Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 18:28

 

Detective_colan.jpg

What happened to you, Batman ? - Detective Comics 517.

Il semblerait que la mort rôde cet été dans l'univers des comics puisque ce sont les créateurs autant que leurs créatures qui tombent de toute part. Ce mois n'est pas seulement frappé par la mort dans un univers parallèle de Spiderman, elle met aussi en avant celle bien plus réelle de Gene Colan (1926 - 2011), dessinateur renommé de l'âge d'or des comics qui officia pour Batman en mettant en valeur un point évident mais étrangement assez peu exploité du personnage : son devenir vampire.

 

C'est dans un arc célèbre (Batman 350-351 + Detective Comics 517) que Colan illustre une idée qui colle au personnage et qui peut être pensée comme le destin naturel de son symbole/étendard : la chauve-souris. Dans cette prudence à ne jamais le faire trop évoluer vers cet aspect le plus sombre de son personnage, on retrouve un dilemme profond qui structure le personnage mais qui se pose avant tout à ses créateurs. Quelle dose d'obscurité peut supporter un héros grand public ? En prenant la chauve-souris plutôt que le lion ou l'aigle, Bruce Wayne annonce clairement la couleur (ou plutôt l'absence de couleur): il triomphera par la peur dans l'obscurité. C'est donc tout en négatif que se construit le personnage.

 

colan

L'arc phare de Gene Colan

 

Colan sera donc le révélateur d'un aspect évident mais sous-exploité du personnage qui ne se prolongera que dans une série étrange qui prend ses distances avec la chronologie officielle du héros de Gotham et le place ainsi dans un univers alternatif bien pratique nommé par DC : Elseworlds.

 

La "vampire trilogy" de Doug Moench et Kelley Jones (1) regroupe donc une mini série composée en trois parties : Red Rain (publié en 1991), Bloodstorm (1994) et Crimson Mist (1998).

 

Batman_vampire_couv.jpg

Il aura fallu un univers parallèle pour comprendre vraiment qui est le Batman.

 

Red Rain reste l'épisode le plus intéressant puisqu'il met en scène de façon littérale le combat du personnage contre le propre mal qui le ronge et qui coule au sens propre dans ses veines. Ici, la thématique d'un mal pour un bien est reprise de façon nette puisque Tanya, un vampire dissident qui cherche à détruire Dracula, s'adjoint l'aide du Batman dont les capacités ont été décuplées par une morsure : il fallait s'abandonner à la contamination du mal pour obtenir les forces nécessaires pour faire face à Dracula et à sa horde. Cette propension à suivre la devise machiavélienne : "Il faut savoir entrer au mal" est un trait phare de la psychologie de Batman mais aussi sa limite car ce dépassement ne se fait qu'au prix d'un coup psychique toujours exorbitant pour Bruce Wayne qui multiplie les crises de conscience voire d'identité. Cet épisode le comprend bien et marque un retour presque impossible vers son alter ego humain. Pour se débarrasser de la meute de vampires, Batman les fait conduire dans la Batcave (représentant de façon caricaturale la partie la plus sombre de sa psyché comme nous l'avons déjà démontré ici) et fait sauter le manoir des Wayne la mettant à jour et provoquant ainsi la destruction des créatures. La symbolique est nette : en détruisant le manoir des ses ancêtres, ce sont les derniers liens qui le retenaient à son humanité qui disparaissent. L'épisode s'achève donc sur Alfred lisant les dernières volontés de Wayne face à un Batman devenu dans cet ultime combat face à Dracula une figure immortelle. Son humanité n'est plus qu'un souvenir et cette immortalité consacrera à l'infini les côtés les plus sombres du personnage. C'est précisément le rôle du dernier opus de la saga - Crimson Mist - de nous montrer les agissements réels d'un Batman qui a perdu les limites chères à son humanité. A la fin de Bloodstorm, Batman draine le sang du Joker jusqu'à la dernière goutte et sombre dans une folie meurtrière qui pousse l'inspecteur Gordon et Alfred à le poignarder. Mais en oubliant de le décapiter ils provoquent alors le dernier opus où l'on observe avec effroi un Batman qui tue un à un tous ses anciens adversaires en aspirant leur sang puis en les décapitant les uns à la suite des autres. Cette vampirisation du mal par le mal qui agit alors sur le modèle de la contagion est intéressant car il montre bien qu'au fur et à mesure de sa lutte, Batman assimile au sens propre ses adversaires et leur folie le menant nécessairement vers un destin tragique. Le meurtre de ses parents dans l'univers courant de DC agit bien comme la morsure d'un vampire et le pousse à la transformation. Le devenir vampire du héros concrétisé dans cette série initiée par le génie de G. Colan n'est que la métaphore poussée à l'extrême de ce qu'est réellement le Batman : un héros condamné, rongé par la nostalgie d'un bien qui n'a plus de place dans le monde qui l'a vu naître.

 

batman_vampire.jpg

Hanté par sa soif de sang, Bruce oublie peu à peu qui il est vraiment... - source.

 

 

Batman, encore et toujours :

 

Batman : Et in Arkham ego.

Batman: héros hégélien de la refondation.

Batman : le tueur était aristotélicien.

Batman et Jacob : chevaliers de la démesure.

 

Batman est-il un super héros ? 1, 2, 3, par R.

 

(1) : Il existe une édition complète de l'arc sous le nom de Batman : Vampire publiée chez DC Comics en 2007.

Repost 0
12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 23:00

Community_Abed-et-Troy_check.jpg

Amis pour la vie. Tout est dans les doigts. - source.

  

Phase Cinq : la bonté.

 

Les mots de Jeff raccomodent tout le monde. Tout comme il a réussi à faire voir le pire en chacun d'eux quelques minutes auparavant, il arrive maintenant à faire voir le meilleur en chacun. Son argument est simple : voir le pire en l'autre n'est que le corollaire de la discrétion socialement imposée au sujet de ses propres vertus. Nous ne sommes méchants que par excès de bonté, de vertu et parce qu'il existe une société qui nous empêche de témoigner sincèrement pour nous-mêmes de notre propre moralité. Par conséquent, il y a du bon en l'autre, car il y en a en moi, il suffit de le voir. La communauté prononcée officiellement pourrait constituer une phase en soi, un achèvement. Elle est certes manifestée à l'existence par les paroles venimeuses de Jeff, mais elle n'en est pas moins fondée sur une bonté radicale – précédant toute méchanceté, puisque toute méchanceté en procède.

Je force à peine les résonances rousseauistes : primo, il y a du bon en l'homme (thème qui revient et sera renversé dans l'épisode 9 saison 1) ; secundo, le dédoublement nécessaire en être et en paraître gâche ces vertus ; tertio, Jeff, le législateur providentiel, exige la réciprocité de l'acte d'association, informe la volonté générale du groupe d'étude, et fait prendre conscience à chacun qu'il y a du bon en eux et par conséquent un intérêt commun supérieur. Mais ce moment de réconciliation ne dure que quelques secondes. C'est une phase fantôme.

 

Community_jean-jacques-rousseau-homme-bon.jpg

"Il y a du bon en moi, ouh yeah !" Jean Jacques Rousseau. - source.

 

Phase Six : l'alliance contre l'ennemi commun.

 

Car Jeff se fait aussitôt virer du groupe d'étude. La fin est du coup beaucoup plus schmittienne. Car Britta dit toute la vérité au sujet des manipulations de Jeff – la kantienne fout la merde, comme on pouvait s'y attendre. En se montrant aussi versatile dans la constitution/dissolution du groupe d'étude, Jeff s'est alors trahi lui-même. Enfin, Britta le prive du rendez-vous promis (situation somme toute pas très kantienne – puisqu'elle suppose un mensonge et une manipulation). Jeff joue alors cartes sur table : "je n'ai pas de groupe d'étude. Je l'ai inventé." Et il part, en emportant avec lui les bonnes réponses de l'année entière et en prétendant qu'il voulait en fait les partager avec les autres. 

Ce faisant, le groupe d'étude survit, en trouvant son bouc émissaire. C'est l'avant-dernière phase d'association (phase 6). Tout le monde, sauf Jeff, y trouve sa part : la kantienne a rétabli la vérité, et l'association non préférentielle et loyale a triomphé ; l'utilité globale est préservée puisque chacun continue d'étudier ; enfin les normes survivent et tout le monde continue d'étudier comme s'ils étaient un groupe uni. Qui plus est le groupe a désormais une raison de survivre qui dépasse les normes elles-mêmes : il a un ennemi (merci Carl Schmitt). 

Pourtant, cette phase, elle aussi, est de courte durée. 

 

Community_carlschmitt.jpg

Carl Schmitt, un solide juriste allemand, qui a vécu très longtemps...

qui se considérait avec modestie comme le théoricien du fondement de l'état nazi.

(non, non, non, nous ne sommes pas les amis de la polémique facile, à freakosophy !)

source.

 

Phase sept : la stupidité.

 

Jeff est sorti de la salle du groupe d'étude, il se trouve à la marge. Il attend sur l'escalier. Le seul gain de tous ces retournements de situation s'avère être lui aussi une fraude : en guise de réponses aux examens, négociées avec le Professeur Duncan, il ne tient entre ses mains qu'un tas de feuilles blanches. Il a donc perdu Britta, but secondaire devenu prioritaire, mais il a aussi perdu toutes les réponses, qui étaient devenues le lot de consolation. On sent que le but de la série pendant toute la saison une à venir, sera de montrer que seul le travail paye, et que Jeff sera obligé d'arrêter de simuler l'effort, et d'y goûter vraiment. Bref, on sent soudain que la série va devoir faire ce que toutes les autres séries font : s'inventer une morale in extremis pour continuer à justifier les blagues au sein de la société sitcomielle.

Pierce en premier rejoint Jeff sur les marches, bientôt suivi de Troy. Tous reviennent s'asseoir près de Jeff sur les marches – ils devaient tous revenir pour le reprendre, sans quoi le spectateur n'aurait pas eu la confirmation de la direction morale de toute la première saison. Comment interpréter ce geste ? N'est-ce pas une pure et simple concession à la poursuite nécessaire de la série ? C'est d'abord ce qui paraît, sans nul doute. Les personnages peinent d'ailleurs à expliquer leur soudaine clémence à l'encontre de Jeff, le guerrier hobbesien. 

Pierce voit en Jeff quelqu'un qui lui ressemble, et d'après ce qu'il confie sur sa propension à se tromper, on pourrait tout simplement croire que le motif final d'association est la stupidité. Troy (l'ex-quaterback de son lycée) quant à lui voit en Jeff un homme puissant, capable de percer les mystères du Da Vinci Code social par le seul pouvoir de la pensée. De nouveau, la stupidité triomphe. 

 

community_group-on-stairs.jpg

 

Le mobile de Britta, Annie ou Shirley diffère, en revanche, et il s'agit plutôt de pitié devant le spectacle de Jeff vaincu. Si nous étions cyniques, nous pourrions encore y lire un geste ultime de stupidité, consistant à pardonner quelqu'un qui a déjà trompé tout le monde à plusieurs reprises dès le permier jour.

Quant à la confession de Jeff, elle n'a aucune valeur politique en soi : il se plaint qu'étant futé, il n'ait jamais rien eu à apprendre. Le spectateur moyen acceptera probablement cette fin en admettant que cette série repose ici comme ailleurs sur un acte de foi. L'épreuve que tous ont passée en s'engueulant puis en se rabibochant les a rapprochés. Pourtant, en restant honnête, ce même spectateur moyen reconnaîtra plutôt que leur association reste théoriquement toujours fragile, épreuve ou non. Et surtout, comme ils ne se connaissaient pas auparavant, il y avait de bien plus grandes chances que le groupe se déchire une fois pour toutes. Après tout, la série prend le pari de rapporter toute l'action sur le temps d'un seul jour, à la façon du théâtre classique. Du matin, jusqu'au soir, on a vu Jeff constituer et détruire la fragile communauté sitcomielle trois fois d'affilée.

 

community_jeff-alone.jpg

"OMG, toutes ces théories politiques... this guy is good, he's wrinkling my brain !" 

 

Phase huit : la responsabilité de la vanne.

 

Alors comment comprendre cette ultime phase d'association, qui ouvre la série et la rend possible ? Il n'y a aucune chance que les personnages fassent revenir Jeff seulement parce qu'il leur permet de comprendre à quel point un homme peut être égoïste. Une dernière parole de Britta peut expliquer ce paradoxe. A Jeff, elle explique : "ça reste ton groupe d'étude". Autrement dit, le discours de Jeff ne produit pas d'effet s'il n'est pas prononcé par Jeff. On pourrait croire à un besoin de leadership, de charisme dont le groupe d'étude ne peut pas se départir – et alors la théorie du contrat social serait finalement très cyniquement réadaptée : la seule association possible table sur la reconnaissance d'une faiblesse politique indépassable, et non sur le sens de la justice ou l'irréductible liberté humaine. 

Il leur faut un chef coûte que coûte, qui sait parler, et seul Jeff le peut (l'intérêt du personnage d'Abed sera d'être un des seuls autres personnages à pouvoir lui aussi prétendre au charisme et habiter le registre symbolique – cf l'épisode mafia S01E21, ou l'épisode où Abed se tranforme en gourou S02E05). La petite tribu du groupe d'étude a choisi Jeff comme roi trouvé sur une plage, et l'a placé sur le trône malgré lui. 

On peut se précipiter sur le Pascal des Discours sur la condition des grands :

"Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi."

 

community_pascal.jpg

Blaise Pascal. Un joli sourire et une très jolie mèche. 

Aurait-il survécu longtemps aux grandeurs d'établissement du XXIème siècle ? - source.

 

Le chef n'est pas donc pas vraiment le chef, mais il suffit qu'il en occupe la position pour "activer" le pouvoir politique du chef. Mais est-ce que cela explique quelque chose ? Car pour que les habitants de l'île se choisissent un chef, il faut déjà qu'ils se reconnaissent comme groupe. A tout le moins, ils doivent se reconnaître comme groupe parce qu'ils ont pour point commun fondamental d'être insulaires. Et si on peut être tenté de dire poétiquement qu'ils ne sont que la conscience de l'île avec Deleuze, il n'en reste pas moins que la plupart des hommes ne vivent pas sur des îles, et que par conséquent, l'association, encore une fois, reste à expliquer. Comme le dit Pascal dans ce pitch dix-septièmiste de Lost : leur roi "s'était perdu" – ce qui signifie qu'en effet, ils étaient déjà des sujets, de tout temps... On aura beau dire qu'il faut un chef pour organiser un groupe, le simple fait de dire qu'il faut un "chef" à un groupe présuppose l'existence du groupe en question. 

Nous aurions envie de dire que le study group de Jeff est tout simplement hypocrite – tout comme l'est ce soudain retour à la morale après un épisode de cynisme. Après tout, ils se choisissent un chef fictif parce qu'ils n'arrivent pas à se gouverner eux-mêmes – mais pourquoi passer par cette médiation fictive ? De la même façon, Pascal présente un paradoxe mais le récit de ce petit conte brouille le problème central, qui est l'activation du pouvoir. Pascal dit seulement que l'usurpateur a "beaucoup de ressemblance de corps et de visage" avec le précédent roi. Mais pourquoi le précédent roi était-il le roi, à qui devait-il ressembler, lui ? Et celui d'avant, de quoi devait-il avoir l'air ? On a bien compris que l'existence symbolique du roi compte plus que sa personne rélle, et même plus que ses actions, puisqu'à travers le roi, le peuple de l'île ne fait que se gouverner lui-même. On sait que Pascal rejette toute explication sociologique, laissant cela au hasard ou à la fantaisie des hommes. Mais si on en reste là, on a seulement dit que le groupe doit se former, coûte que coûte, et cela, sans autre raison. Du hasard et de l'imagination des hommes naissent des lois, et finalement de l'ordre. C'est génial, mais n'est-ce pas un peu décourageant pour celui qui aimerait comprendre, voire critiquer l'ordre social?...

 

Community_jack-sparrow.jpg

Pirates des Caraïbes II. Combien de temps pourra tenir l'usurpateur ? - source.

 

A mon avis, il est possible de trouver dans le fonctionnement des sitcoms une raison à cette auto-fondation mystérieuse. Pascal aurait pu imaginer que le fameux ordre des "grandeurs d'établissement", des normes culturelles, soit réellement délétère de l'ordre social. Toute norme ne produit pas un ordre social harmonieux, et qui plus est toute norme n'est pas efficace, beaucoup de normes sont comme implantées en nous, inactivées, comme un génotype, ne servent à rien, et pourtant sont transmises. C'est cette fragilité des normes qu'on peut apprendre d'une sitcom (puisqu'en l'occurrence elle fait échouer perpétuellement l'association). 

On peut surtout comprendre plus simplement que les mots ne peuvent pas appartenir à n'importe qui. Les paroles d'association de Jeff ne valent pas sans lui (le comique est toujours situé). Jeff est simplement responsable de son groupe, car il est le seul à pouvoir donner un effet aux mots (il est avocat). Sans lui, les grandeurs de convention pascaliennes ne sont pas crues, la pyramide de normes (que Jeff incarne, tant il est supposé être le parfait cool boy) s'effondre. Mais Jeff n'est pas propriétaire de ces normes – elles sont partagées par tous, sinon elles ne pourraient pas être comprises. De la même façon, celui qui ressemble au roi n'est pas propriétaire de la ressemblance avec le roi (pas plus que le roi d'ailleurs). Ce que Jeff réalise en parlant, c'est soudain "activer" le pouvoir, l'incarner, le performer.

Pour produire une société, il faut donc que chacun entretienne à sa façon l'illusion d'une origine assignable au pouvoir. Dès lors qu'on cherche la gloire (plus que la convoitise, ou la peur, qui au contraire dissolvent le groupe), on constitue un groupe d'admirateurs, et donc un début de société. Après tout, parmi les trois causes de guerre hobbesienne, il y en a donc une qui est plus ambiguë que les autres : la gloire. Car le désir de gloire, contrairement à la peur ou la convoitise qui s'accommodent très bien de l'élimination de la concurrence, suppose que le public reste vivant pour profiter de la gloire du vainqueur. Hobbes aurait pu faire sortir l'homme de l'état de nature en glissant une Britney Spears en mal de gloire dans la tribu originelle. Mais il y aurait encore réussi en envoyant une bande de scénaristes dialoguistes dans le village primitif pour y écrire des lignes de dialogues que d'autres n'auraient plus qu'à activer. 

 

Community_classic-wingers.gif

 

Chaque personnage de Community finit d'ailleurs par se taper dans les mains, et se reconnaître à travers ses blagues, être identifiable par ses remarques (ou lutter désespérément pour être aimé comme Pierce). Le dernier épisode (S02E17) en est une parfaite illustration. Abed grave sur la table le nombre de superbes réparties que Jeff adresse à Annie ou Britta. Il les appelle des "classic Wingers". Une société sitcomielle commence par ses classiques.


Repost 0
6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 22:21

 

Ejac bhl-entarte

 

Notre ami et collègue freakosophe G. a tenté il y a peu de poser un vrai problème. Peut-on jouir sur le visage de son aimé(e) (ou de son fuck buddy), sachant que c'est une réaction assez peu appropriée en société ? La morale publique n'a rien à dire sur ce qui peut se passer dans la chambre à coucher des amants – et si elle y prétendait, elle risquerait de devenir elle-même immorale. Par conséquent le point de vue de notre collègue se limitait à se demander si cela pouvait être éthique, c'est-à-dire ni bien nimal, mais simplement bon ou mauvais pour soi.

La réponse de notre philosophe était en gros : une chose est bonne pour nous, si on en tire un certain plaisir, même dans le cas d'une obligation. Autrement dit, le consentement n'est pas suffisant, bien que nécessaire. Et le sentiment abstrait d'avoir fait son devoir, s'il ne procure aucun plaisir, n'est pas suffisant. Une épouse aimante qui se soumet aux fantasmes de son mari n'agit pas éthiquement. Il n'y a aucun devoir conjugual qu'on puisse invoquer dans ce cas s'il n'est pas accompagné de plaisir. Soyons encore plus net : le "plaisir" de faire son devoir n'est pas un plaisir, ou plutôt il ne l'est que s'il procure, par surplus, un plaisir égoïste réel qui n'a rien à voir avec le devoir. Bref, notre pornosophe ne croit pas à la force du respect kantien, il ne croit pas, qu'en matière d'éjaculation faciale (ou autre), il existe un sentiment pratique ("un sentiment produit spontanément par le concept de la raison") mais qu'on a bel et bien affaire à un sentiment pathologique (qui a sa source dans la sensibilité). Si on aime l'éjaculation faciale, ça ne pourra être que pour la qualité du liquide, pour le fantasme de soumission socialement implanté, ou parce que notre nature profonde exige que nous aimions toute forme de nappage, depuis les gâteaux d'anniversaire de nos cinq ans, en passant par les pluies d'automne jusque dans la plus secrète intimité. La magie d'une éjac faciale est à la limite qu'elle se prête justement à toutes ces explications.

Dans l'article de G., l'enjeu était la définition du plaisir. G. dissocie le plaisir du devoir, de la morale, et en fait un enjeu éthique. Pourtant, la définition de ce qui est bon reste extrêmement vague – et il se pourrait que le libéralisme affiché concernant les pratiques sexuelles ne soit que l'effet d'une incertitude. Si on réindexe le bon sur une nature humaine, sur une certaine qualité de sperme, ou sur la force de notre imaginaire social, on ne pourra plus dire que l'éjac faciale est neutre éthiquement : il faudra définir les conditions d'une bonne éjac faciale. Au fond, les critiques féministes de l'éjaculation faciale ont un énorme avantage : elles refusent que le "Bon" soit ainsi laissé en suspens. On peut tout à fait définir une position féministe hédoniste qui affirme simplement que le plaisir n'est bon que s'il est indexé à une égalité préalable entre les sexes. 

La neutralité éthique doit donc être justifiée par un vrai pouvoir des individus de définir ce qui est bon pour soi. On en revient, semble-t-il, à des problèmes classiques de liberté et de consentement. Et, en se détournant du problème, notre pornosophe n'aurait donc fait qu'un tour sur lui-même pour y revenir de plus belle : au nom de quoi un consentement est-il possible (même s'il n'est pas suffisant) ? L'avantage terrible de Kant ici, c'est qu'il possède une philosophie pratique détaillée. 

Qui plus est, il me semble difficile de récuser définitivement que nous ne soyons pas parfois obligé d'agir envers et contre notre propre plaisir. Autrement dit, je crois qu'il peut exister quelque chose comme un devoir. Je sais que le propos du pornosophe n'avait peut-être pas pour objet d'aller plus loin que le simple domaine de pornographie, mais je vois mal en l'occurrence ce qui constitue la pornographie comme un terrain séparé d'éthique...

 

Ejac bukkake

source.

 

Je pense pour ma part qu'il est possible de s'arrêter à mi-chemin, c'est-à-dire d'engager une définition plus précise des conditions d'une bonne éjac faciale, sans revenir aux problèmes de consentement et de l'autonomie de la philosophie pratique (la position libérale incertaine n'était qu'une façon diplomate de ne pas y toucher tout en y fourrant les doigts). Définir les conditions d'une bonne éjac faciale a certes de quoi dissuader, car elle semble a priori se réduire à un problème de sensibilité, de goûts et de couleurs. Et la variété des goûts en cette matière peut sans doute décourager n'importe qui de donner la bonne recette. Mais on peut passer par une autre voie, à vrai dire presque aussi classique que la première. 

Il y a en effet une belle hypocrisie en ce qui concerne le sexe. On parle souvent de liberté, ou de libération sexuelle, comme si la seule affaire était de faire renaître ou de domestiquer la bestialité naturelle du désir sexuel. Mais la réalité est tellement prosaïque qu'on tâche souvent de l'oublier. Le sexe a un coût charnel, un impact biotique. Notre corps se fatigue à la suite d'expositions à autant d'autres corps. Et entre toutes ces fatigues se logent des maladies, des virus et des bactéries. L'idée que la relation sexuelle a un prix est une évidence pour celles qui doivent s'allonger chez leur gynécologue au moins une fois par an. Il ne s'agit pas de céder à une obsession hygiéniste, mais simplement d'affronter la réalité. Si plus de philosophes mâles devaient aller chez l'urologue pour faire un frottis ou chez le proctologue pour faire vérifier qu'ils n'ont pas le sphincter bourré de crêtes de coq, ils commenceraient à considérer que la libération du désir est secondaire par rapport à celui des effets du sexe sur le corps. Mais la socialisation sexuelle du mâle ayant souvent fait étalage de son mépris des risques afin d'en tirer une preuve de virilité, on pourrait quasiment faire une hypothèse sociologique sur le centrage quasi-exclusif du problème sexuel autour de la question de la nature du désir : les hommes ont trop parlé de la sexualité comme d'une guerre, où il fallait avancer en soldat, toute pine dehors, infatigable, et en perpétuelle conquête. Ce qui nous intéressera, quant à nous, seront les effets du plaisir, et non la vaillance du désir. 

L'approche la plus légitime autour des questions sexuelles semble donc être une approche utilitariste. En bon pornosophe, notre ami G. a tenté de faire revenir le critère du plaisir dans l'appréciation de l'éjac faciale, pourtant il semble qu'il soit resté à mi-chemin, comme je le soulignais auparavant. Car penser le plaisir, c'est d'abord choisir une approche plus conséquentialiste, qui qualifie moralement l'éjac faciale en fonction de ses conséquences, et non en fonction de l'intention qui y préside. Les intentions sont multiples, mais il nous semble plus pertinent de jauger le coût d'une éjac faciale sur la communauté sexuelle et biotique des partenaires sexuels. Cette approche utilitariste et même environnementaliste en matière de sexe n'est même pas nouvelle. Je l'emprunte à des discussions répétées avec des amis d'Act Up, et aux livres de Didier Lestrade où le lien est très clairement posé entre un mode d'évaluation plus environnemental et les questions de sexualité. Il existe des milieux sexuels qui sont plus ou moins propices à la contamination du VIH par exemple – et l'éjac faciale lorsqu'elle est suivie de l'ingestion du sperme est hautement contaminante. Autrement dit, la bonne éjac faciale est celle qui sera le moins contaminante, celle qui préserve la qualité sexuelle de la communauté biotique. On doit bien sûr louer, aussi impartialement, les éventuelles qualités nutritives ou rafraîchissantes de ladite éjac faciale. Mais les effets doivent se mesurer sur l'ensemble des partenaires sexuels susceptibles de se croiser.

 

Ejac_Act-up.jpg

30 ans maintenant. 

 

Les déclarations souvent naïves contre la moralisation de la sexualité reflètent une simple méconnaissance de ces milieux et de ces problèmes – devenez une trans indienne, et vous vous y intéresserez. Le danger est donc ce libéralisme bon teint qui décide simplement de faire l'impasse sur les problèmes de santé (problèmes éthiques par excellence, non, M. le pornosophe ?). Certains écrivains ou universitaires se font un régal de parler de liberté sexuelle sans penser un seul instant aux effets de ces pratiques. Le paradoxe frappant, alors, est qu'un libertin un peu sérieux n'ignore rien de ces risques – on sait les symptômes des maladies lorsqu'on y est exposé, ou bien on décide simplement de courir à sa propre perte. On ne pratique pas le fist ou le SM comme on loue un DVD porno – on connaît les risques. Et vous n'envisagez pas le libre-échangisme sans poser un certain nombre de règles... L'éjac faciale est bien une pratique sexuelle, et à ce titre, mérite d'être apprise. Elle n'est pas le fruit de notre bestialité animale supposée. Et c'est justement pour cette raison que la sexualité est un espace éthique tout sauf neutre. 

Repost 0
22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 23:18

 

Community hobbes

Sir Thomas Hobbes (1588-1679). Parrain officiel de la série la plus drôle du moment.

 

Phase Quatre : le mensonge.

 

L'intérêt de Community réside là : montrer comment se fait et se défait la communauté sitcomielle. Le pacte utilitariste (la phase 3 de l'association) n'est donc pas à l'abri d'une régression essentielle. Le calcul des intérêts peut en effet être contraire à l'association elle-même. Comment parvenir à s'associer sans le secours de l'instinct, de l'intuition morale, de la raison ou du calcul égoïste ? Par la force (tout aussi contingente) du langage.

C'est le meilleur moment de l'épisode. Jeff a déclenché une guerre par le seul pouvoir de son verbe – et donc par le seul pouvoir des dialoguistes. Et c'est par la puissance évocatrice de son verbe qu'il va également reformer la communauté. Cette force conventionnelle ambiguë du langage a été soulignée longtemps auparavant par le parrain philosophique de la série, à savoir Thomas Hobbes : 

 

"Le fait que nous puissions ordonner et comprendre les ordres est un bienfait du langage, et sans doute le plus grand. Car, sans lui, il n'y aurait nulle société humaine, nulle paix, et, partant, nulle organisation politique (...) Mais il y a aussi des inconvénients du langage, c'en est un que l'homme, le seul être animé qui puisse, grâce à l'universalité de la convention verbale, se donner par la réflexion des normes tant dans l'art de vivre que dans les autres arts, possède seul également le pouvoir d'en utiliser de fausses, et d'en enseigner la pratique à d'autres. (...) Et même, l'homme, si tel a été son bon plaisir (et ce sera son bon plaisir chaque fois que cela lui paraîtra utile à ses desseins), a pu enseigner certaines actions tout en les sachant fausses, c'est-à-dire mentir, et dresser les esprits contre les règles fondamentales de la société et de la paix. »

 

Si nous avons donc le privilège de décréter des normes (des obligations générales) par le seul fait d'un langage lui-même général, nous avons aussi l'inconvénient de ne jamais être tenu de ne dire que le réel, par le seul fait de la généralité du langage. Notre bonheur et notre malheur naissent de l'équivocité inhérente au langage. Dans ce cas, l'état normal de la société sitcomielle, puisqu'elle repose sur le langage, est l'instabilité. L'homme crée des conventions susceptibles de provoquer une association, mais il peut tout aussi bien, par le pouvoir normatif du langage, les défaire. Jeff le sait et témoigne d'une expérience primordiale : "J'ai découvert très jeune, que si je parle assez longtemps, je peux tout rendre bien ou mal. Alors, soit je suis Dieu, soit la vérité est relative. Dans les deux cas : boo-yah." 

 

Community_So-either-I-m-God-or-truth-is-relative-In-either-.png

 

"So either I'm God or truth is relative. In either case, booyah! " - source.

 

La norme énoncée par le langage n'a donc aucun pouvoir durable. Mais pour les sitcoms, ce pouvoir équivoque du langage suffit ! Si elle s'arrêtait là, la théorie du contrat social sictomielle se réduirait à une théorie hobbesienne incomplète. Dans une sitcom, pour une vanne, on provoquerait la guerre, mais sans cette vanne, pas de bande d'amis. Evidemment, c'est insuffisant pour former une société juste, mais ce que montreraient alors les sitcoms c'est cette forme de relations sociales, en dehors de la justice, qui pourtant maintiennent les hommes ensemble. La sitcom ferait, sans le savoir, l'éloge d'une vie sociale antérieure aux lois, et qui peut en tout cas se définir sans elles : le coeur de la vie démocratique. 

 

"L'homme est-il bon ou mauvais ?" Objet du débat de l'épisode 9 saison 1. Cf 2'50.

 

A contrario, Les séries policières se posent toujours à la frontière entre la loi et les autres types d'activité humaine (cuisiner du crystal-meth par exemple), et les séries médicales butent sur la loi comme une sorte de mur infranchissable, qui ne peut pas être ignorée. Dans ces deux cas, la loi (ou la déontologie médicale) rappelle ce qui est juste, et produit presque entièrement la dramaturgie de ces séries. Les sitcoms peuvent bien sûr faire apparaître quelques avatars de la loi, un policier peut surgir, voire l'armée elle-même (lors de l'épisode zombie), mais la vie du groupe sitcomielle n'a pas besoin de la loi puisqu'il contient en lui-même sa propre normalisation et sa propre menace de dissolution. Il existe une sitcom policière, Reno 911, filmée façon the Office, en faux documentaire, qui pourrait servir de parfaite confirmation de notre présent essai théorique. Un problème se pose en effet dès la première scène de la série : un policier est suivi par l'équipe caméra et est appelé sur les lieux d'un crime. Il défonce la porte d'une maison pouilleuse, aperçoit soudain un homme dans l'obscurité qui fait un geste brusque et le descend. La lumière s'allume tout à coup et un groupe de policiers en uniforme sous une banderolle "Happy birthday" regardent leur collègue, ahuri (c'était un faux appel de détresse pour lui fêter son anniversaire). C'est très drôle. Mais une pareille situation rend impossible la sitcom, puisqu'elle la fait commencer par la dissolution du groupe (à coup de bavures policères)... Ou au moins, s'il reste un groupe, on a abandonné toute forme de réalisme. La scène suivante, le même policier  – comme si de rien n'était – retrouve son rôle dans la police de Reno. Qui plus est, dès que le rythme du show s'installe, on se rend surtout compte que le comique naît des à-côtés du métier de policier (les relations entre collègues, leurs illusions, etc.), et non de leur métier lui-même (ou dès que c'est le cas, ce n'est plus réaliste du tout – au sens où il n'y a même pas de principe d'irréversibilité).

 

 

La dissolution du groupe dès le prologue du premier épisode...

 

Souvent, donc, la sitcom pourrait se réduire à cela : présenter la zone instable de notre vie sociale, où appeler la police ou lire les Fondements de la métaphysique des moeurs ne nous servirait à rien ; mais où mentir, être beau, être cultivé et bien parler fait l'essentiel – cette frange de paraître que Rousseau rejette entièrement. Dans cette zone instable, tout est performance, langage et norme, et donc tout est susceptible d'échouer, de devenir ridicule. Et à chaque moment, nous sommes susceptibles de préférer à la vérité décevante ou la raison légiférante le bon mot ou le mensonge. 

Jeff donne le paradigme de cette association dans un monologue qui constitue le climax du premier épisode (et qui provoque la deuxième réassociation dans le même épisode – après qu'il a délibérément dissout le groupe d'étude). Toute l'ambiguïté de ce discours est qu'il n'est pour Jeff qu'une simple performance ; tandis que pour les autres, ces mots sont véritablement constituants, ils sont le fondement du contrat social, la prise de conscience d'une volonté générale.

 

 

"JEFF : Bien, écoutez-moi tous ! J'ai un truc à dire, assis.

SHIRLEY : Inutile de crier. Je n'aime beaucoup pas ce ton.

JEFF : Qu'est-ce qui différencie l'homme de l'animal ?

TROY : Les pieds.

PIERCE : Les ours en ont.

JEFF : Nous sommes la seule espèce à célébrer la semaine du requin. Même les requins ne la célèbrent pas. Nous, si.  De la même façon, je peux prendre ce crayon, dire qu'il s'appelle Steve et faire ça (Jeff casse le crayon en deux). Et une part de vous meurt, dévorée de l'intérieur. Car les gens peuvent s'identifier à n'importe quoi. Sympathiser avec un crayon, pardonner à un requin, et donner à Ben Affleck un Oscar du meilleur scénario.

TOUS : Grosse erreur.

JEFF : Les gens voient le positif dans n'importe quoi à part eux. Regardez-moi. C'est une évidence que je suis génial, mais l'admettre ferait de moi un con. Par contre, je peux voir pourquoi Annie est géniale. Elle est passionnée. Il nous faut des gens passionnés. Ou tout part en sucette. Et Pierce. Il nous faut des Pierce. Il a une sagesse à transmettre.

– Le Dalaï-Lama et moi...

– Nous devrions l'écouter ! On ne le regretterait pas. Et Shirley. Elle mérite notre respect, pas comme épouse, ni comme mère, mais comme femme. N'en doutez pas, ce truc de jukebox était trop précis pour être inventé. Et Troy. Qui se soucie qu'il se prenne pour une star ? Il l'est peut-être. Les astronautes décollent-ils car ils haïssent l'oxygène ? Non, ils veulent impressionner le roi de leur promo. Et Abed. Abed est un chamane. Vous lui demandez du sel, il vous donne de la soupe. Et pourquoi ? Parce que la soupe, c'est meilleur. Abed est meilleur. Vous êtes tous meilleurs que vous ne le pensez. Vous ne pouvez juste pas le croire quand ça vient de vous.

PIERCE : Soupe ?

– Regardez la personne à côté de vous. Donnez à cette personne la compassion appliquée aux requins, aux crayons et à Ben Affleck. Dites à cette personne : « Je te pardonne. » Vous n'êtes plus un groupe d'étude. Vous êtes maintenant inarrêtables. Je vous déclare… une communauté."

 

Ce que Jeff utilise, c'est que le fait que nous puissions voir l'autre comme bon nous semble pour produire une association. L'ambiguïté du langage, sa puissance mensongère est donc le petit coeur battant de la société sitcomielle. 

Evidemment, quelques secondes après ce magnifique discours, le groupe d'études va se redissoudre aussitôt.

Repost 0
4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 20:15

 

1'30 : "désolé, j'ai été élevé par la télé à croire que toute femme black de plus de 50 ans est un mentor cosmique..."

 

Phase Trois : l'utilité.

 

Le credo utilitariste est simple : "le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible." L'association utilitariste consiste donc à satisfaire ses intérêts, tout en aidant par ailleurs à la satisfaction des intérêts d'autrui, de façon à ce que tout le monde soit heureux. On ajoute alors à la première phase d'association la prise en compte de l'intérêt d'autrui (bienveillance à l'égard d'autrui qui s'avère elle-même rétrospectivement utile pour qu'autrui m'aide à réaliser mes désirs – l'utilitariste est toujours un mec sympa, au moins au début). Cette phase utilitariste peut sembler naturelle à tout show anglo-saxon, puisque cette philosophie plonge ses racines en Angleterre et en Amérique. Elle est en tout cas le motif d'association récurrent de bon nombre de sitcoms où il est toujours rappelé ironiquement qu'un personnage n'en aide un autre que par intérêt (comme Howard de big Bang Theory, obligé d'expliquer mille fois sous des prétextes utilitaristes pourquoi il est en collocation avec Sheldon). 

Si la relation Jeff Britta relève typiquement de l'égoïsme bien compris des utilitaristes, Abed est lui aussi impliqué dans cette association utilitariste. Il est utilisé et il trouve un intérêt à cette utilisation, puisqu'il prend Britta et Jeff pour ses amis. Mais Abed est aussi un agent plus subtilement utilitariste. Car il est un agent de la raison utilitariste au sein même du concert des passions.

Bien que présenté comme semi-autiste, Abed, notre polonais-palestinien est assez clairvoyant pour faire se rencontrer Jeff et Britta, et tous les autres, puisqu'il connaît leurs intérêts. Abed sera donc plus que l'adjuvant de Jeff dans la conquête de la blonde. S'il est mis tout de suite hors jeu, c'est parce que, dans cet état de nature, Abed incarne le personnage providentiel, le héraut des scénaristes au sein de la série, et par conséquent le deus ex machina qui va rendre l'expérience de l'état de nature sitcomielle aussi parfaite. Abed possédant toutes les cartes, il se révèle être le véritable moteur de la rencontre avec les autres membres du groupe, le véritable connaisseur des intérêts de chacun (comme le révèle l'épisode 9 de la saison 1). Qui plus est, il est soucieux de maximiser les besoins de chacun (et intéressé par l'idée de vivre une expérience proche de films cultes comme Breakfast Club), il propose aux élèves de la classe d'espagnol de participer au groupe d'étude de Jeff (initialement destiné à Britta seule). La communauté ne naît donc pas de la seule volonté de se taper une kantienne. Il fallait qu'un comptable utilitariste veille à la maximisation du bien être général. 

 

Community bentham1-copie-2

Bentham, le père de l'utilitarisme a demandé à se faire empailler après sa mort. 

Après réflexion, je ne suis pas sûr que ça maximise le bonheur global...

 

On pourrait croire alors qu'il va s'ensuivre une communauté sitcomielle assez stable dans sa version utilitariste. Jeff pourrait séduire Britta, les autres pourraient réviser, et Britta pourrait se contenter d'être la petite copine de Jeff. A ce stade de l'épisode, le résultat n'est pas parfait (il n'y a pas "d'accord rationnel pathologiquement extorqué" comme le dirait Kant, mais plutôt un accord pathologique pathologiquement extorqué), mais il semble satisfaisant. 

Pourtant, l'ouverture du groupe d'études à d'autres personnages va s'avérer fatale. L'expérience menée par Abed, architecte de la Matrice sitcomielle infiltré dans la sitcom elle-même, n'est donc pas suffisante pour contenir le chaos représenté par Jeff. 

Dans cette situation, Jeff retrouve les germes de toute guerre possible (peur, convoitise, et la gloire) et décide d'en tirer avantage. Moyennant une pirouette scénaristique, il menace Britta de faire se dissoudre le groupe pour lui extorquer un rendez-vous galant. L'avocat hobbesien n'a plus qu'à user de ses talents d'orateur pour attiser les passions et laisser les autres personnages s'entre-détruire. Il suffit qu'il lance au début de la séance de travail un appel à la transparence pour réenclencher l'utimatum. "Pour mieux travailler, apprenons à mieux nous connaître, et ouvrons notre coeur aux autres". S'ensuit évidemment une tempête d'insultes.

 

(dans le couloir)

BRITTA : On devrait faire les choses dans l'ordre : d'abord, étudier et ensuite, aller dîner. Et s'ils sont vraiment intutorables, on filera en douce.

JEFF (à part) : oh, Ils seront... intutorables.

(dans la salle d'étude)

JEFF (au groupe) : Très bien. Regardez-moi cette équipe. Tous prêts à étudier toute la nuit...

SHIRLEY : Je peux rester jusqu'à 22 h.

JEFF : Faisons d'abord connaissance. Je m'appelle Jeff.

PIERCE : Jeff, enchanté. Je suis Pierce Hawthorne et oui, le même Hawthorne que les lingettes récompensées de nombreuses fois.

JEFF : Je me demandais.

PIERCE : Je suis bon orateur, je pourrais présenter le groupe.

JEFF : Absolument !

PIERCE : Très bien. Vous connaissez Brittles.

BRITTA : Britta.

PIERCE : Abed l'Arabe ! Est-ce inapproprié ?

ABED : Oui.

PIERCE : Roy, notre petit champion.

TROY : Troy.

PIERCE : Princesse Elizabeth.

ANNIE : Annie.

PIERCE : Et pour finir, cette superbe créature qui se prénomme Shirley (il touche les cheveux de Shirley).

JEFF (à part) :  On n'est pas passé loin...

ANNIE : J'aimerais savoir pourquoi j'ai dû trouver ce groupe par hasard ?

ABED (à part) : C'est de plus en plus comme dans Breakfast club maintenant.

PIERCe : On aura un petit-dèj ?

BRITTA : Ok. On pourrait commencer...

JEFF (reprend la parole) : Vous savez, j'ai été dans plein de groupes qui ont échoué à cause de tensions non résolues. Ne devrait-on pas répondre aux problèmes d'Annie ? Pourquoi ne l'a-t-on pas invitée ?

SHIRLEY : Annie, ma puce, c'est pas contre toi...

ANNIE : On peut arrêter avec les "ma puce" ? Mon jeune âge ne me rend pas inférieure. Ton âge à toi indique que tu as fait de mauvais choix de vie.

JEFF : Oooh. Shirley doit répondre à ça.

SHIRLEY : hm hm, non, non, non. Je ne nie pas avoir fait quelques mauvais choix et ceux d'Annie seront peut-être meilleurs. Mais, elle doit savoir si elle veut être traitée comme une enfant ou une adulte, car les enfants reçoivent de la pitié, et non du respect, alors que les adultes, ils sont respectés. Mais ils risquent aussi de finir avec la tête dans le jukebox.

BRITTA : Et si on essayait d'apprendre le mot "jukebox" en espagnol ?

(Pierce re-touche les cheveux de Shirley)

SHIRLEY : Qu'est-ce qui se passe ?

JEFF : Pierce, parlons de ce truc dégueulasse que tu viens de faire.

PIERCE : Pardon ? 

BRITTA (à Jeff) : Tu sais ce que tu fais ? 

JEFF : Je suis certifié. (à Pierce) Tu réalises que Shirley trouve tes avances inappropriées ?

PIERCE : Comment ça ?

SHIRLEY : Vous m'avez harcelée sexuellement depuis le premier jour.

PIERCE : Harcelée sexuellement ? Quoi ? ça n'a aucun sens. Pourquoi je harcèlerais quelqu'un qui m'excite ?

TROY : Dire qu'elle t'excite, c'est du harcèlement, mec.

PIERCE : Je suis un chef d'entreprise respecté et un invité très prisé, alors je ne vais pas écouter les conseils d'un ado débile.

TROY : Cet ado est quaterback et roi du bal de promo.

ANNIE : Tu n'es plus le roi du bal. On est plus au lycée Riverside.

TROY : Comment tu sais que je viens de là ?

ANNIE : Car tu portes encore ta veste du lycée, mais surtout, j'étais assise derrière toi en maths.

TROY : Tu es la droguée qui s'est fait virer. Tu es la petite Annie Adderall.

ANNIE : Oui, mais toi tu es un athlète à la noix qui a perdu sa bourse en se déboîtant l'épaule en tombant d'un fût.

TROY : Je faisais un poirier. C'est très dur à réussir. Tu sais pas... Je suis une légende.

(tout le monde s'engueule)

ABED (complètement hors de propos et pour couper court aux engueulades) : Tu veux savoir ce que j'ai eu pour Noël ? C'était une excellente année chez les Bender ! J'ai eu une cartouche de cigarettes. Mon vieux m'a chopé et m'a dit : "Allez, fume Johnny !" "Non, P'pa, et toi ?"

JEFF : Bon... c'est... c'est en fait vraiment tiré de Breakfast Club.

ABED : "Personne ne met Bébé à l'écart."

JEFF : Dirty Dancing.

 

Référence omniprésente de la sitcom : The Breakfast Club. 

Jeff saborde donc le groupe d'étude pour sortir plus rapidement avec Britta. Son intérêt prime soudain sur l'intérêt du reste du groupe. Est-ce vraiment une transgression pure et simple du pacte social utilitariste ? Non. Le tour que joue Jeff est plus subtil. Au fond, Jeff ne fait que rappeler que la raison et le calcul sont insuffisants pour forcer quiconque à coopérer. Hume l'affirmait avant que les héros de Community s'en servent pour faire des vannes : je peux toujours préférer la destruction du monde à l'égratignure de mon petit doigt, ou me ruiner pour prévenir le moindre malaise d'un indien. La raison ne raisonne que sur les moyens pour satisfaire une passion, mais n'étant pas elle-même une passion, elle ne peut être à l'initiative d'une action. Jeff voulant conclure, triomphe donc de tout raisonnement. Qui plus est, Jeff le sait aussi : les calculs du dilemme du prisonnier peuvent nous amener à préférer la trahison des amis. Quand bien même les calculs utilitaristes s'avéreraient justes et alléchants, on peut encore se mettre à préférer son propre intérêt dès lors que celui-ci est rendu plus facile à réaliser grâce à la coopération nouvelle qui en découle (un voleur ne vole bien que si les gens autour sont honnêtes). 

Les calculs utilitaristes sont donc voués à l'échec car ils ne sont ni moralement contraignants, ni définitifs.

 

 

Community_hume.jpg

David Hume, un écossais bien portant et bien habillé : "Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt."

 

Repost 0
28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 01:02

 

Contrat social community-jeff-britta

La coopération sociale peut-elle être favorisée par un t-shirt col en V et un regard sexy ? Source.

 

Phase Un : le sexe.

 

Poursuivons notre analyse du premier épisode de la saison 1 de Community...

Le motif premier d'association est la passion, et, en l'occurrence, la passion sexuelle. Rien de très étonnant : l'industrie du divertissement vit du sexe depuis longtemps, et en ces temps de darwinisme triomphant, Hollywood possède toutes les actrices les plus fumantes de désir pour orienter l'essentiel des intrigues vers la reproduction de l'espèce. La série suppose donc immédiatement que son personnage masculin le plus beau et le plus sexy, Jeff, ne vit littéralement que pour ça. Et logiquement, dès la scène d'ouverture, lorsque Jeff rencontre Abed, il est immédiatement question de l'enjeu même de l'association, c'est-à-dire la plus belle fille du community college : Britta, la pulpeuse blonde kantienne. 

 

 

 

ABED : Je ne suis qu'à moitié arabe, de père palestinien – citoyen américain, pas un terroriste (on dirait pas) – il est souvent en colère, contre ma mère, pas contre les Etats-Unis. Elle l'a quitté pour ça, et lui, car elle est américaine. Au fait, je m'appelle Abed.

JEFF : Abed, ravi de te connaître et de te rencontrer. Dans cet ordre. Et à propos de la question que je t'ai posée...

ABED : 11 h 05 quand tu m'as demandé.

JEFF : Et la fille canon du cours d'espagnol ?... Je ne trouve pas la faille.

ABED : Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, pour emprunter un crayon, mais... Britta, 29 ans en octobre, deux frères aînés, l'un travaille avec des enfants à problèmes comme moi. Elle pense foirer son exam, donc elle se concentre, ça lui donne l'air distant.

JEFF : Nom de Dieu. Je vois enfin à quoi tu peux servir.

ABED : On ne m'a jamais dit un truc aussi gentil.

 

Contrat social community jeff abed

Le front proéminant d'un côté, et une tête d'oiseau de l'autre... mais un but commun. Source.

 

Si Jeff est le personnage central de la série, ce n'est pas simplement parce qu'il est beau et sexy, mais surtout parce qu'il est amoral. Il est le digne représentant de l'homme à l'état de nature de Thomas Hobbes. A ce titre, la série paraît bien orientée par ce seul problème de savoir, non pas si Jeff et Britta coucheront ensemble, mais comment Jeff parvient malgré lui à fonder une communauté sitcomienne.

Il ne cherche initialement qu'à exercer son "droit de nature", c'est-à-dire à profiter de l'absence de normes bien établies pour obtenir ce qu'il veut. Mais – et le détail est crucial – il est doué de langage comme le veut la version hobbesienne de l'état de nature. Le professeur Duncan qu'il a défendu au tribunal (en reliant son demi-tour sur l'autoroute avec les attentats du 11 septembre et en montrant que son seul crime était d'être patriote) le présente comme un personnage incapable de faire la différence entre le Bien et le Mal. Ce à quoi Jeff réponds – en bon intuitionniste anglo-saxon : "si j'avais voulu apprendre quelque chose, je ne serai pas venu ici." La référence à Hobbes est encore plus directe lorsque Jeff, à l'occasion d'un débat, doit défendre l'idée que l'homme est mauvais par nature, et qu'il cite Hobbes explicitement (S01E09) : "l'homme est un ensemble de besoins primaires. S'en accommoder et vivre un plaisir interdit serait aussi moral que de respirer".

Car si Jeff sait parler, il n'apprend rien. Il sait défendre les autres, mais qu'à la condition d'arriver à ses fins. Il est théoriquement parfait, adapté à la mèche près à un état de guerre de tous contre tous (état de guerre symbolisé par le génial épisode Paint Ball S01E23, ou le superbe épisode zombie, S02E06). Jeff n'a théoriquement qu'un objectif au Community College : valider son diplôme d'avocat (qu'il avait usurpé en faisant croire qu'il venait de Columbia University alors qu'il s'agissait plus littéralement du diplôme de l'Université de Colombie envoyé par e-mail). Mais par convoitise et par gloire, il va se mettre à élaborer une stratégie pour draguer Britta.

A ce stade, l'association passionnelle ne concerne que trois personnages : Jeff, Britta, et Abed (le levier de Jeff pour séduire Britta).

 

 

Contrat_social_community-paintball.jpg

La guerre de tous contre tous, multicolore. Source.

 

 

Phase Deux : le devoir.

 

Ce qui vient perturber cet état de guerre presque parfait est la morale même de Britta. Cette dernière prône l'association non-préférentielle et loyale. Il est facile d'être son ami, à condition d'être honnête. Que vaut alors une belle kantienne blonde face à un ancien avocat hobbesien ? Que vaut la brebis face au loup ?

 

JEFF : Très bien, entre. La table est à nous. La pièce est à nous. Voilà la liste de contacts. Inscris tes coordonnées. Les autres sont en retard. Mais on peut faire connaissance.

(silence)

BRITTA : Tu l'as remarqué, je ne fais pas bien la conversation.

JEFF : Pareil. Qui es-tu ?

BRITTA : C'est de la conversation...?

JEFF : Qui es-tu, et…Dieu est-il mort ?

BRITTA : Tu veux vraiment savoir ? J'ai abandonné le lycée en pensant impressionner Radiohead.

JEFF : Tu serais surprise de ce qui les impressionne.

BRITTA : J'ai rejoint les Corps de la Paix, été mannequin de pieds, inhalé des lacrymos lors d'une manif.

JEFF : Epouse-moi.

BRITTA : Et je crois, que par-dessus tout, j'aime l'honnêteté.

JEFF : L’honnêteté ?

BRITTA : Dis-moi la vérité, je t'apprécie. Mens-moi, je te parle plus jamais.Voilà qui je suis.

JEFF : Bien.

BRITTA : Et toi, qui es-tu ?

JEFF : J'aurais choisi... J'aurais dit... l'honnêteté, car... je dirais tout pour atteindre mon but, et je veux que tu m'apprécies.

BRITTA : C'est une réponse honnête. Voilà, je t'apprécie.

JEFF : Vraiment ?

BRITTA : Je suis une fille facile.

 

Contrat_social_paintball_community-jeff-and-britta.jpg

épisode paintball : taches de peinture et tension sexuelle... Source.

 

En face à face, Britta triomphe. Car Jeff est intéressé, et doit donc adopter en partie sa morale pour pouvoir parvenir à ses fins. Ainsi, à la fin de leur première rencontre, le beau gosse est obligé d'admettre qu'il veut la revoir, et se sent obligé de dire la vérité.

La kantienne triomphe alors, mais c'est un victoire à la Pyrrhus, car Jeff a agi conformément au devoir et non par devoir. Il n'a été honnête que pour la draguer, non par intention sincère. Ce cours moment d'insociable sociabilité débouche sur une solution de type utilitariste, où chacun est amené à rechercher le bonheur d'autrui pour mieux trouver le sien propre. Jeff a beau savoir qu'il est beau, il sait que ça n'est pas suffisant. La passion comme motif d'association se double inévitablement d'un autre motif : une entraide forcée. Après une théorie naturaliste assez simpliste, on passe à une vision utilitariste de la société.

 

Repost 0
24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 22:45

Il est intéressant de voir qu'il n'est pas un domaine qui ne soit épargné par le fameux adage qui veut que ce soit les vainqueurs qui écrivent l'histoire. Visiblement il en va de même aussi dans l'histoire des idées...

 

Lorsque l'on pense à Wittgenstein, que l'on cherche à se le représenter il y a toute une série d'images "officielles" qui refont surface.

 

La plus cool genre affiche de théâtre d'une performance à Avignon : 

 

wittgenstein branleur

source.

 

 

Ou bien on tombe dans le côté on ne plaisante pas avec la logique :

 

ludwig-wittgenstein

Paradoxe toi-même ! - source.

 

 

Mais il y a aussi celle-ci où par-delà la folie on a l'impression de saisir vraiment "le dernier Wittgenstein", plus apaisée elle donne l'impression d'un naufragé qui a survécu à sa propre tempête.

 

wittgenstein alone

Une reconstruction après coup de l'image du sage - source.

 

 

Le truc c'est qu'en réalité - la véritable photo c'est celle-ci :

 

wittgenatein-von-wright

source.

 

 

Qui est donc le mystérieux personnage aux côté du grand Ludwig sur cette photographie prise par Knut Erik Tranöy à Cambridge en 1949 ?

 

enigma.jpg

source.

 

 

Tout simplement son successeur à l'université de Cambridge mais aussi et surtout son ami et exécuteur testamentaire : Georg Henrik Von Wright. Il représente à la fois son passé (la logique) mais aussi son avenir car il est aussi le philosophe de la sortie d'un certain positivisme logique. Cette situation particulière aussi bien affective que philosophique lui a valu tout simplement un retrait bien loin de la légende du maître.

 

Né à Helsinski en 1916, Il étudie avec passion les philosophies dominantes de son temps dont le positivisme logique. Cohérent avec  lui-même il décide de rejoindre Cambridge en 1938 pour suivre l'enseignement de Wittgenstein et soutenir en 1941 une thèse sur le problème de l'induction. Une amitié sincère le lie à son professeur avec qui il restera en contact pendant son professorat à Helsinski jusqu'à ce qu'il prenne la suite de sa chaire en 1948. A la mort de son ami en 1951, il rassemble les notes et finit de publier l'oeuvre de ce qui devient dès à présent un des plus grands philosophes du XX ième siècle. Il aurait pu être le gardien du temple, le maître d'une certaine orthodoxie mais il continue à cheminer sur une voie qui n'est finalement pas si étrangère à la philosophie du second Wittgenstein. Il révise l'importance de la logique et met un terme à ce qui peut être compris comme une sorte de monopole épistémologique. Il approfondit les différents champs de la culture humaine et marque bien une distinction entre les sciences de la nature et les sciences humaines stoppant net l'unification imposée depuis Carnap. Les titres de ses grands ouvrages sont éloquents : Explanation and Understanding (1971) et Freedom and Determination (1980). Il mourra en 2003 à Helsinki - la sincérité de son engagement s'estompant derrière la figure recomposée d'une légende qui aurait certainement regrettée qu'il n'y ait plus de place à ses côtés pour un ami sur une vielle photographie.

 

friends.jpg

Repost 0
7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:58

Comme nous aimons chevaucher les vieux serpents de mer du web, nous voudrions faire une simple remarque pour relancer le débat, déjà initié avec talent par R., sur la relation qui unit ou non l’art et les jeux vidéos et profiter de cette occasion pour parler un peu moins de Hegel et un peu plus de philosophie analytique.

 

teaser videoludisme

 Les points faibles des théories enfin dévoilés ! - source ?

 

 

Philosophie analytique ?

 

Les lecteurs passagers de ce blog, peu familiers avec le détail des us et coutumes de notre discipline, ignorent peut-être qu’au sein de la philosophie se joue une guerre secrète et silencieuse qui ne fait pas de morts (mais des cons). Fondé sur une division des pratiques et des fins, le combat repose donc sur des visions inconciliables entre elles qui se disputent dans les faits tout simplement ni plus ni moins que la vérité. Ce n’est pas nouveau et Kant dès le seuil de la Critique de la Raison Pure  (le fameux “champ de bataille” Kampfplatz de la première préface) souligne cet état de fait en se limitant pourtant à la métaphysique. 

Malgré la finesse de ses analyses, la situation n’a pas évolué d’un pouce et la philosophie analytique n’a fait qu’attiser la violence des combats en s’imposant comme une alternative nouvelle - mais aussi radicale - à la fin du XIXème siècle. La démarche est simple : reprendre les problèmes de la philosophie et les résoudre ou les dissiper grâce à une analyse logique qui se fonde le plus souvent sur le langage. L’attrait des sciences n’ayant jamais faibli on voit là une façon saine de faire de la philosophie et on vit alors dans l’espoir d’un véritable progrès. Leur enthousiasme est vivifiant même si l’on se demande si dans le fond on n’avait pas entendu un peu la même musique en lisant Leibniz ou Spinoza.

 

wittgenstein.jpeg

Wittgenstein : le grand maître d'un nouvel art de combat - source.

 

Avant la situation des forces en présence était donc simple puisque tous les camps pouvaient se retrouver soit dans l’idéalisme soit dans l’empirisme chacun développant ensuite à l’infini des particularités. Le début du XXème siècle marque l’émergence de deux nouveaux candidats qui ont du mal à se replacer dans cette vision première : la phénoménologie et les philosophes analytiques. 

Autant le phénoménologue est un type sympa et enclin à la discussion (très vite on peut dire qu’il est toujours un peu d’accord avec vous) autant la philosophie analytique se parant le plus souvent des atours de la science ne lâche rien et est étonnamment peu zen dès que l’on aborde le moindre problème (y compris dans les colloques la question du choix du restaurant - c’est dire jusqu’où peut prétendre leur accès au vrai). Sûre de sa démarche, celle des autres apparaît rapidement comme ancestrale ou tout simplement débile (certaines analyses de la morale font littéralement passer Kant pour un pauvre type qui aurait mieux fait d’ouvrir un bar et de limiter ses raisonnement à ses clients). On ne porte pas ici un jugement mais on pose un état de fait. Il suffit pour se convaincre de cela de prendre le moindre ouvrage ou article pour voir qu’ils commencent toujours par balayer d’un revers de la main les anciennes tentatives en montrant en quels sens elles ne sont qu’erreurs et illusions. Le phénoménologue au contraire commence par inventorier les éléments qu’il peut sauver et à partir desquels d’ailleurs il commence à penser. Soyons honnête, l’idéalisme peut sembler aussi un peu cassant mais à partir du moment où il est transcendantal comme Kant il s’ouvre aussi aux autres et reconnaît jusque dans les lignes de ses adversaires un stimulant pour son propre développement (ainsi Kant remerciant Hume (empiriste pourtant) de l’avoir réveillé de son sommeil dogmatique). 

 

Kant.jpg

Kant : un sommet de coolitude ! 

 

Voilà grossièrement résumé pour ceux qui ne font qu’une incursion rapide dans ce petit monde comment cela se passe en général. Bien entendu, on schématise et il y a toujours des individus ouverts dans la philo analytique pour démentir un peu cela mais force est de reconnaître que dans la plupart des cas ce constat s’applique.

 

Mais malgré ce mauvais caractère (on a tous dans notre entourage des gens un peu chiants mais que l’on aime quand même car ils ont d’autres qualités ou qu’ils font bien à manger), il y a des choses à en tirer et dans notre débat force est de reconnaître que la philosophie analytique quand elle se plonge dans l’esthétique est plutôt cool. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle ne limite pas son champ d’investigation et donc qu’elle se demande pourquoi, si une sombre merde est une oeuvre d’art, une frite n’en serait pas une ? Et si c’est le cas qu’est-ce qui fait qu’elle ne peut pas l’être ? Etc. etc.

 

Là encore il est facile de mettre au clair les différentes attitudes philosophiques au moyen d’un exemple.

 

Vous sortez du cinéma et un ami vous propose de prendre un verre - vous refusez car vous êtes fatigué : voici comment la situation peut se prolonger selon qui est votre ami.

 

Le philosophe analytique :

 

“ - Tu n’avais que deux solutions : accepter (que l’on notera 1 ) ou décliner (noter 0 )

 

- (L’oeil inquiet) Euh je file là désolé.

 

- Si tu refuses (0) c’est probablement que tu es fatigué (A), ou que tu as un autre rendez-vous (B) ou que je te gonfle ( C ) 

 

Il sort un carnet et note P = 1 v 0

                                        0 = A v B v C

 

 

Alors que le phénoménologue dans la même situation :

 

- “Ok pas de souci la nuit est noire de toute façon et elle épouse le jour comme le vide aménage en creux la voûte qui le contient donc on se voit demain ( de-main qui annonce la “main” que je te tends déjà par-delà notre altérité)” …

 

Vous comprenez donc qu’il n’est pas toujours facile de s’entendre pourtant dans le cas qui nous intéresse la philosophie analytique apporte une aide précieuse pour trancher plus en avant un débat qui, dans le fond, n’a pas tant que ça lieu d’être.

 

spaceinvader art

Art et jeux video : insert coin !!! - source.

 

 

Jeux vidéo et bois flottant.

 

Suite à une dispute avec Morris Weitz au sujet de la définition même de l’art tournant autour d’un bois flottant (j’avais prévenu tout de suite on est dans le fun) George Dickie reprenant les remarques de Richard Sclafani expose dans un article précieux “Définir l’art” (1) les trois sens que recouvre l’expression “oeuvre d’art”.

 

1 - Un sens premier ou classificatoire qui correspond à l’usage paradigmatique du mot art et renvoie à des oeuvres d’art incontestables comme la Joconde ou les Nymphéas.

 

2 - Un sens second ou dérivé qui s’applique précisément en fonction des ressemblances avec une oeuvre d’art véritable. Ainsi pour R. Sclafani le bois flottant ressemble à certains égards à des oeuvres existantes comme par exemple le Bird in space de Brancusi. Ainsi si nous disons que ce bois est de l’art c’est qu’il a des particularités en commun avec la pièce citée. On dérive l’expression de l’œuvre à l’objet même si celui-ci n’est pas un artefact, c’est-à-dire n’est pas un produit fait par l’homme ce qui va directement contre la définition première de l’art qui renvoie justement à cette idée d’ouvrage au sens propre.

 

3 - Un usage évaluatif qui renvoie au cas où les propriétés avec l’oeuvre d’art sont considérées comme précieuses par le locuteur. Sclafany donne un exemple courant de ce sens dans l’expression “le gâteau de Sally est une oeuvre d’art”.

 

Nous voyons bien que dans la vie de tous les jours (celle des bois flottants) “nous énonçons souvent des phrases où l’expression œuvre d’art est utilisée au sens évaluatif, en l’appliquant aux objets naturels aussi bien qu’aux artefacts.”(2) Il est donc clair que lorsque l’on dit “le jeu vidéo est un art” nous sommes dans une telle utilisation de l’expression et que nous ne renvoyons pas véritablement au sens premier mais fondamental de la notion. On peut voir des points communs mais un jeu vidéo ne peut pas stricto sensu être considéré comme de l’art. Toute l’efficacité de la philo analytique se retrouve dans ces raisonnements. Elle débrouille un problème en le replaçant proprement en situation. Et il est vrai que même le “gamer” le plus mordu n’irait pas jusqu’à mettre sur le même plan Shadow of colossus et les Nymphéas. Il ne faut donc pas se laisser abuser par les mots : nous utilisons le terme art ici dans un sens laudatif pour souligner une qualité certaine du jeu mais cela ne doit pas dépasser cet aspect pour que l’on n’en soit pas à prendre le mot pour la chose.

 

Mais l’intérêt de l’analyse de G. Dickie ne s’arrête pas là car contrairement à M. Weitz qui refuse toute définition possible de l’art sous prétexte que le mot renvoie à une sorte de concept ouvert et donc qu’il est impossible de déterminer un ensemble de propriétés déterminantes, il va plus loin et nous donne des clefs pour appréhender ce qui fait ou non une oeuvre d’art. Suivant les pas d’un autre collègue - A. C. Danto - il va proposer une définition institutionnelle de l’art.

 

brillo-box-1964.jpg

Ce cube est le petit bonus qui a donné naissance au monde de l'art par Danto - source.

 

Le monde de l’art te ferme ses portes !

 

A.C. Danto dans un des articles les plus célèbres de l’esthétique analytique The Artworld (paru dans The Journal of Philosophy en 1964) montre à partir d’exemples tirés de l’art contemporain (et en particulier à partir des fameuses boîtes Brillo de Warhol) que “voir une chose comme de l’art exige quelque chose que l’oeil ne peut apercevoir - une atmosphère de théorie artistique, une connaissance de l’histoire de l’art : un monde de l’art” (3).

 

A partir de là, G. Dickie peut proposer une définition de l’oeuvre d’art : “Une oeuvre d’art au sens classificatoire est (1) un artefact (2) dont un ensemble d’aspects a fait que lui a été conféré le statut de candidat à l’appréciation par une ou plusieurs personnes agissant au nom même d’une certaine institution sociale (le monde de l’art)” (4). Ce monde est composé d’artistes, de galeristes, de conservateurs, de critiques, d’amateurs…

 

Or ce qui est intéressant dans le cas des jeux vidéo c’est que le débat sur la question de l’art est venu précisément d’un refus de ce monde de les reconnaître comme des œuvres d’art. La fameuse dispute avec le critique de cinéma Robert Ebert est emblématique d’un tel refus. Vous trouverez une analyse du détail ici. Alors que la définition de Dickie rend possible l’intégration des jeux ( ce sont des artefacts et comme tels ils peuvent être soumis à l’appréciation du monde de l’art) celle-ci ne se fait pas car il apparaît évident à la plus grande majorité de ce monde que le mot art n’est qu’un qualificatif pour signaler les productions de qualité mais n’est pas là pour désigner l’essence même de ces oeuvres.

 

Finalement en s’attaquant à un de ses membres c’est contre le monde de l’art tout entier que les “gamers” tentent de s’ériger et cela malgré le fait que ce monde ne les intéresse pas vraiment puisqu’il n’appartient pas le plus souvent à une préoccupation de leur quotidien. L’art n’est là que pour anoblir un passe-temps qui a une importance conséquente dans leur vie. Si l’on reconnaissait immédiatement une certaine dignité à cette industrie (car oui on parle d’industrie du jeu et non d’école comme pour des styles artistiques) il y aurait fort à parier que le débat ne serait pas aussi tendu.

 

aw

Je viens en paix pourtant : Another World

 

Mais qu’est-ce qui a pu motiver un tel refus ?

 

C’est peut-être cette question la plus intéressante et il est difficile d’y apporter une réponse définitive tellement la question est peu explorée.

 

En fait l’hypothèse que nous pouvons formuler est simple : le jeu vidéo ne peut être un art car il ne place pas son utilisateur dans une situation de contemplation et donc en ce sens ne permet pas à la relation esthétique entre une œuvre et celui qui la regarde d’être effective. Le propre d’un jeu est de cheminer vers un but et en ce sens l’attention même du joueur est focalisée autour de cette fin aussi beau le jeu soit-il. Le jeu ne nous permet pas de nous séparer de notre vision utilitaire du monde qui freine voire empêche la contemplation artistique. La condition même du jeu est donc anti-esthétique et suffit à recaler ce média du monde de l’art.

 

Cette définition essentielle de l’art comme une vision plus directe - désintéressée - de la réalité est un thème fort de la philosophie plus traditionnelle. Schopenhauer annonce le thème rimbaldien de l’artiste voyant et montre précisément que la fonction essentielle de l’art est bien de nous faire voir, de nous donner accès à ce qui n’est qu’entraperçu dans notre vie quotidienne. Bergson explicite cela clairement dans Le Rire lorsqu’il écrit :

 

« Ainsi, qu’il soit peinture, sculpture, poésie ou musique, l’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face à face avec la réalité même. »

 

Les jeux vidéos ne s’insèrent pas dans une telle logique - bien au contraire ils nous amènent à aiguiser notre perception utilitaire et donc partielle du réel pour les mener à bien.

 

Jeux koons

L'ultime revanche : Jeff Koons must die ! - source.

 

 

Une fin de non-recevoir ?

 

A partir de là il semble que l’anathème soit permanent puisqu’il tient à une caractéristique propre (on dira donc ontologique) de ces jeux. Cette conclusion était déjà celle de R. dans son article : “Le jeu vidéo est par principe incapable de se changer en art”. Pourtant, il y a peut-être un moyen de les faire accéder de façon seconde en prenant l’expérience qu’ils nous font subir comme l’objet même d’un nouvel art conceptuel. Certains jeux nous amènent à travers le cheminement qu’ils proposent à mieux voir une réalité que nous avons du mal à apercevoir dans notre quotidien. Compris ainsi ils pourraient au même titre que de nombreuses productions de l’art conceptuel accéder au monde de l’art et dépasser le sens simplement évaluatif du mot art. R. friand de jeux flash déniche souvent des jeux toujours près de passer cette limite. L’étonnant The company of myself  va tout à fait dans ce sens et explore de façon poétique nos déceptions. Plus directement lié au monde de l’art, l’artiste multimédia Hunter Jonakin développe un jeu qui justement remet en question certains jugements de ce monde de l’art à travers une quête qui tend à en supprimer un de ses éminents représentants : le plasticien Jeff Koons. Jeff koons must die est une oeuvre conceptuelle qui suit parfaitement les codes fixés par cette forme d’art et peut donc en ce sens être considérée comme de l’art. Cette impression est d’autant plus nette qu’elle est renforcée par le fait que le jeu est compris au sein d’un objet - une borne d’arcade - qui constitue en soi pour le visiteur un support courant. 

 

Koons thegame

Un nouveau ready-made !? - source.

 

 

Il est important de voir ce qui est réclamé derrière la labellisation “art” - le joueur comme nous l’avons déjà souligné ne cherche peut-être qu’une caution de la part de la société pour une activité qui par essence est pensée comme dénuée de sérieux. Il y a la volonté de couper d’une certaine façon le lien avec un type de production qui pour beaucoup est orientée vers un jeune public mais qui pourtant persiste dans le monde adulte. On peut voir derrière cette revendication agressive la volonté d’une déculpabilisation alors que dans le fond le jeu se suffit en lui-même et est une catégorie autonome qui n’a pas besoin de s’étendre au monde de l’art. Paradoxalement, les jeux vidéos peuvent devenir un art lorsqu’ils se détournent de cette revendication (en elle-même puérile) pour se concentrer sur l’élaboration chez le joueur d’expériences inédites qui éclairent de façon inattendue son monde. Il y a fort à parier que, tout comme la vidéo, ces jeux accéderont de plus en plus à un statut artistique quand la volonté de faire oeuvre et non un divertissement sera assumée. Tant que le jeu reste un jeu il nous détourne des moyens propres à la contemplation et ne nous permet de le considérer comme un art qu’à partir du moment où on le réfléchit dans un deuxième temps sous la forme d’une sorte de concept vivant. Le jeu est alors dépassé et devient, comme toutes les oeuvres, l’objet d’une interprétation qui fait le sel précisément de ce fameux monde de l’art. Sans ces conditions, qui sont dans le fond bien étrangères à l’essence même du jeu, il est difficile de ne pas adhérer à l’idée simple mais pas folle que les jeux vidéos, comme la cuisine et tout un autre tas d’activités humaines pourtant dignes ne sont pas de l’art. Nous tombons alors dans une situation paradoxale où le jeu devient un art quand il n’est plus un jeu.

 

pong

 Monde de l'art : 1 - 0

 

 

 

 

(1) Repris en langue française dans Genette, Esthétique et Poétique, Essais, Points (n. 249), p. 15.

(2) Ibid.

(3) Traduction de Danielle Lories dans son article “Philosophie analytique et définition de l’art”.

(4) Ibid.

Repost 0
27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 14:46

 

System-failure-matrix-code-wallpaper 51461 7656

source

 

Certes, Matrix est un film de 1999. Mais l'ayant revu la semaine dernière, et n’ayant jamais lu les thèses fameuses de Badiou, quand je vois le film, je forme benoîtement mes propres étonnements métaphysiques. Dont je vous fais part.

 

Une petite réflexion sur l’Elu.

 

C’est très simple : Imaginons que nous séquestrions quelqu’un chez nous, sous des verrous sûrs, et que nous voulions l’occuper pour que, tout en étant notre prisonnier, il nous aime et nous soit reconnaissant. Je lui apprendrais le golf ou à cuisiner le chou romanesco. En revanche, je ne lui enseignerais pas comment on crochète une serrure.

 

Alors pourquoi est-ce que dans Matrix les machines, qui veulent occuper les humains pour qu’ils continuent à aimer cet esclavage qu’ils ne sentent pas, en occupent-elles certains en en faisant des hackers et autres doués de l’informatique ? Puisque toutes les activités quotidiennes, comme manger et sentir le goût des aliments, sont en fait un programme informatique, pourquoi avoir inclus dans ce programme informatique la programmation informatique ?

 

chauve-souris.png

 

Comme le dit à peu près Thomas Nagel : Les machines ne savent rien du goût du chocolat et 

nous rien de la subjectivité des chauves-souris - source.

 

Une autre comparaison : d’après la théorie théologique de l’Intelligent Design, Dieu a créé un univers ordonné, rationnel. Ce qui ne va en fait pas de soi, c’est que l’intelligence humaine, dans toute sa faiblesse, puisse reconnaître cet ordre et cette rationalité et puisse l’attribuer à Dieu. L’astronome qui soupire d’aise devant la beauté harmonieuse du cosmos et qui se dit que décidément Dieu a fait du beau travail est fou de prétention, il fait de son intelligence humaine le critère d’un jugement sur l’intelligence de Dieu. Coupons court et disons que ce qui garantit la cohérence de la théorie de l’Intelligent Design est que Dieu est un créateur bienveillant et qu’il est somme toute possible qu’il ait créé l’homme intelligent, d’une intelligence de même nature (univoque, car c’est le débat de l’univocité et de l’équivocité) que la Sienne Propre et Divine. Idem pour les machines de Matrix : elles ont créé des hommes assez intelligents pour comprendre la matrice. Seulement c’est un peu problématique car elles ne sont pas censées être tellement bienveillantes envers les hommes, ni vouloir se révéler.

 

Quelques hypothèses :

 

C’est bien fait pour les machines si les meilleurs informaticiens peuvent trouver par eux-mêmes ou pressentir la sortie de la matrice (le film pose la question du degré de grâce qu’il faut pour le salut : est-ce qu’on se sauve par soi-même – grâce suffisante - , ou est-ce qu’on ne l’aurait pu si on n’avait été attiré sur ce chemin ? – grâce efficace.). Elles ont enseigné à de très bons élèves comment on pouvait supplanter le maître.

 

Descartes_mind_and_body.gif

 

On n’est jamais mieux servi que par soi-même : si Descartes s’était créé lui-même, il se serait créé 

parfait (Méditations III) - source.

 

Les machines n’étant pas bêtes, on fait naturellement l’hypothèse qu’elles sont perverses. Elles jouissent d’enseigner à leur prisonnier comment il va pouvoir crocheter sa propre serrure, et connaissent un plaisir intense quand il est sur le point de se libérer ; elles savent aussi qu’à ce moment elles vont le tuer. Si nous avions quelqu'un chez nous dans une cage, nous aurions très envie de lui apprendre à crocheter des serrures. Au moins si nous sommes joueurs et pervers (ici on s’achemine vers la thèse de ce paragraphe : la perversité est une constante anthropologique). Les machines jouissent d’observer quelques hackers pressentir qu’il y a la matrice : ces hackers doués sont toujours tellement en retard sur la programmation artificielle, ils sont tout simplement drôles – au reste peu dangereux. Si tous les hommes sont de petites marionnettes dans les mains d’un manipulateur-machine, les hackers le sont a fortiori, ils sont les jouets préférés des machines. Les hackers sont les seuls humains capables d’apprécier un peu la formidable matrice. Les machines ont programmé des programmateurs pour ne pas être seules, pour avoir un autre qui les admire. (ici, il est de coutume dans un article de Freakosophy qui se respecte d’invoquer Hegel – mais les lecteurs réguliers s’il y en a feront le développement d’eux-mêmes). Conclusion : les machines sont perverses, elles ont besoin de dominer et d’êtres admirées par qui elles dominent. C’est leur manière d’être irrationnelles et c’est cet accès en elles à la passion qui les mènera à la perte de contrôle qui est la perte tout court. Elles sont humaines. Cqfd.

 

Troisième hypothèse : le film pose une énigme logique de type Gödel, Russell. Genre : qu’est-ce qu’un programmateur s’il est lui-même un programme informatique ? Un programmateur qui n’est qu’un programme (= Néo, au cas où cet article deviendrait décidément trop abscons) peut-il reprogrammer son programme matrice ? Je ne développe pas, par pure coquetterie : je le ferais si j’avais relu le Pour La Science sur Gödel. J’aime cette hypothèse.

 

56geeks

 

Les geeks sont-ils drôles ? Le film ne pouvait pas vraiment assumer une thèse aussi subversive - source.

 

 

Le moment vient de proposer une lecture du film. Ma première hypothèse (bêtise des machines) n’en est évidemment pas une. Ma deuxième hypothèse (perversité) correspondrait à un autre genre de film, Silence des agneaux version geek. Ma troisième hypothèse (énigme logique pour initiés) à un film type Cube. Mais voilà, Matrix, sous ses airs de pseudo-réflexion métaphysique, a un propos religieux. Le mot juste que je voudrais employer ici c’est : sotériologique. Désolée, c’est le bon mot. (D’après le TLF, partie de la théologie concernant le salut.)

 

Munchhausen.PNG

 

Schopenhauer : « [der Freiherr] vonMünchhausen, der, zu Pferde im Wasser schwimmend, mit den 

Beinen das Pferd, sich selbst aber an seinem nachVorneübergeschlagenen Zopf in die Höhe zieht. » 

Cela veut dire : un programmateur programmé qui modifie le programme dont il dépend est une 

fable pour enfants - source.

 

Voici ma quatrième lecture, qui est ce que le film raconte : les machines ont programmé bien malgré elles des programmateurs, elles n’y pouvaient rien. Car il y a une Providence, et un Plan au-delà des projets colonisateurs des machines. Il fallait qu’il y ait Néo. Néo est l’Elu. Pour cela, il fallait qu’il y ait de la programmation informatique chez les humains. Ici est le point de non-maîtrise des machines. Elles ont fabriqué tout un univers artificiel, mais certaines de leurs propres réalisations ont un sens qui leur échappe, et sans le comprendre elles le pressentent. La cause occasionnelle de Néo, c’est les machines. Mais sa cause réelle, c’est la Providence. Il est agi par une double causalité : il semble suivre le programme de la matrice, et en même temps il lui échappe et réalise un Plan transcendant.

 

oracle.jpg

 

L’Oracle : il est bien possible que Néo se soit appelé tout seul - source.

 

Les films à motif sotériologique sont nombreux. Prenons pour point de comparaison Avatar. Dans Avatar, Jake Sully, ce marine paraplégique de l’époque où les marines ont été privatisés, est l’Elu. Si l’on regarde toute l’action sur un plan humain, elle est faite de curieux hasards, et paraît avoir produit beaucoup plus de résultats significatifs qu’elle n’avait été investie d’un projet significatif au départ. Si je projette de partir escalader la face Nord de l’Himalaya, que je m’y prépare pendant des mois, et que j’y arrive, il y a une sorte de retour sur investissement. J’ai eu un projet significatif, puis une action sensée et adéquate, je peux être fier du résultat car il est mien. Si je sors acheter des cigarettes et que par hasard en chemin je me trouve en mesure d’empêcher la prise en otage du Président de la République parce que je l’ai pris pour le beau-père de la jolie voisine et que j’ai cru à une blague, cette histoire est tirée par les cheveux. Je suis un héros tellement en dépit du sens de ma propre action que proprement je n’en suis pas un. Soit la vie est ainsi, burlesque et trouvant toujours un biais pour ruiner le sens de l’action humaine. Soit il y a une Providence, et quand les actions humaines se trouvent avoir un sens, ce n’est pas le sens que les hommes lui ont donné, mais celui que Dieu a voulu réaliser à travers eux. Avatar est un film simple et cohérent. On nous explique très vite comment il est possible qu’un marine mercenaire paraplégique puisse sauver une planète : la Nature est une Déesse éprise d’équilibre. C’est elle qui a voulu que Jake Sully vienne sur Pandora. Que donc pour que ce plan se réalise il fallait que Jake Sully soit humainement paraplégique et na’aviment libre : ainsi il a une raison de s’attacher à Pandora. (je veux bien faire une petite analyse de la synopsis d’Avatar. Mais de l’onomastique, je m’y refuse, car trop mauvaise). Pour qu’un paraplégique vienne sur Pandora, il fallait qu’il ait été sélectionné sur ses caractéristiques génétiques et non sur ses actuelles performances physiques. Pour cela il fallait qu’il ait un frère jumeau beaucoup plus apte que lui à partir coloniser Pandora mais qui finalement ne part pas. Etc. Le principe est simple : hasard + hasard + hasard + hasard….. qui produisent du sens = action de la Providence. L’action humaine a d’autant plus de sens qu’elle n’en a pas intrinsèquement, elle est investie d’un sens plus haut et plus noble. Il y a une Déesse, et cette Déesse a tout prévu. La société américaine qui veut piller le sous-sol de Pandora n’y peut rien, c’est un point de non-contrôle humain, ce Plan se déroulera.

 

paul_elu.jpg

 

Paul Atréides. Quand le signe de l’Election est de savoir galvaniser les foules, on n’a peut- 

être plus affaire à une fable théologique, mais à la dérive démocratie-tyrannie redoutée par les 

philosophes grecs - source.

 

Dans Matrix, Néo est l’Elu. Les machines n’y peuvent rien (redoutablement intelligentes et pas si aveuglées par leur formidable pouvoir que ça : elles pressentent leur perte). Alors il faut qu’il y ait sociétés d’informatique et hackers talentueux. Mais ici, l’arrière-plan théologique se dérobe : la Providence est un point noir de Matrix, elle ne parle pas aussi clairement et mélodieusement que l’Arbre de Pandora. Devrions-nous nous contenter d’un Dieu caché ? Quelle puissance supérieure a décidé que Néo était l’Elu et s’est jouée du contrôle des machines ? On ne voit pas très bien quelle puissance on peut opposer à la puissance des machines dans Matrix, sinon la nature. Car elle est présente. Les Machines cultivent les fœtus et maintiennent les hommes en état de fœtus, même adultes (ici ma puissance de commentaire s’arrête : j’adore, tout simplement). Ces images d’agriculture hors-sol avec des batteries de fœtus humains sont des images de la nature, ou plus exactement de la nature humaine. Ici, je prends nature humaine au sens le plus fruste de ce que le génome humain détermine ; je ne rentre pas dans mon débat chéri de ce qu’on entend par nature humaine. Les machines ont pris le contrôle de tout, ont tout modifié, mais apparemment ils s’agit encore d’un projet très classique, non démiurgique, de contrôle de la nature. Elles sont « comme maître et possesseur de la nature », et évidemment dans le projet classique, ici cartésien, le « comme » est important, la technique n’est pas une création, elle est une domestication de ce qui a été créé. Formulé par Alain : la navigation à voile est une technique car elle consiste à savoir remonter le vent en utilisant la force du vent ; et ceci on ne le peut qu’à partir du moment où on a reconnu qu’on ne pouvait rien sur la force du vent elle-même. Les machines sont le fleuron de la science et de la technique classique, rien de plus. Elles cultivent les fœtus car elles n’ont pas trouvé le moyen de créer ex nihilo de l’énergie. Leur faiblesse va plus loin : la nature humaine est personnelle. La génétique comme théorie est une ontologie de l’individu. Il y a dans ces champs gris de fœtus un individu Néo. Les hommes sont libérables un par un. Chapeau bas.

 

chou_matrix.jpg

 

Savez-vous bien distinguer le chou romanesco du brocoli ? - source.

 

Matrix ne nous donne pas d’autre piste pour comprendre le motif théologique. Ou plutôt : il y a en apparence dans le film un motif sotériologique sans motif théologique, une élection et un salut sans Dieu et sans paradis, ce qui me paraît difficile à tenir. Alors voici ce que je propose : Néo est l’Elu par nature. De naissance. La nature humaine est toujours là, les machines l’ont simplement domestiquée. Elle a une intention, un Plan. D’ici émanent l’appel et la grâce : de ces stabulations de fœtus humains. L’humanité, la nature humaine, est un Dieu qui peut encore sur un plan d’immanence influencer le déroulement du plan des machines. Le pouvoir des machines est éphémère, elles ne sont qu’un moment dans le déroulement d’un plan qui les dépasse, parce que Néo a dans ses gènes le talent, ici le mot propre est bien sûr le génie, qui lui permettra de toutes manières de sortir de la matrice, peu importe pour quoi les machines le programment ou la vie qu’elles lui réservent. Les stimuli sont programmés, mais le cerveau est naturel. Ce n’est bien sûr pas un hasard si le génie est un informaticien : on croirait aujourd'hui plus volontiers au génie, à l’autodidacte dont les facultés naturelles dépassent tout apprentissage, en informatique qu’en art par exemple. Mais ce n’est pas du tout ici mon propos. Mon étonnement et ma conclusion, c’est cette proposition : L’humanité codée dans nos gènes est son propre Dieu, son propre salut, et quand il en sera besoin, elle saura appeler un Elu pour se sauver elle-même.

 

 

matrix_porte.jpg

Il ne faut jamais fermer la porte à une bonne explication théologique ! - source.


Repost 0
21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 19:31

 

Sitcom homer-simpson-canape-image-343646-article-ajust 650

Un Homer esseulé serait-il encore drôle ?

 

"Sitcom". Le mot vient comme l'on sait de la contraction de "Situation comedy". On suggère par ce nom que les personnages ne sont pas développés pour eux-mêmes. L'intérêt provient plutôt de leurs interractions comiques. Et si on déploie le concept jusqu'au bout, on peut en déduire que dès qu'un personnage se met à changer en profondeur et devient l'enjeu de la série, cela signifie qu'on est en train de basculer dans le genre du drame, où l'action n'est plus fragmentaire ou cyclique, mais linéaire. La plupart des sitcoms, pour ancrer leurs situations comiques nécessitent donc un cadre très défini, quasi rituel, où rien ne change qui affecte directement les personnages. Elles supposent par exemple une bande d'amis, où chacun connaît sa place. A la qualité d'être comique s'appose alors une deuxième qualité peut-être aussi importante : avoir passé un pacte social. 

 

Sitcom générique simpsons

The Simpsons : 24 ans de générique passés à se jeter sur un canapé.

 

Prenez le célèbre générique des Simpsons. Il suggère quelque chose de très puissant. A travers toutes les variations possibles, il y a une convergence indéfectible vers le canapé et la télévision. Chaque début d'épisode, on sait que ce qui forme la possibilité même de la série est cette socialité naturelle. Les cinq membres de la famille Simpson, Homer, Marge, Bart, Lisa, et dans une moindre mesure Maggy, sont tous capables de risquer n'importe quel cataclysme pour retrouver la chaleur de l'insociable sociabilité du canapé familial. Bart esquive habilement les passants en skate, Homer rate trois occasions de faire exploser la centrale ou de provoquer un crash en voiture, Marge perd Maggy à la caisse du supermarché, et Lisa revient à peine du monde merveilleux de la musique. Tous ont mille occasions de partir, de se perdre, et pourtant ils se rejoignent indéfectiblement sur le canapé à l'heure de leur propre show. Ce qui compte n'est pas qu'ils soient devant la télévision, comme un formidable miroir de nos foyers contemporains, mais qu'ils soient ensemble devant la télévision. Malgré tout ce qui a été écrit sur la dissolution du lien social à cause de la télévision, malgré les célèbres scènes d'étranglements Homer/Bart, et toutes les écarts à la routine familiale que la série illustre, le petit rituel du générique montre à quel point au contraire la société préexiste à la télé, et le lien social à la situation comique. N'y a-t-il jamais eu un de ces génériques où l'on ne voyait qu'Homer rampant vers le canapé, seul et ivre, une part de pizza collée au slip, et se morfondant de solitude devant son poste (question ouverte, à la limite, qui est aussi un appel à trouver la perle rare — ou une suggestion pour Matt Groening) ? 

 

Sitcom the big bang theory

L'ordre du canapé. Le chaos de la bouffe chinoise à emporter.

 

Autre exemple de cette mécanique sociale donnant lieu à la situation comique : les incipits de Big Bang Theory. Alors que le générique présente un monde qui explose (un big bang), la fin du même générique montre la petite bande d'amis associée autour d'un canapé, dont on sait dès le premier épisode que chacun y a sa place déterminé (d'après le plan établi par Sheldon). La narration débute généralement par une conversation qui dégénère : une remarque prise à la lettre par Sheldon, un défi stupide lancé par Howard ou une blague sur le manque de sex-appeal de Léonard. L'histoire, telle le monde matériel après l'événement du clinamen épicurien, ou telle le big bang du générique, donne l'impression de naître par hasard. La résolution du problème est d'ailleurs souvent escamotée. Ainsi le dernier épisode (S04E17) déploie la chaîne de réactions : Léonard trouve l'amour avec la soeur de Raj, rend Penny jalouse, et... Penny finit l'épisode en pleurant entre deux sarcasmes de Sheldon. Mais... pas de réconciliation. On pourrait croire qu'on laisse le show au bord d'un gouffre d'incertitude, ouvert à tous les possibles. Mais au contraire, quoi qu'il arrive, chaque personnage retrouve son lieu naturel, son topos : Penny reste la voisine de la bande de geeks, Howard reste vivre chez sa mère et Raj reste un célibataire frustré, tandis que Sheldon reste indifférent à toute aventure sexuelle avec Amy.

 

Sitcom-houses

 

Friends, Happy Days, How I Met Your Mother... tous vivent des aventures, voire même des ruptures, mais à une condition : qu'existe un groupe d'amis véritablement et solidement liés dès le premier épisode. La sitcom n'est que l'histoire de ce groupe. Toutes les formes de socialité sont en droit possibles. Le cadre favori des sitcoms reste la famille, comme le prouve le récemment emmy awardisé Modern Family. Une famille a ceci de pratique pour un scénariste qu'il se dispense d'expliquer la constitution même du groupe qui va devoir subir ces tensions et ces conflits. Et dans ce cas, moins on montre, moins on explique, et plus on met hors jeu la dramaturgie même qui accompagne la constitution de la "société comique". Certes, il existe de nouvelles hordes comiques qui permettent d'ancrer une sitcom, on peut citer par exemple The Office (et ses triples versions : anglaise, américaine et française), Park and Recreation ou IT crowd. Le bureau y inaugure un nouveau genre de société sitcomielles. Et le ressort comique venant du fait que justement, malgré les tentatives de s'en échapper, le groupe reste dominant, inchangé, bien que majoritairement composé d'abruti. Mais pour autant, on n'y explique toujours pas la constitution du groupe lui-même, le pacte social lui-même. 

 

Sitcom simpson générique

La famille doit-elle être le fondement de toute société sitcomielle ?

 

Il y a une série qui fait figure de brillante exception – car c'est là que je voulais en venir : Community. La série a débuté en 2009, et comme son nom le suggère, elle porte directement sur la constitution d'une communauté. Le titre brouille à peine les pistes en s'inspirant de ces community college, qui sont des universités publiques, ouvertes à tous, et qui sont présentées dès le début de la série comme une véritable jungle. 

 

Sitcom_community_wallpaper_1280x1024_1.jpg

Mobilier combinable. Pacte social combinable.

 

Sans trop abuser de notre pouvoir herméneutique, on peut donc lire dans cette sitcom le problème de la constitution d'une société, et donc, en filigrane l'examen du contrat sitcomielle lui-même. Le premier épisode de Community fait en effet défiler tous les problèmes inhérents à la constitution d'une société, et surtout fait se rencontrer et s'entrechoquer différentes théories d'association : hobbesienne, kantienne, ou utilitariste. Notre problème sera alors de se demander suivant quel motif les personnages s'associent ; et s'il existe un motif sitcomique spécifique d'association.

Repost 0