris, à la marge, d’arguments écologiques ou « scientifiques ». Il n’a pas de temps à perdre pour savoir si les croyances peuvent être analysées comme des attitudes propositionnelles ou des attitudes phrastiques. Le résultat est souvent convaincant. Mais ça l’amène parfois à une certaine légèreté. Quand il reprend le concept de valeur inhérente de Regan, on lui oppose que ce concept serait « métaphysique ». Eh bien Francione le dé-métaphysicise au rouleau compresseur. Autre exemple. Un humain et un chien sont dans une maison en feu. Vous n’avez le temps de sauver qu’un seul d’entre eux. Francione soutient que notre intuition morale est de sauver l’humain. Mais si c’est Hitler, écrit Francione, notre intuition pourrait être plus faible. Ah bon ? Francione reprend la méthode de l’équilibre réfléchie à Regan, qui lui-même la reprend à Rawls. Sauf que Francione ne fait pas l’effort d’aller des intuitions vers les principes, puis de redescendre vers les intuitions. Quel est le principe moral qui justifie qu’on préfère un humain à un chien ? Ce principe est-il solide ? Est-il plus solide que les principes concurrents qui prétendent à notre assentiment réfléchi ?

Dernier exemple, Singer pense que la conscience de soi est importante pour ce qui est de savoir si on préfère éviter d’être assassiné. Francione est gêné car il aimerait s’appuyer sur une capacité partagée par un grand nombre d’animaux (la sensibilité) pour fonder leur droit à la vie, mais dans le même temps il voit bien le point de Singer : si je n’ai pas conscience de moi, comment puis-je avoir une préférence à la continuation de mon existence, et par suite, si je n’ai pas cette préférence, en quoi cela importe-t-il qu’on me tue ? La solution de Francione consiste à tirer la conscience de soi de la sensibilité, via Donald Griffin et Antonio Damasio, le tout en trois paragraphes.  

L’essentiel tient, pour moi, à ces problèmes de méthodes. Mais il est vrai aussi que Regan et Francione divergent sur certains points. Francione appuie sur la sensibilité, Regan insiste sur les sujets-d’une-vie. Tous deux pensent qu’il faut abolir le statut de propriété des animaux, mais Francione semble en faire le centre de sa réflexion. Autre point, Francione pense que l’abolition de l’exploitation animale implique l’arrêt de la domestication, et donc la stérilisation de tous les animaux domestiques. Regan n’a à ma connaissance jamais pris position à cet égard. Contre cette thèse, je recommande le superbe ouvrage de Will Kymlicka et Sue Donaldson, Zoopolis : A Political Theory of Animal Rights, qui réfléchit sur le statut de citoyenneté animale, sur un authentique vivre avec les bêtes. Kymlicka est un excellent spécialiste de philosophie politique.

 

 

Freakosophy : Le livre de Regan a l'ambition de reposer le problème de l'éthique animale en ne cherchant pas à éviter des problèmes moraux ou philosophiques de fond. Cependant à la lecture de l'ouvrage il est difficile de ne pas voir que la force de Regan tient plus à sa compréhension juridique que morale du problème animal. Il est étonnant de voir par exemple que les réfutations philosophiques (comme celle de Descartes) peuvent sembler un peu schématiques ou que son concept clef de « sujet-d'une-vie » est finalement assez peu défendu (moins d'une dizaine de pages) par rapport, par exemple, aux 36 pages sur la nécessité du végétarisme. Ainsi malgré sa volonté de reposer le fondement, T. Regan semble beaucoup plus pertinent sur les conséquences pratiques.

Enrique Utria : Ah non ! On devrait vous pendre pour de tels propos. Les chapitres 4 à 8 relèvent strictement de la philosophie morale normative. Si vous y tenez, on peut dire que le chapitre 8 relève plus spécifiquement de la philosophie du droit. Regan s’interroge sur ce qu’est un droit. Il serait effectivement assez lamentable de dire que les animaux ont des droits sans définir ce que c’est que d’avoir un droit – et surtout quand l’une des objections les plus communes est que le concept même de droit animal est absurde. La compréhension juridique des droits des animaux, leur intégration dans le droit positif, leur statut dans la loi, etc., est quelque chose de très différent. Regan y a consacré quelques articles par ailleurs, mais c’est loin d’être son sujet de recherche privilégié. 

Sur Descartes, Regan reprend les concepts de base, le problème bien connu du dualisme, etc., des choses qu’on fait en première année de philosophie. C’est assez schématique, je vous l’accorde. Cela étant, Regan est amené à lire des textes que peu de gens connaissent : par ex., celui sur les trois degrés de la sensibilité dans les Réponses aux objections. La réfutation qui s’en suit est-elle schématique ? Regan joue Darwin contre Descartes. Il montre qu’on ne prouve rien, en tout cas qu’on ne prouve pas qu’un chien est conscient, en disant qu’il a traversé toute la France pour rejoindre ses compagnons. On ne le prouve pas plus en pointant le fait que les chiens errants moscovites prennent le métro pour se rendre en centre-ville. Descartes et Darwin peuvent tous deux en rendre compte. C’est donc à un duel de théorie que nous avons affaire. En termes de simplicité et de puissance explicative, Darwin gagne la partie. Peu d’auteurs ont pris au sérieux la thèse de l’animal-machine comme Regan l’a fait. 

Enfin, concernant le concept sujet-d’une-vie, que vous estimez peu défendu, les chapitres 1 à 3 ne sont, à mon sens, consacrés qu’à ce concept. Un animal mammalien ou un oiseau (et Regan accorde le bénéfice du doute aux poissons) ont une conscience, ce ne sont pas des machines : 54 pages. La vie mentale de ces animaux est complexe, elle ne se limite pas aux états mentaux de plaisir et de peines. Regan s’attache tout particulièrement à montrer que les animaux ont des croyances : 78 pages. Enfin, Regan se concentre sur les intérêts des animaux, les intérêts de bien-être et les intérêts préférentiels, sur ce que c’est qu’un dommage, un avantage, sur la question de savoir en quel sens ils peuvent être dits autonomes (pas au sens kantien), en un mot sur ce qui constitue leur bien-être : 62 pages. Que vous trouviez ces 200 pages glacées ou logicistes, pourquoi pas, mais peu défendues, non ! 

 

 

Freakosophy : Dans la même veine, je suis toujours étonné de l'absence chez ces auteurs d'une référence nette à Hans Jonas qui même s'il se place dans une optique plus phénoménologique permet justement de penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale.

Enrique Utria : Vous avez raison, il n’y a rien sur Jonas, lui qui parle pourtant d’une « individualité au sens d’un caractère personnel » chez certains animaux (Souvenirs). Rien sur Simondon et les conduites psychologiques des animaux qui conduisent à des actes de pensée, pas un mot sur la « sympathie vécue », sur la « liaison profonde, dont se fait l’écho Simondon, qui existe entre deux bœufs de labour, assez forte pour que la mort accidentelle de l’un des animaux entraîne la mort de son compagnon » (L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information). Rien sur Husserl qui, à propos des bêtes, parle de « quelque chose comme une structure du moi », de « sujet d’une vie de conscience » (Alter, n°3). Rien sur Merleau Ponty qui, à propos de l’animal, évoque une « existence jetée dans le monde » (Causeries). Le propos de Regan est analytique, il se base sur une analyse logique des concepts. De ces deux façons de faire de la philosophie, laquelle permet de « penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale » ? Laquelle permet de laver plus blanc que blanc, ou offre un cadeau bonux au fond du paquet ? Querelles de clocher.

 

Freakosophy : Ne pensez-vous donc pas que l'avenir de l'éthique animale devrait se jouer sur cette question philosophique du fondement comme semble le faire plus directement par exemple Florence Burgat ? Ne serait-ce pas là le rôle que pourraient jouer les penseurs continentaux pour faire progresser le mouvement de la libération animale ?

Enrique Utria : Montrer la richesse ontologique des animaux n’amène pas nécessairement à les respecter. Ni Jonas, ni Simondon, ni Merleau Ponty, ni Husserl ne se sont distingués par leur réflexion éthique à l’égard des animaux. Ils ont même brillé par leur silence. Tous ont tué ou fait tuer. Sans réflexion ontologique, l’éthique normative me semble tourner à vide. Sans éthique normative, la réflexion ontologique me paraît avoir peu à dire sur ce qui doit être. Les efforts devront donc venir de part et d’autre. Sur le continent, l’œuvre de Florence Burgat est effectivement de très loin la plus puissante et la plus aboutie. Liberté et inquiétude de la vie animale et Une autre existence sont comme les deux tomes d’une même œuvre fondamentale. En matière d’ontologie animale, c’est la référence. 

 

 

Sur le même sujet :

- Emancipations ? - recension de l'anthologie Philosophie animale de JB Jeangène Vilmer et H.-S Afeissa.

- Emancipations II - Le retour de la revanche du débat.

 

(1) Freakosophy : Tout d'abord en guise d'introduction pouvez-vous nous indiquer comment la traduction de cet ouvrage s'inscrit dans votre démarche de recherche ? Allez-vous traduire d'autres ouvrages de T. Regan vu le succès de ce premier tirage ?

Utria par lui-même dans la collection des Écrivains de toujours. Tout y est dit, je le jure.

 

(2) Freakosophy : Comment expliquer la mise en valeur très récente de l'éthique animale en France malgré pourtant des travaux de fond publiés depuis plus longtemps comme ceux de Florence Burgat ou de Dominique Lestel ?

L’éthique animale, au sens strict, est l’application des jugements moraux de bien et de mal et des jugements axiologiques de bon et de mauvais à nos relations avec les animaux. L’éthique animale contemporaine s’est développée principalement sur le versant analytique de la philosophie. Est-ce que le côté sec, froid, logiciste, le rejet sans ménagement des appels à l’émotion, n’ont pas joué contre la bonne réception de Singer, Regan, Sapontzis, DeGrazia, etc. ? L’une des principales objections à ce genre de philosophie était encore il y a un an ou deux, au Collège International de Philosophie et ailleurs, « Ah, mais Singer n’aime pas les animaux ». Je me demande si le livre de Singer n’aurait pas gagné à s’intituler Les Chiens sont nos copains, et celui de Regan, Mange un peu moins de viande, tu sentiras la lavande.

Les mauvais jours, je me demande aussi si les livres d’éthique animale ne sont pas trop clairs. Un philosophe français de premier plan me disait récemment que ces américains font de la philosophie pour les idiots. Présenter les choses de manière un peu plus obscure et abstruse leur aurait peut-être autorisé un peu plus de dignité philosophique en France. 

Enfin, si l’on ajoute qu’ici l’enseignement de la philosophie morale, c’est Kant avec éventuellement, en option, un peu de Levinas, on comprend que rien ne destinait l’éthique animale à être bien reçue – contrairement aux pays anglo-saxons où l’utilitarisme est la théorie morale dominante.

 

(3) Freakosophy : Pour vous quelle est la spécificité de Tom Regan sur la question de l'éthique animale ?

Disons que, contrairement à Singer, qu’on présente communément comme welfariste, ouvert potentiellement à l’expérimentation animale ou à la viande heureuse, Regan est abolitionniste. Toute son argumentation vise à établir notre obligation morale d’abolir l’exploitation animale. Que les cieux économiques nous tombent ou non sur la tête suite à l’effondrement de l’élevage, n’est pas son problème.

 Il est, bien sûr, extrêmement peu probable que les cieux de l’économie nous tombent sur la tête. Nous ne nous réveillerons très probablement pas demain en découvrant que le monde s’est converti au végétarisme pendant la nuit, un développement précipitant l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande et nous plongeant dans la morosité économique qu’un tel effondrement pourrait bien provoquer. Le scénario esquissé deux paragraphes plus haut est donc extrêmement improbable. La dissolution de l’industrie de la viande, telle que nous la connaissons, se fera progressivement, et non tout d’un coup, et l’économie nationale et mondiale aura le temps de s’adapter au changement des modes de vie alimentaires.  Néanmoins, le point moral essentiel reste. Personne ne possède de droit à être protégé par la continuation d’une pratique injuste, une pratique violant les droits des autres. Et cela est vrai, qu’on participe activement à cette pratique, ou qu’on en tire avantages sans y participer activement et qu’on subisse des dommages par son interruption. Les végétariens qui subiraient des dommages par l’effondrement total et instantané de l’industrie de la viande n’auraient pas plus le droit de se plaindre de l’« injustice » qui leur est faite que les carnivores. Puisqu’aucune injustice ne leur serait faite si cette industrie devait disparaître, même les végétariens n’auraient aucune raison de se plaindre. (p. 645-646)

 

Il faut bien comprendre que Regan parle ici tout autant des végétariens que des vegans. L’abolition est exigée, quoi qu’il en coûte pour les carnivores, les végétariens, les vegans.

 

 (4) Freakosophy : Comment expliquer que ces propos semblent recevoir un écho moindre par rapport à ceux de P. Singer ?

Les propos de Singer paraissent toujours très accessibles, au moins en première lecture. La Libération animale est un livre grand public. C’est le livre d’un philosophe qui tente de faire sortir les gens de la caverne en dissipant les ombres projetées sur les murs, en montrant les véritables conditions d’élevage et d’expérimentation. En revanche, si vous prenez ses Questions d’éthique pratique (Bayard, 1997), les choses sont beaucoup plus compliquées, la stratégie d’écriture n’est clairement pas la même. Et le livre n’a d’ailleurs ni le même écho ni les mêmes lecteurs.

Dans Les Droits des animaux, Regan écrit pour une double audience : les philosophes et les non-philosophes. C’est d’ailleurs ce qui lui a été reproché, par ex. par le spécialiste de philosophie du droit L. W. Sumner. D’un côté, les analyses de Regan, aussi simplifiées soient-elles, restent arides pour les lecteurs qui ne sont pas habitués à suivre le fil continu d’un même argument sur plusieurs dizaines de pages. De l’autre, les philosophes peuvent avoir le sentiment que le propos de Regan – qui ne suppose la connaissance d’aucun problème philosophique, d’aucune terminologie, d’aucun argument – est condescendant et répétitif. Selon Sumner, Regan s’aliène les deux audiences.

 

(5) Freakosophy : N'y a-t-il pas un lien avec sa radicalité ?

L’apparence de radicalité, de rébellion, fait vendre (et lire). C’est l’un des ressorts bien connus de la publicité. Je ne pense pas que cette apparence joue contre lui. Par ailleurs, au-delà des apparences, on pourrait se demander si, ce qui est radical, c’est de plaider pour qu’on ne tue pas un animal, ou si c’est de lui trancher la gorge au nom des plaisirs du palais, de la commodité, de la convivialité, de la tradition, de la science. 

 

(6) Freakosophy : De l'autre côté du spectre qu'est-ce qui le distingue fondamentalement de la position de G. Francione ?

A priori, Regan et Francione ne « produisent » pas la même chose. En philosophie, ce qui fait la qualité d’un texte, ca n’est pas sa conclusion. Ce qui importe véritablement, et c’est ce qu’on dit aux étudiants, c’est le fait d’arraisonner son propos, de donner des raisons, le fameux logon didonai. Pour Regan, par exemple, il importe de ne pas faire de ses adversaires des hommes de paille, en caricaturant leurs thèses de manière à les rendre effrayantes. À la manière analytique, quand une position adverse lui paraît contre-intuitive, ou contradictoire, il essaie de l’améliorer, de la rendre plus cohérente, plus forte. Son ambition est de la réfuter totalement, y compris dans des formes plus robustes que n’ont pas soutenues explicitement ses adversaires. 

Inversement, Francione vient du droit, il est là pour convaincre. Il n’hésite pas à faire feu de tout bois, y compris, à la marge, d’arguments écologiques ou « scientifiques ». Il n’a pas de temps à perdre pour savoir si les croyances peuvent être analysées comme des attitudes propositionnelles ou des attitudes phrastiques. Le résultat est souvent convaincant. Mais ça l’amène parfois à une certaine légèreté. Quand il reprend le concept de valeur inhérente de Regan, on lui oppose que ce concept serait « métaphysique ». Eh bien Francione le dé-métaphysicise au rouleau compresseur. Autre exemple. Un humain et un chien sont dans une maison en feu. Vous n’avez le temps de sauver qu’un seul d’entre eux. Francione soutient que notre intuition morale est de sauver l’humain. Mais si c’est Hitler, écrit Francione, notre intuition pourrait être plus faible. Ah bon ? Francione reprend la méthode de l’équilibre réfléchie à Regan, qui lui-même la reprend à Rawls. Sauf que Francione ne fait pas l’effort d’aller des intuitions vers les principes, puis de redescendre vers les intuitions. Quel est le principe moral qui justifie qu’on préfère un humain à un chien ? Ce principe est-il solide ? Est-il plus solide que les principes concurrents qui prétendent à notre assentiment réfléchi ?

Dernier exemple, Singer pense que la conscience de soi est importante pour ce qui est de savoir si on préfère éviter d’être assassiné. Francione est gêné car il aimerait s’appuyer sur une capacité partagée par un grand nombre d’animaux (la sensibilité) pour fonder leur droit à la vie, mais dans le même temps il voit bien le point de Singer : si je n’ai pas conscience de moi, comment puis-je avoir une préférence à la continuation de mon existence, et par suite, si je n’ai pas cette préférence, en quoi cela importe-t-il qu’on me tue ? La solution de Francione consiste à tirer la conscience de soi de la sensibilité, via Donald Griffin et Antonio Damasio, le tout en trois paragraphes.  

L’essentiel tient, pour moi, à ces problèmes de méthodes. Mais il est vrai aussi que Regan et Francione divergent sur certains points. Francione appuie sur la sensibilité, Regan insiste sur les sujets-d’une-vie. Tous deux pensent qu’il faut abolir le statut de propriété des animaux, mais Francione semble en faire le centre de sa réflexion. Autre point, Francione pense que l’abolition de l’exploitation animale implique l’arrêt de la domestication, et donc la stérilisation de tous les animaux domestiques. Regan n’a à ma connaissance jamais pris position à cet égard. Contre cette thèse, je recommande le superbe ouvrage de Will Kymlicka et Sue Donaldson, Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights, qui réfléchit sur le statut de citoyenneté animale, sur un authentique vivre avec les bêtes. Kymlicka est un excellent spécialiste de philosophie politique.

 

(7) Freakosophy : Le livre de Regan a l'ambition de reposer le problème de l'éthique animale en ne cherchant pas à éviter des problèmes moraux ou philosophiques de fond. Cependant à la lecture de l'ouvrage il est difficile de ne pas voir que la force de Regan tient plus à sa compréhension juridique que morale du problème animal. Il est étonnant de voir par exemple que les réfutations philosophiques (comme celle de Descartes) peuvent sembler un peu schématiques ou que son concept clef de « sujet-d'une-vie » est finalement assez peu défendu (moins d'une dizaine de pages) par rapport, par exemple, aux 36 pages sur la nécessité du végétarisme. Ainsi malgré sa volonté de reposer le fondement, T. Regan semble beaucoup plus pertinent sur les conséquences pratiques.

Ah non ! On devrait vous pendre pour de tels propos. Les chapitres 4 à 8 relèvent strictement de la philosophie morale normative. Si vous y tenez, on peut dire que le chapitre 8 relève plus spécifiquement de la philosophie du droit. Regan s’interroge sur ce qu’est un droit. Il serait effectivement assez lamentable de dire que les animaux ont des droits sans définir ce que c’est que d’avoir un droit – et surtout quand l’une des objections les plus communes est que le concept même de droit animal est absurde. La compréhension juridique des droits des animaux, leur intégration dans le droit positif, leur statut dans la loi, etc., est quelque chose de très différent. Regan y a consacré quelques articles par ailleurs, mais c’est loin d’être son sujet de recherche privilégié. 

Sur Descartes, Regan reprend les concepts de base, le problème bien connu du dualisme, etc., des choses qu’on fait en première année de philosophie. C’est assez schématique, je vous l’accorde. Cela étant, Regan est amené à lire des textes que peu de gens connaissent : par ex., celui sur les trois degrés de la sensibilité dans les Réponses aux objections. La réfutation qui s’en suit est-elle schématique ? Regan joue Darwin contre Descartes. Il montre qu’on ne prouve rien, en tout cas qu’on ne prouve pas qu’un chien est conscient, en disant qu’il a traversé toute la France pour rejoindre ses compagnons. On ne le prouve pas plus en pointant le fait que les chiens errants moscovites prennent le métro pour se rendre en centre-ville. Descartes et Darwin peuvent tous deux en rendre compte. C’est donc à un duel de théorie que nous avons affaire. En termes de simplicité et de puissance explicative, Darwin gagne la partie. Peu d’auteurs ont pris au sérieux la thèse de l’animal-machine comme Regan l’a fait. 

Enfin, concernant le concept sujet-d’une-vie, que vous estimez peu défendu, les chapitres 1 à 3 ne sont, à mon sens, consacrés qu’à ce concept. Un animal mammalien ou un oiseau (et Regan accorde le bénéfice du doute aux poissons) ont une conscience, ce ne sont pas des machines : 54 pages. La vie mentale de ces animaux est complexe, elle ne se limite pas aux états mentaux de plaisir et de peines. Regan s’attache tout particulièrement à montrer que les animaux ont des croyances : 78 pages. Enfin, Regan se concentre sur les intérêts des animaux, les intérêts de bien-être et les intérêts préférentiels, sur ce que c’est qu’un dommage, un avantage, sur la question de savoir en quel sens ils peuvent être dits autonomes (pas au sens kantien), en un mot sur ce qui constitue leur bien-être : 62 pages. Que vous trouviez ces 200 pages glacées ou logicistes, pourquoi pas, mais peu défendues, non ! 

 

(8) Freakosophy : Dans la même veine, je suis toujours étonné de l'absence chez ces auteurs d'une référence nette à Hans Jonas qui même s'il se place dans une optique plus phénoménologique permet justement de penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale.

Vous avez raison, il n’y a rien sur Jonas, lui qui parle pourtant d’une « individualité au sens d’un caractère personnel » chez certains animaux (Souvenirs). Rien sur Simondon et les conduites psychologiques des animaux qui conduisent à des actes de pensée, pas un mot sur la « sympathie vécue », sur la « liaison profonde, dont se fait l’écho Simondon, qui existe entre deux bœufs de labour, assez forte pour que la mort accidentelle de l’un des animaux entraîne la mort de son compagnon » (L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information). Rien sur Husserl qui, à propos des bêtes, parle de « quelque chose comme une structure du moi », de « sujet d’une vie de conscience » (Alter, n°3). Rien sur Merleau Ponty qui, à propos de l’animal, évoque une « existence jetée dans le monde » (Causeries). Le propos de Regan est analytique, il se base sur une analyse logique des concepts. De ces deux façons de faire de la philosophie, laquelle permet de « penser beaucoup plus nettement un fondement véritable à la question animale » ? Laquelle permet de laver plus blanc que blanc, ou offre un cadeau bonux au fond du paquet ? Querelles de clocher.

 

(9) Freakosophy : Ne pensez-vous donc pas que l'avenir de l'éthique animale devrait se jouer sur cette question philosophique du fondement comme semble le faire plus directement par exemple Florence Burgat ? Ne serait-ce pas là le rôle que pourraient jouer les penseurs continentaux pour faire progresser le mouvement de la libération animale ?

Montrer la richesse ontologique des animaux n’amène pas nécessairement à les respecter. Ni Jonas, ni Simondon, ni Merleau Ponty, ni Husserl ne se sont distingués par leur réflexion éthique à l’égard des animaux. Ils ont même brillé par leur silence. Tous ont tué ou fait tuer. Sans réflexion ontologique, l’éthique normative me semble tourner à vide. Sans éthique normative, la réflexion ontologique me paraît avoir peu à dire sur ce qui doit être. Les efforts devront donc venir de part et d’autre. Sur le continent, l’œuvre de Florence Burgat est effectivement de très loin la plus puissante et la plus aboutie. Liberté et inquiétude de la vie animale et Une autre existence sont comme les deux tomes d’une même œuvre fondamentale. En matière d’ontologie animale, c’est la référence. 

 

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 21:36

Le cinéma hollywoodien ayant, semble-t-il, perdu le pouvoir de se projeter dans l'avenir n'en finit plus de se tourner vers le passé en multipliant les préquelles. Il n'est donc plus là pour émerveiller en découvrant de nouveaux espaces mais plutôt pour expliquer, clarifier et faire fructifier ce qu'il a donné sans compter au moment d'un âge d'or qui semble clairement révolu. Avec Le monde fantastique d'Oz, Sam Raimi n'échappe pas à la règle mais a l'avantage de nous faire rire et de retrouver la patine du conte qui manquait cruellement aux délires 3D d'Alice au pays des merveilles de Burton. On ne tergiverse pas - c'est un bon film. Mais si le divertissement est plaisant, et James Franco impeccable, il est clair que le film met clairement à jour un antagonisme qui au fil des projections cherche à ne faire triompher qu'un héros : la technique.

 

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"Tu vois petite la magie c'est derrière moi." - source.

 

Nous avons déjà exploré avec Le prestige comment l'objet cinématographique par excellence que devrait être le magicien est en réalité un être de malheur qui annonce la fin de la véritable magie au profit de l'illusion. Le magicien d'Oz ne déroge pas à la règle et depuis le début souligne la supériorité de l'artifice sur la magie.

 

Le film le plus célèbre reprenant le roman de L. F. Baum évoque déjà cet aspect, délaissant la métaphore économique de la dépression, pour revenir sur cette lutte stérile d'une magie qui n'est déjà plus qu'illusion. On est donc dans un exercice paradoxal d'un conte de fée, d'un univers merveilleux qui signe justement la fin de ce merveilleux et la nécessité de le dépasser. 

Etymologiquement, le merveilleux désigne au sens propre une chose étonnante ou admirable et renvoie directement au surnaturel ou à la magie. Il doit son existence le plus souvent à la projection dans un univers lointain, un ailleurs temporel. Or la particularité du récit d'Oz, et encore plus de sa préquelle que constitue le film de S. Raimi, est de décrire l'envahissement total de la technique et de signer la fin de l'histoire de celle-ci en tant qu'après qu'elle a pris possession de notre monde, l'a complètement arraisonné intégrant même l'homme - son serviteur - au sein de son mécanisme gigantesque, elle en arrive à déborder le réel et à désenchanter l'imaginaire. C'est la fin d'un rapport poétique au monde certes mais aussi de toute rêverie. C'est par petites touches que l'on découvre le ver dans le fruit. Tout d'abord le héros du magicien est Edison : un inventeur et non un homme de spectacle. C'est d'ailleurs une extrapolation de ses machines qui lui permettra de créer sa plus grande illusion et lui permettra ainsi de réaliser une prophétie qu'il semblait pourtant devoir décevoir. Les véritables magiciens - les deux sorcières - sont d'ailleurs des personnages négatifs. La gentille sorcière, elle, ne développe que peu ses tours et n'a recours le plus souvent (si l'on met de côté les bulles pour voler) qu'à des trucs, à des ruses au sens propre, que de simples fumigènes techniques auraient pu tout aussi bien recréer. Cette ruse est l'essence même de la technique qui est pensée au sens grec dans la notion de machine comme une ruse qui permet au plus petit de dominer le plus grand. Ici, elle permet à un homme ordinaire mais éminemment rusé de dominer de véritables magiciens. Cette duplicité, James Franco l'incarne à merveille et nous arrache toujours un sourire lorsqu'il prend plaisir à expliquer ses stratagèmes. 

 

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La vraie magie est vouée à l'oubli - source.

 

Mais tous ses effets sont construits sur une profonde déception : il ne peut faire ce qu'il promet mais uniquement créer un moyen pour donner le change. Son incapacité se révèle nettement au début du film lorsque son spectacle est interrompu par une fille qui croit en sa magie et qui lui demande de lui redonner l'usage de ses jambes. La scène sera reprise avec la découverte de la poupée de porcelaine qui se trouve dans une situation identique mais ici un simple flacon de colle lui permettra de retourner la situation, de la même façon qu'un peu de fumée détournera un lion et qu'une projection dans de la fumée fera fuir les deux puissantes sorcières. Oz est indéniablement un monde de technique plus que de magie, il est le milieu où elle fonctionne à son paroxysme. 

Cependant, cette déception a un coût très intéressant qui est révélé par la transformation de la plus puissante des deux sorcières. C'est la déception précisément qui l'a conduite à devenir ce qu'elle est. Celle-ci est double : amoureuse d'abord (Oz flatte sans réfléchir aux conséquences - seul l'effet l'intéresse et non ce qu'il peut signifier) puis magique (il n'est pas ce qu'il promet). Du coup son artifice crée un problème qui nécessite plus d'artifice pour le résoudre. On retrouve ici le fameux effet boule de neige qui montre bien à quel point la technique ne propose de solution qu'en établissant un nouveau problème - elle est un mécanisme sans fin qui appelle sans cesse son renforcement et qui amène à la situation paradoxale où l'homme contrôle la nature au moyen d'une technique qu'il ne contrôle plus.

 

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"arraisonnement, arraisonnement !!" - source.

 

Ainsi le monde d'Oz n'est que le récit de cette domination. Il raconte un moment trouble où l'on passe d'une époque magique à une époque technique et où l'on assiste alors à l'emprise complète de celle-ci débordant la nature pour s'épanouir au plus profond de nos rêves. La réquisition de la technique devient donc totale puisqu'elle arrive à dépasser le cadre matériel qui l'alimente pour toucher ce sur quoi elle ne devrait pas avoir de prise pour finalement tarir l'imagination. C'est le sens précis de la double découverte des ruses du magicien aussi bien dans le film d'origine de Victor Fleming que dans la préquelle de S. Raimi. La fin des films est là pour mettre à jour les principes de l'illusion - Oz n'est pas un magicien - mais aussi du coup pour chanter les prouesses et l'efficacité de la technique qui certes ne fait pas rêver mais permet bien de régner.

 

 

 

Derrière l'arc en ciel : l'usine - Over the Rainbow - Judy Garland

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 19:28

 

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Peut-on débattre sur le mariage gay à l'aide d'une Bible ?

 

Il y a d'abord eu cette tribune contre le mariage gay publié dans le journal Le Monde, signé entre autres par le grand rabbin de France Gilles Bernheim, philosophe (agrégé) de formation. Présentée comme une sorte de "front des religions", on est surpris d'y voir mêlé des chefs d'entreprises, des médecins, des psys, des banquiers, des philosophes conservateurs et européano-centriste déclaré comme Jean-François Mattéi, et un représentant du conseil national des musulmans. 

Au final, même quelqu'un d'aussi acariâtre que moi est obligé de se demander : si je voulais leur dire à quel point ils se trompent, à qui dois-je écrire ? Qui parle dans cette tribune, et d'où ? Est-ce le peuple français ? Sont-ce des religieux ? Et si la seule unité de ces anti-mariage est de dire qu'ils sont anti, qu'apporte ainsi de décliner son identité ? (à mon avis, rien) 

Encore une fois, ils jouent l'universalité plus qu'ils ne la réalisent. Où sont d'ailleurs les gays dans cette tribune, qui sont pourtant les premiers concernés ? Nulle part. En revanche, on part sans doute du principe qu'un banquier s'y connaît super bien sur la question de l'homoparentalité. En tout cas, ça ne coûte rien de le penser. Il n'y pas longtemps, on m'a même appris que mon homosexualité était un choix (pas le fait de l'assumer – qui est le vrai choix, non, non : mon homosexualité)

Les arguments présentés sont d'une douceur sophistique sans pareil. Parfait pour endormir les enfants.

1) "la France a besoin de paix. Donc il ne faut pas voter en ce moment de lois qui fassent débat." 

A ce titre, si rien de ce qui fait débat ne peut être voté, il faut reconnaître qu'on ne sortira jamais d'une crise, quelle qu'elle soit, puisque par définition elle divise un pays. Si on ne légifère que sur ce qui fait consensus (puisque le consensus ne pourrait pas être ignoré en tant que tel), on se permettra alors de douter de l'utilité d'une élection en général. On saurait spontanément sur quoi l'on est tous d'accord (puisque l'on serait tous d'accord sur différentes choses), et on voterait presque par magie à l'unanimité générale. 

Pour le coup, ce qui semble être un problème pour ces représentants religieux porte un nom, et ça s'appelle la démocratie. Quand on n'est pas obligé d'être d'accord avec tout le monde, on vit en démocratie. C'est compliqué, ça oblige à des rapports de force idéologiques, mais on s'accorde généralement à dire qu'il serait difficile et dommageable de revenir en arrière. Même M. Mattéi (pour qui l'Europe domine le monde) serait d'accord avec moi : la démocratie est un progrès. Mais les religions viennent encore de prouver qu'elles n'y pigent rien. 

Peut-on s'étonner cependant d'une telle incompréhension ? Toutes ces religions n'acceptent dans leurs rangs aucun homosexuel pratiquant ou aucune femme et se croient malgré tout représentatives... Leur conception de l'autorité est absolument verticale, du haut vers le bas. Malgré la quantité d'exemples qui prouveraient à quel point l'église adapte son discours à l'époque, et n'est pas porteur d'un message éternel, elle continue de jouer la carte des principes éternels (il me semblait à moi que ce qui était éternelle, c'était la méthode, et non les principes : l'amour – être une méthode sans principes, c'est l'intérêt d'une religion). Leur mode de gestion est étranger à toute démocratie, et d'aucuns diront même qu'on l'aime pour ça : parce qu'elle préserve une tradition.

2) "l'élection de François Hollande pourtant porteur du projet (engagement 31) ne suffit pas pour justifier de légiférer." 

Là encore, il y a un malentendu manifeste sur le fonctionnement d'une démocratie. Si l'homme élu au pouvoir n'est pas légitime à faire voter les lois qu'il a proposé, qui le sera ? 

3) selon la tribune, le débat devrait être national et engager tout le monde : psy, juristes, banquiers, médecins, philosophes, homo et aussi religions (les homos ne représentant qu'un 1/7 des corps sociaux consultables... LOL). Dernier moment de grâce de ce républicanisme abstrait : tout le monde peut parler de tout à propos de tout. Je demande alors par la même occasion de pouvoir débattre de l'utilité des religions au sein du débatici public. Et d'ailleurs j'aimerais lancer un référendum posant la question suivante : "Pensez-vous que les religions sont encore compétentes pour faire face aux enjeux du monde contemporain ?" 

Ces gens ne voient pas l'impasse qu'il y a à demander à toute une population leur avis sur une question qui est constitutive de notre démocratie : l'égalité.

 

 

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St Paul sur le mariage : "il est bon pour l'homme de s'abstenir de la femme... Je dis toutefois aux veufs et aux célibataires qu'il est bon de rester comme moi".

 

 

L'argumentation philosophique d'un homme qui voulait dire ce qu'on oublie de dire (quitte à ne jamais comprendre ce qu'on dit).

 

Mais il ne faut pas se leurrer, cette tribune ne sert qu'à pointer du doigt pour les différentes religions le véritable coup de maître, l'arme philosophique réputée géniale (dont certains se diffusent par mail la référence) : l'essai de Gilles Bernheim, Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption, ce que l'on oublie de dire. Il est d'ailleurs lisible en ligne et téléchargeable à condition de souscrire à Scribd (bonne affaire pour eux).

Je ne crois pas que critiquer un rabbin pour ses positions sur le mariage gay fasse de moi un antisémite, surtout si ce dernier s'exprime en tant que philosophe et qu'il parle au nom de toutes les religions du Livre. Je ne veux pas ici critiquer quelqu'un pour ce qu'il est, et donc surtout pas critiquer Gilles Bernheim parce qu'il est juif (il faut que ce soit dit), mais parce que ce qui est dit va à l'encontre du principe d'égalité (condition de possibilité même de notre vie en société), et est motivé par une incompréhension, voire une haine manifestes. Lorsqu'on dit qu'on vous aime tout en cherchant des arguments pour bloquer un accès égal à ses droits, la vérité est qu'il ne vous aime pas. Le grand rabbin nous explique : « Je condamne et combats avec force les agressions dont sont victimes les personnes homosexuelles, au même titre que je condamne et combats avec force les actes et les propos antisémites. » Quelle autre meilleure définition de l'homophobie peut-il y avoir que celle qui consiste à refuser aux gays les mêmes droits ? 

Nous voici donc au coeur du dispositif de réponse mis en place très médiatiquement par les anti-mariage (petit ps aux amis pourfendeur de la bienpensance : oui, ils ont gagné la bataille médiatique, même les militants LGBT le reconnaissent). Benoît XVI lui-même ne trouve rien à redire de l'argumentation proposée par le rabbin. D'un mot, très partial, cet essai est un modèle de rhétorique : il construit systématiquement un ennemi ad hoc, toujours introduit par un "ce que l'on entend", que Gilles Hernheim se fait ensuite un malin plaisir de critiquer cet adversaire imaginaire par un "ce que l'on oublie de dire" (no shit que la méthode finit par produire un effet de paranoïa !). 

Deux exemples, tirés tout à fait au hasard de la lecture : 

- lorsque Gilles Bernheim évoque l'argument de l'égalité entre homos et hétéros, il laisse penser qu'on réclame une absence de à la signature d'un contrat de mariage. Les gays et lesbiennes (et les trans ?) ne demandent pas que les pères puissent se marier avec leurs filles. Voilà ce que nous, les minorités LGBT, entendrions par égalité...

- pour parler le nombre des enfants élevés par des familles homoparentales, Gilles Bernheim utilise des chiffres marginaux. Le chiffre évoqué est celui de 300 000 enfants, chiffre très probablement surestimé que Gilles Bernheim n'a pas de mal à faire passer pour fou... Mais ce n'est que le chiffre de l'APLG (association des parents lesbiens et gays) avec cette condition qu'on parle de "contexte homoparental" dont un des deux parents serait gay ou lesbien (pas forcément déclaré). En fait, tout le monde – asso LGBT comprise – s'est très vite mis d'accord sur 30 000 enfants élevés par des couples homoparenteux. Et 30 000, de toute façon, ça fait déjà beaucoup. Gilles Bernheim suggère-t-il qu'une loi n'est bonne que si elle doit concerner un certain nombre de citoyens dépassant le nombre de 30 000...?

- autre exemple : quand les assos LGBT demandent qu'on autorise le mariage gay, Gilles Bernheim comprend que les assos LGBT aimeraient que plus rien ne soit interdit. Ne plus rien interdire serait perçu comme un critère de progrès. Evidemment, personne n'a jamais dit ça. Mais il est toujours bon de se battre contre des moulins à vent pour montrer à quel point on assure en rhétorique. 

Dernier point destiné au philosophe. Il se sent apte à parler de structures (psychiques et sociales) et parler donc anthropologies et psychiatrie. Puisque tout le monde dans cette affaire aime parler structure : l'affiliation, pour les amoureux de Lévi-Strauss, nécessite un interdit majeur, l'interdit culturel (j'insiste : cu-ltu-rel) de l'inceste, mais non le mariage PME (papa maman enfant). Si les religieux s'imaginent que les anthropologues se contentent de répéter qu'il faut un papa et une maman au petit bout de chou, c'est leur problème, mais les sciences sociales ont une vision du monde un poil plus complexe... Il suffit de revoir les interventions de Françoise Héritier et Maurice Godelier. Tous les deux disent très clairement que les affiliations peuvent être multiples et affirment à quel point il est arrogant de penser que seul notre modèle est "naturel" (car in fine, il n'est question que de protéger la familiarité qu'on entretient avec son propre modèle d'affiliation).

Bref, Gilles Bernheim passe pour méthodique parce qu'il a organisé son texte en plusieurs parties. Mais rien n'arrête l'auteur, qui se contente souvent de rappeler comme un argument d'autorité à la commission qui l'a interrogé qu'il est professeur de philosophie. Son seul argument est qu'il sait organiser une argumentation : d'abord critiquer les arguments en faveur du mariage gay ; ensuite proposer sa vision du mariage ensuite. Brillant.

 

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La mariage gay comme "cheval de Troie" des méchantes minorités LGBT

 

Je ne m'attarderai pas sur chaque argument. Ce serait prêter trop de crédit à un projet qui se délite de part en part. 

Je prend la fin de l'essai, où G. Bernheim présente ce qu'il juge être l'esprit de la loi, et y oppose l'esprit de la tradition. La conclusion est en soi une folie furieuse : les homosexuelLEs nient la différence sexuelle. Pardon, c'est la version soft. Voici la vraie conclusion : le mariage gay est le "cheval de Troie" d'une entreprise bien plus large qui consiste à "nier la sexuation". 

En anglais, comme je l'ai déjà dit dans un autre article, on appelle cela l'intention fallacy : on prête des intentions à quelqu'un sans la connaître explicitement. Délirer les intentions des autres est mortifère en politique, mais ce n'est pas quelque chose qui arrête notre génie philosophe. Il doit imaginer que chaque jour un gay se lève en se disant qu'aujourd'hui il va passer son temps à nier la sexuation, aller sur grindr et nier la sexuation, baiser avec un mec et nier la sexuation. 

Certaines minorités LGBT plus inventives entreprennent effectivement de faire du "gender fucking", mais tant qu'il s'agit de fucking, même au plus haut de la subversion il reste bel et bien question de "fucking" – et pas de négation ! Un gay est gay parce qu'il préfère les mecs s'il est un mec ou qu'elle préfère les meufs si c'est une meuf. En somme, dans tous les cas on aime être sexué et en tirer du plaisir. Qui plus est, même au plus haut de la subversion, ce qu'il s'agit de niquer est le genre, et non le sexe ! Nier la sexuation est une expression incompréhensible du point de vue d'un homme normal, encore moins d'un gay normal, et définitivement pas d'un militant LGBT qui fait du gender fucking. 

En fait, les choses sont pires que ce qu'un honnête anti-mariage peut imaginer, mais aussi beaucoup plus logiques. La gender theory n'affirme pas que le "sexe social" est plus important que le sexe naturel, car ce serait accepter l'idée d'un sexe "naturel". La gender theory affirme qu'il n'existe pas de naturalité du sexe (qui recouperait alors un genre naturel et une sexualité naturelle). C'est à la fois plus simple, plus radical et plus cohérent... La science n'a jamais étudié le sexe qu'en le construisant au fur et à mesure, ce qui ne signifie pas qu'il n'existe pas de corps, ou plein d'autres trucs mystérieux, mais ils existent dans la mesure où on peut les dire (voilà la seule chose au sujet de laquelle on pourrait discuter, mais en tant qu'honnête homme, et non en tant que rabbin, curé ou imam). Donc 1) s'il existe un truc aussi clair que la gender theory, elle ne dit pas qu'on n'a pas de corps, de "support biologique" ou autre. Simplement qu'il faut quelque chose d'autre pour lui donner du sens : un genre et une sexualité. 2) Cette gender theory ne dit pas non plus qu'on est absolument dénué de genre : la façon dont on joue les genres et les plaisirs sexuels sont encore déterminés socialement. Mais voilà le moment où la gender theory intervient : 3) ces genres que d'aucuns voudraient éternels et naturels (comme les premiers psychiatre et chirurgiens préoccupés par les opérations de réassignations sexuelles) ne le sont pas : ce qui paraît masculin et féminin ne cesse de changer au fil du temps etc.

Que M. Bernheim se rassure un peu : Aucun gay ou aucune lesbienne n'espère devenir auto-reproducteur ou hermaphrodite comme les escargots simplement parce qu'il/elle nie un concept ! Mais cette impossibilité ne définit pas ce qui est juste ou non dans la société.  

En revanche cette expression de "cheval de Troie" reconduit exactement au début de notre post : il ne s'agit plus de s'attaquer à un projet, clair, lisible et explicite, mais à une intention, ou mieux : à une identité. A la limite, supposons que je sois simplement tatillon et susceptible... La fin de l'argumentation de Bernheim finirait de m'exaspérer tout à fait. Puis-je vraiment me permettre d'en déduire qu'il s'agit d'une attaque homophobe ? Malheureusement, oui. Car la définition de ce qu'est selon lui le genre, le sexe, ou la sexualité (comprenez tout ça se résume à un sexe naturel) élimine du genre humain toute homosexualité quelle qu'elle soit, voire toute sexualité non reproductive. Si on m'explique que je n'existe pas, est-on homophobe ? Pour l'homophobe lui-même, non, hein, puisque je n'existe pas... 

 

 

 

 

Ce qu'est l'homme et la femme

(ou quand croquer la pomme du péché revient en fait à croquer un livre de gender studies !)

 

Oyez, oyez, braves croyants, voilà la version la plus caricaturale depuis longtemps qu'on puisse se faire de la sexualité. Heureusement, je le sais, mais je vais tout de même le redire pour ne pas prêter le flanc à d'autres attaques ad hominem de la part de ces croyants qui se reconnaîtraient dans les positions défendues, qu'il y a des catholiques, des musulmans, des juifs, et des bouddhistes qui sont moins caricaturaux que cela.

En préambule drôlatique, donc, et au sommet de sa clairvoyance, Gilles Bernheim tente une saillie. Il affirme d'abord que la conception du sexe pour un militant LGBT est très paradoxal car 1) elle reviendrait à réclamer une reconnaissance de sa différence sexuelle 2) tout en niant ces mêmes différences sexuelles. 

Je vais l'expliquer généreusement à M. Bernheim, si ça lui paraît paradoxal, c'est parce que son interprétation du discours des autres est paradoxale ! Ce qui passe pour paradoxal ici, mais surtout contradictoire, est l'écart entre ce que prône les militants LGBT et l'intention que lui, grand rabbin de France, prête à ces militants LGBT. Si je voyais un homme à la fois faire une chose tout en pensant qu'il ne veut pas la faire et que je jugeais finalement son attitude paradoxale, je ne serai pas plein de délicatesses rhétoriques et de nuances psychologiques. Je serai incohérent. Car ce qui est paradoxal serait mon interprétation même de la situation. 

La définition de la différence sexuelle du rabbin Gilles Bernheim est bien à lui, car ce qu'il appelle "différence sexuelle" est autant sexe biologique, genre que sexualité. Ce que la gender theory découple en trois (sexe, genre et sexualité) ne représente à ses yeux qu'un seul et même package. 

Il empile les trois étages que sciences sociales et science dure (pour les besoin de l'exposé, supposons-les distinctes) ont distingué. On ne pourra même pas dater au carbone 14 l'époque à laquelle il nous renvoie... Il faudrait au fond admettre que tout le monde a non seulement un sexe bien clair et explicite sous les yeux (à quel âge ? Inclut-on les caractères secondaires ?) mais aussi glisser dans sa définition le mode d'emploi dudit sexe. Que je sache l'utilisation de ma bite n'est pas franchement immanent à la dite bite. J'allais même ajouter que c'est là tout le drame et aussi tout le plaisir, mais c'est déjà se diriger vers les deux autres désaccords qui nous attendent.

A la fin de son essai, Gilles Bernheim propose deux thèses que tout bon croyant pourrait endosser : 

1) on est entièrement et naturellement son sexe, corps et esprit. 

2) on n'est homme que lorsqu'à travers une femme on vise la procréation d'un enfant (d'où son terme favori de "sexuation" plutôt que "sexe"). 

J'admire la caricature de l'hétérosexualité qu'il soutient. Mais elle est risquée. 

Les hétéros devraient en avoir marre de se faire instrumentaliser par des rabbins frileux, des imams flippés et des curés trouillards. Personne ne fait l'amour que pour avoir des enfants. Personne ne pense non plus qu'il n'est pas un homme ou une femme avant d'avoir fait un enfant. Je sais que la Bible représente une forme d'autorité pour un rabbin. Mais en réalité, dans une société démocratique, personne n'a l'autorité de dire ce que doit faire un homme ou une femme dans sa chambre à coucher. 

Je reviens ultimement sur ces deux derniers temps de l'argumentation : 1) que les gonades mâles ou femelles déterminent aussi ce qu'est l'esprit, c'est une position que même les pires physicalistes-matérialistes ont eu plus de mal à soutenir, ou ont soutenu avec plus de précautions. Rien ne permet d'appuyer une telle démonstration. Par ailleurs, il me semble qu'un croyant serait plutôt alarmé de voir l'âme (immatérielle) soudain réduite à un sexe (bien matériel celui-là). Si l'on tient un tant soit peu à l'indépendance de l'âme et sa immortalité, on ne la fait pas descendre dans le slip. Enfin, le plus drôle est de voir que le rabbin savonne totalement la planche des curés, qui eux n'ont pas la possibilité de se définir en tant qu'homme puisque privés de sexualité en vue d'un enfant.

2) Que sont ceux qui ne font pas d'enfants, ceux qui n'essayent même pas, qui ont le projet de ne pas en faire ?... Des semi-hommes, des non-hommes, des semi-femmes, des non-femmes ? Ou plus drôle encore, que sont ceux qui (comme c'est très souvent le cas puisque la nature est bien faite et ne demande l'avis de personne) font des enfants sans le vouloir, par accident...? 

 

tribune_Adam-Eve.jpg

 

 

Ce qui ressort de ces attaques me semble très clair : le rabbin Gilles Bernheim oublie qu'il existe d'autres différences bien plus importantes que les différences sexuelles. Il a littéralement fétichisé le mariage (qui ne devient pourtant un sacrement qu'au XII ème siècle) ainsi que la différence homme/femme.

La différence sexuelle n'est pas prioritaire. C'est cela que veut affirmer la gender theory. C'est avec cela qu'elle joue. Cette théorie possède un fort héritage moderne et individualiste. Qu'on veuille soudain ressouder l'humanité en deux camps homogènes d'homme et de femme semble impossible, absurde, et bel et bien contre-nature. Si l'individualisme a un sens, c'est parce qu'il est supposé respecter la diversité naturelle des situations et des êtres. Personne ne gagnera à cette parodie de nature humaine que les grandes religions institutionnelles proposent.

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Richard Mèmeteau
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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 22:48


Mariage manif-pour-tous-3

 

Dans ces dernières émissions de télé en direct, dont fait partie Ce soir ou jamais, on voit parfois se produire sous nos yeux de surprenantes rencontres, et de surprenantes accointances. Les artistes/chroniqueurs/essayistes sont mis à l'épreuve sur des sujets qu'ils ne maîtrisent pas du tout. Et soudain, en lieu de cerveau ou de matière grise, c'est du fromage blanc qui s'agite dans leurs boîtes crâniennes. Telle actrice se prend de passion pour l'exubérance d'un néo-conservateur notoire. Tel écrivain trublion se met à danser sur les plates-bandes d'un eugénisme nationaliste des plus putrides. Ou tel banc d'intellos vieillissants se demande contre tout bon sens si les femmes n'ont pas, dans le fond, dominé les hommes depuis l'aube des temps.

Ces invités se mettent à jongler en live avec des concepts qu'ils ne connaissent pas, et sortir des trucs qu'ils ne devraient même pas espérer prononcer à la télé. Dans la série des révélations, l'une d'entre elles est massive : ces chères élites de plateaux télé ne comprennent rien aux politiques de l'identité (ethnique, sexuelle, religieuse etc.) ou au féminisme (sujet de débat qui a tout de même pour lui de concerner 50% de l'humanité). On se prend alors à rêver au magma étrange qui leur tient véritablement lieu de pensée. 

 

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Barbara Cassin empêtrée. 

 

Récemment, c'est Barbara Cassin, l'éminente philosophe et directrice du CNRS, qui a eu maille à partir sur la question du mariage gay. Frigide Barjot (qui gagnait pourtant sa vie grâce au public gay ultra-tolérant des cabarets) passait par là et revendiquait pour la majorité silencieuse des hétérosexuelLES que son vagin soit inscrit dans les textes de lois. Silence religieux à l'écoute de la sainte. Tout le monde s'émouvait de savoir que bientôt les socialistes enlèveraient les mots "père" et "mère" du code civil pour les remplacer par les mots "parent 1 et parent 2" (intox totale diffusée par l'équipe de Copé et qui se retrouve aujourd'hui dans une réplique philosophique d'un prof de prépa d'Orléans, B. Vergely). Sans doute, à la vue du maquillage et des rides indignées de F. B., les invités ont-ils ressenti toute la gravité de la situation. Ce devait donc être cela, le séisme moral et anthropologique le plus grave de tous les temps (qui avait donc en toute logique ruiné l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Hollande etc.). Cette loi qui détruirait la différence homme-femme et aboutirait à la chute de l'Europe comme autrefois la chute de Rome – argument très sérieusement utilisé et conseillé par l'Eglise contre le mariage gay.

 

Mariage Thomas Couture 003

La décadence romaine : cherchez le couple gay...

342 : interdiction du mariage homosexuel par les empereurs Constant et Constantin.
390 : interdiction de l'homosexualité.
476 : chute de Rome.

 

Après une demi-heure de conneries, Barbara Cassin s'est juste trouvée obligée d'avouer qu'elle n'avait pas de position tranchée  (!) qu'elle n'avait même rien à dire sur le "genre" comme concept philosophique, mais que ses enfants l'ont convaincue d'être un peu plus tolérante... L'argument se voulait humble, mais il est un peu décevant : la grande philosophe s'est fait convaincre qu'elle ne comprenait pas la génération qui venait, et qu'elle devait devenir plus tolérante. La prescription philosophique ne coûtait pas cher à donner ni à encaisser : Barbara Cassin s'en fout, elle a des tonnes d'idées éternelles dont elle peut s'occuper tous les jours dans le jardin intérieur de ses idées.

A peine a-t-elle tiqué à la fin en disant malgré tout qu'elle ne voulait pas être réduite à son vagin et que quelque part quand même elle était féministe... Mais défendre les minorités LGBT est manifestement trop compliqué pour unE philosophe (même s'il/elle est supposéE être super fortE en concepts). Défendre une position féministe qui interdit à Frigide Barjot de jouer l'hétéro discriminée (parce qu'on l'appelerait parent 1 ou 2) sur un plateau télé semble également trop compliqué... 

 

Mariage frigide-barjot-1

Qui aurait pu deviner que Jean François Copé se déguiserait en Dalida pour rameuter les foules au moment de la manif anti-mariage ?... 

 

Un débat ? vraiment...?

 

On peut donc faire beaucoup d'études et ne pas être plus tolérant ou moins idiot. Je me range sans attendre du côté des chrétiens quand ils disent que le coeur et l'amour guident la raison, et non l'inverse. Mais on peut aussi conclure plus froidement qu'aucun argument pro-féministe ou pro-gay n'est audible dans les lieux de pouvoir.

Ce qui surprend en ce moment tous mes amis exilés en Hollande, anglo-saxons ou canadiens est qu'on ne foute tout simplement pas la paix aux gays. On ne se dit pas, bon c'est leur truc, leurs affaires, ils font ce qu'ils veulent (c'est une façon de penser plus libérale et anglo-saxonne, je le concède). Après tout, si j'aime les pizzas et qu'une autre petite minorités de mecs, mettons des Coréens, commencent à manger des pizzas comme moi, qu'ils ne m'obligent pas à manger leur recette de pizzas, ça ne pourrait que me réjouir.

 

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C'est pas pervers et républicain, ça !

 

Mais non... Car la tradition républicaine exige de parler toujours au nom de tous d'un bien commun. On se hisse sur le petit rocher de l'universalité abstraite et on prêche. La république (qui a aussi ses bons côtés) a balayé la tradition démocrate, qui exige sur une question ou une autre, au moins d'entendre les individus concernés par cette question (quand on parle homosexualité, islam ou féminisme à Ce soir ou jamais, on n'invite que dans de très rares cas, un homo, un arabe ou une féministe militante pour parler de ce qu'ils connaissent). 

Le problème s'est encore aggravé avec le mariage gay. Après avoir parlé des musulmans sans les musulmans, parlé des femmes sans les femmes, on s'est mis à parler des gays sans les gays, mais plus encore à parler avec les religieux... 

Au nom d'un "débat" sur le mariage gay, on s'est donc permis de donner la parole aux homophobes de tout type et de toute confession. Mais aurait-on dû débattre de la place des NoirEs dans les autobus quand Rosa Parks a refusé de rejoindre celle qui lui était prescrite par une loi injuste (je ne multiplie pas les exemples, hein, c'est pas nécessaire, il y a des glissements que je ne voudrais pas commettre) ? Et d'ailleurs pourquoi débattrait-on d'une loi qui prend pour principe clair l'égalité républicaine, accepté de tous jusqu'à preuve du contraire ? Najat Vallaud Belkacem le redisait il y a peu : il serait aberrant que les Français refusent à une partie d'eux-mêmes les droits dont ils sont tous supposés jouir. En vérité je vous le dis, cathos, juifs ou muslmans, écoutez bien : c'est trop tard ! Ou bien demandez à changer la constitution et revendiquez la division de la République et la discrimination comme projet politique (Eric Fassin le précisait très sérieusement il y a peu : l'Eglise est la seule à faire de la discrimination à l'embauche, puisqu'elle refuse officiellement les gays en son sein, aussi abstinents soient-ils...). 

Hélas ! la conception du débat républicain est qu'on soit tous capables de parler des uns et des autres comme si nous y étions, comme si nous comprenions par simple apposition des mains la vie et les valeurs des autres. Sans jamais avoir rencontré un seul gay (si ce n'est Philippe Arino qui sert de bête de foire qu'on exhibe à la sortie des messes), les gentilles familles cathos peuvent parler des gays comme si elles en connaissaient. Comment font-elles ? Elles les chassent de la messe, puis elles les rattrapent à l'entrée des backrooms pour leur parler ? Pardon, j'oubliais, après tout, on a tous un ami Noir, alors pourquoi pas s'adjoindre maintenant les services d'un ami gay (qui pourrait être d'ailleurs gay et noir).

 

 

Voilà celui qui est supposé représenter les gays auprès de mamie en province (gay, abstinent, catholique, et... bon pas doué pour la musique).

L'alibi est parfait. Et aux oreilles de certains cathos, sa musique passerait presque pour de la house.

 

 

La mauvaise foi pour principe.

 

Un exemple. Il y a eu l'année dernière un débat autour du mariage gay lors de l'émission les Enfants d'Abraham. Je me disais naïvement qu'en parlant entre eux, ils auraient pu avoir une épiphanie... Malek Chlebel, le père La Morandais et le Grand Rabbin Haïm Korsia pourraient se regarder et se demander : "mais hey, les mecs, pourquoi on n'aime vraiment pas les gays...?" Le présentateur s'est dit probablement la même chose que moi, et a commencé en demandant : "pourquoi les trois grandes religions rejettent-elles l'homosexualité ?" Là, d'un coup, on voit nos enfants d'Abraham disparaître vers une autre galaxie. Le rabbin répond : quoi, homophobie, mais de quoi parlez-vous ? Mais il n'y a pas d'homophobie, il y a le chemin tracée par la vie, et le reste, comme tous ces comportements déviants qu'une tradition ne prescrit pas. 

 

 

Le raisonnement est aussi ridicule que vouloir faire sa vaisselle en jetant une grenade dans le lavabo. Il n'y a pas d'homophobie... sérieusement ? Pourquoi ne pas dire qu'il n'y a pas de racisme parce qu'il n'y a pas de Noir. Ou qu'il n'y a pas de réacs anti-mariage, parce que la religion n'existe pas. Pour un athée peut-être, il ne devrait pas non plus y avoir de juifs, et donc l'antisémitisme n'existe pas (le bon rabbin a vraiment de la chance que personne n'ose lui renvoyer son argument) ? 

 

Mariage lego lévithique

source.

Lévitihique 18:22 : "Tu ne coucheras pas avec un homme comme tu fais avec une femme. (...) Ils ont commis une aberration. Ils devront être mis à mort."

(de l'intérêt des legos pour comprendre la religion en riant plutôt qu'en pleurant de honte)

 

Dois-je répéter qu'il est assez difficile de débattre avec des gens qui vous préféraient enfermés, morts ou inexistant il y a encore trente ans (moment de la dépénalisation de l'homosexualité), et qui aujourd'hui encore nient votre existence...?

L'évolution hypocrite des arguments ne trompe personne : il y a un an, on entendait le pire. L'homosexualité était un crime contre l'humanité (Vanneste), ou le refus profond de l'altérité (Boutin) comme si la seule différence possible entre deux individus était la différence sexuelle. Puis on a eu droit à un peu moins pire : si on autorise le mariage gay, bientôt on aura la polygamie, l'inceste (argument employé sérieusement par le même prof de philo d'Orléans), la zoophilie et... la pédophilie (n'oublions pas la pédophilie, ce serait dommage). Maintenant, le discours s'est adouci : on veut juste sauver les enfants. Si ça avait pu être plus fédérateur, les anti-mariage auraient été capables d'accuser le mariage gay de massacrer les Lolcats et les bébé phoques, et ils auraient été prêts à organiser une autre "manif pour tous" pour sauver leur petits culs duveteux. 

Je le redis : je ne trouve pas un seul argument contre le mariage gay qui ne soit pas homophobe, c'est-à-dire qui ne fasse pas passer l'homosexualité pour une tare génétique, une incapacité à élever des enfants, ou une perversion culturelle proche de la zoophilie ou de la pédophilie. Or, glisser des qualités disqualifiant les gays précisément au moment où doit leur accorder un droit supplémentaire c'est faire preuve de discrimination. La version douce de tout ça est : c'est un "choix de civilisation", on préfère une norme hétérosexuelle d'affiliation plutôt qu'une norme qui autorise l'homoparentalité. La préférence d'une norme sexuelle sur une autre, qu'est-ce que c'est sinon de l'homophobie ? 

 

 

 

Voulez vous entendre les enfants issus de couples homoparentaux ? Ils le disent tous, le plus dur est : 1) le regard porté sur cette affiliation qui est incompréhensible pour leurs petits camarades (tout comme il devient insupportable pour les enfants adoptés d'être considérés comme des enfants de second choix, ou les enfants nés de PMA d'être appelés bébé médicament) et 2) l'instrumentalisation paternalisante dont ils sont victimes dans le débat (ps : les gays disent qu'ils sont juste des parents comme les autres, ils ne veulent pas sauver les enfants comme on sauve les bébés phoques).

Le débat sur le mariage gay est donc littéralement infesté d'insinuations homophobes, insinuations pourtant condamnées par la loi. Faire remarquer que les enfants d'ouvriers avaient plus de mal à s'élever socialement que les autres n'a jamais été un argument pour empêcher les familles ouvrières de procréer, au contraire, on a combattu cette discrimination.

Un des moments les plus drôles des débats télévisés avait été cet aveu d'Henri Guaino sur le plateau de Mots Croisés, aveu aussitôt suivi d'un auto-aveuglement sans pareil... Guaino avait prévenu Yves Calvi qu'il avait une déclaration à faire : il a été élevé par deux femmes car son père ne l'a pas reconnu, et a été malheureusement considéré comme un enfant "naturel" (c'est-à-dire illégitime). Il poursuit : mais attention, il a été bien élevé et il n'a eu aucun mal à trouver un modèle hétérosexuel homme/femme classique (normal, le monde en est plein !). Là, les pro-mariage le regardent en écarquillant les yeux. Va-t-il changer d'avis en direct à la télé ? Non, car il en conclut malgré tout que... le mariage gay est dangereux. Cette situation a été difficile pour lui et il ne la souhaite à personne ! Mais pourquoi ne comprend-il pas que sa souffrance vient de l'image que la société française de cette époque a construit de ce qu'on appelait des "bâtards" !? Il devrait demander moins de discrimination, une évolution des mentalités... et non, il veut simplement que ceux qui existent déjà (30 000 enfants, en gros) souffrent comme lui. Le même aveuglement est à l'oeuvre quand un gentil catho parle des couples homoparentaux : on déplore leur situation, mais au lieu de les aider on veut les interdire.

 

 

Henri Guaino, enfant naturel, élevé par deux femmes, fier d'avoir fait famille avec elles, mais... contre le mariage gay tout de même ! 

 

Si on me demande pourquoi légaliser le mariage gay, il me sera facile de répondre. Car l'argument est simple. 

Le mariage gay est quelque chose qui aurait dû être autorisé dès lors que les minorités LGBT n'ont plus été reconnues comme des malades mentaux, c'est-à-dire dès 1982. Le véritable argument est donc purement et simplement l'égalité d'accès au droit pour toutes les personnes en pleine possession de leur raison. Le projet politique du mariage n'a même pas changé : il n'impose plus de procréation depuis longtemps. Et les modèles d'affiliation hors procréation sont déjà disponibles depuis longtemps. Désolé les mecs. S'il y a bien égalité entre un hétéro et un homo, c'est parce que ni l'un ni l'autre n'est fou, et que les deux sont majeurs et vaccinés. L'égalité revendiquée n'est que le résultat, pas l'argument décisif. 

Les minorités LGBT ne demandent pas à se marier entre fille et père ou entre frère et soeur (cas interdits par la loi), et elles ne demandent pas non plus de ne pouvoir se marier qu'entre cousins germains comme Mme Boutin et son mari... Autrement dit, ces minorités ne demandent qu'à rentrer dans la case tout à fait prévue à cet effet.

Comme disait le très bon slogan de la dernière manif : "l'amour a ses droits que le droit ignore", ou fait mine d'ignorer. Qu'il y ait eu cette énorme latence entre 1982 et 2012 n'est que le résultat d'un blocage, largement dû aux lobbys catho en France.

 

 

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Richard Mèmeteau
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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 22:23

En parfait Kamikaze Richard a tenté de défaire l'institution qui aurait pu pourtant l'accueillir et discuter son oeuvre. Derrière le courage on ne peut pas ne pas reconnaître une passion. Il s'agit donc ici de lui rendre hommage en prenant comme objet un certain type de blockbuster mais en s'attachant tout de même à choisir ceux d'un auteur qu'il n'affectionne pas particulièrement pour le ramener, une fois encore, sur les voies de l'amour qu'il aime arpenter par-delà les sexes et les genres.

 

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Le tour et/est le truc - source.

 

Le cas de C. Nolan est d'autant plus central pour retrouver la foi qu'il s'impose, pour le grand public, comme un créateur incontesté de blockbuster - la trilogie Batman ou Inception - tout en ayant pu bénéficier d'un succès critique qui dépasse la simple estime d'un début réussi : Following (1998) puis surtout Memento en 2000. Cette ambivalence en fait un être hybride qui ne peut que susciter intérêt mais aussi méfiance chez les cinéphiles. Précisément, l'idée de cet article m'est venue une chaude journée d'été quand Bunny (attention pseudo mais c'est un type sérieux dont la programmation de son cinéclub enchante les villes de banlieue les plus tranquilles) s'est fendu d'une critique acerbe mais maligne d'Inception. Pour lui le film est une arnaque mais une bonne arnaque qui tend à faire croire au spectateur qu'il a compris alors qu'il n'y avait - en fait - rien à comprendre. En somme, le tour du film était aussi simple qu'audacieux, Nolan avait tout simplement réussi ce que Cobb (son double dans le film) s'évertuait à faire : une inception.

 

Inception : la vie est un songe.

 

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Les cartes heuristiques ont de beaux jours devant elles... source.

 

Ce procédé, présenté comme un défaut, me semblait tout bonnement génial. 

 

Revenons sur le film pour donner tous les éléments du problème. Voici le pitch officiel :

 

"Dom Cobb est un voleur expérimenté – le meilleur qui soit dans l’art périlleux de l’extraction : sa spécialité consiste à s’approprier les secrets les plus précieux d’un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu’il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l’univers trouble de l’espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant – à condition qu’il puisse accomplir l’impossible : l’inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu. S’ils y parviennent, il pourrait s’agir du crime parfait. Et pourtant, aussi méthodiques et doués soient-ils, rien n’aurait pu préparer Cobb et ses partenaires à un ennemi redoutable qui semble avoir systématiquement un coup d’avance sur eux. Un ennemi dont seul Cobb aurait pu soupçonner l’existence." - source

 

Une grande partie de l'intérêt du film pour le spectateur repose sur une question simple : Cobb est-il ou non retourné dans la réalité ? Une fois la question posée à la fin de la séance, le spectateur se sent malin et rassemble rapidement tous les éléments qui semblent confirmer son hypothèse. Chacun se retrouve alors capable de débiter des théories sur l'espace/temps et les rêves au kilomètre comme s'il finissait tout juste une soutenance de thèse sur les mondes quantiques. Ainsi en sortant du cinéma, j'ai pu moi-même faire l'expérience de cet effet lorsque j'ai entendu un fan de Steven Seagal (jugé au T-Shirt) débiter avec assurance devant une blonde peroxydée que la structure narrative du temps s'est accélérée permettant ainsi le vieillissement de Sato dans les limbes. Pour le coup, l'idée que nous ne soyons plus dans la réalité a commencé à cheminer dans mon esprit et je me suis pris à imaginer que probablement lundi matin un élève de génie mécanique allait m'interpeller sur la question de la facticité de l'être chez Heidegger. 

 

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Tombera, tombera pas... en fait on s'en fout ! - source.

 

L'inception de Nolan repose précisément sur les séquences explicatives du film qui ponctuent les scènes d'actions. Le sous-bassement théorique constitue finalement la ligne narrative du récit et sert simplement à fournir, à la toute fin du film, une théorie toute prête au spectateur qui se sent alors très malin d'avoir délié l'intrigue. Ce sursaut d'orgueil est simplement suscité par la scène coupée de la toupie qui ne permet pas évidemment de trancher et qui invite donc le sujet de l'inception à finir dans sa tête le mouvement et donc par là à donner un sens complet au film. Le spectateur occupe la place de l'architecte figurée à l'écran par le personnage d'Ariane (et oui on est dans la subtilité mythologique - il s'agit bien de la même qui permet grâce à un fil de sortir du labyrinthe). C'est donc bien à lui de tisser le fil qui permet une sortie hors de l'intrigue. La métaphore du germe qui sert à développer le sens d'une inception  tout au long du film se retrouve fonctionner ici en acte puisque le spectateur fait une grande partie du travail de conception à partir de la séquence finale avortée.

 

Le problème c'est que, comme l'a remarqué Bunny, si l'on prend au sérieux l'histoire en elle-même, et non sa théorie, l'enchaînement du récit est mis en difficulté précisément par les éléments qui doivent lui permettre de surmonter les paradoxes. En premier lieu intervient ici l'utilisation des fameux totems. Tout le film laisse entendre que la toupie de Cobb est son totem cependant une scène très claire insiste lourdement sur le fait qu'il est celui de Mallorie (sa femme) et qu'il le subtilise dans la maison de poupée de son enfance entreposée dans le monde qu'ils ont créé pour prolonger leur amour. En réalité si l'on revient aux scènes théoriques on sait que se saisir d'un totem dans un rêve n'a que peu de sens car il est doté de qualités que seul son possesseur connaît ce qui n'est pas le cas par contre si on le subtilise dans la réalité. En parallèle, le film insiste moins mais multiplie les cadrages sur son alliance qui fonctionnerait à certains niveaux du rêve comme un totem. Ainsi lors des scènes d'extraction, elle est toujours présente à sa main gauche ce qui n'est plus le cas dans la supposée réalité. Les exemples et fausses pistes de ce genre se multiplient dans le film ce qui fait qu'au fil des visionnages il est possible de recombiner dans d'autres sens les scènes narratives. Il devient alors aisé de démultiplier les histoires dont la plus intéressante est peut-être celle qui suppose que c'est bien Mallorie qui a raison en voulant à tout prix sortir d'une illusion que Cobb - mais aussi maintenant le spectateur - prend pour le réel.

 

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Tout bon rêve commence à Chartres - Vous êtes ici !

 

 

Memento : la genèse d'un procédé.

 

Loin d'être un coup isolé nous voudrions montrer que le cinéma de Nolan tout entier repose sur la volonté de faire vivre au spectateur le ressort du film passant ainsi non plus à une 3D qu'il refuse mais à une 4D existentielle ou un cinéma du vécu. 

 

Following contient déjà des éléments de ce cinéma là mais ne possède pas l'aboutissement des autres films. Il reste une pièce maîtresse de l'univers du cinéaste puisqu'il livre des personnages comme Cobb mais aussi des éléments structurels de son oeuvre comme la narration non-chronologique. Memento n'est plus un coup d'essai et produit le premier maillon de ce cinéma expérimental au sens propre.

 

Revenons au pitch : Leonard Shelby ne porte que des costumes de grands couturiers et ne se déplace qu'au volant de sa Jaguar. En revanche, il habite dans des motels miteux et règle ses notes avec d'épaisses liasses de billets.

Leonard n'a qu'une idée en tête : traquer l'homme qui a violé et assassiné sa femme afin de se venger. Sa recherche du meurtrier est rendue plus difficile par le fait qu'il souffre d'une forme rare et incurable d'amnésie. Bien qu'il puisse se souvenir de détails de son passé, il est incapable de savoir ce qu'il a fait dans le quart d'heure précédent, où il se trouve, où il va et pourquoi.

Pour ne jamais perdre son objectif de vue, il a structuré sa vie à l'aide de fiches, de notes, de photos, de tatouages sur le corps. C'est ce qui l'aide à garder contact avec sa mission, à retenir les informations et à garder une trace, une notion de l'espace et du temps. source.

 

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Un aller/retour narratif - source.

 

Ici la construction rétrospective de l'histoire liée à la mise en forme du film (qui est comme monté à l'envers) place le spectateur un peu dans la même situation que Léonard et lui fait expérimenter les désagréments de la perte d'une mémoire immédiate. La narration inversée permet de rendre tangible le déroulement amnésique que subit le personnage. Là encore on est indéniablement du côté du malin et l'on retrouve cette idée d'un cinéma de l'expérience où le plus important n'est pas tant l'intrigue que le ressenti. Cela est mis parfaitement en valeur par la révélation finale du film qui n'est pas plus creusée que cela. D'ailleurs l'intrigue redémarre pour le personnage un peu comme si de rien n'était. Insomnia reprendra de façon moins spectaculaire ces procédés d'identification et cela est peut-être tout simplement lié au fait que c'est le seul film que Nolan a tourné dont il n'a pas été le scénariste. Difficile dans ces conditions (un remake) de prendre le temps de penser le système filmique qui pourra retranscrire pour le spectateur le vécu du personnage. Il n'y a que le cadrage et la mise au point approximative pour tenter de faire subir au spectateur l'absence de sommeil et tenter de rendre cohérente la bavure qui enclenche véritablement l'intrigue.

 

Le prestige : le film manifeste.

 

Si l'on décide de prendre comme fil directeur cette intention d'un cinéma illusionniste, il devient clair que le film manifeste est Le prestige. Il est à la fois central dans l'oeuvre en tant qu'il constitue, au sens propre, pour le moment le milieu de son oeuvre mais il l'est surtout parce qu'il est celui qui théorise précisément ce qu'est pour le cinéaste la fin même du cinéma.

 

Le film s'ouvre et se clôt sur la description de l'essence d'un tour de magie réussi. Celui-si se décompose en trois actes : la promesse (où l'on annonce ce qui doit se passer), le tour (qui contient précisément le truc) et enfin le prestige qui est la réalisation de la promesse et qui se solde souvent par la réapparition d'un élément disparu. Le film s'acharne à mettre pleinement en oeuvre cette théorisation en la faisant jouer en miroir à de nombreux niveaux de l'intrigue pour finir par faire du film lui-même un tour réussi.

 

 


 

 

Nous retrouvons la plupart des procédés des autres films avec en particulier une structure de narration non linéaire et la volonté via une double narration de perdre le point de vue du lecteur - une technique de distraction centrale du deuxième moment des tours de magie - afin qu'il adhère pleinement à tous les moments du film sans jamais chercher à s'incarner dans un des deux héros.

 

Là encore le pitch est simple et ne permet pas de bien rendre compte de la richesse du film : 

 

Londres, au début du siècle dernier...

Robert Angier et Alfred Borden sont deux magiciens surdoués, promis dès leur plus jeune âge à un glorieux avenir. Une compétition amicale les oppose d'abord l'un à l'autre, mais l'émulation tourne vite à la jalousie, puis à la haine. Devenus de farouches ennemis, les deux rivaux vont s'efforcer de se détruire l'un l'autre en usant des plus noirs secrets de leur art. Cette obsession aura pour leur entourage des conséquences dramatiques... source.

 

En réalité derrière le récit c'est toute une théorisation de son art que met en place Nolan et il est clair que c'est par cette voie là qu'il dépasse de loin le roman homonyme de Christopher Priest. 

 

 


 

 

Tout d'abord derrière cette histoire de rivalité se cache le motif du double qui va au sens propre irriguer tout le film au point que l'explication initiale de l'essence d'un tour de magie recèle lorsqu'elle est bien comprise la clef de tout le film dans sa globalité mais aussi de chaque scène, le motif allant s'épuiser à l'infini comme dans un dessin de Escher. Ce n'est donc pas un hasard si la scène d'ouverture sera répétée à la toute fin du film en y imbriquant les éléments du récit qui participe justement à faire du film un tour complet. Le but ici sera évidemment de montrer qu'elle est aussi l'élément moteur de toute sa filmographie et peut-être même de ce qu'est pour lui le cinéma retrouvant ainsi son origine foraine.

 

Mais avant d'en arriver là, il est intéressant de se placer au plus près de ce film explicatif afin de voir comment peu à peu les motifs s'enchâssent les uns dans les autres.

 

Nous retrouvons tout au long du film le tour classique de la disparition d'un oiseau. Ce tour constitue l'occurrence originale mais aussi finale du film. Elle encadre le récit et en se répétant nous livre deux fois sa solution. Car ici le but n'est pas comme dans Inception de laisser le spectateur fasciné par "le prestige" mais bien une fois pour toute de livrer "le truc" au risque d'ailleurs comme le rappelle de nombreuses fois Borden (le plus sombre des deux magiciens) de décevoir. Celui-ci d'ailleurs insiste sur ce point lorsqu'il livre à sa petite fille l'ultime conseil d'un véritable magicien : "Le secret n'intéresse personne, c'est le tour qui compte". C'est précisément ce dont prendra acte Nolan pour Inception puisqu'il ne livrera pas son secret et fera tourner à vide le film autour d'un truc. Il y a fort à parier que la matrice de ses prochains films reprennent cet élément clef du succès (à commencer même par la trilogie Batman qui se clôture sur un procédé du même genre même s'il est plus décevant mais là encore la dimension de commande n'est pas à négliger).

 

Ce tour est répété environ 4 fois dans sa version la plus classique et deux fois dans une version améliorée qui permet à l'oiseau de rester en vie. En effet, l'aspect cruel de cette célèbre illusion c'est qu'elle passe nécessairement par le massacre d'un oiseau. Lorsque la cage s'écrase dans la table elle broie l'oiseau et le magicien fait réapparaître un oiseau identique. Cette dimension de sacrifice nécessaire à une illusion réussie est le moteur du film mais aussi de la psychologie des deux personnages principaux. L'un étant prêt à faire ce sacrifice sans discuter alors que l'autre prendra du temps avant de le consentir. A la fin d'ailleurs, comme une excuse, Robert Angier le dira clairement "je devais me salir les mains". 

Or lors de l'une des présentations de ce tour au début du film un enfant ne se fait pas duper et se met à pleurer en criant devant l'oiseau que le magicien lui tend : "Il est où son frère ?". Dès cet instant, il devient clair que Nolan a fini sa promesse et déjà révélé le truc qui sera au coeur de la deuxième partie du film et du tour qui constitue, là encore au sens propre, son exécution. Le tour des oiseaux disparaît alors un moment au profit du tour de la discorde entre les deux magiciens qui sera nommé : l'homme transporté. Celui-ci connaît aussi deux versions une simple et directe et une autre plus sophistiquée qui fera basculer le film dans la science fiction.

 

 

 

Le monde comme volonté et comme illusion.

 

"Il est où son frère ?" - cette sentence lapidaire (au-delà du sacrifice qu'elle annonce) révèle surtout dès le début la clef du célèbre tour de Borden mais aussi du film tout entier montrant ainsi clairement que les deux s'assimilent dans l'esprit du réalisateur. 

Cette superposition volontaire et la multiplication des doubles (magiciens, frères, femmes, journaux intimes, tours...) nous livre par-delà le procédé le but recherché par un tel spectacle. Car c'est bien dans cette quête de l'illusion l'essence même du spectacle que Nolan veut déployer. Il cherche à donner à voir (spectaculum : la vue) quelque chose. La scène finale devient alors dans la bouche d'Angier le manifeste même du cinéma de Nolan mais aussi de ce que doit être pour lui le 7ième art.

 

Borden : Vous avez dépensé une fortune. Fait des choses terribles. Des choses vraiment terribles. Tout ça pour rien.

 

Angier : Pour rien ? Vous n'avez jamais compris pourquoi on faisait ça ? Le public sait la vérité. Le monde est simple... dérisoire... d'un seul bloc. Mais si on arrive à les berner, même une seule seconde, si on arrive à les émerveiller, il nous est donné de voir une chose extraordinaire. Vous ne savez vraiment pas ? C'était dans leur regard.

 

Le cinéma apparaît alors non pas comme un art de la beauté mais une technique de l'illusion. Celle-ci n'est pas simplement un moyen elle est la fin de cet art qui vise à nous divertir de la tristesse de notre monde. C'est un art visuel qui cherche donc à voiler ce regard pour le berner et l'amener à oublier ce qu'il voit quotidiennement. La magie fait exister cette présence de l'irréel, l'espace de l'étonnement de la réussite d'un tour, au moment précis du prestige. Nolan utilise tous les ressorts de son cinéma pour prolonger ce regard et le faire durer le temps d'une séance voire plus comme dans le cas d'Inception où le spectateur tout heureux d'avoir été abusé cherche encore et encore à démêler les fils de l'histoire. Il n'est peut-être pas si important que cela que ce fil n'existe pas, l'essentiel c'est qu'il nous mène non pas en dehors d'un supposé labyrinthe mais au plus profond de son coeur pour nous y perdre et avec nous occulter notre monde.

 

Cette clef s'applique au film, à la filmographie de Nolan et fonctionne comme programme à ce que doit être le cinéma : non pas un art mais un divertissement au sens le plus profond et pessimiste du terme. L'oeuvre actuelle du réalisateur peut alors se relire à la façon des narrations non-chronologiques qu'il affectionne tant : Inception révèle un truc qui met en évidence ses deux premiers films Following et Memento appelant alors inéluctablement une résolution que nous livre comme un manifeste Le Prestige. Cette machinerie est nécessaire pour générer l'illusion recherchée. Il faut donc un peu comme dans un tour détourner non pas le regard mais la vie même de celui qui regarde. Nolan prend à rebours la pensée schopenhauerienne de l'art en faisant de ce dernier le contraire d'une révélation : une dissimulation. Le plaisir tragique du spectateur n'est pas lié à une connaissance désintéressée de ce que le monde est réellement. Il est désormais lié au plaisir de l'illusion consentie et volontaire. Cette participation active du spectateur au mensonge est d'ailleurs explicitement souligné par Angier lors de sa rencontre avec le constructeur de sa machine Tesla (impeccable D. Bowie) :

 

Tesla : Si je vous fais cette machine, direz vous qu'elle produit une simple illusion ?

Angier : Si le public croyait à ce que je fais sur scène, faute d'applaudir, il hurlerait.

 

 

 


 

 

Il s'agit donc bien de créer une illusion, un mensonge auquel participe bien volontiers le spectateur. Celui-ci ne veut plus voir ce qu'il connaît déjà inconsciemment mais cherche au contraire à fermer les yeux pour les ouvrir un instant sur un espace imaginaire (et donc fictif) mais source non pas cette fois-ci de souffrance comme dans le monde que nous décrit Schopenhauer mais d'un plaisir que séance après séance le cinéaste cherche à ressusciter et à prolonger bien au-delà de la scène. C'est cette technique, ces trucs qui ne font pas à première vue de Nolan un pur cinéaste de genre mais c'est la direction qu'il prend, sa volonté d'enchantement qui pourrait lui donner une stature par-delà les succès commerciaux en livrant le spectateur après l'illusion à la réflexion.

 

 

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:44

Est-ce pour faire écho à l’actualité des élections en Egypte que notre petit cinéma départemental a programmé, plus de quatre mois après sa sortie, La Vierge, les coptes et moi, le film de Namir Abdel Messeeh ? De facto, ce film primesautier a réchauffé l’atmosphère grise et humide de l’hiver d’Eure-et-Loir.

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source

 

Je voudrais dire du bien du film de Namir Abdel Messeeh, qui a le mérite, en plus d’être drôle et plein de personnages attachants, d’être un manifeste esthétique.

Pourquoi dire du bien d’un film qui passe son temps, via une voix off obstinée, à dire du mal de lui-même ? Et d’abord pourquoi ce film passe-t-il son temps à dire du mal de lui-même ? S’agit-il d’une profession d’humilité ? « S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante », comme le dit la charité un peu méchante de Pascal ? Cette voix off est celle du producteur, qui doute de son cinéaste et ne cesse d’enregistrer ses réserves à propos du film sur le répondeur de Namir Abdel Messeeh. Or cette voix off a la fonction (heuristique) de transformer le film en manifeste : à travers les protestations du producteur, une lecture du film est indiquée. Le scénario serait mal ficelé, à l’image du titre aux trois thèmes successifs. La Vierge, les coptes et moi est un film sans synopsis : indiscutable. Mais alors d’où vient que le film agit comme une fable avenante et non dérangeante ? C’aurait pu être le film de la déconstruction narrative, genre nouveau roman avec le soleil méditerranéen en plus. Il aurait dû, comme son producteur l’annonçait, être un échec car condamné à l’incompréhension du public. Mais rien d’une telle étrangeté. Le problème esthétique est posé : pourquoi entre-t-on aisément dans la démarche d’un film sans fil directeur narratif clair ?

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aucune image de tatouages coptes trouvée sur internet ne peut donner un aperçu des images du film. source   

 

Le film, le blog, McLuhan

 Le film de Namir Abdel Messeeh (on a envie de l’appeler Namir comme le fait sa mère) (sur France culture, ils l’ont appelé « personnage autofictionnel ») a un point de départ : les apparitions de la Vierge en Egypte (en particulier à Zeitoun en 1969). Puis de proche en proche, d’idée en idée contiguë, il raconte l’histoire des Coptes d’Egypte, passe à l’histoire de la réalisation du film et des difficultés rencontrées, puis au retour dans le village égyptien du Saïd, village de la famille de la mère du narrateur, laquelle devient un personnage important, et enfin le village s’unit pour remettre en scène une apparition mariale inspirée de peintures du Quattrocento. Il n’y a pas de fil directeur un et clair, pas d’intrigue unique (pas d’hyperintrigue - ai-je envie de dire), mais toujours une idée en transition. Le film progresse par associations d’idées et non par développement d’une problématique. Pas l’ordre sérieux de la théorie, mais l’ordre inventif de l’imagination.

Il y a ici quelque chose de l’ordre du blog. C’est ma première thèse : cet ordre narratif n’est pas inconnu ou déstructuré, il est celui d’un genre, le blog.

  Namir Abdel Messeeh (sur France culture ils prononcent « Messie ») est un cinéaste de la génération des blogs. Il tient un projet de film quand sa mère voit la Vierge sur une cassette vidéo : un peu comme le sujet d’un post doit venir au hasard, selon les événements du jour. La voix off qui dit « je » est normale, les regards face caméra sont normaux, normal de changer de thème à aborder chaque jour, normal de faire des petites digressions genre fiche wikipédia  sur les tatouages coptes…

 

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source

                 Ce medium (vous allez comprendre tout de suite pourquoi je dis « medium ») qu’est le blog est porteur de ses propres codes narratifs. Il a rénové le récit de soi. Ce récit est extrêmement séquencé, le soi peut et doit se découvrir une nouvelle facette chaque jour ; il doit être observateur, c’est bien le moins, et poster ses vidéos, ses photos, ses savons faits maison ou ses broderies au point de croix. Vu de Twitter (présupposé : Twitter = la mort du blog), le blog est complaisant et narcissique. Mais il a correspondu à une génération où l’on pouvait parler de soi de manière développée sans être pesant et mal élevé. C’était au contraire une marque de politesse de parler de soi : les personnes n’ayant pas d’ego sont des personnes qui ne s’exposent pas, elles ont l’air de prétendre que leur vie intérieure est tellement précieuse que le tout venant n’a pas le droit d’y avoir accès. Facebook même a changé d’aspect avec l’arrivée de Twitter (pour être précis, il faudrait inclure les skyblogs dans la généalogie) : finie l’époque heureuse où l’on pouvait poster la photo de ses meilleurs amis en les numérotant presque par ordre de préférence, de sa grand mère, de ses vacances en Normandie et du premier brochet pêché. Dans l'ère Twitter, on ne pouvait plus poster que des liens et des sentences lapidaires. Peut-être le « Vivons cachés » redevient-il d’actualité. A nouveau medium, nouveaux contenus.

 

nouveauTatoo.jpg J'ai un peu (pas longtemps) communiqué avec ma famille par tatoo quand j'étais étudiante. Les relations parents-enfants pouvaient à l'époque se faire par chiffres. source


           Je reprends cette phrase programmatique de Mc Luhan : « Le medium, c’est le message ». Chaque medium détermine les messages qu’il sert à véhiculer. Les informations disponibles sur wikipedia sont intrinsèquement différentes des informations disponibles dans une encyclopédie classique car le medium, internet, détermine le contenu.

                   On reconnaît bien sûr l’exigence romantique de l’adéquation de la forme et du fond. Mais c’est autre chose, car Mc Luhan fonde les media studies. On s’intéresse à des moyens de communication, qui impliquent un destinataire. C’est quand je m’adresse à quelqu’un que le moyen technique utilisé détermine la teneur du message. Il n’y a pas de communication neutre à autrui. (d’ailleurs si je développais un talent de télépathie, je ne communiquerais pas sur le film que j’ai envie d’aller voir ce soir au cinéma, ce genre de messages étant du ressort des sms. Je communiquerais uniquement sur mes états d’âme doucement mélancoliques.) Et enfin, cette phrase de Mc Luhan se comprend car elle donne tout l’enjeu d’une étude historique des moyens de communication. La communication est déterminée par un environnement technologique en progrès. C'est de là que vient l’innovation au niveau des messages. Qu’étaient les relations amoureuses entre adolescents quand le téléphone était filaire et familial (et si possible accroché au mur du couloir) ? Que sont les relations amicales quand on s’est mis à préférer s’envoyer des sms plutôt que se téléphoner ? Le mail était propice à la description, le sms l’est plutôt à la sentence. On juge le repas de Noël par sms alors que par mail on l’aurait sûrement décrit.

   


 McLuhan lui-même vient expliquer sa théorie dans Annie Hall

 

Cela ouvre plusieurs pistes de réflexion, dont je fais cadeau aux lecteurs de Freako :

  -       Qu’y avait-il de spécial dans le medium du minitel pour qu’il ait été aussi approprié au porno ?

-       Un co-freakosophe a été contacté par un éditeur pour écrire un livre "façon blog", mais le pourra-t-il ? L’injonction est contradictoire.

-       Le blog est-il obsolète ? A-t-il seulement été la conscience de soi de ma génération ? (ce n’est déjà pas mal)

-       Question lexicale: sur France culture, pour (ne pas) parler de twitter, ils disent « un site de micro-blogging ». Pourquoi font-ils ça ?

 

Faire confiance aux images quand elles sourient

Je passe à un autre thème du film : les images. Des critiques (ce n’est pas pour ne pas les citer, mais je ne sais vraiment plus où j’ai lu ça) ont admiré la mise en abyme, le film qui parle de mettre en scène des apparitions.

 

tourists-Hanson.jpg

Touristst de Duane Hanson. Dans les manuels de philosophie de terminale coolos des années 80, il y avait plein d'oeuvres d'artistes situationnistes. Il y avait aussi des portraits de Marcuse, des textes de Lipovetski, et la caution de sérieux apportée au tout était Chomsky ! source

Je prends un autre point de départ, cette thèse platonicienne devenue lieu archi-commun : les images sont un artifice, il faut s’en méfier.

Un film sur le film des apparitions de la Vierge en Egypte avait toutes les chances de reprendre cette vieille thèse. Le film ne parle que d’images, de leur fabrication, de leur trucage possible. Avec un enjeu majeur : manipuler la crédulité religieuse des masses. Or : de mises en garde point. Même dans un tel contexte, les images sont (re ?)devenues le biais de l’authenticité.

Naturellement, elles sont incertaines. Le réalisateur-narrateur-personnage-fils est très incrédule devant les apparitions de la Vierge à sa mère via une cassette vidéo. Pour autant, il n’est pas indigné, pas même surpris. Si la Vierge apparaît en 2000 à Assiout, des vidéos amateurs de l’événement sont postées sur youtube, rien de plus normal. On n'y voit à peu près rien, mais est-ce la Vierge le problème ? N’est-ce pas la loi du genre de la vidéo amateur qu’on n’y voie rien ?

 

  il faut aller sur youtube pour voir toutes les vidéos associées à droite de celle-ci

Le départ en Egypte se fait sur les traces d’une vidéo amateur. Sommes-nous alors dans un univers d’Antonioni, pris dans une enquête sur le flou des images dans le monde contemporain ? Pas tellement. La Vierge floue façon youtube ne suffisant pas, Namir (je passe en mode dépatronymisé) reconstitue une apparition. Mimesis d’images, Platon hante. Mais les images ne sont pas mensongères : l’évêque copte accepte la reconstitution de l’apparition si personne ne prend l’actrice pour la Vierge, si la représentation n’est pas à confondre avec l’original. L’artifice doit être exhibé comme artifice. En éloignant un peu les images de leur modèle, on annule leur pouvoir trompeur.

 Laissons de côté la problématique ontologique (tellement bien prise en charge par Platon ailleurs - République X) : l’idée cinématographique est bonne. Le film reprend l’arrivée du train en gare de la Ciotat des frères Lumières : c’est cette fois l’arrivée de Photoshop dans un village du Saïd. Tout paysans qu’ils sont, ils sont émerveillés par le côté ludique de photoshop, et non manipulés. Un rapport un peu naïf aux images est permis, car elles n’ont pas de pouvoirs mystérieux et cachés. Elles sont inoffensives et marrantes, elles ont leur place dans le monde des objets sans lui faire concurrence ou écran. Tous ces sourires pris en photo façon Flickr sont de véritables portraits, comme les conversations filmées façon skype (regard face caméra pour un interlocuteur – cut – regard face caméra pour l’autre interlocuteur) – quand ce n’est pas skype directement qui fait l’objet d’un plan.

Le situationnisme, avec La Société du spectacle de Guy Debord, a fait de la critique des images (nécessairement « fabriquées ») une obligation. Ce mouvement a accentué l’opposition entre les images et la réalité, condamnant tout ce qui nous fait vivre à travers des écrans, à travers des icônes. La Vierge photoshopée de La Vierge, les Coptes et moi est une vierge post-société du spectacle (post-post-moderne donc ?), elle fait partie concrètement et humainement du récit du village, sans le déréaliser.


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  Duane Hanson et l'hyperréalisme. je ne m'en lasse pas source


Ouvertures

  Le film est surtout sans prétention, fait d’anecdotes touchantes car le cinéaste parle de lui, de sa mère, de ses racines. Entendre parler français au cinéma m’est apparu comme une fraîcheur, une marque de sincérité et d’authenticité de plus. Comme les petits groupes de musique pop sans ambition ont le mérite de se livrer, de s’exposer un peu, quand ils chantent en français.

 Sans prétention, sans message et sans leçons de morale, le film l’est aussi pour cette forme informe qui me rappelle l’internet relativiste et pluraliste. Toutes les opinions peuvent coexister, cela veut aussi dire que celui qui s’exprime le fait dans un espace qu’il sait limité, il cherche à toucher son public car il n’a pas de message universel. Comment Platon s’est-il représenté le relativisme avant internet ? Le film de Namir Abdel Messeeh décrit l’Egypte de son point de vue, sans chercher à tenir des thèses générales. Au centre du film est la figure de Marie-Myriam, occasion d’œcuménisme entre chrétiens et musulmans. La Vierge aurait pu réconcilier tout le monde, et finalement pas du tout, les musulmans restent hors-champ, ils ne tiennent pas tellement à participer à un projet copte. Au centre de grands enjeux politico-religieux, le film reste léger, autant que Lubitsch relatant la Seconde guerre mondiale. Ici, la légèreté est un geste politique, assumer de ne prendre qu’une petite place dans un monde pluraliste sans prétendre à toute force avoir la solution pour tous.

 

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juste parce qu'il est mignon... source

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 01:00

 

Blockbuster bombe

Déconstruire n'est-ce pas la même chose qu'exploser...? A moins que ce soit se faire exploser...

source

 

Je m'apprête à suicider mon ambition une deuxième fois. La première fois c'était quand j'ai survécu au jour de mes trente ans, en constatant que je restais terriblement séduisant mais célibataire, que je n'étais pas mort de fatigue en défendant les pauvres, et que je n'avais même pas perdu la vie en tentant de détruire le système du capitalisme mondial. La deuxième fois est d'écrire ce que je vais écrire. Car je m'attaque à ce truc que personne ne connaît vraiment, mais dont le nom fait peur, ce truc qui pourtant est manifestement l'institution la plus cool et la plus alternative que Freako pourrait liker sur Facebook, soutenir, et un jour (dans nos rêves mouillés de trentenaires en soif de reconnaissance), intégrer, j'ai nommé le Collège International de Philosophie !

Pour tous ceux qui pourraient me trouver injuste, je peux sans exagérer affirmer que je n'ai fait que prolonger les critiques que les philosophes cités ici se sont eux-mêmes adressées au moment de leurs interventions sous la forme de petites vannes supposées nous rassurer sur le second degré dont ils sont capables.

 

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Motivé par la passion...

 

...Il se trouve que je suis intéressé par la philosophie et la culture populaire, moi ainsi que d'autres profs de philo qui ont fini plusieurs fois d'affilée et toute la série des Kill Zone, Call of Duty, Assassin's Creed, Lost Planet, Infamous etc... (et depuis deux jours, Zelda Skyward Sword)... Et je me suis donc naturellement pointé très tôt au colloque organisé au forum des images très alléchamment intitulé Philosophie du Blockbuster (je venais de buter Ganon à deux heures du mat). 

Je me permets de remarquer au passage que les philosophes n'ont rien à envier aux producteurs/réalisteurs/scénaristes de blockbusters en ce qui concerne le pompeux des titres et les promesses non tenues qui s'ensuivent nécessairement. Un échantillon de titres pour mesurer le faste de l'onomastique philosophique. Là où la suite de Transformers s'appellent sobrement Transformers 2 et Transformers 3, les interventions des philosophes se déclinaient en Son of a pitch : prequels, sequels, aliens et autres monstres (Mathieu Potte-Bonneville) – il n'a été question que de Prometheus... ou encore en Buster à bloc ou de la super-production au super-déchet. Tonnerre sous les tropiques et les parodies originaires de Ben Stiller (Emmanuel Burdeau) – de "parodies originaires", il n'a été question que de l'épisode 6 du Ben Stiller Show (+ Zoolander, + Cable Guy). Ou encore en Echanges de vue, économies des regards. King Kong, Godzilla, et l'oeil du capital (Peter Szendy) – et il n'a été question que d'un micro passage de Godzilla, le remake ; quant à l'oeil du capital, c'est une métaphore.

Bon, les titres sont pompeux et alors ?... Je dois prouver ma bonne foi avant de m'attaquer à ces innocents philosophes ou critiques. Alors voilà la situation, je ne vis pas à Paris, je me suis levé à 6h30 en n'ayant dormi que 3h pour l'occasion. Chacun de mes pas (que j'opérais très inadéquatement à travers mon regard ensommeillé) dans les couloirs du métro était motivé par le bonheur futur d'enfin pouvoir parler avec des savants de ce que j'aimais. Le forum des images est coolos, comprenez : avec colonnes et des autocollants hologrammes collés dessus façon revival disco et des petits logos pixellisés pour indiquer les toilettes + wifi gratuite... J'attendais le prétexte pour entrer dans le temple en toute légitimité. Je l'avais enfin. J'avais enfilé mon plus beau jean (tous les autres étant troués à l'entre-jambes, suraccentuant mon look de semi-clodo repassant trop de fois son master 5 à la Sorbonne). Je me suis assis dans la super salle de conf, les jambes écartées, le visage apaisé, déjà illuminé – si ce n'est par tous les spots directionnels au plafond, au moins par le simple énoncé prometteur du colloque. La première intervention sur la généalogie de la 3D n'était pas directement dans le sujet mais restait détaillée et intéressante. Je me suis promis de lire MacLuhan et de me renseigner au sujet des "reenactments" (mot qui revenait constamment, qui sert à dire "performance" en gros, mais pour bien insister, tu vois, sur le fait de rejouer en subvertissant le modèle originel, de le "re-présenter" tout en s'en éloignant... tu vois ? je veux dire... vous voyez ?), et de cette philosophe qui parlait super bien des images basse définition et qui y voyait la possibilité de subvertir le réel, le Système Mondial, le capitalisme des images, tout, quoi.

 

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Le reenctment le plus célèbre de l'histoire politique... l'Avatar palestinien contre Israël.

source.

 

Première pause, j'entends un vieil homme enchapeauté s'agacer : "finalement, ils ne font que créer des idées simplement pour leur taper dessus, c'est vain...!" J'ai supposé qu'il parlait des intervenants, mais je n'en étais pas sûr, trop content de pouvoir jouir d'une tasse de café gratuite (plus tard, il a fallu se battre contre les organisateurs du forum des images pour leur chiper des gobelets et un peu d'eau chaude – c'est tellement Paris, j'adore). 

Soudain, chacun des philosophes ou critiques a commencé à faire une blague récurrente étrange. Ils s'excusaient de ne pas pouvoir tenir les promesses de leurs intitulés, ou d'être entraînés par la surenchère que le sujet exigeait (le blockbuster) mais qu'ils n'avaient plus envie d'approuver. Mathieu Potte-Bonneville y est allé de ses critiques aussi acerbes qu'immotivées : "on a parlé d'Avatar et de Prometheus comme deux blockbusters écologiques américains... voilà au fond deux énormes blocs de haine de soi" – rires dans la salle (car les Américains, comme nous le savons, nous les civilisés Européens, sont de fieffés pollueurs – au lieu de simplement constater que les Américains sont capables d'autocritique et pas tous désireux de détruire le monde en le polluant). Maintenir deux clichés au lieu de le résorber en une unité complexe, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment une invitation à penser. 

 

 

Mais guidé par la vérité et la rigueur conceptuelle...

 

En fait, pour tout avouer, je réagis mal aux analyses un peu flamboyantes et verbeuses. A partir de celle de Mathieu Potte Bonneville, j'étais agacé. Le sage est celui qui sait qu'il ne sait pas, et constater que le papier de Mathieu Potte Bonneville reposait sur un étonnement devant le buzz de Prometheus qu'il avait pourtant raté ne m'a pas franchement rassuré... Pire, il avançait l'idée que les blockbusters sont si faibles narrativement qu'ils se limitent à n'être au fond que des pitchs, vampirisant d'autres histoires ou d'autres franchises – d'où le "son of a pitch", comprendre : le blockbuster n'est qu'un recyclage incestueux d'histoires déjà disponibles, aussi hybridées et mutantes que les cross over d'aliens dans Prometheus

 

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Guy Pearce "grimé". Un maquillage raté suffit-il à condamner un film ?

source.

 

Pirates des Caraïbes a beau figurer deux fois dans le top ten des blockbusters qui ont rapporté le plus d'argent, je ne crois pas que la simple référence à l'attraction Disney qu'ils représentent ait suffi à en tirer un scénario correct. Prometheus a beau avoir sacrifié le rôle de Peter Weyland pour avoir un joli teaser avec Guy Pearce, je ne crois pas non plus que cette stratégie de teasing justifie de dire qu'un blockbuster se limite à un pitch (le pitch étant la brève phrase par laquelle on résume un film), ou encore moins dire que le film est mauvais à cause d'un personnage (ce qui est pour le coup, une critique-pitch). 

 

Blockbuster pirates-des-caraibes

"Look at me ! I'm a script !"

 

Bref, les blockbusters ne sont pas des films sacrifiés sur l'autel de la bande annonce, et ils s'y réduisent encore moins, aussi rigolote que soit la thèse. Un parfait contre-exemple est le gros plantage que représente John Carter (from Mars). Une des raisons avancées de l'échec du film est que la bande annonce n'a pas pu expliquer la bizarrerie de voir un cow-boy sur Mars sans dévoiler trop de l'intrigue. Par conséquent, ce pas-si-mauvais-blockbuster s'est changé en catastrophe justement parce qu'il était trop dense pour une bande annonce. Alors certes, la bande annonce est stratégique pour amener le public au cinéma (tout comme les affiches etc.), mais le film ne s'y limite évidemment pas. 

 

 

 

Et de façon générale, un blockbuster est tout sauf indigent du point de vue narratif. Ce qu'on offre au spectateur n'est pas la répétition d'une histoire, bien qu'on ajoute des 1, 2, 3, 4 derrière les titres des franchises. C'est le prolongement, l'étirement narratif extrême d'une même histoire, qui tient plutôt à respecter (tiens toi bien, Mathieu...) la forme littéraire de la saga dont il est adapté (Harry Potter, Seigneur des Anneaux, Avengers ou Batman...). Et évidemment, pour ne parler que la forme mythique supposée résumer toute intrigue hollywoodienne, on la décline généralement en douze étapes... donc là encore, le jeu de mots "son of a pitch", n'est qu'un jeu de mots. De façon générale, les exégèses au demeurant compliquées qu'ils proposaient ressemblaient au fur et à mesure à un château de métaphores qui s'effondre si l'on a l'audace d'en interroger une seule...

 

 

Blockbuster comic2-555

Demandez au tyrannosaur rex ce qu'il en pense.

source.

 

Résumé des erreurs : "intention fallacy" ; analyse méta-filmique ; surexploitation d'une étymologie ; pétition de principe ; analyse qualitative supplantant tout panorama général des blockbusters...

 

Au fil du colloque donc, les failles sont apparues, suggérées par les intervenants eux-mêmes, qui répétaient encore le mot "méta-filmique" davantage pour s'en excuser que pour l'assumer – car oui, tout le colloque était basé sur cette idée qu'on peut trouver dans une scène, par exemple un plan de babyzillas glissant sur des ballons de basket et des boules de chewing gum, toute l'essence du blockbuter. Appliqué à une pub Elle et Vire (qui passe par là pendant que j'écris) cela donne : "on voit une vache dans le pré, c'est la métaphore évidente du spectateur de la pub, qui rumine la consommation comme une vache". Ou "il pleut dans cette pub, c'est au fond l'essence même de la pub de promettre le bonheur au beau milieu de la plus grande misère."

Un ami québecquois magique, rompu à la critique anglo-saxonne m'a confirmé le diagnostic avant de s'endormir lui-même. Je pensais qu'il serait émerveillé d'entendre parler de films populaires de façon savante, mais il m'a juste envoyé son regard ennuyé en me soufflant à l'oreille "intentionnal fallacy" – avant de retourner capter la wifi gratuite du forum des images... car oui, la plupart des analyses proposaient de traiter ces films comme si le réalisateur, scénariste ou producteur avaient vraiment voulu parler de l'essence du blockbuster, du cinéma, du tournage, ou de ce qu'est le capitalisme... Je ne suis pas sûr qu'un poisson qui pourrait parler parlerait d'abord de l'eau dans laquelle il nage. C'est une intention louable et nécessaire même que de révéler les présupposés idéologiques d'un film, mais en l'occurrence, le minimum est de reconnaître qu'on le fait contre le film lui-même, et pas sur invitation de son propre déroulement narratif. 

 

Blockbuster_Baby_zilla.jpg

Le babyzilla en tant que mise en abyme du blockbuster... ou en tant que représentation du philosophe français tentant d'y voir une mise en abyme du blockbuster...?

 

Mais la question centrale pour justifier ces analyses est de savoir pourquoi telle scène est plus caractéristique qu'une autre. On pourrait en déterminer la pertinence si on avait par avance une définition du blockbuster, mais ici, les intervenants s'en servent pour définir le blockbuster. La figure de synecdoque dont ils usent, peut renvoyer la partie au tout, mais à condition de savoir déjà quel est ce tout ! Les scènes sélectionnées sont donc parfois emblématiques (chutes des corps lors du naufrage du Titanic) ou parfois absolument énigmatiques (Jack Black qui découvre Naomi Watts dans King Kong... les visages de pierre qui attendent l'équipe du film à l'entrée de l'île du Crâne où se cache King Kong...). Comment les sélectionner, si ce n'est en se remettant à l'intuition géniale du philosophe...? 

En plus de ces analyses méta- et intentionnelles, rapidement (au bout de la troisième intervention), il est apparu un autre tour qui marquait typiquement les interventions des philosophes : la surexploitation de l'étymologie (pour compenser l'absence de définition a priori du blockbuster). On ne comptait plus les jeux de mots sur blockbusters. Les organisateurs du colloque devraient remercier personnellement le premier américain qui a exporté cette métaphore militaire en lui envoyant une boîte de foie gras et une caisse de champagne déjà prête à exploser... Pourtant, as far as i know, "blockbuster" ne désigne pas initialement un film. Il désigne une bombe, puis tombe dans le vocabulaire du théâtre : le succès d'une pièce était supposé épuiser les théâtres voisins et les mener à la banqueroute – donc d'une certaine façon les détruire ; et enfin gagne le cinéma. Si on devait y être fidèle, on voudrait dire qu'un bon film détruirait – en siphonnant leur public – les films concurrents. Bref, le vocabulaire militaire sert le vocabulaire du capitalisme et de la libre concurrence. Mais les philosophes ont parlé successivement : 1) du bloc et de la masse (Hervé Aubron) ; 2) de l'explosion et de la transformation d'un gros film en plein de petits goodies miniatures (Odello) ; 3) de la destruction du cinéma dans le cinéma lui-même à cause de l'improvisation et de l'aventure du tournage (Burdeau) ; 4) de la destruction de l'objet du regard cinématographique (Szendy) ; de la destruction du film par le pitch (Potte Bonneville). 

En somme, pour la plupart d'entre eux, le terme de "buster" fait aussitôt référence à une explosion du film et non, comme l'histoire correcte de l'étymologie l'indique à la concurrence du film. Ils sautent de la métaphore militaire à la métaphore cinématographique. Et je crains que ça reste, dans tous les cas d'ailleurs, une mauvaise métaphore, car ça ne fait ni référence à l'économie propre au blockbuster (à savoir la vente de goodies entourant le blockbuster), ni même à sa forme mythologique revendiquée. 

 

 

Vous avez quelque chose à demander sur l'industrie du cinéma... demandez à Ben Stiller, l'enfant de la Balle !

(en fait je voulais mettre les vidéos du Ben Stiller show, mais l'intégration est désactivée)

 

Un des effets d'une telle absence de recul quant à la méthode est de tirer une conclusion induite par la méthode elle-même. Emmanuel Burdeau (validé à l'occasion par les intervenants suivants) a avancé souvent que le blockbuster est une tentative (on retrouve l'intention fallacy, sorry) paradoxale de vouloir sortir du film tout en restant bloqué à l'intérieur (Mathieu Potte Bonneville explique quant à lui comment Alien brouille les frontières de l'intérieur/extérieur : sans doute une énième invitation à traiter la série entière des Aliens comme un discours sur le cinéma populaire). Pour parler un moment québecquois: "no shit qu'ils trouvent qu'on est coincé dans le film, leurs interventions sont toutes méta-filmiques !" Tout ce que dit le film, le film est supposé l'être à propos du film, alors forcément, on se trouve un peu coincé à l'intérieur du film... Du coup, conclure que le blockbuster n'a rien à dire sur le monde mais que sur lui-même, c'est simplement retrouver son postulat initial. Représentation graphique de la pétition de principe : LOL.

Mon mauvais esprit ne s'est pas limité à ces giclées de venin, tout nourri qu'il était d'un excès de M&Ms et de la frustration de ne pas pouvoir envoyer de textos à partir de la salle de conf (et live-tweeter par sms ma déception à mes amis). Il m'est venu l'idée que l'analyse méta-filmique, synecdoquique (?), ou étymologique était gouvernée par un principe matériel beaucoup plus simple : ils ne sont pas allés voir beaucoup de blockbusters (le mépris affiché à l'égard de Star Wars/Seigneur des Anneaux/Matrix/Harry Potter le laissait deviner). Les philosophes n'ont pas tenté de dire que, compte tenu de tous les blockbusters qu'ils ont vus et qui sont nombreux, ils peuvent en déduire telles ou telles caractéristiques. Ou que compte tenu de l'histoire du blockbuster et de la structure mythologique qu'on y a importée par le biais de l'emprunt à Joseph Campbell, on pouvait commenter l'apparition ou l'absence de telle ou telle caractéristique... Car quand on a peu d'exemples, on est aussitôt limité à une analyse qualitative en comptant sur son génie pour espérer une généralisation.

 

Blockbuster_alien.jpg

source.

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 08:01

Article complet sur la nouvelle version du site

http://www.freakosophy.com/#!Edward-Hopper-estil-un-grand-artiste-/c112t/BB6C4219-E49B-47B0-884D-F5D6B96004BF

 

Le critique brille par ses paradoxes; l'artiste s'immortalise par son génie: deux lieux communs dont Richard dévoile la vacuité, position intellectuelle intransigeante dont il réserve aujourd'hui l'exclusivité à Freakosophy.

 

affiche hopper

En 2013, l'honnête homme aura vu l'expo Hopper au Grand palais, et il l'aura aimée      

Pour pouvoir parler de sexe, de trucs monstrueux, ou baver sur les cons homophobes, il faut une fois de temps en temps écrire des trucs sérieux. La ligne éditoriale de Freakosophy est dure, dure et tendue comme un string en cuir. Donc, chers lecteurs négligés, voilà pour vous : du sérieux, que dis-je, de l'académique ! 

 

Car Edward Hopper est LE nouvel académisme. Tout comme notre époque. C'est pas drôle, figuratif, gris et mélancolique. Alors quand on aime bien (et j'aimais bien), on dit que c'est "vachement intérieur comme peinture". Les pauses de Don Draper, immobiles, plantées dans une moquette sans relief, un verre de bourbon en arrière plan, c'est du Hopper mental. Et Mad Men c'est la meilleure série de tous les temps.

 

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sans relief, Hopper? source 

Tout le monde va aller voir cette expo (vous ne le savez pas, on a réservé les tickets pour vous). Alors si un mec en dit du mal, c'est intéressant – il va de soi que je n'y suis pas encore allé. Sur France 3, ils ont lâché une bombe : un mec avec une caméra et des tréteaux filme les tableaux de près, comme s'il cherchait des preuves ADN pour dire ce qu'est la Peinture, un mec qui parle avec ses mains, sue abondamment et ne lâche rien. Ce mec est prêt à se couper la main devant nous si on ne lui dit vraiment pourquoi telle zone du tableau est en clair obscur. Donc Hector Obalk est apparu à Ce soir ou jamais. Contre son pote, manifestement spécialiste de Hopper puisqu'il est l'auteur de l'expo : Didier Semin. Obalk est chaud bouillant, Semin est languide. Les postures et les tons sont si différents qu'on dirait un Laurel et Hardy où cette fois-ci Laurel déciderait de se débarrasser de Hardy.

 

Pour rester gratuit et sans pub nous avons déménagé le reste de l'article ici.

 

http://www.freakosophy.com/#!Edward-Hopper-estil-un-grand-artiste-/c112t/BB6C4219-E49B-47B0-884D-F5D6B96004BF

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Richard Mèmeteau
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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 20:24

J’ai subi la semaine dernière une cruelle déconvenue professionnelle. J’en suis à crier à l’injustice, mais je sais que tout ça va se retourner en manque de confiance en moi, c’est inévitable.

superman-riding-super-unicorn.jpg source

Ce week-end était donc mal choisi pour que l’ami sur lequel je compte, celui qui sait louer l’amitié et rappeler tous les devoirs qu’elle comporte, me laisse tomber. J’ai alors téléphoné à mon ancien mais il n’a pas répondu : ne devait-il pas se sentir un peu responsable de moi ? Ou au moins être un plan B fiable ? Avec tous les torts que nous avons l’un envers l’autre, je devrais pouvoir l’appeler n’importe quand et l’ennuyer avec mes problèmes.

Bref, ce week-end, ni le chantre de l’amitié plus forte que la fraternité, ni mon ancien, ne furent là pour moi, et fortuitement j’ai réécouté Jacques Brel.

Petite parenthèse méta. Sur Freako, je suis celle qui a vanté Monique Canto Sperber et qui aujourd'hui parle de Jacques Brel. Je vais mon chemin indépendamment du comité de rédaction du site, lequel inlassablement chronique le design de tel ou tel jeu vidéo. On pourrait croire que mon rôle est de flatter nos quelques lecteurs réacs et/ou auditeurs de France culture. Ce n’est pas exactement cela. Je suis en réalité celle qui considère Freako comme un blog. Je ne chronique pas l’actualité sur Playstation, j’exprime avec complaisance mes états d’âme. Je suis censée apporter féminité et narcissisme blessé.

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  source 

La question bilan de ce week-end, et que je veux soumettre à tous les lecteurs, est : Quelles chansons de Jacques Brel avons-nous encore envie d’écouter ? Nous faisons partie de cette classe de privilégiés qui dès l’adolescence écoutait Ne me quitte pas. Qu’en reste-il en 2012?

Le thème de cet article est inactuel, et pour autant Jacques Brel n’est pas vraiment démodable. Il est possible qu’il n’ait jamais été tout à fait à la mode : il est fort difficile à dater. On se croit dans le monde de Proust quand la domesticité y est au centre des relations familiales, la séparation de l’Eglise et de l’Etat semble encore toute fraîche, Rosa rosa rosam a l’air de se dérouler dans un internat jésuite des années 1900.


Jacques Brel a peut-être même vécu dans la campagne bretonne au XIXème siècle, car pour lui on meurt dans son lit entouré de ses proches à qui on livre ses dernières paroles. Et ma première proposition de réécoute est Le Dernier repas. J’aime ce Memento mori et la mise en scène de sa propre mort. La Belgique est devenue le pays de l’euthanasie facile, elle est aussi le pays de Jacques Brel, qui dans un concernement heideggérien a rendez-vous avec sa mort. Il sait que son existence a un point de fuite, et doit faire de cette finitude une complétude. Les mauvais bilans sont des bilans tout de même, ne pas les éviter c’est avoir un destin individuel donc une grandeur. Mais la peinture flamande vient donner des couleurs à Heidegger quand ce bilan, cette encontre libre de la mort, sont mis en scène. Tout le monde est là, et tout le monde défile, la famille, les femmes, les poules sur la colline. Mourir semble une belle occasion d’être grandiloquent, j’espère connaître malgré mon siècle des morts de cette sorte.

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Il faudrait comme Nietzsche pouvoir aller se ressourcer à Oberengadin - source

 Ma deuxième proposition est de ne pas se croire blasé par les éternels thèmes de Brel. La trahison, la passion, la mort, la solitude, et de nouveau la trahison : thèmes lyriques. On pourrait écouter On n’oublie rien. La lyre accorde les tempêtes intérieures de l’individu sur les tempêtes cosmiques, sans vraiment les calmer, plutôt pour les apprivoiser. Le fauve dompté reste un fauve, avec lequel on peut vivre. Je ne crois pas vraiment à la sublimation, je lui préfère l’élégie lyrique de Brel. Il faut parler de sa douleur pour vivre avec. Mais la politesse exige que l’on ne pleure ni ne hurle, il faut la faire tenir dans des images précises et la chanter. Finkielkraut un jour dans une émission sur La Princesse de Clèves regrettait l’époque à laquelle on pouvait mourir de chagrin. Car, disait-il, aujourd’hui, on prend des anti-dépresseurs. Jacques Brel nous permet de mourir de chagrin, de nous souvenir de nos échecs, de pleurer sur les trahisons subies comme sur les trahisons commises (elles sont très tristes aussi). Avons-nous encore aujourd’hui l’élégance d’être lyriques ? Ne nous détournons-nous pas souvent de la douleur par l’ironie, la prise de distance ? Ce sont d’excellentes thérapeutiques, mais quelle insincérité ! Avons-nous encore le goût de nous entretenir avec notre douleur ? L’ivrogne raconte, dans une continuité du physique et du moral digne de Stendhal, que boire à l’occasion de la trahison est une manière d’être ivre de douleur. Le psychotrope est l’anti-antidépresseur.

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Les garçons de ma génération ont appris le lyrisme en regardant les Chevaliers du zodiaque, et moi j'ai appris le lyrisme auprès des garçons de ma génération - source

           Mais finalement, la chanson de Jacques Brel que j’ai écoutée en boucle cette après-midi est L’Homme dans la cité, qui commence comme le Boléro de Ravel. Et dès les premières paroles : « que son regard soit un psaume fait de soleils éclatés ». C’est une succession de métaphores cosmico-prophético-morales, c’est beau comme du Nietzsche. Peut-être est-ce parce que j’ai aimé Jacques Brel que j’aime le Zarathoustra. La cime des montagnes, la solitude, les grands arbres, sont symboles de la pureté dont notre monde nous prive, dont nous nous privons nous-mêmes. Je ne sais pas vraiment ce que la chanson décrit, c’est très symbolique. Rien que le titre de la chanson est parfait d’abstraction. Le contexte temporel ou social est totalement gommé, qu’importe, le message de force et d’espérance est valable universellement.

          Ce qui est beau et parfaitement inactuel ici est la soif de pureté. Il faut chercher autour de soi, appeler de ses vœux, la pureté qu’on ne trouve plus en soi.  « Il ne s’agenouille pas devant tout l’or d’un seigneur, mais parfois pour cueillir une fleur » « Et que sa colère soit juste, jeune et belle comme un orage, Qu’il ne soit jamais ni vieux ni sage » « Et qu'il chasse de nos vies, à jamais et pour toujours, les solutions qui seraient sans amour ». Il faudrait transcrire la totalité des paroles.  L’Homme dans la cité fleure étrangement le catéchisme du début du XXème siècle. Aujourd'hui, même à la messe tradi, quand on nous parle des saints on insiste sur leur côté humain.

 

 

 

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ce qui reste de la pureté pour José Rodolfo Loaiza Ontiveros - source

               Mais tout en en appelant au courage, à la force, à la pureté, Brel ne chante pas l’antéchrist mais l’espérance, et pas seulement pour les élus, pour l’universalité catholique. Voilà ce que j'ai envie d'écouter - quel repos pour mon âme.

 

          Concluons: le titre de mon article ne correspond pas à son contenu, mon fil directeur n’apparaît pas et mon plan comporte un nombre premier de paragraphes, du reste sans proportion entre eux. C’est grosse modo ce qui m’a été reproché au travail. Le lecteur n’a qu’à se concentrer, et je me remettrai en cause une autre fois...

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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 20:14

On ne compte plus les films qui deviennent des jeux vidéos et les jeux vidéos qui deviennent des films. La circularité entre jeux vidéos et cinéma est claire pour tout le monde depuis un certain temps, au moins du point de vue économique. Mais elle est aussi factice. Car cette circularité découle davantage du modèle économique de la licence que d'un véritable échange esthétique. Mathieu Triclot dans la Philosophie des jeux vidéos avait averti d'une autre faille dans le raisonnement. Les jeux vidéos et le cinéma sont complètement différents esthétiquement. Une bonne partie ne fera jamais un bon film, puisque le jeu vidéo est fondé sur la continuité de l'action, alors qu'un film résulte d'un montage.

 

avengers video

 

De mémoire, la première fois que j'avais remarqué une bonne comparaison esthétique entre jeux vidéos et film, ça avait été au sujet de Blade 2. La première scène de combat entre Blade et les vampires en combinaisons de ninjas qui ont l'air de faire de la plongée sous marine est filmée de profil comme dans  un jeu de baston classique. Les scènes de profils sont entrecoupées de plans qui montrent l'impact des coups, ce qui rompt la continuité de l'action. Le réalisateur Guillermo Del Toro a en effet conscience qu'une vraie scène de combat à la Street fighter serait ennuyeuse. Mais lorsque Blade poursuit le combat contre le vampire en néoprène derrière les spots de lumières, et qu'il inflige une sorte de double kick assez proche d'un Sagat, la référence aux jeux de baston est clairement lisible (autour de la 21ème minute du film). 

Pourtant, après Blade 2, rien n'avait réellement changé (en 2002). Les films d'action type Jason Bourne préfère un réel un peu "messy" à la fluidité des jeux vidéos. En réalité, rétrospectivement, en voyant Blade 2, la raison de cette citation est évidente. Les vampires ninjas ne peuvent se battre comme ça contre Blade uniquement parce que certaines scènes sont entièrement réalisées en image de synthèse, notamment celle du double kick aérien et de la tentative de finish. Sans cet appui technique, aucune scène réelle n'aurait eu cette fluidité et cette qualité.

 

 


 

 

Ce qui apparaît depuis les derniers films de super-héros est un retour troublant à cette citation de scènes de combat de type jeux vidéos. Ce sont du reste les scènes les plus époustouflantes de Avengers, ou de Amazing Spiderman (on pourrait compter également la scène du Hulk d'Ang Lee qui saute comme une sauterelle à travers le désert). Elle sont particulièrement intéressantes car elles réintroduisent de la fluidité au beau milieu d'un combat pourtant confus par définition, et contre tout parti pris réaliste façon Jason Bourne. 

 

Sans avoir encore eu la chance de les voir et les revoir, plusieurs scènes me viennent à l'esprit : lorsqu'Iron Man fonce dans le portail ouvert à la fin du film et par lequel se déversent les aliens ; lorsque le Lézard monte le long de l'antenne tandis que Spiderman se bat autour de cette antenne ; ou encore lorsque Spiderman combat le lézard dans son lycée et commence à l'entourer de fils d'araignée. Ces scènes ne sont possibles que grâce à l'appui technique d'effets spéciaux assez solides pour imiter les gestes et les corps dans un décor réel. Mais surtout elles mettent en haleine en raison de leur longueur inhabituelle. Cette fois-ci, on pourrait presque s'imaginer dans une situation de jeu, où le spectateur tient la manette tout en tentant un ultimate move (ce genre de coup qui était permis dans KOF (King of Fighter) et qui servait à changer l'issue d'un combat). Les précédents réalisateurs n'avaient peut-être pas senti comment utiliser ces scènes vidéoludiques, qui, si elles ne peuvent pas être généralisées, ont une dimension épique, et servent effectivement de" clou" dans le combat. 

 

blade_video.jpg

 

L'expérience de réalisateurs plus jeunes s'accrochant à leur manette lors de ces mouvements ultimes n'est peut-être pas étrangère à la place qu'ont pu trouver ces citations de jeux vidéos dans les films (la scène de Blade 2 avait d'ailleurs cette fonction conclusive, mais elle n'a pas pu être  étendue à d'autres scènes car il fallait justifier que les personnages aient un look plus simple, comme en portant une combinaison de Néoprène). Si ce genre de scène intervient en fin d'action, c'est probablement parce que, comme une course, le dernier moment est celui dans lequel on est disposé à dilater le plus le rythme, et éventuellement parce que dans ce moment, le spectateur se fait le plus l'effet d'être au contrôle de l'action. Faire revenir le souvenir du contrôle à travers la citation vidéoludique est dans ce cas particulièrement opportun, puisque cela donne au spectateur le véritable sentiment d'être, suivant l'idéologie héroïque, aux commandes d'un destin aussi bien personnel qu'universel. Le héros finalement se fait marionnette.

Il est à noter d'ailleurs que ce cumul de sens se retrouve dans le début de Total Recall (le remake) lorsque Quaid retrouve ses réflexes de tirs. Entouré par les soldats, il les shoote un par un d'un seul geste à la façon d'un très bon gamer qui pointerait la tête de ses adversaires par le bout du curseur. Pointer, cliquer, shooter filmer et tuer. Le héros en général, et particulièrement dans Total Recall n'est qu'une enveloppe vide – ce que Schwarzenegger avait tout de même tendance à mieux jouer que Farrell – mu par des habitudes de gamer...

 

En somme, un nouvel élément de grammaire cinématographique empruntant au jeu vidéo commence à faire son entrée au cinéma, et trouve esthétiquement une véritable place. 

 

spidey-grue.jpg

Un film plate-forme ? - source.

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