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2 août 2012 4 02 /08 /août /2012 21:00

 

selina_wayne.jpg

"Attention, M. Wayne !" - source.

 

Il est difficile de ne pas réagir face à la réception que la presse magazine a faite de Dark Knight Rise de C. Nolan. Alors que partout on décrit une clameur unanime, force est de constater que dans les faits ce qui est annoncé comme un triomphe critique est bien loin du compte et que chaque article qui commence à se poser en dissident ne fait dans le fond, en France tout du moins, que crier avec la meute. La question de savoir si le film est une réussite est ici secondaire car ce qui nous intéresse maintenant est plus de déterminer ce que cache une telle réception.

 

C'est évidemment la Une du Télérama 3264 du 01/08/12 qui nous met le plus directement à la question car elle va le plus loin dans le tape à l'oeil voire la vulgarité. 

 

batman-assassin-telerama.jpg  hollywood-batman.jpg

Facilité et sobriété : deux approches bien différentes. - source / source.

 

Le journal se défend rapidement en arguant qu'il s'agissait simplement de faire réfléchir et certains lecteurs disent que la plupart des critiques se concentrent sur la couverture sans jamais porter attention au contenu de l'article. Or il est vrai que l'effet est disproportionné. Le magazine fait sa une sur un petit article de 3 pages (pp. 17 à 19) qui se scinde en fait en deux - une analyse générale qui reprend différentes réactions du net (dont le fameux Batman est-il réac ? qui est une question qui fait le buzz depuis déjà deux semaines et qui a déjà donné lieu à une chronique dans Le Monde ou sur le site du Nouvel Obs) et un portrait de Nolan - alors que l'on retrouve toute une série d'articles aussi longs dans la partie reportage qui suit. Le choix de la une était donc bien conscient et pensé d'emblée comme un coup de pub. Il y a aussi la question du "?" censé amoindrir la sentence. Une ambiguïté déjà à l'oeuvre - mais de façon peut-être plus fine - dans Libération avec son gros titre : "Batman, film catastrophe" qui tient dans le fond les mêmes propos que ceux que l'on retrouve dans Télérama.

 

Liberation-batman.jpg

La même recette - source.

 

Il est clair que ce choix qui n'est finalement pas totalement assumé est un simple coup de pub qui tient à tirer partie de la manne que représente l'engouement pour les super-héros. Les Inrocks de façon plus positive avait commencé cette exploitation en faisant un hors-série dans le fond trop anecdotique pour être vraiment intéressant au début de l'été mais qui reste toutefois une porte d'entrée intéressante pour les néophytes du genre.

 

Inrocks-batman.jpg

Le bon filon !? - source.

 

C'est donc, par-delà la maladresse de la composition (un grand bravo pour le mauvais goût du lettrage rouge sang), l'opportunisme d'une telle Une qui ne laisse pas d'énerver. Car pour ce qui est du contenu rien de nouveau sous le soleil. On peut cependant s'intéresser un peu plus au détail des articles puisque visiblement les critiques ne semblent pas le faire d'après les principaux intéressés.

 

Il y a tout d'abord un problème de fond mais aussi d'interprétation qui est attaché à l'idée d'un film qui "synthétise les peurs de l'Amérique, toujours hantée - comme son cinéma - par l'attentat du 11 septembre 2001" car pour nous, au contraire, ce qui fait la force du film c'est de montrer, dans la réutilisation du cadrage des images, dans la mise en scène de l'événement terroriste même au sein du film (scène du stade, aperçu des pendaisons à la TV...), que la page commence par être tournée. En commençant à tenir un discours rationnel sur cette peur qui est devenue une haine (Wayne répète sans cesse dans le film qu'il n'a plus peur mais qu'il a la rage) le film montre qu'il y a bien une prise de conscience et donc une mise à distance qui a permis de dépasser la charge simplement émotive de l'événement. Lorsque l'on connaît le temps qu'il a fallu à la France pour aborder sereinement tout ce qui touche à la guerre d'Algérie on ne peut que saluer la rapidité d'une telle prise de conscience.

 

Ensuite, il y a une méprise de fond sur la mythologie du Batman. Les auteurs annoncent - sûrs d'eux - que Nolan ne favorise pas "l'esprit BD, la fantaisie" du Batman. Immédiatement et donc finalement dès le premier paragraphe le masque tombe. Cela fait bien longtemps que la série Batman s'ancre dans un réalisme et une obscurité qui habitent non seulement le caractère principal mais aussi la ville où il évolue. Nous avons déjà insisté sur cette noirceur dans d'autres articles. Il est clair, ici, que le sujet n'est pas pleinement maîtrisé par les auteurs qui se raccrochent à une image faussée par des productions plus enjouées (la série TV ou à la limite la version de Burton qui est pourtant assez noire sous sa "fantaisie") mais moins fidèles à la mythologie du personnage. Il suffit pour se convaincre de cela de lire l'arc de Frank Miller (qu'évoque pourtant l'article) nommé aussi The Dark Knight dont s'inspire avec Batman Year One la trilogie de Nolan. Le réalisateur ne va guère plus loin il est donc bien exagéré de parler d'une radicalisation dans ses films.

 

darh-knight-1109

Une réécricture du 11/09 ? - source.

 

Il en va de même avec la figure du Joker qui serait transformé par Nolan "en un monstre de cruauté, son sadisme absolu tenant lieu de superpouvoir". Là encore la version comics de  Lee Bermejo et Brian Azzarello qui prolonge le film de 2008 suit une telle veine amorcée bien avant le film (en particulier avec le meurtre d'un des Robin) et les dernières évolutions dictées par Grant Morisson dans le Batman Rip se calquent sur une figure identique qui sous cette forme s'enracine dans le génial Killing Joke écrit par A. Moore et publié en 1988... L'impact du personnage, comme celui du Batman, est précisément qu'il n'a pas de superpouvoir mais qu'il tire sa force d'un traumatisme psychique dont certains albums tentent de retracer l'origine. Nous avions développé cette origine en tentant de montrer que :

 

"Le Joker - cet atout "maître" qui amène le joueur à sortir des règles traditionnelles du jeu - est la figure même de l'illimité ou plutôt du sans limite qui inquiète tant les Grecs. Il est le passage sans retour vers la folie qui guette sans cesse Bruce Wayne. Le charme du duel est indéniablement généré par la proximité des deux personnages qui, d'une certaine façon, se reconnaissent l'un dans l'autre - cette vision est accentuée par leur impossibilité mutuelle de se tuer. La série de F. Miller, Dark Knight, souligne cet aspect et le pousse à l'extrême montrant bien que l'activité criminelle du Joker n'a de raison d'être que face à Batman - d'ailleurs, lorsque ce dernier se retire, il reste amorphe dans sa cellule et ne se réveille qu'au moment où la rumeur évoque le retour du "Chevalier noir". Le film de Nolan exploite cet aspect dans une des scènes finales où le Joker suspendu par les pieds (reproduction d'un face à face de carte à jouer) dévoile à Batman le ressort de leur passé, présent et futur. Il n'est rien sans lui et vice-versa. Plusieurs épisodes avancent même l'idée d'une création mutuelle. Dans le Batman de Burton, Jack Napier (le futur Joker) tue les parents de Bruce Wayne et fournit donc le premier choc qui mènera Batman à l'existence mais plus tard, lorsque Batman, en affrontant la pègre au sein de l'usine "Axis Chemicals", fait tomber par inadvertance le même Jack Napier dans un bain d'acide, il permet aussi au Joker de naître. Chacun est en quelque sorte le géniteur de l'autre : ils ne sont pas frères mais pères siamois se regardant ainsi en miroir et étant l'un pour l'autre un stade de leur propre développement." (Par ici pour la suite de l'article)

 

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Un dangereux terroriste ? Non - Jean Baudrillard tout simplement - source.

 

Enfin, le premier article cite clairement ses sources en revenant à Baudrillard (et en bredouillant quelques mots sur Aristote et la catharsis - je pense qu'en se forçant un peu cela peut marcher aussi avec Top Chef) qui dans un article qui a fait date sur le 11/09 a réussi à donner une grille de lecture facile aux journalistes pour analyser toute une série d'événements et dont il aurait pu être de bon goût de citer la source :

 

"Qu'en est-il alors de l'événement réel, si partout l'image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? Dans le cas présent, on a cru voir (avec un certain soulagement peut-être) une résurgence du réel et de la violence du réel dans un univers prétendument virtuel. "Finies toutes vos histoires de virtuel - ça, c'est du réel !" De même, on a pu y voir une résurrection de l'histoire au-delà de sa fin annoncée. Mais la réalité dépasse-t-elle vraiment la fiction ? Si elle semble le faire, c'est qu'elle en a absorbé l'énergie, et qu'elle est elle-même devenue fiction. On pourrait presque dire que la réalité est jalouse de la fiction, que le réel est jaloux de l'image... C'est une sorte de duel entre eux, à qui sera le plus inimaginable.

 

L'effondrement des tours du World Trade Center est inimaginable, mais cela ne suffit pas à en faire un événement réel. Un surcroît de violence ne suffit pas à ouvrir sur la réalité. Car la réalité est un principe, et c'est ce principe qui est perdu. Réel et fiction sont inextricables, et la fascination de l'attentat est d'abord celle de l'image (les conséquences à la fois jubilatoires et catastrophiques en sont elles-mêmes largement imaginaires)." (l'article complet est disponible ici)

 

Il est souvent regrettable que l'analyse de Baudrillard, comme celle aussi pertinente que donne C. Rosset du réel et de ses doubles, soit souvent réduite à des slogans voire à des tours de passe passe conceptuel. Le travail qu'il a mené sur la communication des masses est finalement trop souvent occulté par ces analyses brillantes mais rapides qui en arrivent à desservir le propos central de l'auteur par une sorte de renversement paradoxal dont les médias ont le secret. En décodant ainsi le réel et les enjeux de la fiction Baudrillard pose les bases d'une nouvelle interprétation à la fois du réel et de la fiction et montre comment dans un monde désenchanté ce mixte est peut-être aussi une possibilité de réappropriation. Il y a toute une économie du signe qui doit être décodée dans un monde qui se lit majoritairement à travers des écrans.

 

De façon plus personnelle, cette petite polémique révèle pour moi un malaise qui dépasse de loin le Batman et qui renvoie aux méthodes de la presse magazine qui semble s'épuiser au lieu d'évoluer de façon positive malgré ou à cause de l'importance toujours plus grande du net. Je suis - ou j'ai été - un lecteur avide de la presse dont j'aime le ton et le format. Or depuis quelques années j'ai de plus en plus de mal à retrouver ce plaisir au travers des magazines qui ont pourtant participé à élaborer mon imaginaire. En en parlant autour de moi force est de reconnaître que le constat est unanime. Les Inrocks irritent maintenant plus souvent qu'ils étonnent et peu à peu le site Chronic'art accapare ma préférence. Télérama surjoue l'image caricaturale que les gens ont pu en avoir et ne livre finalement que des critiques convenues en feignant parfois un esprit rebelle. 

 

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Au moins, on aura bien rigolé... - source.

 

Cette érosion s'enracine très probablement dans la rivalité bien réelle qui s'est immédiatement imposée avec les médias en ligne. Ces revues construisant toutes des sites cherchent à rivaliser sur deux plans qui n'ont pas la même temporalité médiatique. L'instantané du net se marie mal avec la diffusion plus lente de la presse. En proposant des contenus des deux côtés le rythme de rédaction s'accélère et finit par saboter peu à peu les versions papiers. La vérification de cette idée se fait si l'on s'interroge sur les magazines qui eux n'ont pas suivi cette chute. Là encore ce n'est peut-être qu'un avis personnel mais un mensuel comme Les Cahiers du Cinéma n'est pas gagné par la même érosion. Plus spécialisé, le magazine ne s'est jamais senti menacé par la temporalité de l'instantanéité du net et donc a su garder le bon tempo celui propice à des analyses de fond. Car comme l'a montré l'analyse du cas Batman c'est bien cela qui fait maintenant défaut à ces journaux. Le premier article ne propose presque qu'une synthèse des différentes infos qui ont tourné depuis sa sortie au sujet du film en y ajoutant quelques éléments de réflexion qui ne sont ni vraiment mis en situation ni tout à fait exploités. Si l'on peut pardonner un tel recyclage et des approximations à un blog ou à des sites qui font de l'information en continu, on a beaucoup plus de mal avec la presse papier tout simplement car la position du lecteur n'est pas la même. La lecture implique une pause et une attention plus soutenue qui implique, je pense, une exigence plus haute vis-à-vis de ce qui est lu. Télérama représentait quand j'étais plus jeune une certaine valeur dans le monde culturel. C'était avec les Inrocks un point de repère et un guide pour découvrir des films ou des romans qui a priori n'attiraient pas mon attention. Mais la multiplication des déconvenues, les critiques à la va-vite, les approximations qui laissent entendre que les journalistes passent plus de temps sur wikipedia que sur le terrain échaudent le lecteur et l'amènent à se tourner vers d'autres alternatives (souvent gratuites). Certains pourront penser que la sanction tombera d'elle-même et que c'est bien fait. Pour moi ce revirement est plus grave car nous perdons un maillon essentiel, un intermédiaire dans le processus de découverte de la culture qui était central. Car en se tournant exclusivement vers des sites plus centrés sur nos intérêts immédiats nous passons à côté de découvrir par hasard, au détour d'une page, un nouveau disque ou un roman qui ne semblaient, à première vue pas faits pour nous. Le site, calibré sur nos goûts, n'a pas cette généralité qui a fait la force de ces hebdomadaires qui savaient livrer des analyses détaillées et souvent percutantes. En jouant le jeu d'une séduction mercantile digne des tabloïds ces généralistes de la culture vont finir par perdre sur tous les tableaux et par n'être que le cimetière papier de leur portail numérique.

 

 

photo wayne

"Alfred, je résilie mon abonnement à Télérama et je monte souper" - source.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 07:25

Comme l'été rime le plus souvent avec oisiveté ce serait peut-être le bon moment pour commencer une série sur les jeux les plus marquants afin de tenter de dégager in fine ce qui en fait l'attrait et juger ainsi sur pièce pourquoi la question de l'oeuvre d'art n'est finalement pas si essentielle à leur égard. La finalité d'un jeu est peut-être tout simplement ailleurs. 

 

DS Rorschar

Une plongée spatiale ? - non, mentale ? -source.

 

Après Journey, Dead Space 2 s'impose à moi comme une des meilleures expériences vidéoludiques de cette année. Les raisons sont à la fois simples et efficaces. 

 

Moteur... Action !

affiche

 

Les précurseurs de Dead Space sont plus cinématographiques que vidéoludiques - sources.

L'atout majeur de ce titre est sans aucun doute sa force cinématographique. Du septième art, ce soft récupère une maîtrise aboutie du son et des éclairages. Lorsque la plupart des jeux se focalisent sur le graphisme, les concepteurs de Visceral Game comprennent qu'une oeuvre cinématographique ne se résume pas à l'image mais à une synthèse des différents sens. 

Si le son sait parfaitement nous jouer la partition des meilleurs films d'horreur, la réussite la plus éclatante revient sans aucun doute à la lumière et aux rendus des différents environnements. Dead Space comprend parfaitement que le moteur le plus efficace de l'horreur reste sans aucun doute l'imagination du joueur. Ce précepte simple est à la base de la réussite des plus grands films du genre. Le succès du premier Alien, inégalé par les autres, résulte de la compréhension de ce simple truc qui, au-delà de l'économie sensible qu'elle peut générer dans un budget, est de loin le plus efficace. L'obscurité facilite la projection en son sein des peurs les plus personnelles du joueur. Ne pas voir ce qui effraie c'est laisser la possibilité à notre esprit de nous faire voir ce qui est tapi au tréfond de notre inconscient. Or ce ressort est omniprésent dans Dead Space et est relayé par des alternatives à l'obscurité comme peuvent l'être par exemple la fumée ou au contraire la surexposition qui par effet de contre-jour voile ce qui nous fait face. Le premier niveau est un cas d'école : armé d'une simple lampe torche, Isaac tente de se frayer un chemin dans un vaisseau-hôpital ravagé. 

episode1 DS

La raison d'Isaac est aussi vacillante que sa lumière - source.

lumière

De l'ombre à la lumière : on n'y voit rien ! - source.

 

Pour le joueur déjà aguerri au premier opus de la série, il est clair que chaque couloir nous invite, dans la pénombre qu'il nous livre, à revivre les scènes traumatiques du jeu. Ce procédé est d'ailleurs mis en scène vers la fin lorsque le personnage retourne dans le vaisseau brise-surface Ishimura qui est précisément le lieu du cauchemar du premier épisode. Cette sensation se retrouve à l'identique dans les films qui se développent sous forme de série et est repris par exemple de façon répétitive dans Prométhéus de R. Scott. L'amateur de la série passe son temps à anticiper la présence d'un alien qui finalement n'arrive qu'à la fin du film. Mais la multiplication dans son souvenir des scènes d'angoisse des autres films de la série prolonge et fortifie cette attente qui est pourtant déçue la plus grande partie du film. Cette attente/déception replace de façon nette l'émotion de la peur dans l'ombre du désir. C'est une thématique à creuser pour comprendre le plaisir pris au cinéma d'épouvante et à ce genre de jeux.

 

En comprenant mieux que les autres ce présupposé simple du cinéma, Dead Space produit un des jeux les plus prenants tout en ne cédant pas à l'écueil d'un simple récit animé dans lequel Heavy Rain avait eu tendance à s'embourber. Ainsi, loin des scripts parfaitement précalculés des jeux les plus récents, Dead Space a su allier une forme cinématographique sans perdre l'essence même de ce qui fait un jeu : son interactivité. Le gameplay classique d'un FPS en couloir est ici parfaitement travaillé et optimisé pour faciliter l'immersion du joueur. 

 

Tout d'abord, il faut louer l'intégration des menus à même le héros. Toutes les indications qui encombrent normalement un écran de jeu (jauges de vie ou de munitions, cartes...) sont intégrées ergonomiquement dans la combinaison du personnage. Il n'y a donc aucun tableau qui parasite le jeu et empêche l'immersion du joueur. Les projections holographiques de l'état du stock ou des messages, les points de sauvegarde habilement disséminés dans les niveaux sous forme d'ordinateur prolongent cet effet et nous placent à même l'action.

 

ergonomie

 

D'un défaut tirer une qualité.

 

L'autre spécificité du jeu est de se construire tout entier sur l'horizontalité. Dead Space a, pour beaucoup, le défaut d'être un "FPS en couloir" alors que depuis GTA les succès sont avant tout construits sur le mode des mondes ouverts. Pourtant cette horizontalité traduit parfaitement le thème général de la survie qui est la moelle épinière du genre dont Dead Space est le héraut : le survival horror. Reprocher à Dead Space d'être construit ainsi, c'est un peu comme demander à Céline de respecter la ponctuation - c'est tout simplement hors de propos. Le jeu se construit tout entier sur une ligne - celle qui va de la prise de conscience à ce qui sera peut-être la mort/délivrance. Ainsi la structure du jeu renforce son thème et l'amplifie. Tout est fait pour donner l'impression d'une fuite en avant désespérée qui ne connaît que de trop brefs instants de relâche dans les scènes magiques en apesanteur. Le contre-point d'un tel jeu serait le non moins magnifique Batman Arkham city où justement le coeur du gameplay repose sur la possibilité sans cesse de couper brusquement l'horizontalité du jeu par une fuite verticale grâce au grappin. Les deux jeux reposent sur des logiques différentes qui les opposent. Isaac cherche à tenir, il subit et donc avance vers un terme qui est une fin au sens propre. Batman, à l'inverse, domine l'action - même en mode normal sa supériorité face à un ou deux adversaires est évidente. Toute la stratégie du joueur dans Dead Space est de reculer l'inévitable comme le souligne bien la stratégie du démembrement des nécromorphes ou l'utilisation de la stase qui permet de figer un monstre ou un élément en mouvement pour l'affronter ou s'enfuir. Le joueur cherche simplement à retarder l'inéluctable. La linéarité du jeu est donc nécessaire. 

 

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Du monde clos à l'univers infini : Verticalité vs. Horizontalité.

 

Au coeur de l'aventure : l'intertextualité .

 

Un autre plaisir évident est celui de la citation. Le jeu tout entier fonctionne aussi sur une série de renvois qui décuple le plaisir des fans de SF. Le level design s'inspire bien évidemment d'Alien et pour moi ce n'est pas un hasard si finalement je me suis mis au jeu quelques jours après avoir vu Prométhéus. Dès le premier épisode, le jeu se place dans le sillon ultra fréquenté de la saga de Ridley Scott mais y joint des univers plus complexes comme celui du Solaris  de Tarkovski. Une grande partie de l'ambiance des deux jeux est construite sur la relation étrange que le personnage principal entretient avec sa fiancée : Nicole Brennan. L'histoire du premier opus est simple : 

 

"Dans le futur, les ressources naturelles présentes sur Terre commencent à manquer. Pour y remédier, les humains ont construit de nombreux vaisseaux spatiaux appelés brise-surface, chargés d'arpenter l'espace à la recherche de ressources. Mais l'un de ces vaisseaux, l'USG Ishimura, ne donne plus signe de vie depuis plusieurs jours. Isaac Clarke, un ingénieur chargé de pénétrer à l'intérieur du bâtiment pour y réparer le système de communication défaillant avec son équipe ne tarde pas à découvrir que ce vaisseau est vide et infecté par un mystérieux virus, qui a la capacité de réanimer le corps des morts en les transformant en monstres grotesques, les Nécromorphes. Mais Isaac n'était pas venu uniquement pour les réparations, il voulait aussi prendre des nouvelles de sa fiancée" (source)

 

affiche freako DS

sources 1 & 2.

 

Or cette fiancée dont nous apprenons peu à peu, au fil des enregistrements, le destin tragique, se matérialise de plus en plus nettement jusqu'à apparaître devant nous dans les derniers niveaux. Le monolithe mystérieux qu'abrite le vaisseau brise-surface semble donc susciter les mêmes effets que ceux de la planète Solaris où là encore le héros Kris lâche peu à peu prise sous son influence et revoit Harey sa petite amie défunte. Le principe est conservé et amplifié dans le dernier épisode où toute une partie de l'intrigue repose sur l'annonce de différents stades - processus étrange dont on cherche à découvrir le sens en suivant un fou mais qui s'avère en fait être celui d'une simple acceptation psychologique. Ce procédé alimente ici l'idée que la quête n'est pas que spatiale mais aussi mentale.

 

A cela s'ajoute le temps d'un niveau une référence directe à 2001 l'Odyssée de l'espace qui était déjà bien présent à travers la figure du monolithe. L'épisode 7 en effet se construit autour de la désactivation d'une Intelligence artificielle qui régit une partie de la station. Le level design devient plus clair et prend parfois la forme des couloirs du film de Kubrick. La voix et la présence de l'hologramme qui vous suit tout au long de la mission nous replongent immédiatement dans l'atmosphère du film et ne prendront fin qu'au moment de la récupération du succès justement intitulé "Désolé Dave". La référence est donc explicite et vient prendre le relais de la double signature que constitue le nom du héros : Isaac Clarcke qui est une contraction des deux noms des plus grands auteurs de SF : Isaac Asimov et Arthur C. Clarke (l'auteur de 2001). La liste n'est pas close et on trouve aussi de nombreux emprunts à des films moins prestigieux comme Event horizon ou Sunshine

 

deconnection

La machine est-elle le monstre ultime ?

 

 

De l'errance à l'être-pour-la-mort : un récit philosophique ?

 

Enfin, au-delà de la réussite ludique, le jeu suscite vite l'intérêt par les thèmes qu'il met en jeu et surtout la façon dont il explore la figure du zombie - devenue fameuse ces temps-ci - avec la mise en scène des nécromorphes. Le slogan du jeu "only the dead survive" rend parfaitement l'étrangeté du périple. Alors que le nerf du jeu d'action est la survie, très vite la succession des niveaux de Dead Space mène à la résignation. Devant l'horreur d'un monde où seuls les morts survivent, la solution devient très vite une sorte de lâcher prise et peu à peu l'idée chemine qu'Isaac ne cherche pas tant à survivre qu'à s'assurer qu'il ne revivra pas sous la forme d'un de ces nécromorphes qui sont clairement des négations de la mort, du terme qui rend justice aux actions d'une vie. C'est peut-être ainsi que l'on peut interpréter le final très schopenhauerien. La clef du dernier épisode est bien en effet la résignation. Le joueur gagne la possibilité d'un véritable repos dans une mort elle-même véritable - c'est-à-dire épargnée d'une réanimation. En dialectisant différemment le rapport à la mort, ce jeu nous met face à une caractéristique propre de notre être, celle d'être au sens propre un être-pour-la-mort. Et c'est ainsi pour conserver son humanité qu'Isaac cherche à tout prix à conserver la possibilité d'une vraie mort. Sa recherche est celle d'une altérité totale plutôt que partielle sous la forme d'un monstre qui conserve en partie ses traits en dévorant son esprit.

 

fin dead space

Enfin, la fin... - source.

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 09:28

 

 

révolte couverture

 source.

 

Malgré tout ce qui peut séparer un néo-conservateur et un réformiste hollandiste de 2012, une chose étonnante les lie. On peut le saisir très rapidement par un zapping sur les talk shows du samedi soir. Souvent Zemmour éructait à la télé contre l'idéologie de son temps (cet homme qui ne cesse de renvoyer à la connaissance de l'histoire semble toujours s'étonner que la plupart des gens soient de leur temps), mais aussi souvent, après avoir entendu parler des Rolling Stones ou de Dylan, il s'adoucissait comme un chaton (et il se trouvait soudain si moderne) en s'écriant "ah mais ça, c'est mon époque !"

Jusqu'à nos hommes politiques qui s'habillent de la façon la plus intemporelle possible pour jouer chaque jour l'éternité, tout à chacun en cette matière est aussi de son temps. Nous connaissons tous la contre-culture. Ce n'est plus l'effet d'un quelconque savoir ésotérique. Christine Boutin a un jeune ami gay et branché, une bonne partie de la classe politique, y compris les plus conservateurs, ont pu fumer des joints, jouer du rock (Raffarin avait son groupe, Mitterand adorait les Pink Floyd) ou regarder les films de Pasolini et de Kubrick. Eux aussi ont pu discuter des mérites respectifs des derniers groupes de punk en pleine période de décadence hippie. Et finalement, les fans pointus de Shugo Tokumaru ou les néo-conservateurs débonnaires qui avouent avoir acheté tout mozart pour 99 euros ont ce point commun essentiel : tous ont connu le goût d'interdit de la contre-culture, et surtout, tous, en grandissant, en ont fait la nécessaire critique. En somme, on a tous regretté au moins une fois que son groupe préféré devienne "commercial".

Voilà aujourd'hui à quoi se résume la différence : pour un néo-conservateur, les RollingStones sont juste un bon groupe. Pour un progressiste, les Rollingstones ont eu un impact politique majeur en conservant eux aussi quelque chose : la flamme vivante de l'insurrection et de la révolte. 

Les deux philosophes canadiens Joseph Heath et Andrew Potter ont co-écrit un très bon livre à ce sujet. En à peu près 420 pages, ils font la synthèse toxique d'une grande critique de la contre-culture. "Toxique" car autant le dire tout de suite, il faut survivre au pouvoir démystificateur cette critique. Je fais partie de ceux qui aiment s'exposer aux pires critiques pour les subir masochistement, et pour que tout ça finisse en séance cuir avec mon surmoi, en espérant finalement me relever en super-saïen de la dialectique. 

 

 

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"The Yes needs the no to win against the no"...

source.

 

 

"L'esprit le plus authentique du capitalisme."

 

La première vertu du livre est sa qualité pédagogique. Le sujet de la contre-culture a tout pour tourner au namedropping ou au contraire s'enfermer dans une analyse sèche par crainte d'un manque de sérieux. Et pourtant, les analyses marxistes et les critiques économiques sont compréhensibles (il est si rare d'en trouver sous la plume de philosophes, ne serait-ce que pour se familiariser avec). Et des films sont revisités souvent pour en extraire la trame idéologique – offrez ce livre à votre pote qui a aimé American Beauty pour qu'il apprenne à détester Kevin Spacey et les sacs plastiques qui volent. Heath et Potter font souvent un digest d'auteurs philosophiques plus célèbres, sans pour autant s'engager dans une voie d'histoire de la philosophie. L'un comme l'autre sont sans doute de bons profs, et on ne peut pas les qualifier de types malhonnêtes qui auraient simplement voulu dégommer du hippie et du punk. Ils se présentent dans la postface comme de simples critiques de la société capitaliste, des fous de Linux (plutôt que de Mac ou Microsoft), exaspérés par le manque de logique et de réalisme des révolutionnaires contre-culturels. Et on a envie de les croire tant il fallait côtoyer la contre-culture pour en connaître et surtout en détailler mieux les failles. Eux aussi ont connu une période punk, les cheveux teints, et l'esprit d'anti-système...

Ceci étant dit, voilà la thèse qui apparaît clairement dans l'introduction (après un petit twist critique sur Adbusters – tous les chapitres fonctionnent sur ce mode-là d'une illustration concrète précédant l'analyse). Page 14 : "il n'y a jamais eu de contradiction entre les idées contre-culturelles qui ont nourri la rébellion des années 1960 et les fondements du capitalisme. Et ce, même si un conflit culturel s'est indubitablement développé entre les membres de la contre-culture et les défenseurs du vieil establishment protestant américain. Dès le départ, la contre-culture avait un intense esprit d'entreprise. Elle reflétait, tout comme Adbusters, l'esprit le plus authentique du capitalisme." Adbusters (littéralement "briseurs de pub") est un groupe qui a surfé sur la contre-culture pour vendre aujourd'hui sa propre marque de chaussures

Autrement dit, être contre la culture dominante est un très bon moyen de vendre plus. Tout capitaliste respectable sait qu'il est bon d'être contre, contre la culture dominante, c'est-à-dire contre le marché dominant. Si la contre-culture existe (les auteurs prennent des pincettes, en parlant plus régulièrement d'idée ou de mythe contre-culturels), elle n'est qu'une autre version de la libre-concurrence. 

 

Revolte_Adbusters_blackspot.png

      source.

Pub pour une chaussure adbuster... le but : botter le train du grand capital ou vendre des pompes ?

 

 

Conditions de falsifiabilité.

 

Je m'étais promis de ne pas faire de remarque avant la fin de l'exposé de la thèse, mais il me semble déjà nécessaire de dresser les conditions de falsifiabilité de cette analyse. 

Si la contre-culture est dans l'ADN du capitalisme, autrement dit, si la thèse de Heath et Potter est juste, il faut 1) savoir si cette contre-culture fait vraiment vendre (car pour survivre dans un milieu capitaliste, il faut vendre) et 2) savoir si cette contre-culture n'a pas des effets autres qu'économiques, des effets culturels par exemple, grâce auxquels elle réussirait à vraiment changer les choses. Car après tout, la contre-culture prétend d'abord avoir un impact culturel. 

Or, du point de vue de la condition (1), à aucun moment les auteurs ne fournissent un comparatif clair entre la masse de ventes de produits classiques et de produits contre-culturels. Jusqu'à présent en tout cas, Nike vend plus que les chaussures qu'Adbusters... autrement dit, même si le marché contre-culturel existe, il est une niche, rentable certes, mais une niche.

Et du point de vue de la condition (2), les auteurs prêtent certes à cette contre-culture un impact politique, jouant comme un frein sur les véritables idées progressistes. Mais jamais il n'est fait mention d'impacts positifs et surtout culturels de la contre-culture elle-même. Leur passage critiquant le féminisme, faisant ainsi du féminisme une contre-culture, est plutôt baroque, ainsi que leur micro-ligne sur la culture gay. Ne parlons pas de leur quasi silence concernant les minorités culturelles.

Autrement dit, la postface de l'ouvrage relativise extrêmement l'ampleur de la thèse, puisqu'il semble que le livre se limite à dire : comme tout le reste, la contre-culture aussi fait vendre. 

 

 

Généalogie du mythe contre-culturel.

 

Mais le bénéfice de la lecture n'est pas dans la thèse des auteurs. Leur généalogie de l'idée contre-culturelle est beaucoup plus amusante, et leur défense involontaire du monde capitaliste comme il est a des effets paradoxalement épiphaniques. A la fin de l'ouvrage, vous ne vous désespérerez plus de trouver que les maisons de banlieue sont trop semblables et ennuyeuses, vous ne désespérerez plus d'une énième pub Macdo, et vous chercherez normalement à faire comme les auteurs et vivre en centre ville en personnalisant votre propre maison victorienne. Le goût contre-culturel de l'aléatoire, du spontané ou du désordonné – et à l'opposé, le dégoût du commun, du conformisme et du réglé – n'est finalement qu'une façon superficielle de reconnaître ce qui est dissident. De même que le moineau reconnaît la baie à sa couleur rouge, nous reconnaissons la critique sociétale à ces couleurs vives de spontanéité, de désordre et de bruit. Le livre a au moins cet effet amusant de rendre conscient que ce qui est déviant ou anomique n'est pas nécessairement dissident (c'est-à-dire politiquement porteur d'une nouvelle norme). Le mythe du désordre créateur est mis à mal par de longues et très instructives analyses. 

Mais nous parlions de généalogie... L'idée contre-culturelle est née dans les années 60, lorsqu'un sociologue décide d'en faire la description et l'éloge. Theodore Roszak écrit "The making of counter-culture" en 1968 et invente le terme de contre-culture. Mais il en détermine aussi involontairement l'essence pour les générations qui suivent. Car la contre-culture agit précisément sur le terrain social, ou sociétal. Toute étude sociologique avait donc un pouvoir auto-prophétique. 

Ce mouvement, redéfini par Heath et Potter, se caractérise par une haine farouche du conformisme et de la normalité (chapitre 2, 3, 5, 6, 7 et 9), du commerce et de la publicité (4 et 8), des solutions non-révolutionnaires raisonnables et progressistes (chapitre 5) et de la technologie (chapitre 10). Heath et Potter passent donc en revue les plus célèbres platitudes contre-culturelles sur le refoulement inhérent à toute culture, la normalité qui assèche les individus, le cool, les uniformes qui oppriment les jeunes, Coca-cola et MacDo, les maisons de banlieue qui manquent de charme, la bouffe bio, ou l'absolue nécessité pour un individu moderne de faire des voyages exotiques et authentiques. Paradoxalement, il y a peu sur la pop culture – qui inclut profondément en elle la dimension commerciale de son art. Mais soit, ce n'est pas réellement le centre du livre, les analyses économiques y sont plus nombreuses que les analyses culturelles. Le mérite du livre est bien de reprendre là où chacune de nos conversations a pu buter un jour, et de nous fournir les arguments économiques ou philosophiques dont nous manquions.

 

Révolte lavage-de-cerveau

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Exemple navrant d'héritage contre-culturel.

 

Cette genèse de la contre-culture est étonnante, nous disent les auteurs, car elle relève d'une combinaison philosophiquement instable de Freud et de Marx. Alors pour un français, l'idée n'est pas étrangère, car la rencontre a aussi eu lieu en France, lorsque Marx et Freud étaient les philosophes les plus travaillés en classe de philo, et qu'avec Nietzsche, le trio était qualifié de "maîtres du soupçon" par Ricoeur – qu'on ne peut pas vraiment qualifier de super fan de rock contre-culturel... 

Mais tout part d'un événement et d'une mauvaise lecture de Freud. Henry L. Mencken écrivait que pour tout problème difficile et complexe, il existe toujours une solution  simple, facile et mauvaise. La contre-culture est cette solution easy, simple and wrong aux problèmes du XXème siècle. Suite à la montée du nazisme en Allemagne, on s'est interrogé pour savoir comment une société entière pouvait basculer dans le totalitarisme le plus barbare. Alors que les historiens ont longtemps débattu pour savoir si le nazisme était un système cohérent poussant la xénophobie et le fantasme de pureté jusqu'à son paroxysme, une conséquence historique de l'échec de la République de Weimar, voire l'héritage du rationalisme des Lumières, ou l'héritage d'une longue tradition antisémite qui parcourt toute l'Europe, les théoriciens involontaires de la contre-culture ont suivi une lecture freudienne radicale, dont Marcuse, Reich ou Horkheimer fournissent les versions les plus philosophiques. 

Mais pour cela, il a d'abord fallu qu'aux Etats-Unis, on forme un concept faux-frère du refoulement freudien : le lavage de cerveau. A la suite du "retournement" de quelques soldats américains qui ont décidé après la guerre de rester en Corée, le journaliste Edward Hunter parle de "lavage de cerveau". Aussitôt il fait naître la peur d'un lavage général des cerveaux. Les Américains comprennent d'un coup et dramatisent par cette expression l'idée qu'on puisse ne pas être maître de soi-même, et qu'on puisse influencer les citoyens ordinaires par une série de manipulations mentales. William Sargant interprète alors le nazisme à la lumière de ce fantasme : Hitler avait utilisé "l'enthousiasme organisé et l'hypnose des masses" pour rallier les foules. 

Mais cette idée en serait restée là, s'il n'y avait eu en parallèle l'exportation du concept de lavage de cerveaux dans la société de consommation. Vance Packard, dans la Persuasion clandestine parle pour la première fois de "publicité subliminale". La paranoïa enfle donc – augmentée plus tard de toutes les études de psychosociologie, comme celles de Garfinkel ou de Milgram. C'est désormais la société de consommation elle-même, c'est-à-dire la société capitaliste, qui organiserait la manipulation mentale et la société de masse (c'est-à-dire une société conformiste).

Enfin, la rencontre de Freud (et sa critique de la société de masse) avec Marx (et sa critique de la société de consommation) est parachevée par l'intermédiaire de la théorie gramscienne d'hégémonie (les bourgeois organisant le contrôle social eux-mêmes par le biais de la culture). Au bout de cette chaîne, il devenait évident qu'être contre la société de consommation était la même chose qu'être contre la société de masse et la même chose qu'être contre toute la société bourgeoise. Ne pas acheter comme tout le monde, écouter de la musique différente ou se teindre les cheveux devenaient l'acte le plus radical qu'on puisse commettre pour déstabiliser le pouvoir. Si la culture était à l'origine de tout, être contre la culture (contre sa propre culture, diront parfois les auteurs) c'est être le plus radical possible. 

Evidemment, selon les auteurs, l'erreur centrale est que la société capitaliste fait tout sauf encourager une société de masse. Elle ventile de tout nouveaux désirs et objets plutôt qu'elle n'encourage l'uniformité. Or chez Marx, la surproduction inhérente au capitalisme devait engendrer une consommation uniforme. Le moins qu'on puisse dire est que Marx a raté la dimension plurielle de la consommation des sociétés modernes. La seule hypothèse folle qui sauve Marx de ce point de vue est que les désirs des consommateurs soient manipulés par la publicité (analyse de Baudrillard) pour permettre d'écouler cette surproduction. Autrement dit, Baudrillard croit réellement que les désirs des consommateurs sont illusoires, réécrits par la pub. Baudrillard croit à la manipulation mentale des masses. Il manque donc complètement le fait que la société de consommation intègre et encourage la concurrence et l'éclatement des désirs. Il participe donc lui aussi à propager l'idée d'une contre-culture possible et d'une révolution par une nouvelle forme de consommation, alors que le simple fait que ce soit nouveau, devrait plutôt faire prendre conscience que c'est toujours le même bon vieux capitalisme qui est à la barre.

Il manque sans doute plusieurs maillons de cette généalogie, et parfois elle est un peu confuse. L'origine même de cette généalogie peut être remise en cause. Elle n'est pas initialement née avec le phénomène nazi, mais elle le précède puisqu'on doit la théorie et la pratique de la propagande pour enrôler les masses à Edward Bernays, petit neveu de Freud et premier PR (conseiller en relations publiques) de l'histoire de l'humanité. Qui plus est, le plus troublant est que cet Américain juif d'origine allemande a été officiellement pris pour source d'inpiration par Goebbels...

Mais soit, les chemins qu'ont pris ces auteurs ont le mérite d'apporter de la clarté. On ne peut pas nier que la contre-culture, comme mythe, se veut une théorie systématique (si elle naît de la rencontre entre Marx et Freud, elle le serait à double titre). Et les prises de positions des rebelles contre-culturels, comme celle de Michael Moore, qu'ils critiquent abondamment, ont en effet un côté pathétique quand Moore rejette des solutions raisonnables (le contrôle des armes) au nom d'une solution soi-disant plus radicale (éradiquer la culture de la peur en Amérique)...

 

 

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Critique de la critique.

 

Pourtant, de nombreuses limites apparaissent quand on y pense – mais c'est l'effet de certaines de ces critiques irritantes que de faire penser.

- D'abord, le livre ne prend pas assez au sérieux l'ambiguïté inhérente des films, de la musique et autres produits culturels qu'il cite. Peu de films sont aussi platement illustratifs que ce que les auteurs en disent. Même un film comme American Beauty peut plaire à la plus conformiste des mères de familles ou au plus refoulé des sergents chefs. Pourquoi ? Pour plein d'autres raisons que l'idéologie... les acteurs, le sexe, le scénario... et le goût de l'interdit étant relativement partagé, on peut aussi bien dissocier la transgression qu'incarne le personnage principal du reste de sa vie à soi. Toute cette dimension de séduction envers et contre tout est en revanche bien implanté dans la pop culture.

Par exemple, les auteurs se plantent assez magistralement en prenant Matrix pour la plus parfait escroquerie contre-culturelle. Le film selon eux ferait croire à une sortie totale du système, à une pilule rouge, à un "Lieu du Grand Refus", comme dirait Foucault. Certes, le monologue de Morpheus devant Néo est convaincant : "La Matrice est un système, Néo. Et ce système est notre ennemi. Quand on est à l'intérieur, que voit-on ? Des hommes d'affaires, des professeurs, des avocats, des charpentiers. Il faut que nous communiquions avec leur esprit pour essayer de les sauver. Mais en attendant, tous ces gens font partie de ce système, ce qui fait d'eux nos ennemis. Ce qu'il faut que tu comprennes, c'est que la plupart de ces gens ne sont pas prêts à être débranchés. Bon nombre d'entre eux sont si inconscients et tellement dépendants du système qu'ils se battraient pour le protéger". Et on peut ajouter à ça, l'affligeante scène de transe pluri-ethnique et monoculturelle. 

Certes... mais Matrix n'est pas seulement une scène de transe et une idéologie simplement platonicienne. Il s'assume très volontiers comme film d'action pur et simple. Son legs au cinéma est d'ailleurs sans doute plutôt technique qu'idéologique. En somme, un film n'est jamais qu'une suite de propositions purement esthétiques ou cinématographiques, ou un simili cours de philosophie politique. C'est la zone symbolique mitoyenne qu'il occupe, entre beau et la science, la zone de l'opinion facile. Ce qui avait frappé le spectateur lambda dans Matrix était par exemple tous les éléments de "contre-initiation" (pour reprendre le terme de Pacôme Thiellement au sujet de Lost). Matrix prétendait instruire le public en se dénonçant soi-même comme film, instruire le public en le trompant. La seule leçon que donnait vraiment Matrix était au fond de douter de la possibilité élémentaire pour un film de nous transformer en grand résistant anti-système. Beaucoup de critiques cinéma écartent Matrix II et III en raison de leur faiblesse cinématographique, mais c'est pourtant le sens très dialectique de cette suite : c'est un aveu d'échec pur et simple. On ne pourra pas repousser les machines, Néo ne sera pas le messie qui changera tout, et la fameuse Matrix génère tout simplement une fausse rebellion pour se renforcer.

- Autre moment fort du livre, qui fond au soleil en y pensant : les auteurs doutent très logiquement du concept de "récupération". Il n'y a pas de récupération, puisque dès le début ces produits sont faits pour être vendus. C'est le coup de théâtre qui attend le lecteur au milieu du livre, cet argument constituait la preuve ultime en faveur de la thèse (car on savait déjà que la contre-culture n'avait pas réellement gagné), mais on a affaire à un postulat. La récupération n'existe pas, un point c'est tout. Car la culture se vend, et que tout le monde peut acheter ce qu'il veut. En finir si vite avec la récupération est assez inconséquent. Car c'est cette idée de récupération qui va justifier de toujours recommencer la critique du "système" à zéro, c'est le fantôme de la récupération qui explique tout simplement comment la contre-culture peut accumuler quarante ans d'échec à lutter contre l'anti-conformiste... et malgré tout recommencer à se vouloir subversive. L'argument est donc un peu court. 

Et surtout, on peut difficilement dire qu'il n'y a jamais eu de récupération. Pour certains, comme Foucault (accusé dans le livre de glamouriser le crime), ce retournement du pouvoir constitue le sens même de l'histoire. Lorsque Ronald Reagan utilise Springsteen pour sa campagne éléctorale, il faut être aveugle pour ne pas sentir le détournement – il existe clairement une violence symbolique (imaginez Lepen utiliser du zouk pour un de ses meetings, et vous le sentirez tourner, le vent de la récupération). En bref, le simple fait d'être vendu ne dépotentialise pas d'un coup l'objet culturel. Cela reviendrait à nier la dimension symbolique de tout film ou toute chanson. Les mêmes auteurs, qui citent Bourdieu ou Vleben pour expliquer que le moteur de la consommation depuis les années 50 est la distinction sociale, font tout à coup comme s'il ne pouvait pas y avoir de violence symbolique à s'emparer des symboles des autres. C'est donc non seulement un peu court, mais incohérent.

 

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Star Trek aime tout le monde (enfin... 2 femmes pour 5 hommes, quand même).

source.

 

- Mon dernier point est assez simple. La contre-culture n'a pas échoué. Elle a popularisé un certain nombres d'idées ou de modes de vie, qui sinon, seraient probablement restés confinés à de petits groupes marginaux. Cela a pu se produire parfois malgré elle, en tout cas, malgré ses partisans les plus radicaux, comme ce critique rock qui s'entiche d'un groupe de Toronto inécoutable pour sauvegarder sa pureté de radical. Mais la contre-culture a popularisé sans contredit les différentes luttes identitaires (non-marxistes pour le coup) des Noirs, des Femmes ou des Gays. David Bowie n'a pas renversé l'ordre social, mais ses déguisements ambigus ne sont pas pour rien dans la popularisation du coming out dans les années 70, et ce, bien que Bowie ait avoué lui-même n'être pas gay et avoir joué de cette dimension homo uniquement par publicité. De la même façon, le Blues récupéré par les Blancs pour produire du rock n'est pas pour rien dans la sensibilisation à la cause des Noirs, même si personne de ce public intello "cool" n'a eu l'idée de monter au Congrès pour défendre en personne les droits des Noirs. 

C'est exactement l'angle qui manque dans le livre. Le passage sur le féminisme est étonnant de mauvaise foi. Les auteurs reprochent aux féministes d'avoir liquidé toute règle ou toute tradition au nom de leur radicalisme (encore une fois, ce problème du radicalisme dépasse largement les frontières de la contre-culture). Comme ils l'écrivent, les féministes n'ont pas compris qu'il vaut mieux "avoir de mauvaises règles plutôt que pas de règles du tout" (p. 86). Mais si le féminisme se définit par la liquidation de règles, comment peut-il même exister comme mouvement politique...? Pourquoi devrait-on s'alarmer d'un mouvement qui se dissoudrait par sa propre anomie...? Ce simple état supposé d'anomie est problématique, tant le désordre n'est souvent qu'un ordre caché. Cette complexité n'appelle pas de grande prophétie sur l'état d'abêtissement de la société moderne. Il est d'ailleurs simple de constater que le féminisme n'est pas ce qu'en disent les auteurs. L'égalité des salaires ou du temps passé aux tâches domestiques relèvent en fait d'une demande de règles très concrètes. 

Alors de quoi les auteurs s'émeuvent-ils ? Après tout, les rebelles contre-culturels vendent. Il n'y pas de mal à ça. Ce livre est en fait l'éloge paradoxal d'une réussite capitaliste. Personnellement, ma défense est simple. Je n'ai jamais eu de problème avec la contre-culture. Je préfère la pop culture.

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 18:33

Du fin fond de ses nuits blanches, entre deux couches sales et une petite lingette, G. délaisse quelques albums de Tintin pour une fois de plus ouvrir une voie vers un sommet spéculatif. Nouveau père - il s'interroge face au gigantisme des tâches qui incombent à une telle responsabilité et fidèle à sa paranoïa spéculative se demande si une fois de plus on ne serait pas en train de laisser cet homme fier, viril mais correct sur le bord de la route. Il ne fallait pas plus d'un soupçon pour que naisse... la PAPASOPHIE.

 

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Au commencement était une blague. Alors qu’on me reprochait de ne plus participer à votre blog préféré et que je m’excusais en invoquant ma récente paternité et les responsabilités écrasantes qui l’accompagnaient, mon interlocuteur (vous avez reconnu R) m’enjoint d’écrire sur ce sujet. Face à l’insistance de cet ami je commençai à soupçonner des intentions polémiques inavouables (car en quoi diable la paternité concerne-t-elle la freakosophy ?). Il faut dire que je m’étais déjà fait avoir sur la pornographie et que « chat échaudé craint l’eau froide ». Un petit retour en arrière s’impose pour que la vérité que nos assidus lecteurs réclament éclate enfin au grand jour !

 

N’ayant sur le porno aucune compétence particulière ni aucun goût particulier, mais une curiosité bien compréhensible, je m’étais laissé entraîner naïvement à écrire sur le sujet. Comme tout fin lecteur de ce blog peut le vérifier, ses deux cofondateurs, U et R, avaient sur le porno deux positions antagonistes : R le défend  de toute son âme (et de son corps), alors que U n’y voit qu’aliénation du désir et piège de la subjectivité. Je renvoie à leur article sur la question. Bref, le canal historique de la rédaction se déchirait et n’osait rendre public leur différend, certainement par peur de rompre l’harmonie qui régnait jusqu’alors sur d’autres sujets plus consensuels (comics, séries télé, jeux vidéos, …). Considérant ma naïveté et ma relative consensualité sur le sujet, ils m’utilisèrent donc diaboliquement pour élargir la freakosophy au porno, s’assurant dès lors une plus large audience (ce que le dernier article d’Eloïse rappelle) et permettant ainsi d’afficher leurs différences sans remettre en cause l’harmonie sociale de la rédaction… Comme Réné Girard nous l’a appris, mais j’oubliais à l’époque sa leçon, cette paix reposait sur le sacrifice d’un bouc émissaire : moi. Je me voyais en effet transformé en spécialiste du porno alors que je ne faisais qu’y réfléchir en passant, et eux, dont les thèses étaient beaucoup tranchées que les miennes et présupposaient donc une connaissance bien plus poussée que la mienne, pouvaient passer pour des honnêtes hommes aux yeux des foules.

 

Où est la blague me direz-vous ? Redoutant de me laisser de nouveau embarquer dans un sombre complot, j’affirmais à R, si insistant pour que j’écrive sur la paternité, que la « papasophie ne s’improvisait pas aussi facilement que la pornosophie ». Feignant d’ignorer que le jeu de mots était improvisé pour la circonstance, R fit courir la rumeur que le grand « pornosophe » que je suis était également un grand spécialiste des mutations modernes de la paternité et n’attendait que l’occasion propice pour révéler à l’humanité ses découvertes. Avec malice, les autres freakosophes sautèrent sur l’occasion et ont depuis peu annoncé à la face du monde un traité de papasophie à venir de ma part. Que faire pour ne pas être de nouveau le jouet de ces puissances diaboliques ?... Tuer la rumeur par le silence ? Mais celle-là lancée, celui-ci pourrait sembler la confirmer. Désavouer publiquement la rumeur ? Ce serait certainement tomber dans un piège pour en éviter un autre. Eh bien soit… puisque je dois être le nouveau bouc émissaire de luttes intestines qui m’échappent autant utiliser ce rôle pour improviser une défense de quelques convictions spontanées… que vous pourrez étiqueter papasophie, front de libération paternelle, barbe à papa, paterlogie ou comme vous le voulez.

 

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Tiens bon, fils ! - source.

 

 

Je vais donc ici essayer de défendre la thèse suivante : la reconnaissance pleine et entière de l’homoparentalité gay est la condition pour libérer tous les pères de la marginalisation que la survalorisation traditionnelle de la maternité induit. Et comme je ne voudrais pas faire défaut à ma réputation de « spécialiste » du porno, je défendrais en plus la thèse que la prédominance de l’intérêt masculin pour la pornographie, dont certains jugent que la représentation de la sexualité serait plus proche de la sexualité réelle des gays que de celle des mâles hétérosexuels, ne peut en rien délégitimer la prétention à l’égalité de valeur de la paternité par rapport à la maternité. Mais d’abord : Qu’est-ce que reconnaître la paternité au juste ? Et pourquoi donc faire de la cause gay et plus particulièrement celle de la reconnaissance (et donc de la légalisation) de l’homoparentalité gay, le fer de lance de la reconnaissance de la paternité en général ? 


Tout d’abord, je ne défends pas une espèce de masculinisme qui prétendrait que les hommes seraient actuellement les victimes d’une discrimination sexiste due au féminisme contemporain. Reconnaître la paternité à l’égal de la maternité, c’est tout simplement reconnaître que la paternité n’est pas secondaire dans la parentalité par rapport à la maternité, que les hommes ne font pas en soi moins bien que les femmes et qu’il n’y a pas de fonction de la parentalité qui échapperait naturellement aux hommes. Mais comme il n’y a pas de droit sans devoir, la reconnaissance de la valeur de la paternité s’accompagne bien sûr de la prise de conscience de la responsabilité paternelle vis-à-vis de tous les aspects de l’éducation des enfants. Si les hommes sont aussi capables que les femmes d’assurer le développement affectif, moral et matériel des enfants, ils ont autant de devoirs à l’égard des tâches matérielles et administratives relevant de cette éducation, tâches traditionnellement assumées par les mères. Je sais bien que les femmes continuent en majorité à assumer ces tâches et que les pères qui veulent davantage s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants se défaussent souvent de ces devoirs. Les hommes ont beaucoup à perdre autant qu’à gagner dans l’égale valorisation de la paternité par rapport à la maternité. Mais j’affirme que si cette égalité est légitime, c’est que les hommes peuvent assumer les sacrifices qu’implique l’exercice de leurs devoirs, et cela de la même manière qu’ils peuvent satisfaire aux exigences de leurs droits à s’occuper de tous les aspects du développement de leurs enfants. Bref, loin de s’opposer ou de limiter le féminisme, la reconnaissance de la paternité à l’égal de la maternité n’est rien d’autre que le pendant du féminisme. 


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G. et sa moitié sortent d'Intermarché mais une dissension gronde à propos des couches lavables - G. aura-t-il le dernier mot ? - Source.

 

 

On m’objectera que l’égalité n’est pas l’identité. Soit, mais mis à part la grossesse, l’accouchement et l’allaitement, je ne vois pas de différence naturelle suffisante pour justifier une quelconque « différence dans l’égalité ». Les autres différences entre les sexes concernent la sexualité et ne concernent pas l’éducation des enfants dans tous ses aspects. J’en viens ainsi progressivement à ma deuxième question. Je soutiens que la sexualité, qui est peut-être différente entre hommes et femmes (là n’est pas le problème), n’affecte en rien le désir d’enfants ni les capacités à les aimer et les éduquer. On pense souvent que si les femmes désirent avoir et s’occuper d’enfants davantage que les hommes, c’est parce que leur sexualité est davantage orientée vers la reproduction que les hommes qui eux ont une sexualité beaucoup plus orientée vers le plaisir. Autrement dit les femmes font l’amour en se souciant des conséquences possibles de la copulation et conditionnent ainsi la sexualité à des sentiments d’affection assurant la stabilité du couple, alors que les hommes copulent pour copuler sans s’en soucier, ce qui garantirait d’ailleurs la maximisation des chances de reproduction à travers la multiplicité des partenaires. Selon ces arguments évolutionnistes, la sexualité masculine favorise indirectement la transmission des gènes par une sorte de ruse de la nature : c’est en dissociant totalement chez eux plaisir sexuel et désir d’enfant que les hommes augmentent les chances de se reproduire. A l’inverse, grossesse et caractère prématuré des bébés humains impliquent d’associer fortement sexualité féminine et désir d’enfant pour augmenter les chances de survie de la mère et du bébé. Ces arguments comportent bien sûr une part de vérité, mais elle me semble minime dans la mesure où la culture a transformé les conditions de reproduction de l’espèce et façonné le désir pour lui donner de nouvelles finalités. Sexualité et désir d’enfants ne me semblent donc pas plus liés chez la femme que chez l’homme. Pourtant ce genre d’arguments semble encore souvent utilisé pour marginaliser la paternité par rapport à la maternité et il me semble que l’on trouve ce biais contre les hommes dans le débat sur l’homoparentalité. Selon cette perspective, les gays apparaissent comme moins légitimes que les lesbiennes pour adopter et élever des enfants, même si cette soi-disant différence n’est jamais proclamée en tant que telle ; non-dit poussant certainement ceux qui s’opposent à l’homoparentalité à rejeter en bloc celle-ci plutôt que d’avouer leur doute sur les gays, c’est-à-dire au fond sur les hommes en général. 

 

Pour ceux qui rejettent la dissociation précédente entre sexualité et aptitude à s’occuper d’enfants, mais admettent que la sexualité est culturelle, la culture sexuelle masculine contemporaine aggrave encore cette inaptitude, ce que révèlerait le rapport à la pornographie des hommes en général. En gros, la pornographie, destinée en grande partie aux hommes, constituerait une aliénation du désir réduisant l’autre à un objet de consommation où le plaisir sexuel recherché ne serait qu’un plaisir égoïste. Selon cette même ligne d’argumentation, dans les couples hétérosexuels, cette influence de la pornographie se trouverait limitée par la conception féminine, subordonnant toujours la sexualité à la recherche d’un plaisir commun dans une relation amoureuse. Dans le couple hétérosexuel, la pornographie se trouverait ainsi reléguée à un objet de fantasme plus qu’un idéal de la sexualité, condamnant la libido masculine à une frustration et une sublimation qui auraient rendu possible leur investissement, certes secondaire, dans la vie de famille. Par contre, le couple gay, ne connaissant pas cette résistance féminine et la frustration/sublimation qui en découle, peut réaliser pleinement l’idéal pornographique. La conséquence psychologique de cette analyse serait de dire que les gays survalorisant une sexualité de consommation et la recherche d’un plaisir égoïste, l’unité et la stabilité du couple gay seraient plus qu’éphémères et l’engagement familial à long terme précaire. En fait, ce genre d’analyse conduit à dire que les couples gays stables sont plus l’exception que la règle, certains voyant même dans l’influence du modèle de sexualité gay une des raisons de l’augmentation des divorces dans les couples hétérosexuels… 

 

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Pour vivre heureux vivons cachés - source

 

Vous aurez compris que je ne partage nullement cette opinion. Ma série d’articles sur la pornographie avait d’ailleurs en partie pour but de rejeter ces analyses essentialistes voyant dans la pornographie une aliénation nécessaire du désir. Tout d’abord, toute pornographie ne correspond pas à la description donnée ci-dessus. Ensuite, il dépend d’une éthique sexuelle de faire bon usage du porno et je ne vois pas en quoi les gays seraient moins capables de cette éthique que les hommes hétérosexuels. Je ne vois en fait derrière ces arguments que l’influence d’une culture catholique voyant dans la sexualité un danger pour l’esprit et la société et dans l’homosexualité en général un péché et une perversion de la nature. Frustration et sublimation sont certainement autant le propre des gays que des hétéros ; j’aurais même tendance à penser que la minorité numérique et l’homophobie séculaire conduisent à augmenter frustrations et sublimations chez les gays. Or si là se trouvait la possibilité chez les hommes de s’investir dans une famille, alors les gays seraient certainement les mieux placés et auraient tout pour faire de super papas. C’est pourquoi le combat pour la reconnaissance de l’homoparentalité en général et de celle des gays en particulier est la condition de la reconnaissance pleine et entière de la paternité en général. Seul ce combat permettrait en effet de détruire les préjugés à la base de la marginalisation masculine. Ce n’est qu’en faisant progresser la cause gay qu’on fera progresser la cause des hommes en général en matière d’éducation des enfants, et cela non tant aux yeux des femmes, puisque nous avons dit plus haut que la cause féministe n’en est que l’envers, qu'aux yeux des hommes eux-mêmes qui dévalorisent leur rôle, négligent leurs droits et s’exemptent ainsi de leurs devoirs.

 

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La femme est-elle le seul rempart de la famille ?

 

J’imagine ne pas avoir été à la hauteur des espérances que ma blague sur la papasophie avait suscitées chez ceux qui ont feint de la prendre au sérieux, mais comme ces espérances, elles-mêmes feintes, n’étaient certainement qu’un moyen diabolique pour mieux exposer leur propre conception de la paternité, j’attends avec impatience de connaître leur thèse qui ne sera, elle, ni spontanée ni soutenue par des arguments improvisés. Et la prochaine fois que je ferai une blague sur la papamobile, n’allez pas penser que je défends là une thèse sur l’usage paternel des playmobils dans l’éducation des enfants puisqu’il ne s’agira certainement que d’une boutade de mauvais goût et sans intérêt sur le vieillard du Vatican.

 

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Contre quel joug G. lutte-t-il avec autant de passion ? - source.

 

 

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 22:04

Je profite de la ligne éditoriale de Freako la plus récente : on ne se préoccupe plus des courbes de lecteurs. 

 

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Quid novi à la radio? source.

 

Lesdites courbes indiquent que deux articles de Freako marchent : l’un (parce qu’il) s’intitule "Pornosophie", et l’autre (parce qu’il) présente toute une série de photos d’adolescentes en sous-vêtements. Vraisemblablement le site renouera-t-il avec un succès sans ambiguïté quand sortira "Papasophie", de l’auteur inspiré de "Pornosophie". Les lecteurs ne doivent pas perdre espoir, G. est un créateur patient et prudent, mais il reviendra et nous ne serons pas déçus.

 

Cet article est un hommage à Monique Canto Sperber, productrice de Questions d’Ethique sur France Culture, car elle fait la meilleure émission de philosophie radiophonique. Mimons une rapide petite compétition : Adèle Van Reth a perdu depuis longtemps, car comment s’y retrouver dans le flot intarissable de paroles des Nouveaux chemins de la connaissance, tous les jours, depuis plusieurs années ? Et puis s’ils avaient quelque chose à dire, en seraient-ils à leur 5èmerétrospective Bergson ? Quant à Raphaël Enthoven, depuis qu’il s’est mis à penser par lui-même, hmmm… je ne vous révèle rien, écoutez, chacun se fera un avis. J’aime fidèlement Finkielkraut, mais le plaisir de son émission est celui de la polémique, pas celui humble et pur de la philosophie librement créatrice. Car c’est vers ces terres sauvages et belles que nous emmène Monique Canto Sperber.

 

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On la voit un peu comme ça... source.


Quelques raisons d’écouter Questions d’éthique.

Monique Canto Sperber est utile car elle cherche à penser le monde contemporain. Adèle Van Reth est inutile. Non que Bergson soit en principe inadéquat pour penser le monde contemporain, mais Bergson panglosé par Adèle Van Reth justement si.

Les émissions de Monique Canto Sperber valent plus pour les thèmes abordés que pour les réponses apportées. Certaines paraissent même oiseuses. Elle ne prétend pas tout savoir. Elle laisse parler son invité sans le censurer, alors que probablement il est sur une fausse piste. Par exemple, quand elle a essayé d’analyser Facebook à travers le concept d’amitié, et qu’un La Rochefoucauld des temps modernes s’est indigné qu’on puisse avoir 87 amis, et virtuels encore.

 

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... elle se voit simplement comme ça. source.

Monique Canto Sperber nous fait partager son amour des courants de la pensée libérale issus du monde anglo-saxon. Je crois qu’elle est une sorte de néo-aristocrate qui aime sa famille de valeurs avant d’aimer son pays. Elle introduit sur nos ondes des auteurs et des manières de débattre qui n’y sont pas tellement représentés. Son émission récente sur le concept de liberté défendu par les Anonymous était très instructive. Elle n’est pas victime d’un préjugé consistant à mépriser sa propre tradition nationale au profit de tout ce qui se fait à l’étranger. Elle compare, concilie ; elle confronte quand il le faut mais avec parcimonie.

 

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la ligne éthique de MCS: rien de tiré par les cheveux. never. source.


Mais surtout, écouter Questions d’éthique, c’est faire l’expérience si rare de l’ouverture d’esprit. Certains thèmes, occultés ailleurs, y sont abordés. Y a-t-il eu génocide en Vendée ? est le dernier en date.  Ce ne sont pas seulement les thèmes qui me ravissent, mais aussi la manière de les aborder : Monique Canto Sperber laisse parler ses invités sans préjuger du caractère politiquement correct ou incorrect de ce qu’ils vont dire, comme tant de producteurs (sur France Culture, ni « présentateurs » ni « animateurs » - des « producteurs »). Sur la bioéthique, les lois mémorielles, la monarchie : les réponses ne sont pas dans les questions. Et ce n’est pas seulement sa manière à elle, mais aussi celle de ses invités, des intellectuels calmes, posés, prompts à l’interrogation et à la nuance. Quand une question est ouverte, c’est qu’elle peut l’être sereinement. Quand on s’ennuie en écoutant une émission de Monique Canto Sperber, en fait souvent un peu, on éprouve le plaisir de l’ennui de la raison, ce plaisir dont nous sommes si souvent privés depuis que nous avons quitté la fac.

 

Les philosophes radiophoniques se complaisent souvent dans le pathos de ceux qui se tiennent seuls sur le rempart de la raison, et citent à l’envi Antisthène : « La raison ou une corde pour se pendre. » Un tel manque d’élégance répugne à Monique Canto Sperber, grande dame de France culture.

 

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On attend la Papasophie. En ligne pour la fêtes des pères? source.

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 15:36

Journey

Un éternel retour - source.

 

Sorti le 14 mars, le nouveau jeu du studio arty Thatgamecompay est de tous les superlatifs et il est difficile de trouver une telle unanimité depuis peut-être Shadow of the colossus. Confirmant cette impression, le jeu réalise d'ailleurs selon Sony "le meilleur démarrage du PSN". Appelé presque inévitablement à devenir un étalon du genre, il est clair que ce jeu nous intéresse non pas pour son succès mais par son ambition qui est artistique avant d'être ludique. N'est-ce pas tout simplement le débat sur la possibilité d'un art du jeu vidéo que ses concepteurs déjà fortement engagés sur cette pente (comme le rappelle bien un précédent article de R.) cherchent de nouveau à relancer ?

 

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Dans l'ombre du colosse : Journey... 

 

Prolongeant Flow puis Flower, il est clair que, pour eux, Journey est un aboutissement, une manière de faire un état des lieux du medium et de rebattre quelques cartes en attendant des lauriers annoncés dès les premières vidéos du jeu. Après avoir fait et refait le jeu, nous pouvons déjà lancer quelques pistes et prendre position en louant le jeu tout en critiquant l'objet conceptuel qu'il est  avant tout. Car il est clair que ce qui marche en premier lieu dans Journey c'est plus que tout certains concepts et une mise en forme minimale qui facilitent voire encouragent une immersion mais surtout une empathie que l'on avait rarement connues jusque là.

 

flow flower

Généalogie d'un soft : de Flow à Flower.

 

1/ Au commencement est le jeu

Pas de véritables "cut scene" d'ouverture, ni de prologue bavard : au commencement est le jeu. Il ne suffit que de quelques plans pour immédiatement saisir quel est l'enjeu quasi viscéral qui engage le joueur dans sa quête. Le sommet que l'on vise nous maintient en tension tout au long du périple et s'impose comme une évidence. De même, les décors semblent vastes et à aucun moment nous ne sentons la possibilité d'une frontière. L'orientation se fait aisément à travers des signes que nous percevons avec une immédiateté qui côtoie une certaine forme d'instinct : une lumière au loin ou un ruban en mouvement focalisent l'attention du joueur et l'attirent ainsi inexorablement sur le bon chemin. Sans menu, ni véritable tutoriel (il aurait fallu d'ailleurs minimaliser encore plus les quelques indications que laisse filer le premier quart d'heure du jeu en utilisant des pictogrammes moins nets - à la vue du reste on n'est pas loin de la faute de goût), Journey joue la carte de l'immersion pour, dès le début, nous mettre sur la piste d'une véritable expérience de jeu.

 

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2/ La pensée et le mouvant.

La première réussite du jeu est d'être au sens propre un "flow" - ce n'est pas un jeu statique mais purement dynamique. A aucun moment la tentation de l'immobilité ne gagne le joueur et pourtant la beauté de certaines scènes pourrait laisser croire que cette invitation est permanente. Ainsi le premier piège du titre est qu'aucune capture d'écran ne peut rendre compte de cet aspect qui est pourtant - tout comme dans Flow qui nous livre le truc ou dans Flower qui l'exploite en l'habillant - le moteur même du jeu. Les longues descentes à flanc de dunes constituent ainsi une sorte de sommet du jeu et ne peuvent susciter qu'une forme de joie ou d'exaltation. A l'inverse les moments les plus sombres sont précisément ceux qui appellent à une forme d'immobilisme : l'arrêt est donc bien la mort comme peut le révéler l'avant dernier tableau qui joue sur un tel ressort en l'accentuant avec d'autres contraires : l'obscurité et le silence.

 

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Silence, obscurité, immobilité - mort. Source

 

3/ De la brièveté de la vie.

Une autre particularité de ce titre est d'être un jeu d'un seul regard. La brièveté pointée du doigt comme le seul défaut du jeu est peut-être là encore paradoxalement une des raisons de son succès en termes émotifs. Il est difficile de retrouver ailleurs une telle expérience d'unité. Le voyage peut donc se faire d'une traite et cette continuité attache le joueur encore plus directement au flux que le jeu sous-tend. Lorsqu'il est fini et que vous retentez un tableau il est tout simplement difficile de s'arrêter tellement la succession des actions va de soi et appelle une participation du joueur. Cette accroche est d'ailleurs accentuée par la présence absolue de l'Autre.

 

4/ L'Autre.

C'est peut-être là le concept le plus immédiatement séduisant du jeu : la mise en scène d'un vécu de l'altérité. Contrairement aux jeux classiques ou l'autre est souvent perçu sur le mode purement antagoniste (le partenaire d'un agon qui constitue et structure la plupart des formes de jeu, comme le rappelle bien Caillois dans Les jeux et les hommes), ici la coopération se fait naturellement et l'idée de faire ce voyage à deux se vit comme la promesse d'un véritable bonheur. Il faudrait vraiment analyser cette synergie que crée immédiatement le jeu et qui semble transformer le pire des joueurs en affable compagnon de route. En refaisant plus de trois fois l'aventure je n'ai jamais rencontré un adversaire mais toujours un compagnon. La patience du joueur confirmé (niveau que l'on peut constater en fonction des motifs de la robe) lors de la ma première partie m'a rendu encore plus plaisante la prise en main du jeu et cette impression d'une liaison positive à l'autre ne s'est jamais démentie. Il y a presque une forme de culpabilité qui s'installe lorsque le monde réel reprend ses droits et qu'il faut abandonner une partie avant la fin et donc laisser son compagnon de route seul au milieu des sables. 

 

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5/Par-delà la parole.

Cette expérience est intensifiée par l'impossibilité d'un réel dialogue entre les joueurs qui doivent alors se contenter de sons courts (carré) ou plus longs (appuie long sur carré). Ces derniers permettent d'ailleurs au joueur d'entrer en connexion plus profonde avec son environnement en le vivifiant par exemple. Sa nature et ses effets les rapprochent de la syllabe sacrée "OM" que l'on compare souvent à la vibration universelle qui nous met à l'unisson de l'univers. Cette fonction de Mantra ne peut alors que tourner vers la spiritualité du jeu qui est on ne peut plus clairement revendiquée.

 

6/ Du spirituel dans le jeu.

Et c'est peut-être là que le bât blesse. L'intention est si claire qu'elle a tendance à gâcher une partie de l'ouvrage. Il ne faut pas se leurrer sur la mystique de pacotille qui rapproche plus Journey de Paulo Coelho que de Plotin. Une grande partie des critiques glosent sur l'interprétation possible de ce voyage. La ficelle est énorme et très vite il semble clair que derrière la métaphore de l'éternel recommencement le voyage spatial est un voyage intérieur qui ressemble à un accès à l'universel. C'est donc une sorte de bouillie new age que cherchent à nous resservir les concepteurs du jeu. L'interprétation la plus complète est celle de l'excellent blog Brainy Gamer qui minutieusement compare la succession des tableaux du jeu aux 7 principes de l'illumination.

  • Le prologue correspondrait à la phase d'initiation puis : 
  • Le pont - Relaxation/Tranquillité 
  • Le désert - La claire conscience
  • La descente - l'énergie
  • Le tunnel - l'investigation 
  • Le temple - la concentration
  • La montagne - sérénité 
  • Le sommet - la joie/le ravissement.

Le fait que Journey vise la recherche d'une forme d'illumination est assez clair et l'aspect le plus intéressant d'un éternel retour mériterait peut-être d'être plus approfondi afin de mettre au clair un des principes d'inspiration taoïste qui fait de la fin du voyage le seul vrai départ.

 

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source

 

Il n'est pas question de contester la qualité du jeu. Journey est un bon voire un très bon jeu. Mais encore une fois le jeu part légèrement handicapé par la prétention de ses auteurs qui finalement en prenant conscience de certains enjeux les empêchent de parfaitement s'incarner dans leur création. La beauté et la profondeur de Shadow of colossus tient justement au fait qu'elles parachèvent le jeu mais ne s'y substituent pas. Cette poésie profonde qui anime ce soft (disponible en réédition HD sur PS3) est partie prenante du jeu mais n'est pas son point de départ. Le jeu est donc en lui-même parfaitement jeu mais invite dans certaines phases à une méditation beaucoup plus profonde que Journey (en particulier la fin qui vient rétrospectivement donner un sens quasi absurde à la totalité de la quête). Ensuite d'un point de vue purement philosophique, si l'on met de côté l'aspect mystique et New Age, un jeu comme Deus Ex 3 appelle beaucoup plus à la réflexion sans jamais pourtant l'exhiber ostensiblement. Le devenir mécanique de l'homme, la thématique de l'augmentation, s'impose à travers le soft et soulève inévitablement tout un questionnement éthique pour le joueur. De façon plus confidentielle, certains jeux flash développent de façon brutale beaucoup mieux des concepts et pour certains on ne peut nier que justement ce dénuement peut confiner à la poésie. Le très mélancolique Company of myself et sa préquelle  Fixation sont là pour montrer qu'une idée n'a pas besoin de beaucoup de moyens pour s'exprimer : des personnages en fil de fer, des cigarettes et la quête d'un psy suffisent pour que Kierkegaard hante votre écran ce qui reste, dans le fond, bien mieux que Paulo Coelho...

 

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Par-delà une surface dépouillée une vraie profondeur ! - Fixation.

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 17:45

Il était difficile de ne pas imaginer une réaction à la prose incisive et résolument spéciste d'Eloïse. Les amis des bêtes étaient là et ne pouvaient pas ne pas réagir. Il est donc de notre devoir de laisser la parole à "Petite Girafe" qui dans son commentaire a pris le temps de reprendre point par point le fil serré de l'argumentation éloïséenne. Replaçant le débat sur la question de la sensibilité et de la sympathie - les lecteurs kantiens ne peuvent que trembler face au sort qui semble réservé à leur championne. Mais qu'ils se rassurent le vieux roublard de Königsberg n'est pas totalement perdu.

 

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L'alter ego comics d'Eloise ? - source.

 

 

Petite Girafe:

 

Il y a un mot qui manque cruellement dans cet article... et qui pourtant est la raison même des interrogations liées aux droits des animaux. C'est le mot "souffrance".

Je suis surpris que les évocations romantiques des forêts d'X-Files ou d'Emerson, ou de Thoreau ne vous aient pas alertée sur cette lacune. Sans la souffrance (pour être précis, le mot n'apparaît qu'une fois sous votre plume mais pour être balayé aussitôt), on ne peut pas penser cet intérêt minimal à l'oeuvre – comme fait et comme norme – dans la nature.

 

La position utilitariste a ceci de bien plus "humaine" que vous ne semblez l'apercevoir qu'elle impose une égale considération à qui peut exprimer un intérêt (et bizarrement, cette dimension anthropocentriste semble parfois vous agacer, parfois vous réjouir). Les animaux doivent être pris en considération, car lorsqu'un singe en captivité secoue les barreaux de sa cage, il exprime bel et bien son intérêt de s'évader et de vivre avec les siens. Son avis, aussi rudimentairement exprimé doit être pris en compte. Un taureau qui résiste à se faire abattre dans une arène aussi... S'il résiste, ce n'est pas parce qu'il trouve trop cool et super courageux d'être planté de petites pics pleines de couleurs et de broderies...

 

Devant le spectale d'une bête battue ou à la pensée d'une espèce en voie d'extinction, on ne se met pas spontanément à conceptualiser les conditions d'un contrat social idéal... On s'émeut. Et sans doute est-ce inévitable. Mais on s'émeut aussi parce qu'on y lit l'expression d'un intérêt.

 

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Eloise - regarde moi !

 

Là je crois que vous ricanerez...

Car vous nous me direz que ce qu'on lit n'est que le résultat d'un anthropocentrisme grossier et ridicule. Mais pour autant, de ce que je lis de vos intentions, c'est en cette même humanité (sa dimension symbolique etc.) que vous souhaitez voir le droit se clore.

Etrangement, j'intuitionne que le terme d'"humanité" (que vous prenez avec des pincettes) n'a pas pour fonction de ne nous éloigner de la nature, mais plutôt d'induire que les humains sont eux aussi une partie de la nature.

 

Le plan sur lequel vous soulevez vos question est tout autre, et je le reconnais avec bonne foi : anthropomorphiser revient à se donner une qualité d'interprète des comportements animaux.

Si vous jugez qu'on ne peut pas "lire" (en quelque sens qu'on entende ce mot) les animaux, prévenez tout de suite nos amis éthologues. Car c'est ce qu'ils croient possible de faire... Et malheureusement pous les philosophes, ils ne sont pas embarrassés d'une quelconque justification pour le faire. Leur expérience a dû leur souffler qu'on en était capables. Peut-être l'expérience du visage d'un poulet dans la ferme de leur enfance...?

 

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:-) - source.

 

Quoi qu'il en soit, allez savoir pourquoi, mais je préfère croire les éthologues que celui qui me parle du pouvoir éthique du visage, ou du visage de l'âne... (qu'arrive-t-il à celui qui n'a plus de visage...? Elephantman ou un dauphin sont-ils à mettre sur le même niveau phéno-éthico-philosophique ?)

Si par anthropomorphisme vous voulez dire qu'on ne pourra jamais connaître absolument les idées d'un animal, je pourrais concéder avec vous que ses pensées nous resteront bien mystérieuses. Mais ce sera si peu de perdu quand on aura gagné tellement par ailleurs.

La question générale de l'interprétation renvoie je crois à une autre sphère du débat. Mais je ne voulais pas vous quitter sans une remarque sur la comparaison que vous faites entre émancipation humaine et émancipation animale.

Elle me semble déplacée.

 

D'abord, un combat pour l'émancipation a toujours pour but de rendre majoritaire une revendication minoritaire. Et donc d'inscrire une revendication au-delà des premières prises de conscience des opprimés. Si la souffrance n'avait pas pu être comprise de tous... aucune émancipation n'aurait jamais été possible ! En somme, heureusement, je n'ai pas besoin d'être une femme opprimée pour respecter et trouver juste le respect du droit des femmes – même si être une femme opprimée aide grandement la sympathie pour la causes des femmes.

Ensuite, si les femmes, les Noirs ou les homosexuels ont historiquement participé à leur émancipation (mais ils n'ont pas été les seuls), ce n'est pas parce que c'était juste...! c'est parce qu'eux seuls pouvaient témoigner de leur domination. Si les interprétations des souffrances sont bloquées, impossibles, injustifiées comme vous semblez le souligner... ces émancipations auraient été tout simplement impossibles. Un homme ne peut pas comprendre la souffrance d'une femme, un Blanc ne peut pas comprendre la souffrance d'un Noir, et un hétéro celle d'un homo... en somme, il serait légitime de blanchiser, masculiniser et hétéronormer la souffrance ?

 

Commentaire n°1 posté par PetiteGirafe le 12/03/2012 à 01h46

 

 

Eva kant

Round 2 - Action ! - source.

 

Eloïse:

 

Je crois qu'il est temps que l'on discute Petite Girafe - en effet je ne vois pas le passage du problème de la souffrance animale (gratuite et infligée par les hommes) au problème du droit des animaux comme une évidence.


Si les animaux, parce qu’ils souffrent, doivent avoir des droits, ce peut être de ces deux manières :

a/ la souffrance animale se donne objectivement comme une norme, qui mérite d’être retranscrite dans le droit.

b/ l’animal qui souffre exprime subjectivement qu’il a un intérêt pour le bien-être ; il a donc le droit (subjectif) de ne pas souffrir.


Dans le premier cas, les hommes légifèrent en s’appuyant sur des normes objectives. Dans le deuxième cas, les animaux sont des (quasi-)personnes, ils s’expriment et il faut leur donner ce qui leur revient. Après m’être arrêtée sur ces deux possibilités, je terminerai par l’étude du lien problématique entre sensibilité et droit.

 

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Une argumentation redoutable se met en place - ça fleure bon le piège ! - source.

 

 

A/ La souffrance animale est objectivement une norme.

 

Peut-être que la subjectivité n’a pas beaucoup de rôle à jouer dans le droit. Les êtres ont de la valeur, objectivement, et le droit en tient compte. Une œuvre patrimoniale classée est protégée par le droit, parce qu’elle a de la valeur. Il n’est pas pertinent de se demander si elle a revendiqué son inscription dans le droit. Il en est de même pour les animaux : si l’on veut que leur souffrance gratuite soit stoppée, il faut légiférer (et légiférer ne suffira pas d’ailleurs). C’est de ce point de vue que l’on peut considérer comme inessentiel que les anciens esclaves noirs aient participé subjectivement à leur émancipation : ils sont objectivement des personnes et doivent jouir des droits des personnes, quoi qu’ils revendiquent.

Tout cela est juste mais il faut en connaître les limites et la portée. Si le législateur humain doit lire dans la nature ce qui a de la valeur, la réciproque n’est pas vraie : la nature n’attend pas le droit humain pour y conformer son cours. D’un côté, il est étrange que notre droit considère les animaux comme des « biens mobiliers » : comment peut-il être si mal renseigné ontologiquement ? Et quelle protection des animaux est possible avec un droit qui les ignore comme tels ? D’un autre côté, le droit est une fabrication humaine, il n’a de valeur que dans une société humaine. Il a pour rôle de permettre le contrôle des conduites de ses justiciables. Rien au-delà. Croire que l’on va par le droit humain réglementer la nature est fou et faux. Il y a un anthropomorphisme inquiétant à penser que les hommes doivent distribuer des droits aux non-humains. Le droit ne précède pas l’humanité : on ne saurait donc « reconnaître » des droits aux non-humains. Il faut décider, de manière libre et responsable, de leur en fabriquer ou non. Il est infiniment plus modeste de penser que les législations sur les animaux concernent avant tout l’industrie agro-alimentaire, les zoos, les braconniers, les laboratoires de recherche biologique. Les animaux sont définitivement hors de notre juridiction.

 

A mon sens, la question animale est traitée à ce stade. Ensuite, le débat se fait polémique, et il est déplacé sur le terrain de la notion de personne.

 

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Djali et Esméralda dans Notre-Dame de Paris. source

 

B/ L’animal a le droit (subjectif) de ne pas souffrir.


Je le conteste au nom d’une conception du droit : positif, conventionnel, qui a pour première existence la conscience de ceux qu’il oblige. Si l’animal a des droits subjectifs, donc le chaton le droit de ne pas être noyé, qu’aura-t-il de plus ? Ça concerne d’abord ses défenseurs qui porteront plainte en son nom etc. (animaux au tribunal : une image d’Epinal de la représentation du Moyen Age à cause de Victor Hugo.) Le droit concernant les animaux oblige des hommes envers des hommes, non par anthropocentrisme mais parce que les animaux ne sont pas concernés par cela. Je ne prétends pas qu’ils n’en soient pas victimes.

Le droit est conventionnel. Il est positif par définition. Il existe d’abord dans la conscience de l’homme, il est une règle symbolique. Rousseau décrit cette parenté du droit et du langage dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». Le droit tient d’abord dans un écriteau, l’énoncé d’un interdit. Il n’est pas une contrainte matérielle. Quand je jogge et qu’un molosse se jette sur un grillage délabré j’accélère ma foulée, car le chien n’a certes pas le droit d’aller au-delà du jardinet de son maître, mais il l’ignore. Je ne fais que paraphraser le début de la Doctrine du droit de Kant : une règle de droit prévoit une coexistence des libertés, elle les oblige et elle est interprétée subjectivement comme un droit ou comme un devoir. La propriété privée signifie jouissance tranquille pour l’un et interdiction d’entrer pour l’autre. La règle de droit ne faisant pas sens pour l’animal : il n’est pas sujet de droit.

 

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Ah oue !? - source.


Si l’on veut mettre le droit à la portée de l’animal : ce dernier a des droits en tant que vulnérable sans avoir de devoirs ; et ces droits obligent les sociétés humaines. Voilà la notion de droit changée, déliée de la notion de responsabilité. Je peux être face au droit comme un chaton (car je suis un bon citoyen) : il me protège. J’ai des droits sans avoir de devoirs. Je veux dire : le droit est un service public de l’Etat et de sa police, supposés tout-puissants. C’est l’aboutissement de la « liberté des modernes » décrite par Benjamin Constant : il ne s’agit plus seulement de déléguer au maximum ses devoirs de citoyen à l’Etat, il s’agit tout simplement de ne plus même prétendre être citoyen, la confiance en ceux qui jouent ce rôle en notre nom est alors absolue et irréversible.



La notion de personne est élargie et différenciée, on parle de moins en moins des « droits de l’homme » et de plus en plus des « droits de la personne », et l’enjeu est un changement de paradigme du contrat social.


Le modèle de contrat social qui est dépassé par cette conception du droit est le contrat social libéral, dont l’élément de base était l’individu cherchant librement son épanouissement individuel. Décrivons rapidement ce contrat : selon lui, le droit doit se décider dans une quasi-négociation entre individus qui prennent pour dénominateur commun leur liberté. Je veux être libre, chacun veut être libre : sur cette base commune, on va décider de règles permettant le maximum de libertés (et c’est un marqueur du libéralisme qu’il peut parler des libertés au pluriel) pour chacun. En résumé : des individus libres, ayant chacun leur projet, se mettent d’accord sur des limites communes à mettre aux agissements de chacun pour que chacun puisse poursuivre son but. La liberté est alors une pure forme sans contenu : élever des chèvres ou écrire de la poésie sont des libertés individuelles. La poursuite de son propre intérêt suppose une certaine capacité de calcul ou de planification, et un arbitraire quant au contenu de ce but. Le rôle du droit est alors de permettre au maximum aux libertés de se réaliser, au prix de limites mises à certaines libertés nuisibles aux autres. Et c’est ainsi que la liberté des uns s’est arrêtée là où commençait celle des autres, un peu comme les jardins individuels des pavillons se limitaient les uns les autres. C’est le contrat social qu’on nous a enseigné (même s’il n’a probablement jamais été réalisé) : ce qui est par principe interdit, c’est le jugement sur le contenu d’une liberté tant qu’elle n’est pas anti-sociale. Voilà une société dans laquelle chacun a obtenu de poursuivre sa folie inoffensive sans être jugé par les autres. C’est une société relativiste et tolérante : libérale.


 

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Martha C. Nussbaum: papesse mondiale de la philosophie. Son succès déchaîne l'imagination des rieurs.


Changement de paradigme : intégrons les animaux. Supposons que, quand ils souffrent et recherchent le bien-être, ils expriment un « intérêt ». Les intérêts sont, par la forme, comparables entre eux. Je comprends l’intérêt des animaux, je peux poursuivre mon intérêt sans nuire au leur. Je n’ai d’ailleurs le droit de poursuivre mon intérêt que s’il ne nuit pas à l’intérêt des animaux. Ma liberté peut bien se laisser arrêter par celle des volailles de ne pas souffrir, je n’ai alors plus le droit de manger des œufs de poules élevées en batterie. (Et, toute spéciste que je suis, vivre dans un monde sans œufs de poules élevées en batterie me convient parfaitement). Mais attention : le pacte social a été modifié. L’aune commune de mesure n’est plus la liberté, mais l’intérêt au sens où ne pas souffrir est un intérêt. Le sujet de droit n’est plus le sujet voulant, mais le sujet sensible. Les animaux ont des droits car ils peuvent souffrir. Ils sont sujets de droit. Nous avons, en tant que sujets sensibles, les mêmes droits : nous pouvons tout à fait les comprendre sur ce plan là.


Mais ce sont des droits que l’on a sans contrepartie de responsabilité. En mettant le critère du sujet de droit ailleurs que dans la capacité de respecter le droit, il faut bien que l’on crée une dissymétrie : les animaux ont des droits mais pas de devoirs. Je ne vais exprimer ici aucune envie, que le lecteur se rassure. Mais je suis étonnée que nous puissions avoir une responsabilité immense dont dépende unilatéralement le droit des autres. [c’est chez Lévinas une ligne de partage de la justice et de la morale que la morale est dissymétrique et la justice symétrique]. Il y a donc une inégalité dans le statut de sujet de droit ? Tous sont des personnes, mais certains plus que d’autres ?

Dans ce modèle de société, l’animal n’articulant pas clairement ce qu’est son intérêt, il faut le dire pour lui. Nous formons donc un pacte social dans lequel certains peuvent librement dire quel est leur intérêt, mais à d’autres on impose de l’extérieur tel ou tel intérêt. Certes, il semble indiscutable que l’intérêt de l’animal d’élevage industriel est de ne pas être un animal d’élevage industriel. Néanmoins, parler le langage de l’ « intérêt », c’est accepter que dans ce cas, le but des uns est assigné par les autres. Congé est pris du contrat social libéral.


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Tu ne l'as pas vu venir celle-là ! -source.

 

 

C/ De la valeur du sensible.


Du temps que je m’exerçais à la dissertation de philosophie, on m’avait fait cette mise en garde contre les sujets mentionnant « l’homme » : comparer l’homme à l’animal mène au non-sens dans la plupart des cas. Dans un seul cas non : quand on veut comparer l’homme à lui-même : l’homme raisonnable à l’homme en tant qu’animal (car on sait depuis bien avant Darwin que l’homme est un animal). Les antispécistes ont depuis inventé le spécisme : le spéciste faisant de l’homme une espèce supérieure aux autres. Mais quel esprit sérieux soutiendrait une thèse aussi infalsifiable? Pourquoi l’homme devrait-il être supérieur au singe ou au lion ? Je me souviens du précepte sage de mon professeur d’hypokhâgne, et je me dis : les antispécistes veulent simplement que l’homme raisonnable ne se considère plus comme supérieur à l’homme animal.


Et il est certain que, dans le cas du droit animal, le changement de paradigme du droit doit concerner les hommes plus directement que les animaux. Nous sommes tous des personnes. Mais déjà en tant que personnes souffrantes, nous sommes pleinement sujets de droit. Souffrir nous donne des droits, aucun devoir ou aucune responsabilité. Qui peut d’ailleurs prétendre être à la hauteur d’un devoir ou d’une responsabilité ? Vous avez reconnu l’éthique du care, ou de la vulnérabilité, son nom nouveau au sortir de quelques années à nous répéter que le concept était intraduisible.


Alors, oui, tout le monde est une personne, a de la dignité, etc., et tout le monde a des droits. Mais certains n’ont que ça, alors que d’autres ont la responsabilité en plus. Du temps du Contrat social de Rousseau, il nous fallait nous identifier à un homme libre : les libertés avaient été déclarées égales par institution. L’existence des enfants ou des séniles ne remettait pas en cause ce modèle. Mais aujourd’hui, nous sommes priés de nous identifier à des chatons miaulant de peur d’être noyés ou à des malades d’Alzheimer ; d’autres, bienveillants, sont responsables et garants du respect de nos droits.


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infalsifiable? je like... - source.

 

J’ai souvent été admirative de l’aspect performatif de la liberté chez Kant. Si tu dois, tu peux. Je trouve triste de lui substituer le Tu ne peux pas, donc tu ne dois rien de l’éthique du care. Mais derrière la discussion un peu oiseuse de la grandeur ou de la petitesse de l’homme, il y a des enjeux de pouvoir et de domination. Car on ne voit pas comment une telle maxime pourrait se passer d’un complément : Tu ne peux pas, donc tu ne dois rien. Mais ne t’inquiète pas : on doit pour toi.

 

Je conclus alors sobrement : le droit ne saurait se passer d’une intelligence informée de ce qu’est une norme et capable de prendre une décision. Si nous sommes tous des chatons ou des malades d’Alzheimer, il n’y a pas de lois. Seuls les hommes ont la capacité d’émettre des normes juridiques, je m’en excuse, c’est purement descriptif. Alors si on élargit la notion de personne, certains doivent être davantage des personnes que d’autres, et ceux-là ont besoin d’avoir sous leurs yeux une sous-humanité dont ils se sentent responsables pour jouir vraiment de ce que c’est qu’être humain. Il est légitime de ne pas vouloir les suivre sur ce terrain là.


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A bientôt petite Girafe ! -source.
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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 14:41

 Fuyant tout consensus mou, Freakosophy est à la pointe de tous les combats et n’hésite pas à entrer dans la mêlée quand d’autres regardent de loin les coups donnés en sirotant une tasse de thé. Refusant tous les compromis, Eloïse affronte avec brio NKD – l’issue du combat est incertaine. Il est clair que les posts qui vont suivre vont en faire trembler plus d’un…


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L’objet de ce post est de faire le compte-rendu d’un recueil d’articles : Philosophie animale, anthologie établie par (et reposant sur des traductions de) H-S. Afeissa et J.-B. Jeangène Vilmer parue chez Vrin en 2010. Je parlerai uniquement de quatre articles portant sur la question des droits des animaux. La suite sera, dans un prochain post, une prise de position contre les droits-de-l’hommistes, ou, plutôt, contre les droits-de-la-personnistes des animaux.

 

Je veux répondre à mon ami NKD, qui, récemment, affirmait (attention : hors-contexte, la pertinence de la citation ne va pas sauter aux yeux) : « Quand le spécisme sera mort, on sera tous frères, les bites, les hamsters, les chats, les requins, les moustachus et les admirateurs de J-B.J-V. ». Faut-il adhérer à cette vision progressiste ? Va-t-on libérer les animaux comme on a libéré les noirs, les femmes, les homosexuels ? Est-ce tout simplement au tour des animaux ? Est-il anodin que les noirs, les femmes ou les homosexuels aient revendiqué leur émancipation ? Les animaux ne demandent pas leur libération (sauf Koko) : est-ce sans importance ? Je reformule : est-ce que la symétrie postulée par Kant entre le respectant et le respectable, seul un être capable d’obligation étant porteur de droits, est obsolète ? Les animaux peuvent-ils avoir des droits sans savoir ce qu’est un droit ?

 

Koko ou l'image de la parfaite aliénation.


Je me méfie aussi du droit des animaux et de ses ressemblances pas si lointaines avec un droit naturel, la souffrance animale normant immédiatement ma conduite – comme si tout cela n’était pas encore et toujours affaire de représentations culturelles, les grands singes se devant à nos yeux de jouer le rôle de almost humans quand nous nous sommes lassés de chercher nos autres dans l’espace.

 

Mais venons-en au compte-rendu du livre dont la lecture est très intéressante : je progresserai des arguments qui me sont le moins sympathiques à ceux qui trouvent davantage grâce à mes yeux.

 

 

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Premièrement, Peter Singer (pp. 137 à 160) : « Libération animale ou droits des animaux ? »

 

Peter Singer est utilitariste. Dans une société, chaque individu a son intérêt, et veut pouvoir le satisfaire, tout en comprenant que chaque autre individu puisse satisfaire le sien. Les normes sont déterminées en fonction d’un optimum: l’intérêt des uns peut être poursuivi dans la limite de l’intérêt des autres, en essayant qu’au final le plus d’intérêts possibles soient satisfaits.

Néanmoins, jusqu’ici, nos sociétés n’ont laissé de place qu’à l’intérêt des hommes et ont exclu l’intérêt des animaux. De même que, dans l’histoire, les différentes émancipations ont signifié prendre en compte l’intérêt d’un plus grand nombre de personnes, et donc maximiser le bonheur global, il faut achever ce mouvement en prenant en compte l’intérêt des animaux. Cela signifie pour les hommes quelques changements de mode de vie, mais si l’on considère qu’ils devront par exemple renoncer aux produits de l’élevage industriel, la privation est mince et le bonheur universel vraiment augmenté.

Peter Singer se distingue d’autres morales utilitaristes en ceci qu’il est anti-spéciste. Chaque individu, humain ou animal, a un intérêt et cherche son bonheur. C’est un libéralisme (les lois publiques ont pour but de permettre le maximum de recherche privée du bonheur) qui ne limiterait pas (plus) la sphère de la liberté aux hommes. L’utilitarisme est le moyen adéquat de l’anti-spécisme : l’intérêt individuel et la liberté sont une commune mesure qu’on peut appliquer à tout individu, qu’il soit humain ou animal. On peut (pour Singer) parler indifféremment de l’intérêt de tel individu singe ou homme, et donc l’ordre social devrait prendre en compte sur une échelle commune ces intérêts. C’est bien sûr le point faible de la théorie, car c’est forcer l’usage que de dire que les animaux ont un intérêt. (Je préfère ne pas m’attarder sur l’argument consistant à dire que certains handicapés mentaux ont moins de capacités intellectuelles que des singes, cet argument étant un passage obligé pour qui parle de Singer, mais je dis honnêtement qu’à mes yeux cet argument suffit à frapper d’infamie cet auteur).

 

Pour transition, je reprends l’objection faite à Singer par les autres auteurs recueillis dans cette anthologie : Martha C. Nussbaum ou Tom Regan sont en désaccord avec l’utilitarisme qui s’éloigne trop de ce qu’on attend d’une morale et d’un sens de l’obligation. p.175 : « Il est mal de tuer tante Béa au nom de la maximisation de la satisfaction que cela apportera à d’autres. Une bonne fin ne justifie pas de mauvais moyens. Toute théorie morale sensée doit pouvoir être en mesure d’expliquer pourquoi il en va ainsi ».

 

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      Le transcendantalisme d'Emerson marque la philosophie américaine de la nature; on en trouve la trace dans certains épisodes de X-Files.


 

Deuxièmement, Martha C. Nussbaum , « Par-delà la "compassion" et l’"humanité". Justice pour les animaux non-humains »

Martha C. Nussbaum présente une « approche par les capacités ». Un être intelligent a le droit de développer son intelligence, un être sensible sa sensibilité. Une vision optimiste leibnizienne du monde doit sous-tendre ce genre de conceptions, car les capacités positives sont en droit compossibles. L’animal doit pouvoir s’épanouir sur le plan sensible et l’homme sur le plan intellectuel, c’est en tout cas le problème que la législation et la distribution des droits doit résoudre.

Ce qui est intéressant dans l’article de Martha C. Nussbaum est qu’elle reconnaît l’aspect conventionnel du droit. Elle ne croit pas que la nature soit un monde ordonné et juste. Il n’y a pas de droit naturel. Il ne suffit pas d’admirer l’harmonie de la nature et de chercher à faire que l’homme s’y insère au mieux. Chacun a le droit d’épanouir ses capacités : c’est ce qu’on ne constate pas dans la nature. Cela conduit à des conséquences probablement intenables : les hommes s’immisceront dans les relations des animaux entre eux et les forceront à respecter le droit des autres. Par exemple (p.252) : on mettra des ballons de baudruche entre les tigres et les gazelles, afin que les tigres puissent exercer leur droit de prédateurs sans transgresser le droit de vivre des gazelles. Il faut alors faire en sorte que « le juste supplante progressivement le naturel » (p.263).

 

En troisième lieu, un argument à prendre au sérieux sous un aspect amusant : l’argument de John Berger, « Pourquoi regarder les animaux ? », pp.29 à 54.

A ceux qui cherchent à être très kantiens et à séparer l’être et le devoir être, affirmant que les valeurs arrivent par la liberté et que la nature ne nous présente que des faits, il faut prendre en compte cette objection que les faits ne sont pas muets sur les valeurs. C’est être fermé à l’expérience éthique que de prétendre le contraire et d’entonner le couplet culturaliste selon lequel il n’y a pas de normes dans la nature.

Le phénoménologue Lévinas a parlé du visage qui n’est pas un étant comme les autres étants, car il se présente d’emblée comme non-manipulable, comme à respecter. Le visage d’autrui n’est pas objet de représentation mais injonction éthique : « Tu ne tueras pas ». John Berger observe que les animaux aussi ont un visage, et que donc le domaine de l’injonction éthique, corrélé au domaine du visage d’autrui, comprend les regards animaux. Lors d’un randonnée dans l’Aveyron, je me disais que les ânes, avec leur regard modeste et franc, ont décidément un visage. 

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"Je suis vulnérable et gentil"


 

Quatrièmement, Tom Regan : « Pour les droits des animaux » (pp.161 à 184).

Tom Regan affirme que les différents êtres ont une « valeur inhérente ». Les normes ne sont pas conventionnelles, elles dépendent d’une ontologie et sont indexées sur la valeur des différents êtres. Chaque animal a une valeur intrinsèque, il n’est pas de la matière première utilisable à l’envi par les humains qui en fixeraient le prix et s’en arrogeraient l’usage. « Tous ceux qui possèdent une valeur inhérente la possèdent d’une manière égale, qu’ils soient des êtres humains ou non ». Le droit humain doit alors se reconnaître des limites ontologiques : l’homme n’est pas possesseur de la nature. Si l’on suit sans réserves les thèses de Regan, il faudra souscrire au reproche d’anthropocentrisme fait à la morale cartésiano-kantienne.

Il y a quelque chose de satisfaisant pour le sens moral dans ce type de théories (qu’aucun utilitarisme ne peut atteindre). Le fondement n’en est ici pas phénoménologique mais religieux. Tom Regan voit dans la nature une création. P.183 : « Colère. Rage. Pitié. Chagrin. Dégoût. La création tout entière gémit sous le poids du mal que nous, êtres humains, imposons à ces créatures muettes et sans défense ».

 

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 Rousseau, le célèbre auteur de Du contrat social, aimait moins la nature à travers les animaux qu'à travers les plantes. Il avait la passion des herbiers.  


Les différentes théories qui réclament pour les animaux des droits ont pour adversaire commun John Rawls et sa célèbre Théorie de la justice (p.223-224). Le droit selon John Rawls doit être le résultat d’un contrat social entre les différents acteurs d’une société. Les citoyens peuvent comparer leurs intérêts individuels et chercher une entente sur un intérêt commun. La définition du droit est aussi sa genèse : la délibération pour déterminer l’intérêt général, dans la tradition de Rousseau. Cette délibération consacre et légitime la sphère du droit. J’évoquerai simplement une conséquence et une difficulté de cette théorie.

 

Une conséquence du contractualisme est que qui ne revendique pas de droits ne peut en avoir. Un animal ne saurait contracter, il ne saurait s’engager envers tous et recevoir quelque chose de tous en échange. Il est donc exclu de la sphère du droit. Non pas exclu par confiscation par les humains de la totalité des droits, mais exclu car la notion de droit est non-pertinente pour décrire la relation homme/animaux, et encore moins la relation des animaux entre eux. Par cette conséquence, la position de John Rawls répond bien à mon interrogation initiale : il n’est pas anodin que les femmes aient revendiqué leur propre émancipation, la capacité d’avoir des droits est liée à la capacité délibérative. Imaginons que les droits d’un animal aient été violés : il faudrait qu’un homme qui s’en est rendu compte porte plainte en son nom. Ensuite, un avocat humain de cet animal le défendrait et recevrait pour l’animal le verdict. In fine le droit des animaux est un contrat passé entre des hommes (mangeurs de steaks et autres torreadors) et d’autres hommes (défenseurs des animaux) pour protéger les animaux. La sphère du droit est la société humaine. Il ne peut donc pas être pris à la légère que les animaux ne revendiquent pas de droits : même si cela a des conséquences écologiques malheureuses (et qui doivent être évitables), il faut reconnaître que le droit est le mode humain de la relation interindividuelle. Il n’y a pas là de confiscation des droits au profit de la seule espèce humaine : les animaux ont besoin de protection, non de droits. De même qu’il n’est pas insignifiant que les femmes aient revendiqué leur émancipation, il n’est pas non plus insignifiant qu’aucun être humain ne se satisferait d’avoir une protection plutôt que des droits.   

 

Mais les théories contractualistes ont une fragilité, leur abstraction. Le contrat des contractualistes est, c’est bien connu, une fiction. Jamais les citoyens d’un même Etat ne se sont tous réunis pour délibérer sur l’organisation juridique. Tous les hommes peuvent-ils alors en droit être contractants ? Le bébé ou le malade d’Alzheimer ont des droits et pourtant ils ne peuvent les revendiquer. L’objection à Rawls est alors la suivante : le bébé ne devrait pas avoir de droits sans pouvoir les revendiquer, si l’animal n’en a pas. Je reste sur cette difficulté, bien que je sois sûre qu’elle n’est pas une objection insurmontable au contractualisme.

Me voici à la fin de cette très partielle recension de l’ouvrage (qui compte 10 articles en tout).

La suite, dans un prochain post, devrait porter sur le concept de droit, dans une inspiration hégélienne. Il n’y a pas de droit sans sens de la règle symbolique. On peut voir dans le contexte du droit le terreau de la liberté, et non seulement des aspects policiers et pénaux. La nature conventionnelle et symbolique du droit est méconnue là où on prétend donner la forme du droit à la nature animale. 

 

Merci infiniment Frédéric Joulian pour l'expression "almost human" que j'ai déjà utilisée au moins 20 fois depuis que j'ai vu votre commentaire de Koko...

 

 

Histoire de prolonger tout cela, vous pouvez assister à deux conférences de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer :

 

Le 19 mars 2012 de 18h30 à 20h au Grans Palais à Paris : Débat "L’homme, un animal parmi d’autres ? – L’animal, un homme comme les autres ?"

 

Le 23 mai 2012 à 18h30, il donnera une conférence intitulée "Ethique animale : les animaux ont-ils des droits ?" à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris.


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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 09:48

 

Polyamour Carla Bruni
 

 

Comment Carla Bruni est devenue monogame, ou les fondements aporétiques de la monogamie. 

Il n'y a pas si longtemps, à la télé, ce grand terreau d'idées lancées au hasard, Marie-France Garaud avait expliqué que le mariage devait être repensé entièrement. Cette majestueuse gaulliste restait toutefois réservée sur le mariage gay – quelle sagesse! Tout est possible, mais tout n'est pas permis!... Son argument pourtant reste intéressant car il porte plus loin qu'elle ne pourrait l'imaginer. Autrefois, a-t-elle expliqué sur le plateau de Ce soir ou jamais, l'amour semblait encore éternel parce que les gens mouraient à 48 ans. S'engager avait un sens : ça voulait dire mourir avec quelqu'un. Sous cette configuration, on pouvait encore confondre un amour d'une trentaine d'années avec un amour éternel. Au contraire, aujourd'hui, le simple allongement de la durée de vie permet d'expérimenter de facto plusieurs amours dans une vie. Si la tâche du politique est bien de statuer sur l'entrée d'une coutume dans la sphère du droit, la question générale qui se pose est : sous quelles modalités peut-on contracter plusieurs relations intimes à la fois ?
Reconnaissons d'abord que le cadre juridique d'aujourd'hui est souple : la loi autorise le concubinage et ne suit plus le Code Pénal napoléonien qui condamnait par exemple l'adultère féminin d'emprisonnement. L'adultère n'est d'ailleurs plus une cause suffisante de divorce, et rien n'interdit une situation effective de polyamour (mais non de polygamie, c'est-à-dire de plusieurs mariages contractés légalement). Mais quelles valeurs ont pu justifier ce changement ?
Il y a au moins trois grandes valeurs au nom desquelles on a pu justifier une réforme radicale des moeurs sexuelles, et notamment du mariage traditionnel (hétérosexuel, monogame et fidèle) : le plaisir, la liberté et l'égalité. Autant le dire, tout de suite, il me semble paradoxalement impossible d'invoquer l'amour comme valeur. Pas uniquement parce que je n'en vois aucune définition précise, mais parce que l'enjeu est justement de savoir si l'amour peut tolérer des relations extérieures et éventuellement non amoureuses (charge aux polyamoureux de définir eux-mêmes ce qui a la saveur et l'authenticité de l'amour). Partir d'une définition préétablie de l'amour, fermé ou ouvert, serait accomplir une pétition de principe. Nous nous bornerons à décider laquelle est la plus efficace pour une argumentation favorable au polyamour, sans pour autant parier sur l'efficacité de ces valeurs dans l'évolution du discours juridique elle-même.
Il est assez évident de penser à la liberté et au plaisir. Ces mots sont surlignés en rouge dans l'esprit de qui a un jour fantasmé à une possible libération sexuelle. Et ils sont souvent invoqués par les couples libres ou les joyeux célibataires en tout genre. De fait, le plaisir est un des intérêts partagés du couple, et la liberté un principe de droit qui justifie qu'on puisse s'en échapper. Au nom du plaisir et de la liberté, on défait les mariage autant qu'on les fait. On s'aliène autant qu'on se déchire. Malgré leurs attraits et leur efficacité sur le plan du discours, tout bon libertin ou tout bon conservateur devraient aussi savoir reconnaître leur ambivalence. Plaisir et liberté détruisent le couple autant qu'ils le forment. 

Polyamour rael
Un polyamoureux, ça se reconnaît pas forcément dans la rue. 
Mais heureusement, Rael, créateur de looks depuis les années 80, est là pour réparer cette injustice !

Les arguments conservateurs en faveur du plaisir marital promeuvent par exemple une certaine forme de plaisir, corrélé à la durée d'engagement. Le plaisir sexuel est supposé s'accroître avec le temps. En s'épousant, en dormant longtemps et en baisant longtemps ensemble, on est supposé apprendre à mieux se connaître, et donc à mieux baiser ensemble. 
On peut douter de cette corrélation durée/plaisir. D'abord parce que nous avons beaucoup de plaisirs à faire des expériences plus ponctuelles, et dénuées d'engagement. Mais aussi parce que la forme même de l'argument est problématique. L'expérience du mariage n'est accessible qu'à ceux qui littéralement on fait l'expérience de la durée. Il faut donc soit les croire sur parole, soit s'engager soi-même à faire cette expérience. Et, le moins qu'on puisse dire est qu'elle ressemblera de moins en moins à une expérimentation au fil du temps. Elle sollicite un tel niveau d'engagement et de crédulité, qu'on pourrait tout aussi bien justifier de sauter du haut d'un avion sans parachute pour savoir ce que ça fait. 

Evidemment, les couples non mariés qui cherchent le plaisir vont plus vite et plus suavement en besogne : ils admettent que le sexe devient meilleur avec le temps simplement parce qu'on devient soi-même meilleur avec le temps. Solution réaliste et vraisemblable. Après tout, il est probable que le bluesman devienne meilleur bluesman avec le temps parce que son phrasé et son sens de l'improvisation deviennent meilleurs avec le temps, et non parce que sa relation avec sa guitare accroît chaque jour leur intimité. 
Mais si l'argument de la durée est balayé, il devient également peu probable que le plaisir puisse par lui-même devenir le ciment d'une relation quelconque. La comparaison du plaisir sexuel avec d'autres formes de plaisir (culinaire, esthétique ou autre...) tendrait assez vite à faire prévaloir une grande polymorphie des plaisirs sexuels, parmi lesquels compte le multi-partenariat. Et le simple concept de plan cul suffit à voir que le plaisir sexuel ne produit pas nécessairement une relation sentimentale. Autrement dit, le plaisir est, si ce n'est un obstacle à la naissance des sentiments amoureux, tout au plus indifférent à leur conservation. 

Polyamour Sarkozy
La vérité de l'amour.

Mais un mariage traditionnel peut aussi être fondé sur la liberté. Le mot est assez souple pour satisfaire tout le monde. Si la liberté consiste à ne pas se soumettre à la volonté de personne, chaque mariage reste de ce point de vue une catastrophe, un renoncement. Mais à l'inverse, les déclarations des couple-libristes nous semblent assez spontanément inconséquentes. Car réclamer la liberté dans le couple, au nom de la liberté en général suppose d'avoir fait de la liberté sa religion à un niveau peut-être rarement atteint. Autrement dit, le couple-libriste a un gros problème : la plupart du temps, il n'est pas révolutionnaire, il découvre opportunément la liberté avec l'adultère, et dans le fond, préfère rester bourgeois et conformiste. 
Alors, évidemment, il devient très raisonnable de lui opposer une définition de la liberté qui se veut plus responsable, plus républicaine. Et on ne se lasse pas d'expliquer que pour ne pas blesser autrui, et respecter sa liberté, il faut être capable de sacrifier une partie plus ou moins négligeable de la sienne (concernant au moins l'adultère – cette zone grise de sa vie, si délicate à gérer). C'est ce qu'on appelle généralement l'engagement, ce que chaque jeune trentenaire rumine à longueur de sitcom ou de comédie romantique. Ce terme mériterait un post freakosophique entier, tant il est ambigu. Car si on entend souvent par là le sacrifie d'une partie de sa liberté, le séminal concept sartrien d'engagement affirme au contraire que cette perte des possibles n'entame jamais l'entièreté de sa liberté, et qu'au contraire, chaque perte de possibles en engendre d'autres possibles. L'inéluctabilité de l'engagement ne concerne pas tant la liberté elle-même, que ces fameux possibles, que le trentenaire verrait faner sous ses yeux.


Polyamour Révolution sexuelle
Un anarchiste de gauche pour aiguiller les queutards de droite ?


La dernière valeur qu'il est possible d'invoquer était l'égalité. Et c'est là que se trouve la surprise.
Il semble assez clair à chacun que l'égalité est justement la raison pour laquelle le couple verrouille toute errance sexuelle ou toute relation hors mariage. S'accorder la propriété réciproque des organes sexuels correspond ni plus ni moins à la définition juridique du mariage chez Kant. Si l'adultère est condamné, c'est justement parce qu'il n'est pas équitable, et que tandis que l'un trahit, il continue à tirer tous les bénéfices de la fidélité de l'autre. Ce n'est pas tant le mensonge qui choque (puisqu'on célèbre régulièrement la discrète hypocrisie des relations maritales: "chacun doit avoir son petit jardin", "son espace privé", "sa chambre à soi") mais la non-réciprocité du mensonge. 
Mais si l'égalité peut servir à critiquer l'asymétrie des relations amoureuses et sexuelles, il n'y a en réalité qu'un pas à franchir pour justifier par la même occasion l'ouverture à une communauté où la propriété des organes sexuels est collective et mutuelle. Sur le schéma d'une coopérative, où tout devrait se partager également, droit comme devoir sexuel, on pourrait imaginer une version égalitaire, voire communiste, de l'amour-librisme ou du libertinage. On trouve cette idée de "camaraderie sexuelle" défendue dans un ouvrage assez inédit, trouvé au hasard des rayons du catalogue de la maison d'édition Zones. Le texte d'Emile Armand et son titre ont déjà de quoi hérisser tous nos lecteurs finkelkrautiens, bruckneriens, ou ferryiens : "La Révolution sexuelle".
L'auteur est un anarchiste qui a vécu au début du XXème siècle. Il est drôle, et fait feu de tout bois en parlant des sectes Adamites, des anabaptistes de Münster, du communisme sexuel des chrétiens primitifs, ou en fustigeant le nationalisme, le propriétarisme sexuel ou la domination des femmes. Je passe sur bons nombres d'arguments pour en venir à ce qui m'intéresse : Emile Armand expose les limites du libertinage en proposant une critique systématique de toute forme de propriété. Le mariage à ses yeux est une institution bourgeoise, qui a ceci de commun avec le capitalisme qu'il instaure une propriété effective de l'autre (ou au moins de ses organes sexuels), et particulièrement des femmes (et par extension des enfants), sous le sceau du contrat marital. Mais surtout, le propriétarisme n'est pas dissout par le libertinage qui sert plutôt à l'étendre (belle systématicité). Le caprice sexuel et les errances amoureuses produisent en effet autant de relations asymétriques et ne servent qu'à poursuivre la conquête capitaliste à l'échelle sexuelle. Je n'ai pas besoin de rappeler les milliers d'expressions attachées à la possession sexuelle pour penser qu'Emile Armand a sans doute marqué un point : le propriétarisme est l'ennemi – et avec lui (beaucoup plus audacieux), le sentiment de jalousie... ou encore (citons ses expressions pour le fun) la chiennerie sexuelle ou encore  le "lapinisme à jet continu".
Armand prône pour cette raison une communauté amoureuse fondée d'abord sur les affinités politiques (dont les modalités effectives présentées dans le livre peuvent paraître à plus d'un titre assez grotesques ou risibles – comme les demandes de participation réitérées et lourdingues à l'égard des membres féminins de la communauté). L'introduction au livre rappelle toutes les limites (Armand considérait l'homosexualité comme une sorte de maladie, qui n'avait aucune légitimité dans sa communauté), et les arguments ad hominem possibles (Armand est resté marié toute sa vie, conséquence de son assez évidente laideur?). Mais ces idées sont encore assez surprenantes pour devenir entêtantes... 
Pourtant, une première objection, plus philosophique, vient immédiatement en tête : est-il possible de coucher équitablement avec tout le monde dans une communauté sexuelle ?... Certes, on peut prendre en pitié les personnage de Houellebecq qui vivent dans une misère sexuelle insupportable, et on ne peut pas négliger les effets de cette misère sexuelle dans une société capitaliste, consumériste et matérialiste. Armand répond par avance à ces nouveaux prolétaires sexuels en expliquant que, dans sa communauté, tout le monde est obligé d'accepter les propositions sexuelles de ses camarades (sous 24heures). Mais il est inévitable qu'il y ait des préférences qui se constituent (qui relèvent du propriétarisme ?), bien qu'elles se constituent au détriment des miséreux sexuels. Noble projet que de demander l'égalité sexuelle (amis lecteurs de l'Extension du domaine de la lutte, de Houellebecq, lisez Armand) – et beaucoup plus exigeant que les options libertines – mais ce projet suppose que la sexualité révolutionnaire devienne une sexualité sans préférences. Et on peut douter qu'il existe une sexualité sans préférences, sans comparaison, ou sans affinités électives.

 

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 22:22

 

 

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Passez en mode Victorien grâce à Terry Fan.

 

Chers lecteurs,

Freakosophy sera bientôt de retour - en attendant nous profitons de la re-sortie de l'épisode I de Star Wars pour vous proposer l'épisode VI au complet en iconoscope !!

 

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La suite c'est par ici - ce sera l'occasion de faire connaissance avec le travail de Wayne Dorrington.

 

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