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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 23:15

 

Je faisais remarquer dans un post récent à quel point la genèse de Batman est fragile. Je proposais même de lui retirer le qualificatif de "super-héros" pour lui préférer celui de "détective". Car (1) Batman n'est pas "super" (il est humain). Et que (2) Bruce Wayne n'a aucun motif réel pour faire le bien, comme les autres héros (la mort de ses parents intervient trop tôt dans sa genèse, ce n'est pas une explication suffisante, et finalement, on ne sait pas pourquoi il devient Batman si tard). 

Ce qui m'intéressait, plus profondément, était de montrer comment toute une chaîne de scénaristes de DC, conscients peut-être de ces fragilités, ont appuyé délibérément (et grossièrement ?) en sens inverse et tenté de faire de Batman un semi-dieu (le seul à pouvoir arrêter Superman), ou un ultra-héros, seul capable de choisir perpétuellement le bien à la suite de conflits intérieurs répétés et théâtralisés (là où le Bien choisi par Superman paraît n'être que l'effet mécanique de sa bonne nature). 

 

batman_superman.jpg

Batman vs Superman : un combat s'engage autour de la batmanification - source.

 

Peut-être qu'une bonne mythologie se doit d'être paradoxale, voire contradictoire, je ne suis pas mythologue pour le dire... Mais Batman me semblait intéressant au nom même de cette ambiguïté, et plus particulièrement en tant que figure (masquée) de la vérité.

 

A la suite de mes remarques sur Batman, une occasion de débat s'est présentée (à travers Phersv du site anniceris.blogspot.com et au fond, avec la source même de cette remarque : MGK. A Mightygodking, un internaute a récemment demandé des arguments pour une défense originale de Superman. 

 

La réponse de Mightygodking est simple. Superman résiste à une tendance prégnante chez les super-héros : la batmanification.

 

Je résume les arguments. (1) Superman est le seul super-héros à auto-limiter son pouvoir, alors que Batman chercherait davantage à l'accroître. 

Et (2) Superman est également un des seuls super-héros à avoir résisté à la psychologisation des super-héros devenue très en vogue à cause du succès de Batman. 

Autrement dit, un super-héros contemporain, s'il voulait trouver des milliers de lecteurs devrait à la fois tracer une courbe perpétuellement croissante vers la puissance, tout en se torturant le cerveau pour rester bon. Bingo, c'est en effet, le portrait type du héros moderne. Ils sont tous élus ou prophètes de quelque chose, pleins de super-pouvoirs, et complètement paumés quant à savoir quoi faire de ces super-pouvoirs. Si on voulait faire une psychanalyse d'une société tout entière, on ne s'y prendrait pas mieux. 

 

Mais cela concerne-t-il vraiment Batman ?

 

batman_superman.png

source

 

D'après ce que j'ai écrit, on aura compris que je considère le "trauma" de Batman comme trop théâtral et trop récurrent pour pouvoir être pris au sérieux. Les scénaristes tentent d'expliquer Batman, alors que sa genèse héroïque est tirée par les cheveux. Le "réalisme" de l'adaptation cinématographique récente par Christopher Nolan ne me réjouit pas particulièrement. A mes yeux, soit Batman est un mythe qu'on n'expliquera jamais vraiment, et qu'on devra traiter comme une figure paradoxale et fascinante (à la façon de Tim Burton), soit il est un fou en costume qui peut faire sourire le Joker (ce que le personnage de toute façon risque toujours de devenir). 

Quant au rapport de Batman avec le pouvoir, il est à nuancer. S'il est très net que Bruce Wayne n'est pas gêné d'écouter illégalement ses propres concitoyens (alors que ça causerait une bonne migraine à Superman), pour le reste, le personnage fait plutôt preuve de retenue. Batman tient par exemple à rester humain et citoyen de Gotham, alors qu'il pourrait aspirer comme un Lex Luthor à s'hybrider de toutes les façons possibles avec le premier extra-terrestre qui passe. 

 

Mais puisque la discussion s'est déplacée sur Superman, je veux préciser quelques points dans une intention cette fois plus consensuelle : que Superman s'auto-limite ou qu'il résiste à la psychologisation, c'est entendu, mais c'est plutôt le sens prêté à ces deux exceptions que je critiquerais. 

 

supermanvsbat.jpg

source.

 

La critique de la batmanification des super-héros fait écho au fait que Superman a inspiré à Mark Millar un album, Red Son, où Superman se transformait en dictateur mondial invulnérable (la fin est plus nuancée, mais je me contenterai du pitch). Par contraste, la cape noire de Batman a un côté dissident plutôt sympa. Il est vrai que ce genre de dérive autocratique est un lieu commu – et que Batman n'en est pas exempt (cf. Kingdome Come). Mais Superman se prête particulièrement bien à ce genre de déviation tout simplement parce qu'il est supposé invulnérable. Régulièrement maintenant, on a le droit à notre super-héros "Superman-like" qui se fait corrompre par son propre pouvoir, et qui finit par prendre sa force pour un principe de justice (Warren Ellis se fait une spécialité de ce genre de scénario subversif à la Moore, dans No Hero ou Black Summer). 

"Anniceris" a raison sur un point : accentuer cet aspect de Superman revient en effet à oublier qu'en temps normal, Superman auto-limite son pouvoir. Il pourrait détruire la terre entière mais ne le fait pas. Il pourrait écouter les conversations de tout le monde, ou voir tout le monde à poil, mais il ne le fait pas (peut-être parce qu'il a un problème avec le sexe – la plupart des hommes seraient certainement tentés de passer leur journée en vision laser plutôt que d'essayer de voler ne serait-ce qu'une seule fois). Alors, évidemment, il peut à ce titre faire figure de modèle. Superman a pour rôle de faire croire que des valeurs bonnes, apprises même par un homme surpuissant – et donc susceptible d'être corrompu – restent des valeurs bonnes. Et il a aussi historiquement pour rôle de faire croire aux valeurs d'assimilation de l'Amérique (puisque le petit Clark Kent n'est rien d'autre qu'un alien assimilé, ou Jerry Siegel, le créateur de Superman, un juif assimilé).

Mais le lieu commun du pouvoir corrupteur est très utile, et il est aussi vieux que le monde lui-même, heureusement. L'épopée de Gilgamesh, premier récit connu dans l'histoire de l'humanité, raconte (entre autres, tellement ce récit est riche) l'histoire d'un roi qui se sentant tout puissant a défié les dieux et s'en est trouvé puni. Platon rapportant le mythe de Gygès, mythe d'un anneau corrompant un pauvre berger, n'a d'un certain point de vue rien fait d'autre que le pitch du Seigneur des Anneaux, qui irrigue nos mythologies contemporaines (dont Star Wars est un autre exemplaire). Il y a une légitimité définitive à mon avis, à mettre en garde contre les dérives totalitaires de tout pouvoir ou de tout vigilantisme. Dit de façon plus franche : croire à l'auto-limitation du pouvoir me semble une régression. Si Batman devait devenir autocrate, ce serait davantage parce qu'il n'est plus surveillé par le commissaire Gordon ou éprouvé par la galerie de fous qu'il pourchasse.

Autrement dit, l'auto-limitation du pouvoir en tant que valeur n'a rien de très séduisant quand on devient adulte. Mais, qui plus est, elle est étrangement exempte de toute justification, alors qu'on peut expliquer pourquoi le pouvoir corrompt, et en faire de bons scénarii. On ne sait pas pourquoi Superman s'empêche de raser la Terre ou de violer Loïs Lane. A la limite, on peut rappeler qu'il a grandi comme ça, élevé par les Kent, mais précisément, ça revient à croire aux valeurs universelles de la paysannerie texane... ce dont on peut tenter de faire l'économie.

 

supermanxxxmovie.jpg

Dans cette version Superman ne se retient plus de rien ! - source.

 

La deuxième remarque est plus intéressante. Superman résiste à la psychologisation – il résiste aux traumas qu'on colle aux super-héros (en l'occurrence, c'est souvent dans les reboot     contemporains des mythologies DC ou Marvel qu'on nous colle des traumas partout – Hulk et son père, Wolverine et son père, Hal Jordan et son père... ce sont des réappropriations très récentes, toujours autour du problème du père d'ailleurs, ce dont les américains devront prendre conscience un jour ou l'autre). Certes, Superman ne s'allongera jamais sur un divan. Mais n'est-ce pas la raison même de sa platitude ? Le personnage de Superman a récemment dû être évalué parce que les descendants de Siegel demandait des droits sur le personnage. Et après un long calcul, on a réévalué les droits sur Superman à la baisse, comparés à ceux que pourraient rapporter Batman par exemple*. La raison saute aux yeux de tout le monde : Superman n'a pas de faiblesses. Et par conséquent, il est ennuyeux. Evidemment on peut me reprocher de ne faire ici qu'une appréciation subjective (et souscrire aux évaluations de la Warner). Mais c'est pour cette raison que je parle de cette affaire concernant les droits du personnage : je ne suis pas le seul à revoir l'intérêt de Superman à la baisse aujourd'hui. Superman est ringard. Mais peut-être n'est-ce que la première étape vers une vraie postérité...?

 

Krypton_Explodes.jpg

La fin d'un monde mais le début d'un héros : krypton - source.

 

Si on veut une analyse plus factuelle, il me semble que Superman n'est pas à proprement parler dénué de trauma. Il est tout de même le seul survivant d'une civilisation disparue et il hérite littéralement de toute la mémoire de son peuple qu'il a à charge de faire revivre. Son trauma n'est pas psychologique au sens où on l'entend d'habitude : ce n'est pas un accident ou une crise de culpabilité. Son originalité est en l'occurrence qu'il renvoie à sa prime enfance (quand il est placé, encore bébé, dans le vaisseau pour échapper à la destruction de Krypton). D'une certaine façon, Superman doit prendre conscience par lui-même de son traumatisme alors qu'il pourrait choisir de l'ignorer (et être là, pour le coup, parfaitement assimilé en perdant la conscience même de l'être). Clark Kent a le même trauma que n'importe quel orphelin. Et même peut-être comme eux, il peut souffrir de la perte de ses parents, bien qu'il ait de formidables parents d'adoption. Superman peut s'interroger infiniment sur ce qu'il n'a pas connu et qu'il aurait dû connaître, il doit faire le deuil d'un possible – alors que Batman et les autres doivent surmonter le traumatisme d'un événement réel. Quoi qu'il en soit, être l'héritier d'une civilisation dont l'humanité pourrait répéter les erreurs est une assez bonne raison de devenir un héros. D'autres se sont changés en prophètes pour moins que ça.

 

superman_morrison_quitely.jpeg

Le very best du super man - source.

 

A la limite, si on se demandait comment utiliser Superman de façon ni ennuyeuse, ni psychologisante, je renverrais de façon très subjective et entêtée à la meilleure version de Superman que je connaisse : celle de Morrison et Quitely (et ce n'est pas faute d'avoir essayé de trouver mieux). J'en ai déjà parlé ici. Morrison traite Superman d'une façon originale. Il ne va pas chercher les éventuelles faiblesses de Superman, mais il va l'employer comme une hypothèse métaphysique, un personnage capable d'explorer des limites inconnues pour les autres – et plutôt que de le ramener vers les hommes, il va l'en éloigner. L'histoire commence symboliquement par la surirradiation de Superman au soleil qui lui donne son pouvoir. Notre héros voit alors son pouvoir se décupler, mais également son espérance de vie se raccourcir dramatiquement. Durant ces derniers instants qui lui restent, Superman va être atteint d'une sorte d'hyperactivité, tentant de corriger toutes ses erreurs au lieu de se guérir. Le propos est limpide : un être aussi puissant que Superman arrive nécessairement à un niveau où il se disloquera sous le poids de sa propre puissance. C'est cette fragilité (découlant de la puissance) qu'il me semble plus utile d'explorer, au lieu d'une moralité humaine supposée limiter la puissance.

 

art cover superbatman

source.

 

Sur le même thème dans Freakosophy :

 

Batman est-il un super-héros ? 1, 2, 3.

Batman et Jacob : chevaliers de la démesure.

Batman : le tueur était aristotélicien.

Batman : Et in arkham ego.

Batman : héros hégélien de la refondation.

Les comics impossibles.

Du déterminisme social chez les super-héros.

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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 00:00

freako apple

Une solution vite !? - Retrouver la tentation.

 

Il est difficile de ne pas sourire devant certains renversements qui montrent à gros traits à quel point il faut toujours bien se soucier de la place que l'histoire nous accorde. A son commencement Apple se bat pour exprimer ce qu'elle expose comme sa spécificité : l'originalité, l'expression légitime d'une différence. Les premières publicités à faire son succès fonctionnent toujours sur ce ressort et elles flattent le consommateur en lui montrant qu'il n'est pas qu'un client. Il est plus que les autres qui ne sont eux que la répétition d'un même individu diaphane incapable de sortir de l'écran gris et de l'OS peu sympathique de Microsoft. 

 

La publicité 1984, lancée pendant le superbowl et réalisé par Ridley Scott, va dans ce sens et montre habilement en quels sens la différence loin d'être une tare est peut-être la voie vers une certaine libération. 

 


 

Lors de sa deuxième naissance lorsque Steve Jobs revient en sauveur ce sera encore cette idée-là qui sera mise en avant pour relancer la marque et l'engouement qu'elle avait pu susciter par le passé. Mais que se passe-t-il lorsque l'on devient non plus l'exception mais la règle ? Plus simplement, comment s'accommoder de son succès ?

 

 

 

En 1997, dans un monde où tous les ordinateurs sont beiges Jobs a une idée simple : la couleur.

 


La différence est le plus puissant des leviers publicitaires car elle repose sur la volonté de chacun de sortir du lot, d'être un individu véritable au sens propre et non un atome uniforme qui se comprend sur le mode d'une simple répétition de ses voisins. Cette volonté tenace de s'individualiser au maximum est un des ressorts principaux de nos sociétés démocratiques comme l'a si bien compris Tocqueville avant Steve Jobs. Le livre II de De la démocratie en Amérique peut alors être perçu comme une sorte de guide de l'homo democraticus à l'usage des plus rusés des publicitaires.

 

Comment comprendre ce profond désir de distinction dissimulé sous la volonté d'originalité ou d'authenticité ?

 

 


 
Voici la véritable pub (réalisée par Tony Scott) que tente de reproduire Motorola en inversant la tendance pour sa nouvelle tablette.

 

 

Pour saisir à quel point il est l'élément moteur de l'homme démocratique, il faut remonter à ce qui est, mine de rien, le moteur même de toutes sociétés démocratiques : l'égalité.

 

« Ainsi donc, à mesure que j’étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l’égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir ».

 

De la Démocratie en Amérique, Tome I, Introduction.

 

L'égalité qui met fin à toute hiérarchisation de l'espace public réduit le citoyen à un semblable. Chacun est aux yeux du tout une sorte d'atome identique. Et cela s'exprime positivement dans l'égalité des droits et des devoirs qui est censée être la base d'une société qui s'est construite sur le refus des privilèges. Cette uniformité est donc en premier lieu un gage de notre liberté. Pourtant derrière cette conquête essentielle un certain regret de la différence va peu à peu émerger. Puisque tout le monde est identique, le premier réflexe sera alors de se replier sur soi et donc de développer au sens propre ce que l'on appellera à juste titre : l'individualisme. La belle totalité que forme l'espace public ne fascine plus que dans les démocraties antiques et fonctionne comme une sorte de repoussoir vers l'endroit où j'estime que je peux exprimer ma différence. L'individualisme n'est ni plus ni moins que le nom que Tocqueville attribue au repli de l'individu sur la sphère privée qui va de pair avec un certain culte du bonheur et de la consommation. C'est la fin des idéaux communs et le début des idoles privées.

 

Ce désir de différence est un désir, voire le désir démocratique par excellence.

 

Le mécanisme est simple : si je suis foncièrement semblable aux autres - je ne peux affirmer ma différence qu'à partir d'éléments superficiels, ce mot est à entendre au sens propre de surface. C'est de l'extérieur, à partir de signes extérieurs, que je vais construire ma différence sur un fond d'égalité radicale. Et cela ne va pas se faire en pensant, car la raison est précisément ce que nous partageons  avec les autres hommes, mais en consommant. Le rapport que j'entretiens avec les autres va se construire maintenant à travers les choses que je possède. Ces dernières sont censées alors mettre en avant ce que je suis vraiment et restituer ainsi une certaine forme de hiérarchie. Notre différence se retrouve ainsi dans la possession mais aussi maintenant à travers certaines "vitrines" technologiques de soi que peuvent être Facebook ou autres comptes Twitter. Le succès des réseaux sociaux n'est pas imprévu si on le replace dans toute sa logique qui s'origine dans la modernité mais qui explose vraiment avec l'avènement de nos démocraties.

 

 

 

 

En pastichant une publicité de 1985 Motorola pense certainement être à la pointe de l'innovation !


 

Dans ce contexte paradoxal d'une uniformité qui tend toujours vers plus de différence, le succès devient un véritable problème. La publicité pour la nouvelle tablette de Motorola le démontre parfaitement s'il en était besoin. Les vainqueurs d'hier deviennent presque irrémédiablement les perdants de demain. Il est difficile d'enrayer un tel mécanisme et nous avons déjà vu qu'Apple était en train d'entrer sur la voie d'un tel déclin annoncé déjà par un certain retournement de la presse.

 

Une nécessaire entropie !?

 

La solution n'est plus à chercher du côté de Tocqueville qui dans le fond ne fait que poser un constat. Mais les publicitaires ingénieux de Cupertino devraient se tourner vers Machiavel dont le problème politique majeur est bien celui de la durée. Le Prince peut être lu comme un livre de l'instauration du pouvoir politique, de la volonté d'imposer une forme stable sur le chaos des affaires humaines mais il est aussi et surtout le livre qui pose la question de la durée. Il est facile sur un malentendu de conquérir (un Etat ou une part de marché, la logique est malheureusement la même) mais il difficile voire même impossible de s'imposer sur le long terme.

 

Apple est-il condamné par son succès ?

 

La société arrive donc à la fin d'un cycle qui sera d'un point de vue financier une période faste mais qui aura un revers considérable en termes d'image. Cette fin est d'autant plus symbolique qu'elle sera probablement marquée par le départ du "virtuoso" (le héros de l'entreprise), Steve Jobs perdant ainsi avec lui pour l'opinion publique l'histoire de l'entreprise qui était perçue avant tout comme un combat contre l'uniformité et la banalité du quotidien. Apple ne pourra se relever d'un tel départ qu'en découvrant un nouveau visionnaire et non en dégottant un bon gestionnaire ou designer. Il faut, malgré la déception qu'engendre l'élargissement de ses activités hors du champ des ordinateurs, qu'elle se lance sur un segment où elle est donnée perdante et qu'elle relève à nouveau un défi. Il n'y a qu'ainsi qu'elle retrouvera sa vitalité mais aussi ce qui est son essence même : le prestige.

 

prince_machiavel.jpg

La solution a de nombreux problèmes... - source.

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 23:25

C’est bien malgré eux que les rédacteurs de ce blog sont ce mois si rares. Ils servent deux maîtresses: la vie réelle et la freakosophie - marâtre et muse ; la première est parfois bien exigeante. Quelques cases d'anthologie pour vous faire basculer dans le rêve le temps que la réalité nous laisse en paix.

 

batmanmeetsuperman

La victoire du renard sur le lion : source.

 

Une ombre passe et défie les super-sens de Superman : deux styles s'opposent et se croisent dans la nuit de Gotham - la lumière de Superman vs. l'ombre du Batman. L'épisode 3 de la série The Man of stell (écrite et dessinée par John Byrne) publié en 1986 rescénarise pour nous la rencontre entre les deux titans de l'univers DC.

 

batman ledefi

"Tu as placé la vie d'un innocent en jeu uniquement pour m'arrêter ?" - source.

 

Les premiers contacts semblent rudes tant les deux personnalités paraissent s'opposer. Et pour forcer le trait le scénariste décide de croquer Batman sous ses jours les plus sombres puisqu'il n'hésite pas à placer un innocent en jeu pour amener Superman à se découvrir complètement.

 

anneau

"Est-ce que tu réalises bien ce que tu me demandes ?" - source.

 

La fin est à la hauteur des difficultés des débuts puisque l'amitié mêlée de respect qui semble lier les deux hommes s'ouvre dans la franchise et l'aveu de leur faiblesse. Car si la lutte est foncièrement inégale, Superman laisse entre les mains de Batman la possibilité de rééquilibrer le sort. Cet anneau de Kryptonite sera d'ailleurs un ressort incessant de séries de DC mais il montre aussi en quels sens la ruse peut l'emporter sur les qualités brutes et innées. 

 

La force de Batman est de n'avoir pas cédé face à la démesure que représente Superman. On retrouve dans cette lutte éternelle de l'inégal le lointain combat biblique (Genèse, XXXII, 25) qui oppose Jacob à un ange et dont il ressort grandi (et baptisé) dans la défaite. Ce combat ne vise donc pas l'anéantissement de la force de l'autre mais bien la communion de ces deux forces : la réunion entre le meilleur de l'humain et la possibilité du surhumain. C'est dans cette perspective que peut se comprendre le don unique de Superman à la fin de l'épisode. L'homme en s'engageant pleinement dans un combat qui le dépasse, en risquant tout jusqu'à la mort, affirme sa noblesse et gagne donc la faveur de l'irrésistible. Il n'est pas le maître mais il ne sera jamais non plus l'esclave et c'est donc à égalité désormais que ces deux figures du Panthéon DC chemineront.

 

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Delacroix, La lutte de Jacob avec l'ange, 1861 fresque de l'église Saint-Sulpice - source.

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 23:13

 

batman_cover_to_cover.jpg

Il est temps de lever le masque... -Batman cover to cover / source.

 

Une aberration logique.

 

Batman est donc l'aberration logique du système qui justifie le système, l'énoncé indécidable généré par toute théorie qui en marque les limites et le sens. Ni super, et ni héroïque, il est pourtant le numéro 2 du panthéon DC. Sans lui, les super-héros ne seraient que des freaks inquiétants perchés au-dessus des hommes : des dieux – et nous aurions alors droit à une authentique mythologie. Grâce à lui, l'espoir est donné à de simples hommes, comme Bruce Wayne, d'égaler les dieux – et on a droit à des super-héros. Pourtant, cet espoir n'est pas compréhensible, il est complètement irrationnel. 

Ce n'est pas pour rien si ce qui caractérise Batman est justement son sérieux dans sa recherche de la vérité. Si on le cloîtrait tout à coup dans le rôle du faire-valoir comique (comme Flash ou Plastic man), il apparaîtrait tout à coup ridicule, faible et pathétique en raison même de son humanité – alors que l'idée d'un dieu frappeur et farceur est ancestral. En un mot, on doit croire à Batman, ou bien Batman meurt. 

Dès que Batman rit, ou dès qu'il fait rire, il perd étrangement ses pouvoirs. En ce sens, le Joker a raison de chercher à le faire rire, car ce serait faire avouer à Batman un début de faiblesse, une partialité, une humanité. Le Batman en violet et en jaune, accompagné de Batmite qu'on retrouve dans Batman RIP par exemple est une vanne ambulante. On ne peut plus tolérer de l'imaginer dans le panoptique céleste de la Justice League quand il suffit qu'il reçoive une balle ou qu'il tombe d'hélicoptère pour mourir. 

 

batmite

La première apparition de Batmite - source.

 

Malgré sa vulnérabilité, il joue l'invulnérabilité (alors que Superman est unilatéralement invulnérable). Il est la preuve que n'importe qui peut côtoyer les dieux. N'importe qui est supposé être Batman. Batman c'est le rêve du fonctionnaire, le rêve du prolo, le rêve de Christian Bale... et c'est pour ça qu'il est bien mieux côté que Superman – qui pourrait prétendre être Superman ?

 

clark-kent.jpg

euh !.. moi !? - source.

 

Figure de vérité.

 

En disant que Batman n'est pas un super-héros, nous n'alimentons pas un troll secret sur les forums de fans. Nous ne voulons pas non plus faire partie d'une intelligentsia secrète supposée opérer le retournement de toutes les mythologies des comics. Au delà de la joute conceptuelle, il y a une lecture de Batman à laquelle nous aimerions rendre justice, qui est par ailleurs celle à laquelle Grant Morrison essaie de rester fidèle, et qui est celle des origines. Batman n'est ni super, ni un héros, il est d'abord et avant tout un détective – le personnage apparaît pour la première fois en 1939 dans Detective Comics #27. 

 

detective-comics27.jpg

Batman : la véritable origine - source.

 

Son arme, c'est la vérité, et sa vie, une ascèse. Le Batman, moine sombre reclus dans sa cave, prêt à subir l'infâmie publique tant qu'il peut continuer à chercher la vérité, est à notre avis la figure la plus puissante du kaléidoscope "Batman". Avec le Batman "psy" (cf l'article Et in arkham ego), nous pourrions donc essayer de l'envisager sous cette forme, en étant assez sûrs de gagner aussi une clé pour comprendre l'univers des méchants de Gotham. Car si tous peuvent être reliés à la folie, ils méritent aussi d'être considérés comme des diseurs de vérité, plus ou moins fiables.

Chaque super-vilain de Gotham incarne un rapport particulier à la vérité. 

Le joker vit dans un monde dénué de vérité. Le monde du fou. La vérité n'est plus cachée ou apparente, ce n'est tout simplement plus un critère de compréhension du monde. Tout est absurde, tragique, drôle sans aucune raison. Le joker n'a pas d'humour et pourtant il rit toujours. Il n'y a plus rien de caché ou d'apparent, même plus de chute à ses blagues. La fameuse histoire du Joker dans Killing Joke est tout simplement incompréhensible, sans fond. Tout comme ses origines ne sont pas simplement cachées, elles sont annulées dans l'infini jeu de miroirs que sa dernière incarnation cinématographique par Heath Ledger suggère : on ne saura jamais d'où il vient, ni quelle histoire est vraie à son sujet... et on finit par ne plus chercher à le savoir. Le personnage incarne parfaitement le type de vérité nietzschéenne pour lequel tout discours n'est jamais qu'une mise en scène performative de sa propre volonté de puissance – une illusion qui se sait comme illusion et qui refuse de renvoyer à autre chose qu'à elle-même. 

E. Nigma est une version plus douce du Joker – une version platonicienne. La vérité existe, mais toujours codée dans une énigme. C'est toute la différence entre le mystère qui ne trouve pas d'élucidation et ne réclame qu'une contemplation sans fin, et l'énigme qui, au contraire, exige une réponse. Fidèle à l'énigme, Edward Nigma ne peut s'empêcher de laisser des rébus et des devinettes derrière lui – suscitant sans fin la découverte de sa propre vérité qu'il maintenait pourtant cachée. Rien n'échappe de sa bouche qui ne soit pas une énigme. Si bien qu'il se sent par exemple obligé de prévenir Batman d'une attaque de super-vilains, malgré lui, dès le début des épisodes "Justice" de la Justice League, par Alex Ross. 

Quant au Pingouin, il est tout le contraire des deux autres, il est un empiriste honteux. Il est la vulgarité et la laideur faites homme. Il incarne la réalité qu'on ne veut pas voir en face, la brutale apparition de la partie honteuse de la ville de Gotham City. Le personnage du Pingouin est délaissé du comic, mais dans le film de Tim Burton, il a une phrase définitive à l'endroit de Batman, en plus de répéter qu'il connaît les égouts de la ville, il lui fait le reproche de n'être qu'un comédien, un simulateur : "You're just jealous, because I'm a genuine freak and you have to wear a mask !" Pingouin est en effet au contact de la réalité la plus brute, la plus impure, alors que Batman ne l'affronte que derrière un masque (qui le protège de cette vérité empirique autant que du regard des autres). En ce sens, Batman se situe entre Edward Nigma et le Pingouin, capable de cerner la vérité derrière les énigmes mais toujours trop méfiant à l'égard des apparences pour adhérer aux prémisses du Pingouin.

Ces pistes mériteraient d'être encore creusées, et surtout abreuvées d'exemples (ce qu'on n'a pas eu le temps nous-même de faire). Dire par exemple, que Poison Ivy symbolise la critique de l'anthropocentrisme de Batman, que Catwoman joue celle du féminisme lesbien reprochant l'angle hétérocentré de Batman, ou encore que l'Epouvantail représente à merveille le sophiste qui perd ses victimes dans un monde d'illusion... mais on se contentera pour le moment de laisser quelques indices.

 

strange_hugo.jpg

Hugo Strange - le seul méchant à connaître la vérité du Batman - source.

 

Au milieu de ce bestiaire, Batman a donc une tâche tout à fait passionnante, faire triompher la vérité, et même un protocole de vérité, contre les heuristiques concurrentes de ses adversaires. Pourtant, ce détective qui cherche à faire éclater la vérité, comme le dirait Descartes et comme le lui inflige le Pingouin, ne peut qu'avancer masqué. 

 

 

Larvatus Prodeo.

 

mask.jpg

dilemme - source.

 

Le sens du masque de Batman est inépuisable. Il sert bien sûr à cacher le visage de Bruce Wayne, et à le protéger du regard des autres – ce masque est le masque de la préservation (1). Ce masque est celui de l'icône, de l'emblème de la justice – c'est le masque cérémoniel (2). Mais il sert aussi à cacher Batman des véritables intentions de Bruce Wayne – ce masque est le masque de l'hypocrisie (3). La vérité ne s'établit donc paradoxalement qu'au prix d'une triple opacité. 

 

"Larvatus prodeo" ("j'avance masqué") pourrait aussi bien être la devise de Batman. Descartes l'utilisait parce que, sur les champs de bataille, il préférait cacher sa véritable vocation de philosophe aux soldats un peu rugueux qui combattaient à ses côtés. Mais Descartes est aussi, pour nous, le philosophe de la sincérité, celui qui s'assied dans son poêle, et tente à la première personne l'expérience de la recherche radicale de la vérité. Le masque, chez Descartes, n'a donc qu'un temps, il est provisoire et c'est peut-être là tout son problème. 

Car de multiples sens ont été prêtés à cette devise : Descartes masquait-il son athéisme ? Masquait-il les raisons ésotériques de son entrée en philosophie ? Masquait-il encore le véritable point d'aboutissement des méditations métaphysiques au moment de les commencer ? Descartes ne faisait-il pas que jouer le doute ? Avancer masqué c'est donc susciter définitivement le doute au sujet de ses propres intentions. Mais c'est alors peut-être la véritable sagesse qui accompagne la recherche de la vérité. Car, en dénonçant sa propre partialité, on oblige également ses lecteurs à faire plus que recevoir une vérité toute faite, mais à s'interroger soi-même sur la vérité offerte. Le masque pousse ses spectateurs à faire à leur tour l'épreuve de la vérité. Il force les vocations – et en ça, Batman est un emblème, une icône qui appelle sa propre démystification. 

 

Le joker lance régulièrement à Batman la fameuse mise en garde de Nietzsche ("si tu regardes longtemps l'abîme, l'abîme regardera aussi en toi"). Cette phrase est devenue le cliché de tout incipit de comics depuis Watchmen d'Alan Moore. Mais on pourrait adapter la formule pour Batman. Si tu veux regarder derrière le masque de Batman, prends garde à ne pas devenir Batman lui-même. Car si on voulait détruire Batman, on serait alors obligé d'adopter l'herméneutique de Batman – c'est du reste parce que ses ennemis tiennent trop à leur conception de la vérité qu'ils ne peuvent atteindre Batman. 

 

Il n'y a que Batman qui puisse détruire Batman. 

 

dinosaur batman

Batman !? - source.

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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 23:34

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Un retournement de veste comme on les aime ! - source.

 

Un des grands malheurs du processus d'identification repose sur une dialectique dans le fond négative qui veut que l'on ne peut se poser qu'en s'opposant. Cette règle s'applique un peu à tout mais est bien réelle dans l'univers pop de la publicité et des médias. Ces derniers sont en crise et doivent survivre à une mutation inédite. On assiste donc de la presse quotidienne jusqu'à nos magazines favoris à des mutations de fond qui font succéder à une vitesse folle les nouvelles formules. Dans le numéro bûche de noël des Inrocks on retrouve le vieux marronnier du " 2010 vu par". Et là c'est Michel Houellbecq (p. 50 numéro du 22/12/2010) qui s'y colle avec un titre étonnant qui émerge en gras: "pour annoter les livres, l'ipad, c'est zéro".

 

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"Oui, je pourrais résumer mon année comme ça : j'aurai passé la moitié de mon temps à me demander si j'allais acheter un iPad." - source. Photo.

 

Passons sur le fait que visiblement M. Houellbecq retienne de son année 2010 la sortie de l'Ipad - ce titre fait surtout étonnamment l'impasse sur le fait que pour le reste, c'est-à-dire la presse, les "beaux-livres" et peut-être la B.D. (même si le média est appelé vraisemblablement à être transformé par le medium dans ce cas précis - Mac Luhan va revivre de beaux jours), il semble être une réussite.

 

En privilégiant la seule touche négative sur un fond plutôt positif, les Inrocks, que nous aimons (moins qu'avant mais bon...), que nous lisons (toujours autant car il n'y a pas de réelles alternatives sur papier), ont confirmé ce qu'un numéro avait déjà laissé entendre quelques semaines auparavant (numéro 785) : la nécessité de se trouver des ennemis imaginaires, de nouveaux moulins à combattre plutôt que de se recentrer sur l'essentiel. Microsoft ne fonctionne plus vraiment comme une figure de repoussoir, et cela tout simplement car la guerre est finie et qu'Apple a remporté le combat symbolique mais aussi maintenant semble-t-il le combat économique (avec des actions à des sommets historiques). 

Et si la victoire dans ce domaine n'était qu'une défaite ? Pourquoi cette réussite fait-elle passer une entreprise hype du côté de la lose bobo ?

 

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Marshall Mac Luhan : "le médium est le message" - c'est simple comme un coup de fil !

source.

 

      Pour le magazine les Inrocks qui se pense (et à juste titre pour une tranche réelle de la population, Télérama en vise une autre et ainsi de suite...) comme un vecteur culturel, une sorte de bastion du bon goût, il n'est plus question d'être Mainstream (malgré une bonne pub du livre de F. Martel déjà critiqué par nos soins ici) sur ce sujet. Par cette vindicte, il s'agit avant tout de réfuter la critique que l'on fait au magazine et à ses lecteurs : le boboisme. Apple n'est plus tendance car il est trop tendance. Du coup Steve Jobs n'est plus un aventurier des idées et des nouvelles technologies, mais un sombre dictateur - une sorte de Dark Vador de la réaction qui ne semble plus avoir comme but que de phagocyter par ses créations le peu de liberté qui nous reste (son étoile noire étant évidemment le technosystème que représente Itunes comme le souligne à gros traits l'article d'Anne-Claire Norot "Apple un jour, Apple toujours", pp. 34 - 35). Le numéro 785 qui consacre sa couverture à ce nouvel empire du mal fait un peu le point sur tous les griefs et  fait donc figure de programme contre Apple.

 

Il est clair que l'entreprise accumule quelquefois les maladresses et les stratégies tortueuses. L'accusation de verrouiller l'utilisateur et de le rendre comme une sorte d'otage consentant de la firme est inévitable à partir du moment où une entreprise commence à dominer un marché. Mais le problème c'est que l'on en est un peu loin et que l'on a l'air de faire comme si Apple était la seule alternative dans le domaine de l'informatique. En 2010, on était autour de 10% de parts de marché - côté chiffre on est quand même plus proche de l'alliance rebelle que de l'empire galactique. Ce contraste entre le rejet affiché et la réalité du chiffre est étonnant et contribue à instaurer un certain malaise sur les raisons réelles de ce rejet par toute une partie de la presse.

 

Il est aussi très clair qu'Apple fait des choix technologiques sévères qui peuvent sembler prendre en otage la liberté des utilisateurs. Mais bon quand les Inrocks reprochent à la firme de la pomme de supprimer le lecteur disquette on se demande s'ils sont bien sérieux. Le journaliste oublie de dire qu'au moment où Apple enlève les précieuses floppy Disk il ajoute en série des modems. De quoi vous servez-vous le plus maintenant ? Miser sur internet et le réseau est-ce vraiment si idiot que cela ?

 

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source.

 

On ne peut donc que s'interroger sur ce choix d'attaquer ainsi une entreprise et de faire indirectement son jeu en la plaçant sans cesse sur le devant de la scène. On peut se le demander surtout d'un secteur (les médias et la pub) qui s'est construit son identité cool et créative aussi en utilisant mac dès les débuts du succès de la firme. Ce retournement de veste en règle semble renvoyer à quelque chose de plus profond qui n'est peut-être tout simplement que la mutation difficile du secteur de la presse papier. Lorsque l'on regarde l'application Ipad du journal on se dit que c'est dommage que les journalistes prompts à la critique et aux bons conseils n'aient pas participé à l'élaboration du produit. Il y a autant de différence entre leur application et celle de Wired par exemple qu'entre un vélo et une voiture de sport. On est  face à une sorte de simple visionneuse PDF. Il n'y a aucune volonté de profiter du réel apport de cette nouvelle technologie. On assiste donc à un transfert - un peu pathétique pour un magazine tendance, pour le Figaro on pardonne - de la version papier.

 

Ce blocage est le symptôme de quelque chose de plus profond : un refus de changer. Il y a une sorte de darwinisme médiatique qui se met en place qui fait que seuls les plus adaptés auront le droit à la survie. Il faut repenser l'information pour la mettre en phase avec le modèle du réseau. Bien sûr que tous les secteurs n'ont pas à suivre cette pente et il est clair que Michel Houellbecq a raison: l'Ipad n'est pas fait pour le livre sur du long terme - car l'objet livre implique une lecture sur la durée et donc cette durée se doit en quelque sorte de s'incarner dans l'objet qui la porte. Par contre la presse papier est événementielle et suit un cycle de vie immuable qui la mène de la table basse du salon, aux toilettes puis à la poubelle. Cet écrit n'est pas fait pour durer - il est au sens propre un consommable. Il a donc tout à fait sa place au sein de l'économie numérique et comme tel il se doit de s'adapter au média. Il faut critiquer - c'est certain mais la critique commence avec du discernement. Apple ne trace peut-être pas la meilleure des voies mais il propose tout de même un futur pour un média qui il y a quelques années ne semblait pas en avoir un riant. Je veux continuer à lire les Inrocks pour avoir l'impression d'être in et ne pas manquer le dernier groupe à la mode. Dans ce cas là j'espère que mon journal n'oubliera pas que maintenant être "branché" n'est pas qu'une métaphore et qu'il est nécessaire de s'adapter pour survivre et continuer de se la raconter.

 

 

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Le Steve Jobs de l'idéalisme allemand sponsorise le début de cet article !

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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 23:10

J assange

J. Assange : un mystère cheap ou chic ? - source.

Il était préférable d'attendre un peu la retombée de l'excitation médiatique suscitée par la publication des câbles diplomatiques par WikiLeaks pour revenir sur la figure de son porte-parole et fondateur. Nous avions déjà évoqué il y a plus d'un an maintenant le fonctionnement de ce site atypique qui attirait étonnamment peu l'attention des médias traditionnels si ce n'est pour piller en toute tranquillité quelques infos sur les systèmes bancaires corrompus ou pour s'inquiéter de ce qui se passe vraiment en Chine via les billets des dissidents. A ce relatif calme succède donc une fureur sans précédent. Et derrière ce fracas on ne peut pas nier que de nombreuses questions se posent car finalement ce site vient juste de donner un sens au mot contre-pouvoir en redéfinissant le cadre dans lequel il doit désormais s'exercer.

 

Ainsi en un sens le plus étonnant dans cette histoire c'est que l'on semble découvrir le rôle véritable de la presse. Que signifie informer dans une démocratie? Est-ce seulement publier et commenter les communiqués officiels ? Reprendre les bons mots consciemment écoulés auprès de sources officielles ? Il est évident que la divulgation de documents diplomatiques pose un problème mais dans le fond, par-delà quelques traits, il n'y a rien de vraiment critique qui a filtré et le niveau de confidentialité des documents était somme toute assez faible (on ne dépasse pas le niveau "confidentiel" selon la terminologie utilisée couramment) si l'on met de côté l'affaire de la vidéo d'un raid aérien publiée en avril ou la révélation de sites sensibles. Il ne faut donc pas croire que ce sont les plus grands secrets d'un Etat qui viennent de partir sur le net, il ne faut pas non plus oublier que WikiLeaks possède ces documents depuis de nombreux mois et qu'il y a tout un traitement de l'information en amont pour encadrer cette divulgation. C'est un processus similaire qui empêche d'ailleurs la divulgation des informations que le site semble détenir depuis plus d'un an sur Bank of America.

 

 

 Beaucoup de pathos mais aussi des vérités inquiétantes...


Il n'est donc pas exagéré de dire que toute l'histoire est prise dans les fils de la fiction que la presse traditionnelle alimente en faisant croire que le prochain James Bond est déjà sur nos écrans. On veut y voir par avance une intrigue hollywoodienne avec de vrais gentils et des méchants pathétiques. Et cette magie de la fiction opère en grande partie grâce à la figure du fondateur du site : Julien Assange.

 

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Eh! C'est moi ! - source


Physique atypique, brouillon et poseur, Assange ferait un bon vilain de série B. Son histoire est taillée sur mesure. En fuite dès son enfance pour échapper à un beau-père membre d'une secte pour le moins étrange, "the family" ou "Santiniketan Park Association". Il sera amené à fréquenter les bancs de pas moins de 37 écoles et 6 universités avant de finalement intégrer un groupe de Hackers, les "International Subversives", sous le pseudonyme Mendax, avec lequel il aurait infiltré la NASA pour afficher le mot "branleur" sur les moniteurs de contrôle de la salle des opérations. Une bravade, un détail, qui permet de donner des couleurs à un portrait qui n'en avait pourtant pas besoin tellement le personnage colle à ce que l'on attend de lui. Cette attente est si forte que lui-même semble répondre à cette caricature en multipliant les interviews secrètes aux quatre coins du monde expliquant à quel point il est probablement un homme déjà mort. Une parole relayée et mise en scène par les journaux avec force comme le montre bien le début de cet article de John F. Burns du New York Times publié le 23 octobre: 

"Julian Assange moves like a hunted man. In a noisy Ethiopian restaurant in London’s rundown Paddington district, he pitches his voice barely above a whisper to foil the Western intelligence agencies he fears.

He demands that his dwindling number of loyalists use expensive encrypted cellphones and swaps his own the way other men change shirts. He checks into hotels under false names, dyes his hair, sleeps on sofas and floors, and uses cash instead of credit cards, often borrowed from friends."

Pour parfaire ce tableau, le mystérieux fichier "police d'assurance" rajoute au romanesque le bon goût de la série B. 1,4 GO de données cryptées pour fantasmer - J. Assange ne laisse pas notre imagination au placard.

 

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Le mystère s'épaissit... difficile d'imaginer qu'il ne soit pas déjà perçé.

source.

 

Que pouvait-il manquer à ce portrait haut en couleurs ? Un lieu - un repaire qui pourrait faire d'Assange un vilain accompli, un Dr No de l'information. Heureusement en grattant un peu les journalistes ont trouvé "pionen" (la pivoine) un ancien abri antinucléaire construit dans le Södermalm au sud de Stockholm dans les années 40. Sauf que là encore les délices de la fiction ont rendu un peu trop gourmands les journalistes. Ce lieu n'est rien d'autre que le site de stockage de l'hébergeur indépendant  Bahnhof. C'est un peu comme si on photographiait les bureaux d'Overblog tout en disant que c'est le siège de Freakosophy - c'est grossier et pourtant les journaux à titrer sur le supposé siège de WikiLeaks n'ont pas manqué.

 

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Dr No !? - Non, un simple hébergeur indépendant - source.


Si on ajoute à cela la “notice rouge” (qui n’est ni plus ni moins qu’un mandat d'arrêt international) lancé par Interpol le 30 novembre qui place les 188 pays membres dans l’obligation de l’interpeller, le tableau est complet. Mais des questions ne peuvent plus ne pas se poser même si depuis quelques jours Assange a retrouvé une liberté relative dans une résidence surveillée non loin de Londres. Le simple fait de ce “mandat” international à son égard ne peut qu’intriguer. On aimerait en effet que tout le monde puisse bénéficier d’une telle réactivité de la justice et des systèmes de Police. Le détail de la notice montre clairement qu’il s’agit de l’extrader non pour l’arrêter mais pour l’interroger au sujet de “suspicions raisonnables de viol, agression sexuelle et coercition” pour des faits remontant au mois d'août. Cette suspicion sur des faits qui dans un autre pays que la Suède ne pourraient être qualifiés de viol a entraîné des mesures qui ne peuvent qu’accréditer pour un lecteur moyen l’idée qu’il y a bien des représailles suite à la publication de mémo. Il faut bien se rendre compte que de tels soupçons sont plus que fréquents et que dans la moindre ville de plus de 20 000 habitants on retrouve des plaintes similaires hebdomadairement sans qu’Interpol publie toute une série de notices. Cette volonté de fer de la Suède dans cette histoire inquiète car elle fait penser que derrière cette véhémence noble envers le  crime se cache une autre extradition, une fois son sol atteint, vers les Etats-Unis. On change de registre car là on ne cherche pas à interroger un suspect mais on est en train de voir comment la loi de 1917 contre l’espionnage ne pourrait pas permettre d’inculper Assange de conspiration (New-York Times du 15/12/2010).

 

Nous avions évoqué en quels sens la fiction se sert des codes de l'information pour retrouver le sentiment de réel. Cette histoire nous amène à faire le chemin inverse et nous montre comment paradoxalement l'information semble avoir besoin de la fiction. Tout le problème tient dans le fait cependant que l'effet n'est pas le même et que les conséquences qui en découlent ont une incidence autrement plus gênante.

Dans ce cadre, on comprend alors que le débat autour du cofondateur de WikiLeaks s'oriente selon le parti pris que l'on adopte autour de sa nature : héros ou vilain?

 

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Une quatrième de couverture pour "série noire" - source


Etrange bipartition qui semble plus toucher l'homme que l'organisation qu'il représente, mais qui ne peut cependant empêcher cette dernière de se mettre en question comme le montre la sécession récente d'une partie de l'équipe originelle qui a préféré se dissocier devant la tournure médiaticofictive des événements pour créer un site alternatif Open Leaks qui cherche à tout prix à ne se présenter que comme un simple instrument, un maillon technique sécurisé de la grande chaîne de l'information.

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Openleaks : un symbole de recyclage ou de renouvellement ? - source.

En forçant ainsi les traits du débat on cherche à simplifier un problème qui mérite un examen beaucoup plus approfondi qu’une simple caricature. Il s’agit de redéfinir le cadre dans lequel la presse évolue mais aussi et surtout sur quoi repose une démocratie. Les tartuffades autour de l’interdiction sur notre territoire du site (E. Besson ne déméritera pas son prix Busiris à cette occasion) il y a quelques semaines témoignent d’une méconnaissance coupable de la structure du net de la part des politiques qui font semblant de jouer le jeu de l’indignation mais qui cherchent surtout à nous détourner des vrais problèmes. Car, après tout, pourquoi WikiLeaks serait-il coupable et non Le Monde qui rend publiques de façon beaucoup plus retentissante les informations “classifiées” ? Pourquoi n’y a-t-il eu aucun reproche officiel envers le quotidien ? Qu’est-ce qui les distingue ? L’expertise ? Nous avons déjà souligné que WikiLeaks travaille avec de nombreux journalistes pour faire aussi en amont un travail d’analyse. Et même si S. Kayfmann a l’air de ne pas y toucher dans sa défense molle de la position du Monde du 01/12/10, il est clair que ce que l’on reproche à WikiLeaks pourrait tout aussi bien être reproché au Monde et cela même si à demi mot le quotidien, par l’intermédiaire de sa plume, va jusqu’à critiquer la main qui l’a nourri :

“Informer, cependant, n'interdit pas d'agir avec responsabilité. Transparence et discernement ne sont pas incompatibles – et c'est sans doute ce qui nous distingue de la stratégie de fond de WikiLeaks.”

Face à cela, on peut raisonnablement se demander si ce qui est attaqué ce n’est pas la divulgation de ces informations mais bien une nouvelle forme de presse. Des organes moins contrôlables et donc plus dangereux qui ne jouent plus le jeu de l’autocensure car la structure même de ces entités dépasse les frontières d’un pays et donc ne s’installe pas dans un jeu rodé de dialogue entre le pouvoir national et ce qui le rend public.

 

Le choc des médias : entre information et spectacle.

Tout cela est éludé au profit d’un spectacle qui, loin de se jouer des stéréotypes, les sert et ressert jusqu'à plus soif. J. Assange devient alors volontairement puis involontairement une caricature de lui-même - une sorte de Barney Stinson de l’information partageant ainsi avec ce personnage de fiction le même goût de la frime et du toc. Toute cette histoire reprend à une échelle internationale la trame du thriller à succès Millenium (jusqu’à la description même du journaliste d’investigation qui partage plus d’un trait avec le personnage que joue Assange) qui faisait déjà fond sur le fantasme d’une presse libérée de toute attache financière ou politique. WikiLeaks est en quelque sorte le Millenium international que tous les lecteurs de Polars attendaient et que la presse traditionnelle et le pouvoir au sens le plus large redoutaient. Il reste maintenant à déterminer s’il y a une place dans nos sociétés justement pour une telle transparence.


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J. Assange : le dilemme entre le vrai méchant et le faux gentil - source.

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 22:59

Retour sur la remarque de Tarantino.

 

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"Tu dois la jouer moins héroïque, plus Batman ! tu vois !?" - source.

 

Depuis Kill Bill, l'exégèse tarantinienne est devenue une ritournelle planètaire. C'est un cliché de disserter sur les différences entre Batman et Superman. L'un porte un masque pour cacher sa véritable identité, l'autre porte un costume qui est sa véritable identité. C'est génial, c'est queer, c'est sympa. Et surtout, ça fait passer Superman pour moins ringard qu'il n'est en réalité. Mais on oublie souvent la fin de la petite conclusion de Bill sur la question : Superman se déguise en Clark Kent pour passer inaperçu. Superman pense donc que Clark Kent est représentatif de l'humanité : "faible, ordinaire et lâche." (la phrase en anglais est : "and what are the characteristics of Clark Kent ? Weak, he's unsure with himself, and coward") Bref, Superman est un vrai misanthrope, déguisé en philanthrope.

 

 

 

Et, aussi brillante que soit la remarque de Tarantino sur la condescendance de Superman à l'égard de l'humanité, on peut la modérer en arguant que Batman est un antidote parfait à la philosophie de Superman. Car Bruce Wayne, autodidacte, a toutes les raisons pour finir misanthrope face à la folie des hommes, et pourtant, il incarne son plus grand achèvement. Si être bon signifie mépriser ceux qui ne le sont pas, alors à l'inverse, celui qui vivra parmi les plus mauvais des hommes, sera peut-être celui qui les aimera le plus. Est-ce un hasard si Batman est si lié à une ville, si local, tandis que Superman, même lié à Métropolis à travers son alias Clark Kent, se déplace dans le temps, dans l'espace, et n'a au fond aucune connexion spécifique à Métropolis – il est vraiment cet alien, exilé, orphelin, n'appartenant à aucune terre – juif errant ?

 

Un héros accidentel.

Mais on peut aussi retourner l'argument de Tarantino sur un autre point. Car ce qu'il dit de Superman, finalement, est bien trop vague. Son interprétation est valable pour chaque super-héros, simplement parce qu'ils sont des héros. Les héros ont un destin qui les écarte de tout le reste de l'humanité. Ils ne faillissent pas quand l'humanité entière fléchit. Ils peuvent donc légitimement considérer que le reste de l'humanité est "faible, lâche et peu sûr de soi-même". Tous les héros, certes, mais pas Batman.

Comme on l'a dit, être super et être un héros sont très liés dans l'univers des comics. Car on devient généralement héros quand on est super (on prend conscience de l'implication de ses pouvoirs – Superman ou Spiderman) ou on est super car on est un héros (ses actions héroïques sont récompensées d'un pouvoir, obtenu dans différentes circonstances : Green Lantern, Wonder Woman...). Dans tous les cas, le lien entre super et héros suppose la révélation d'un destin qui fait de soi une personne exceptionnelle. 

Pourtant, Batman est une figure absolument à part, car il n'est pas super, on l'a dit, mais il n'est pas non plus un héros. Car il n'a pas de destin. 

 

 

Batman-yearone-Cover

Year One : repenser l'origine mais aussi probablement le point de départ du prochain Nolan.

source.

 

On doit sérieusement se poser la question : voir ses parents se faire tuer devant ses yeux est-il la marque d'un destin héroïque ? Wonderwoman a été choisie par sa mère et les dieux pour devenir une super amazone presque immortelle, Superman a survécu à la disparition de sa propre race, Green Lantern a été choisi par les Gardien d'Oas pour porter l'anneau vert, etc. A l'échelle des héros de comics, ce qui arrive à Bruce Wayne est un simple fait divers. Bruce Wayne le reconnaît lui-même (dans War of Crime, par Dini et Ross) : tous les enfants ne deviennent pas des Batmen parce qu'ils perdent leurs parents dans des circonstances aussi tragiques. Qui plus est, on ne peut pas attendre d'un enfant qu'il choisisse la voie du bien (c'est-à-dire comprenne le besoin d'un certain intérêt public) quand la chose à laquelle il pense le plus est la vengeance. 

Le sens moral de Batman est d'ailleurs régulièrement défaillant sur ce point. Superman tranche des dilemmes cosmiques en un quart de seconde, quand Batman manque de tuer le joker une bonne vingtaine de fois. Dans Batman Hush, le commissaire Gordon doit l'empêcher de tuer son ennemi ultime. Dans Batman le défi de Tim Burton, il est soupçonné par Alfred d'agir par vengeance et par jalousie contre le Pingouin. Son incroyable sens moral semble névrotique (cf l'article sur Batman et la folie), trop emprunté pour être réel. 

 

Batman hush

Le point de rupture que nous avons déjà analysé ici.

 

Notre héros n'est donc un héros qu'accidentellement. Il choisit le bien, et ça en fait un héros, mais rien ne vient justifier ce choix – ni personnellement, ni socialement. Conscient sans doute de cette gratuité, Tim Burton avait cherché à dramatiser le meurtre originel de ses parents en en faisant une rencontre avec le Joker, une rencontre avec une figure maléfique en devenir. Cette exposition précoce au mal aurait fait de Bruce Wayne un héros. Mais cette réécriture est marginale. Et les scénaristes ont beau rejouer encore et encore ce meurtre originel, il semble qu'on atteigne par cet effet une forme de mythologisation un peu gratuite : on ne sait pas qui est ce tueur au final, et on ne voit pas en quoi il donnerait un goût immodéré à Bruce Wayne de résoudre tous les crimes (a-t-il seulement retrouvé le meurtrier de ses parents...?).  

 

 

La genèse impossible du héros.

 

Le défaut de la genèse batmanienne vient sans doute d'une période de latence incroyablement longue entre l'origine du drame dans l'enfance et le devenir héroïque à l'âge adulte. Si ce drame est constituant, pourquoi Bruce Wayne doit-il attendre ? Quelle autre expérience doit-il faire pour réveiller ce premier traumatisme? Green Arrow, autre humain héroïque, a lui aussi une mythologie un peu légère. Il échoue sur une île, lui, le gosse de riche pourri gâté, et il devient à travers le contact rude avec la nature, et la détresse de quelques indigènes, un justicier hors pair, développant un don fabuleux dans le maniement de l'arc. Mais la différence est que dans ce cas, la transformation est immédiate, directe. De la cause à l'effet. L'effet (le devenir héroïque) chez Bruce Wayne est infiniment retardé. Il manque une adolescence à Bruce Wayne... on pourrait le voir picoler dans son canapé et jouer à la wii en déprimant... jusqu'à ce qu'un jour il se réveille. 

Batman naît donc par pur accident, par hasard. D'abord parce que le fait divers qui serait supposé déterminer son héroïsme est accidentel, mais aussi parce que la décision de devenir Batman qui en résulte est diffuse, et jamais clairement situable. Seule la réécriture de Batman Begins prend acte de ce "trou" dans le devenir héroïque de Batman – c'est même toute la légitimité de ce premier opus, et aussi son échec. 

 

 

batcave

La batcave est avant tout un gigantesque musée qui raconte l'histoire du chevalier noir - source.

 

Il semble pour cette raison qu'il soit en quête de justification constante. La plus récente, celle de Batman Begins, consiste à dire que Batman est moins en quête de Justice qu'en quête de lui-même. Le trauma initial n'est plus celui du meurtre de ses parents, mais la découverte de la future batcave, et de cette peur qu'il va apprendre à dépasser en la transmettant aux criminels (ce qui fait de Batman une figure très proche de celle de Daredevil – "l'homme sans peur"). Mais alors, ne confirme-t-on pas notre intuition première : "faire changer la peur de camp" est certes un motif nettement plus concret et réaliste pour porter un costume, mais on rete loin de tout héroïsme – de toute idée de "Bien". Batman Begins réussit à faire passer le personnage dans le monde réel, mais le scénario opère sur le personnage une réduction au nom de la cohérence nécessaire. On ne comprend toujours pas ce qui fait de Bruce Wayne autre chose qu'un simple "vigilante". On ne comprend toujours pas pourquoi Batman doit faire autre chose que se venger. La dialectique du personnage reste inachevée, là où, conscient de cet inachèvement, Burton se contentait dans Batman le Défi d'un personnage ambigu mais encore mythologique. 

Dans sa genèse, Batman n'est pas le seul à hésiter. Spiderman connaît lui aussi des errements. Dès son apparition, il y a ce moment de flottement où Peter Parker hésite dans l'utilisation de ses pouvoirs. Pendant cette période, le lecteur lit Spiderman comme une sitcom. Cette période, et cette tension entre vie normale et anormale sont désormais les seules choses qui intéressent le lecteur moderne. Les séries de super-héros d'aujourd'hui étirent cette période de latence à l'infini, conscient qu'il n'y a plus de genèse simple, immédiate. Smallville ne s'intéresse qu'à cette période, et Misfits, la géniale série anglaise s'arrêtera dès qu'elle aura achevé la dialectique super-héroïque. 

En attendant, le jeune Peter Parker du premier épisode de Spiderman ne sait pas ce qu'il pourrait faire : il pourrait se lancer dans le catch, il pourrait même envisager une carrière de voleur – et de fait, il restera pour les New Yorkais un héros ambigu... 

 

 

spider

Une naissance et un destin tout aussi ambigu - source.

 

Un événement vient tout précipiter : c'est le meurtre de son oncle qui le résout à défendre la loi. Mais le meurtre de son oncle est-il la raison de son super-héroïsme ? La fameuse phrase "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités" a au moins une vertu. Elle justifie le devenir héroïque de Peter Parker. Ce n'est pas le meurtre lui-même qui déclenche l'héroïsme de Spiderman, mais le fait qu'il ait des pouvoirs et qu'il aurait pu empêcher ce meurtre. Si l'oncle Ben était mort dans les bras d'un Peter Parker dénué de pouvoirs, il y a fort à parier que le comics se serait fini ici – et il ne serait pas devenu un nouveau Batman. Ou, à l'inverse, si Peter Parker, conscient de ses pouvoirs d'araignée humaine, avait lu quelques livres de philo, il aurait pu tirer de lui-même cette conclusion somme toute assez évidente. Et son oncle aurait été sauvé. 

Batman n'a ni le projet philosophique de Peter Parker, ni le super-pouvoir qui l'oblige à trouver un projet philosophique. Pour cette raison, sa naissance reste aussi obscure que sa batcave, en parfaite harmonie. 

 

smile

clap de fin - source.

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 21:22

return-bruce

Batman ressuscite sous son vrai masque : un détective.

Le retour de Bruce Wayne 5/6 - source.

 

Deux conditions sont requises pour être un super-héros. Être super. Être un héros. 

Sur les deux plans, il est possible de contester le caractère super-héroïque Batman. Et de proposer au contraire l'idée que Batman est avant tout un détective à la recherche de la vérité.

 

 

Une batcave, un masque, un domestique, what else ?

 

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Heureusement, il y a quelqu'un pour le pressing -source

 

Batman est un des rares héros à n'être pas "super". Certes, ce n'est pas le seul. Il existent encore Green Arrow, Huntress côté DC, ou Panthère Noire, Elektra ou Tony Stark (si on lui retire son armure), côté Marvel. Mais la majeure partie de ces héros ont des pouvoirs, innés ou acquis, alors que Bruce Wayne n'a littéralement que sa technique et son intelligence. Certes son intelligence est extraordinaire, et sa force relativement impressionnante, mais... il n'a reçu aucun talent particulier, ni en raison d'une expérience scientifique ratée, ni par son ADN d'alien surpuissant. 

L'entraînement de Batman reste un mystère, et surtout, il ne permet pas de justifier que Batman se soit ainsi hissé au niveau des autres super-héros. L'aspect fascinant de Batman est donc, malgré l'univers surréaliste qui l'entoure, son immaculée humanité. Tout le monde est supposé pouvoir devenir Batman. Batman n'est peut-être rien d'autre que monsieur-tout-le-monde en costume de chauve souris. D'où la fascination que peut exercer le costume seul, ou ses logos, ses armes, ses looks. Car, au-delà, il n'y a peut-être rien d'autre. Cette idée a au moins trouvé un partisan dans la communauté scientifique, puisque E. Paul Zehr, kinesthésiste et neurologue de son état, suggère par exemple qu'il est possible pour un homme de devenir Batman en six étapes.

Cette thèse de la normalité de Batman est si acquise qu'elle est devenue un cliché au fil du temps, dans tous les récits où Batman croise ses autres super amis. Des membres habituels de la Justice League (Superman, Wonder Woman, Aquaman, Green Latern, Flash et the Martian Manhunter, voire Hawkman), il est le seul humain authentique, non modifié. Mais, alors que la salle de réunion de la Justice League flotte dans l'espace au dessus de la terre, au dessus des hommes, dans la "Justice League Watchtower", croisement entre un Anneau-Monde et un panoptique, Batman, lui,  au contraire, croupit dans une cave – ce qui lui permet finalement de rester au niveau des hommes. Qui plus est, la participation de Batman à la Justice League est toujours problématique, au point qu'il créera son autre équipe de super héros (Les Outsiders), et qu'il entrera plusieurs fois en dissidence.

 

 

Batman vs Superman.

 

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David contre Goliath ou la ruse contre la force.

Batman : silence - source.

 

Dès lors, tous les combats de Batman contre Superman sont intéressants d'un point de vue anthropologique, car ils permettent de bien définir la place des hommes face à ces demi-dieux. Les deux combats connus entre Batman et Superman aboutissent à un même vainqueur (on ne compte pas les combats entre amis, qui commencent sur un malentendu et finissent par une poignée de mains). C'est toujours Batman qui gagne. Les deux fois d'ailleurs en utilisant la Kryptonite (Hush, Dark Knight), autrement dit en utilisant l'intelligence. On peut même ajouter une troisième fois, même si c'est dans un univers parallèle : dans Red Son, le Batman dissident russe de cette réalité-là est sur le point de tuer un Superman soviétique grâce à une lumière rouge qui annule l'invincibilité de Superman. C'est finalement Wonder Woman qui se sacrifiera pour sauver Superman de la mort que Batman lui avait réservée. 

La mythologie des comics n'est donc pas une mythologie au sens propre car les hommes continuent à triompher, contre toute attente. Il faut continuer à s'occuper des hommes. On ne peut pas les sacrifier à la méta-humanité à venir. Les dieux ne doivent pas ignorer les hommes.

Le problème de Superman est l'amélioration morale de l'humanité, et non son assujettissement, parce que les hommes doivent finir par triompher par eux-mêmes (ce qui n'arrive d'ailleurs jamais). A travers Superman, le projet éditorial du comics devient hautement moral : élever des hommes grâce à des surhommes. Mais le problème de Batman au contraire est de rester humain, de vivre le mieux possible entre humains. Batman est plus modeste, bien qu'on lui prête souvent des intentions presque staliniennes (contrôler, purger la ville de Gotham City, et autres métaphores hygéno-fascistes). Batman n'est pas un simple pédagogue, il est aussi un sage, conscient des faiblesses des hommes. On pourrait même s'étonner de voir que Bruce Wayne qui a toutes les armes pour devenir maire de Gotham ou homme politique de renom ne cherche pas un moyen d'action plus efficace que quelques galipettes sur les toits. En sacrifiant Bruce au masque, le comics semble montrer paradoxalement à quel point Batman est éloigné de tout moralisme. Car ce masque lui fait endosser l'indignité d'un presque hors-la-loi, et en tout cas, le rend moins puissant dans le monde des hommes que Bruce Wayne ne pourrait l'être. Batman n'a jamais voulu être un modèle autre part que dans son adaptation à la télé. Et sa réticence à prendre un disciple est bien connu (alors que même Superman a son Superchien).  

Au final, Superman est bien plus proche de ces fantasmes totalitaires et moralisateurs. C'est d'ailleurs le propos de Millar dans le génial Red Son que d'imaginer un Superman soviétique, reprogrammateur de cerveaux, et qui trouve son vrai défenseur de la liberté dans Lex Luthor (on y reviendra une prochaine fois). Dans cette version-ci, Batman est vu comme un dissident. De la même façon, dans la recontraction de la mythologie de la Justice League en dessin animé, c'est Superman qui est tenté par le totalitarisme, et Batman qui le contrecarre. Car Batman a accepté les défauts des hommes, lui-même en étant un. Il est donc bien possible de ne pas considérer Batman comme un super-héros. Car il s'oppose naturellement à toute transcendance. Batman est donc le seul vrai lien qui rattache Superman à l'humanité, car tout en étant purgé de ses propres faiblesses, il reste humain, et compréhensif à l'égard des faiblesses qu'il a combattues lui-même. 

Enfin, Batman peut tomber amoureux de Sélina Kyle, et non Superman, point décisif. C'est le seul super-héros avec Daredevil, Malicia ou Serval à être tenté par une criminelle – peut-être d'ailleurs parce que ses aventures sont destinées à un public plus adulte.

 

batman love

The end - source.

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 20:30

 

Mainstream est un livre de journaliste et de spécialiste de géopolitique culturelle. Frédéric Martel enquête, décrit, explique, il ne juge pas. Pourtant, nous verrons que derrière cette neutralité toute journalistique et scientifique se cache la défense d’une nouvelle manière de considérer la culture. La culture mainstream n’est pas qu’un objet à étudier, mais aussi une valeur à défendre.  Défendre contre qui ?

 

top gun mainstream

Le choc des cultures !? - Non, la guerre.

source.

 

Pour le mainstream, contre l’Europe.

 

Le livre se veut lui-même en partie mainstream. Il se lit d’abord comme un roman : un leader et des challengers qui se battent pour la domination économique mondiale, mais aussi pour répandre leur soft power : leurs valeurs et leurs idées. Il se lit surtout comme un récit de voyage ou une enquête policière où Frédéric Martel décrit à la première personne sa rencontre avec les acteurs de la culture mainstream et rapporte quantité d’anecdotes et de témoignages. Comme l’information mainstream qu’il décrit, mélange de show et de journalisme sérieux (l’infotainment), ce livre est un récit passionnant autant qu’un effort de réflexion théorique. C’est finalement ce qu’il décrit à la page 386 : un pop book ou encore une narrative nonfiction, « un document ou un essai qui raconte une histoire que les lecteurs peuvent suivre du début à la fin ». Martel prenant acte de la révolution Internet, les notes du livre sont  sur un site Internet.

 

Dans l’histoire qu’il raconte, il y a le leader, les challengers et les losers. Il y a surtout un loser potentiel : l’Europe (et même à l’intérieur de celle-ci un pays dont il ne parle presque jamais : la France). Le dernier chapitre avant la conclusion lui est consacré. Même si cet acteur important n’est traité qu’à la marge, c’est à lui que Martel s’adresse. Car l’Europe est en danger, elle décline. Parmi les 5 hypothèses d’explication du déclin de l’Europe mentionnées dans la conclusion, c’est la troisième qui est peut-être au cœur du livre de Martel : L’Europe ne croit pas au mainstream tel qu’il existe actuellement aux USA ou tel qu’il est en train de se développer dans le reste du monde. Comme le dit le titre du dernier chapitre, elle est même « anti-mainstream ». Sous des dehors de neutralité journalistique, Martel ne semble pas juger ce rejet. Pourtant, il est clair que pour lui, l’Europe, et notamment les français ont tort, non pas seulement parce que cela condamnerait l’Europe et la France à devenir les losers de demain, non pas seulement parce que la nouvelle culture mainstream est la clef de la géopolitique culturelle, de la guerre mondiale pour le soft power, mais parce qu’il semble clair pour lui qu’il est nécessaire de penser positivement la culture contemporaine à travers les catégories du mainstream. Nous devons changer de « paradigmes » pour penser la culture, dit-il (p438), non seulement pour conserver et accroître le pouvoir de l’Europe et de la France (perspective machiavélienne), mais pour que la culture qu’elles seraient alors susceptibles de produire puisse continuer de réaliser ses fonctions essentielles dans nos sociétés contemporaines (perspectives normatives, disons platoniciennes). C’est sur ce point caché, implicite, que le livre de Martel est peut-être le plus intéressant, le plus philosophique, mais aussi le plus contestable.

 

titanic_mainstream.jpg

T'inquiète, l'Europe est derrière nous ! - source.

 

Un nouveau paradigme pour comprendre la culture

 

Le changement de paradigme commence par des changements de catégories. Il faut cesser de comprendre le mainstream, cette « culture qui plaît à tout le monde », à travers les catégories péjoratives « d’industries culturelles » ou de « culture de masse ». Le mainstream est produit et diffusé, dit-il, par « des industries de contenus ou créatives ». Concevoir ainsi la culture, c’est changer de paradigme car cela conduit à rejeter les hiérarchies culturelles entre différentes formes de cultures, d’un côté la vraie culture, celle qui est créative et sérieuse, en gros l’art et le journalisme d’investigation, d’un autre côté, la culture de masse, celle qui est commerciale (produite d’abord pour être vendue) et vise d’abord au divertissement, à l’entertainment. Cette hiérarchie repose sur des distinctions conceptuelles normatives et non seulement descriptives qui ne visent pas seulement à connaître un objet en le distinguant des autres par des propriétés objectives, mais déterminent ce que doit être la culture par rapport à différentes finalités (édifier, instruire, faire réfléchir, plaire, intégrer socialement, occuper l’esprit…).  Ces distinctions sont celles entre l’art ou culture et le divertissement, la création et la production, la contemplation esthétique et la consommation. Elles déterminent une hiérarchie : le bon goût contre la médiocrité, l’élite personnalisée contre les masses anonymes, le High contre le low. Changer de paradigme ne conduit donc pas seulement à décrire autrement un phénomène, mais à concevoir de nouvelles normes à partir desquelles évaluer la culture humaine. C’est bien sur ce point que l’enquête journalistique de Martel est aussi une enquête philosophique, sans pourtant qu’il s’en rende compte néanmoins, et c’est cet aspect de son livre qui doit ici être discuté. Ce changement de paradigme est accompagné d’un nouveau discours dont Martel nous dit qu’il « mériterait un livre à lui seul ». C’est justement celui-là qu’on aurait aimé lire : il faudra se contenter des quelques indications que Martel nous donne ; quant aux innombrables données historiques, économiques, sociologiques, politiques, il ne nous appartient pas de les discuter.

 

Cette recherche d’un nouveau paradigme pour penser la culture trouve sa réponse essentiellement dans le modèle américain. La clef de ce modèle est découverte vers la fin de la première partie du livre, le chapitre 7, qui constitue une sorte de révélation, une acmé dans le voyage-enquête de Martel, la deuxième partie ne venant finalement que confirmer le modèle puisque tous les grands acteurs non américains (et non européens) de la culture mainstream ont adopté ce modèle pour concurrencer les USA dans la « guerre culturelle mondiale ». Cette révélation consiste en une nouvelle critique de la culture, incarnée notamment par trois femmes : « Pauline, Tina & Oprah », c’est-à-dire Pauline Kael, Tina Brown et Oprah Winfrey, respectivement critique de cinéma, éditrice et animatrice de Talk-show. Ces trois femmes sont les symboles (et des acteurs influents) du changement de paradigme critique. Martel affirme qu’il lui a fallu devenir une « Paulette » pour comprendre ce changement, autrement dit une disciple de Pauline Kael. Autant dire qu’il supporte entièrement cette nouvelle manière de comprendre la culture. 

 

tom cruise cocktail

Regardez bien la bouteille je m'occupe du reste. - source.

 

Cette nouvelle critique de la culture ne consiste pas dans une nouvelle théorie esthétique qui chercherait à évaluer le goût, mais dans une promotion du fun et du cool où la distinction entre l’art et le divertissement disparaît. Le critique est un passeur, un médiateur qui définit et oriente les modes (un trendsetter) en se fiant à la notoriété et au buzz, et non un juge des normes du bon goût (un tastemaker). Cela suppose la fin des hiérarchies culturelles entre une haute culture (high) et une culture populaire (low). Ce nouveau paradigme est présenté d’abord comme un affranchissement de l’influence européenne, élitiste et aristocratique dont les fers de lance ont été Arendt et Adorno aux USA. L’ancien paradigme est celui de la « Old left » dont la mission était de séparer le bon grain de l’ivraie (un gatekeeper) et d’empêcher la barbarie consistant à mélanger tous les genres. La « New left » a détruit cette approche pour laisser la place à la nouvelle critique dont ces trois femmes sont les symboles et dont 68 et tous les mouvements de la contre-culture ont été les catalyseurs. Martel conclut : « le résultat de cette révolution, c’est bien l’éloignement de l’Europe et la valorisation de la culture populaire américaine » (p157). L’ennemi de ces nouveaux critiques, c’est l’intellectuel européen (pour le cinéma « la politique des auteurs » des cahiers du cinéma en est par exemple un symbole), élitiste et aristocratique qui prétend éduquer le peuple en lui indiquant ce qu’il doit aimer. Au contraire, le nouveau critique doit se mettre à la place du spectateur ordinaire et lui dire ce qu’il va aimer et pourquoi. La fonction de ce nouveau paradigme est clairement conçue par ces nouveaux critiques comme profondément démocratique, et le nouveau paradigme est conçu comme enfin en accord avec l’esprit américain, affranchi de l’esprit européen élitiste et aristocratique. Le but de la critique culturelle n’est pas de dire ce que les spécialistes pensent d’une œuvre, mais de donner des infos ludiques pour que chacun puisse juger par lui-même. Parmi les changements sémantiques liés à ce nouveau paradigme mêlant le sérieux au plaisant, on trouve tous ces néologismes composés à partir du mot entertainment : edutainment, infotainment et tant d’autres que Martel collecte au cours de ses pérégrinations et qu’on a malheureusement oublié de noter… 

 

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Alain, on aime ton livre sur le cinéma - mais là visiblement il faut partir !

source.

 

Dans ce nouveau paradigme, le critère quantitatif a remplacé le critère qualitatif, ou plutôt la quantité détermine la qualité puisque les classements des ventes déterminent la légitimité d’une oeuvre : « tous ces classements contribuent à légitimer le succès d’un artiste ou d’un écrivain par ses ventes » (p175). Un chef d’œuvre, dans nos sociétés démocratiques, c’est donc nécessairement un Blockbuster pour un film, un Hit pour un morceau de musique ou un Best-Seller pour la littérature. D’ailleurs, autre changement lexical révélateur, il ne faut plus parler de film ou littérature, mais parler de movie et de fiction ou non-fiction. Ce qui ne marche pas, c’est ce qui est snob, square, ce qui marche, c’est ce qui est cool, fun, hot. Et à chaque fois, c’est le critère quantitatif qui au fond détermine ce qui est hot, « the next big thing » : « ces nombres sont perçus aux États-Unis comme une sorte de sanction du public qui mêle réussite commerciale et légitimité démocratique. Le marché mainstream, souvent regardé avec suspicion en Europe comme ennemi de la création artistique, a acquis aux Etats-Unis une sorte d’intégrité parce qu’il est considéré comme le résultat des choix réels du public. Dans une époque de valeurs relatives, et alors que tous les jugements critiques sont considérés comme le résultat de préjugés de classes, la popularité par les ventes apparaît comme neutre et fiable » (p175). Martel, à la fin de ce chapitre central, semble critiquer ce culte des nombres, mais c’est seulement pour dénoncer la manipulation des chiffres par l’argent (les Studios, les Majors et les grandes maisons d’éditions paient pour favoriser leurs produits). Le jeu est truqué et donc mensonger. Mais il ne dit jamais que les nombres vrais, ceux obtenus dans une société démocratique idéale où l’argent ne viendrait pas truquer les chiffres, peuvent en eux-mêmes être mensongers. Les critères quantitatifs d’appréciation de la culture sont en soi les bons car ils sont démocratiques. 

 

Si ce nouveau paradigme est adapté aux yeux de ces critiques (et de Martel) aux sociétés démocratiques contemporaines, on peut néanmoins se demander si on ne confond pas ici le fait et le droit : ce n’est parce qu’une culture se répand bien, se vend bien qu’elle remplit correctement ses fonctions culturelles. Cette culture convient-elle à la démocratie contemporaine parce qu’elle réussit à la niveler par le bas de manière efficace ou lui convient-elle parce qu’elle élève l’esprit du peuple à une plus grande conscience du monde et de soi-même ? Ne confondent-ils pas ce qui se vend parce que cela plaît avec ce qui doit plaire ? Ce nouveau paradigme prétend rendre au peuple le jugement de ce qui lui convient culturellement. Mais donne-t-on à penser par soi-même les œuvres culturelles en se refusant de les juger, en s’interdisant d’analyser qualitativement les contenus, en se contentant d’indiquer ce qui plaît au plus grand nombre ? Pour reprendre la question platonicienne, ces nouveaux critiques ne sont-ils pas des sophistes ?

 

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Je n'aime pas Kubrick mais je le dis bien !

Pauline Kael - source.

 

La fonction politique du nouveau paradigme

 

Si le nouveau paradigme critique est juste pour ses défenseurs, c’est dans la mesure où il est totalement adapté à une nouvelle manière de produire cette culture mainstream. Martel ne prétend pas révéler seulement une nouvelle manière de penser la culture mainstream, mais aussi une nouvelle manière de la produire. Cette production s’est elle-même démocratisée, du moins aux USA. Le nouveau modèle économique de la culture mainstream qu’il appelle le capitalisme Hip est adapté au nouveau paradigme pour la comprendre. Même la culture alternative est promue et utilisée par l’industrie du mainstream. La production indépendante est en réalité produite par les grands studios, les grandes majors et les grandes maisons d’édition. Si le mainstream a trouvé son modèle économique et culturel aux USA, c’est pour la simple raison que les USA sont une terre d’immigrés, une société originellement multiculturelle, un monde en miniature. Chaque communauté peut se reconnaître dans la culture mainstream que les USA produisent, c’est-à-dire y reconnaître son identité et ses valeurs. Pour les tenants de ce paradigme (dont Martel), la fonction de la culture est de plaire en se reconnaissant dans l’œuvre. Du coup, la production mainstream, au moins aux USA, est légitime car elle laisse s’exprimer toute la diversité sociale. Le critère quantitatif (la sanction du nombre) pour analyser la culture, mais aussi pour la produire, n’écrase pas les minorités, au contraire. 

 

L’objection platonicienne à la démocratie et aux sophistes, qui voit dans la première la tyrannie de la majorité (aux passions basses et aux idées courtes) et dans les seconds des flatteurs qui nivellent tout discours critique au dénominateur commun (et celui-ci est toujours bas et médiocre), ne porte pas pour le mainstream car dans le capitalisme Hip, les niches sont autant exploitées que les goûts de la majorité, de la même manière que dans la nouvelle critique les goûts des minorités sont pris en compte. Lorsque l’ancienne gauche (la « old left » influencée par Arendt et Adormo) reprend la hiérarchie culturelle platonicienne, c’est pour éviter à la démocratie le populisme et le « despotisme doux » lié à un individualisme consumériste et replié sur lui-même. Mais le mainstream évite de lui-même ces travers. Martel montre ainsi dans le dernier chapitre de sa première partie (le chapitre 8), mais aussi dans la reprise du modèle américain dans le reste du monde (la deuxième partie du bouquin) que le nouveau paradigme ne nuit pas à la diversité, mais au contraire lui permet d’exprimer ses valeurs et son identité plurielle. C’est lorsque le modèle se voit limité par des mécanismes réactionnaires (les islamistes d’Al Jazeera, le parti communiste en Chine ou l’ancien paradigme culturel aristocratique en Europe et particulièrement en France) que cette diversité ne peut s’exprimer. D’ailleurs, Martel semble croire qu’Internet va permettre de dépasser ces limites (en forçant les acteurs dominants à s’ouvrir et à respecter les règles du jeu) et répandre les vertus du capitalisme Hip à toute la planète. Le numérique et Internet sont à ce titre les grands enjeux de la culture de masse du 21ème siècle. 

 

Le versant politique du mainstream tel qu’il s’est constitué aux États-Unis constitue ainsi une sorte de libéralisme culturel. Finalement on peut se demander si Martel n’a pas une foi dans ce libéralisme culturel comparable à celle de Smith dans le libéralisme économique. La main invisible du mainstream ne conduisant pas ici à la richesse des nations, mais à l’expression identitaire de tous, à la réalisation de l’esprit démocratique. Le mainstream était ce qui manquait à la modernité, après le libéralisme politique et économique, pour se réaliser totalement. Le bouquin de Martel aurait pu au fond s’appeler : « l’éthique mainstrean et l’esprit du capitalisme Hip ». Martel est donc comme la chouette de Minerve de Hegel, il réfléchit dans des concepts ce que l’Histoire a déjà réalisé et porté à nu dans le réel. L’enquêteur-voyageur Martel serait donc une sorte de philosophe hégélien à la recherche du sens de l’histoire universelle, du nouvel Esprit du monde, dans sa plus haute expression, celle de la culture…

 

La deuxième partie du livre montre comment les autres centres de la culture mainstream mondiale cherchent à résister à la culture mainstream américaine et à répandre la leur. La guerre culturelle mondiale est liée au hard power : à l’économique où le but est de dominer les marchés, mais aussi au soft power : répandre des valeurs. On vend des produits, mais aussi des valeurs, ce mélange étant le propre des industries créatives ou de contenu. La mondialisation a donc un double enjeu : domination économique et domination culturelle (les valeurs étant des normes de mode de vie). Les chinois et les arabes-musulmans sont les deux grandes civilisations qui résistent le plus aux valeurs américaines. L’Amérique latine et l’Europe résistent moins. Par contre, si des civilisations comme le Japon ou les dragons asiatiques, ou encore l’inde, sont perméables, la pénétration américaine n’est pas directe car les contenus sont adaptés et donc transformés par la culture régionale. Il semble clairement que ce soit ce dernier modèle qui soit privilégié par Martel : la mondialisation ne doit pas consister dans une uniformisation en ne permettant que la diffusion de la culture mainstream américaine, mais doit pouvoir permettre l’expression de toutes les cultures grâce à l’adaptation du modèle américain par chaque culture. Glocalisation plutôt que mondialisation. Finalement, on peut se demander si Martel n’encourage pas l’Europe à suivre la voie de l’Inde, à adopter le modèle américain pour produire sa propre culture mainstream capable de rivaliser avec la culture américaine. L’Europe est riche d’une diversité qui ne trouve pas encore à s’exprimer et la voie du salut démocratique se trouve dans le mainstream pour notre auteur.

 

Ce lien entre mainstream et démocratie se vérifie-t-il dans la mondialisation : le modèle culturel américain (tant du point de vue critique que du point de vue de la production) participe-t-il au développement du modèle démocratique dans le monde ? Dans la guerre mondiale culturelle, le plus intéressant vient ici du fait que la résistance à la culture américaine se fait en partie en reprenant le modèle américain du mainstream, en adoptant son paradigme et son capitalisme Hip. La lutte contre les valeurs occidentales et notamment américaines que mènent les autres civilisations est donc paradoxale. En cherchant à imposer leurs valeurs, elles doivent adopter un modèle censé, selon Martel, favoriser l’esprit démocratique. Finalement, le média est ici aussi le message : en adoptant le modèle américain pour opposer à l’occident d’autres valeurs, ces civilisations adoptent des valeurs démocratiques ou seront obligées de les adopter. On peut évidemment douter que ces valeurs démocratiques soient proprement occidentales, toujours est-il que c’est ce mouvement dialectique que Martel semble pouvoir décrire dans la mondialisation du mainstream.

 

fergie glamour

Car le mainstream c'est aussi des strings et des paillettes !

Fergie des Black Eyed Peas : numéro 1 des téléchargements en 2009

source.

 

Le freakosophe doit-il devenir lui aussi une « Paulette » ?

 

La question philosophique est de savoir si le mélange entre art et divertissement, entre information et divertissement, est en droit possible pour accomplir les fonctions de la culture. Certes, ce qui plaît à tout le monde c’est un mélange d’art, d’info et de divertissement. Selon Martel, ce qui plaît à tout le monde, c’est surtout que tous puissent s’exprimer et se reconnaître dans la culture. La valeur du mainstream, c’est l’expression de soi. Mais suffit-il de s’exprimer et de se reconnaître dans une œuvre pour que celle-ci accomplisse sa fonction culturelle essentielle, celle de plaire en élevant nos esprits ? Sans revenir à une hiérarchie culturelle entre un Art contemporain (moribond) et une culture de masse dénigrée, ne doit-on pas chercher à distinguer à l’intérieur de la culture mainstream des œuvres de qualité de la médiocrité ambiante ? S’il faut lutter contre un élitisme snobinard qui voit nécessairement dans la volonté de succès populaire un abandon des fonctions élévatrices de la culture, il nous apparaît pourtant essentiel de ne pas renoncer à ces fonctions. Le quantitatif ne doit pas servir de norme à la qualité. Prétendre que toute hiérarchie culturelle est une aliénation des minorités est une erreur. Que les hiérarchies culturelles élitistes du passé aient servi à imposer les normes d’un groupe (celle de l’homme blanc hétérosexuel) doit bien sûr être dénoncé, mais que toute hiérarchie culturelle doive conduire à ce genre d’aliénation est contestable.

 

On peut prendre au sérieux les blockbusters, les Hits et les Best-Sellers du mainstream, non pour y dénoncer comme Arendt et Adorno les nouvelles formes d’aliénation moderne, mais parce que justement ces films, ces chansons, et ces livres peuvent eux aussi « donner à penser », élever nos esprits. Pas tous, certes, mais c’est justement la fonction du critique d’interpréter les œuvres pour montrer en quoi elles réussissent ou échouent. Pour le nouveau paradigme que défend Martel, une telle critique relèverait certainement d’un esprit de sérieux dépassé. Mais par le refus de prendre au sérieux la culture mainstream, ne rejoint-on pas finalement le mépris des gardiens du temple de l’Art pour la culture populaire ? Dans les deux cas, on refuse de penser à partir des Blockbusters, des Hits et des Best-sellers, soit pour se protéger de l’élitisme et respecter l’esprit de la démocratie, être cool et fun ; soit parce qu’on considère qu’il n’y a rien à penser dans ces « produits ». Selon ce second point de vue, on nous avait reproché jadis sur un site éducatif  de prendre trop au sérieux  un film de R. Gervais, L’invention du mensonge

 

« En reprochant à The Invention of lying son absence de cohérence philosophique (critique du matérialisme se basant sur des présupposés totalement matérialistes), ses contradictions et ses invraisemblances (le film ne parvient pas à "tenir" pas son présupposé de départ), c'est finalement son propre postulat que le blog met en doute : la possibilité de produire de la pensée sur une œuvre à la valeur artistique plus que douteuse. Autrement dit, The invention of lying ne "résiste" pas vraiment à l'examen critique, et sa saveur philosophique est aussi fugace que celle d'une boule de chewing-gum. A chercher à philosopher sur des objets qui ne méritent sans doute pas cet excès d'honneur (près de 30 000 signes pour l'article sur The Invention of lying), la "freakosophie" pèche paradoxalement par manque de légèreté et par un terrible esprit de sérieux. »

 

Une « paulette » comme Martel pourrait nous avoir fait le reproche similaire du point de vue opposé : un film mainstream ne doit plus être évalué selon les critères dépassés de l’art ou de la haute culture, disons plaire en donnant à réfléchir. Pour toutes les raisons qu’on vient de donner et pour d’autres sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir en analysant la portée possible de certains blockbusters, nous ne pensons pas que la freakosophy doive prendre cette voie.

 

mainstream.jpg

Le blanc est-il mainstream ou ont-ils oublié de reproduire Mickey en couverture ?

22€50 - Source.

 

Sinon pour les amoureux du concept :

 

badiou.jpg

avec des bouts de Mainstream dedans (Matrix, Magnolia...)

source.

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 23:11

Empoisonné par les mécanismes de la série Rubicon, le freakosophe en herbe n'a pu manquer deux événements qui par-delà leur apparente différence empruntent le même esprit et sont peut-être à la base d'un nouveau complot qui ne peut se dérouler qu'à une échelle planétaire : la publication de la conclusion du synode de 2008 sur l'interprétation des textes sacrés et la montée en puissance d'un petit logiciel qui, si le ciel est avec lui, effacera lui aussi de nombreuses discordes : KIK.

 

isidore-de-seville_net.jpg

Isidore de Séville le St Patron du net (et l'inventeur de la base de données) veille sur Freakosophy.

source.

 

Qu'y a-t-il donc de commun entre les 200 pages résumant à travers 55 propositions la réflexion des 250 pères synodaux et un énième logiciel de messagerie instantanée ?

 

L'union - la redécouverte d'un socle commun par-delà les différences. On ne vous promet pas moins que la fin de LA discorde, la redécouverte de la paix et de l'harmonie dans votre coeur et avec vos amis.

 

Dans l'économie numérique ou dans le domaine plus vaste de la foi ce qui déchire les individus c'est bien l'adoption de modèles différents alors que la base est commune (le Livre dans les religions et un but similaire dans les technologies de l'information). Ce parallèle faussement étonnant avait déjà été amené avec toute l'ironie dont il est capable par Umberto Eco au sujet de l'opposition ancestrale entre le divin OS de Macintosh et le retors Ms-Dos de Microsoft :

 

"Une nouvelle guerre de religions modifie subrepticement notre monde contemporain. J'en suis convaincu depuis longtemps, et lorsque j'évoque cette idée, je m'aperçois qu'elle recueille aussitôt un consensus.

 

Ceci n'a pu vous échapper, le monde est aujourd'hui divisé en deux : d'un côté les partisans du Macintosh, de l'autre ceux du PC sous Ms-Dos. Eh bien, je suis intimement persuadé que le Mac est catholique et le Dos protestant. Je dirais même plus. Le Mac est catholique contre-réformateur, empreint de la «ratio studiorum» des jésuites. Il est convivial, amical, conciliant, il explique pas à pas au fidèle la marche à suivre pour atteindre, sinon le royaume des cieux, du moins l'instant final de l'impression du document. Il est catéchistique, l'essence de la révélation est résolue en formules compréhensibles et en icônes somptueuses. Tout le monde a droit au salut.

 

Le Dos est protestant, voire carrément calviniste. Il prévoit une libre interprétation des Écritures, requiert des décisions tourmentées, impose une herméneutique subtile, garantit que le salut n'est pas à la portée de tous."

 

Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon ?, Trad. M. Bouzaher. Grasset, Paris, 1997.

 

Umberto_Eco.jpg

"je ne fume plus mais j'ai l'air encore plus malin ainsi !" - source.

 

Nous assistons peut-être aujourd'hui à la fin d'une guerre avec l'harmonisation par-delà les plates-formes d'un logiciel universel et gratuit de conversations instantanées. Si le SMS a régné sans partage au début des obscures années 2000, peu à peu il a été remplacé par une foule de messageries instantanées (Ping, BlackBerry Messenger...). Mais, loin de l'ouverture, ces systèmes se replient le plus souvent sur l'architecture d'un constructeur - ils ne sont donc opérants que de façon limitée et vous poussent de fait à écarter certains de vos amis du cercle fermé de la connexion instantanée gratuite. Kik veut changer la donne en étant ouvert à tous et en transformant les forfaits sms en ridicules lettres d'indulgences. Kik est oecuménique et s'ouvre à tous les possesseurs de téléphone mobile et d'Ipod Touch.

 

A l'ignorant, il peut paraître in de faire partie d'un cercle fermé - c'est sur ce bas instinct que jouent nombre de publicitaires. L'argumentaire de la société Rim qui fabrique les Blackberry est éloquent sur ce point:

 

BlackBerry® Messenger est une application de messagerie instantanée réservée aux propriétaires d'un smartphone BlackBerry®. Avec une mise en page style tchat et un nombre de caractère illimité, BBM™ facilite le partage avec les gens qui comptent. (source)

(La police cheap est d'origine pour montrer à quel point une société peut être sélective sur tout sauf la créativité...)

 

Comme si les gens qui comptent avaient tous un blackberry !! Cette publicité de l'exclusivité se base sur des réflexes de nouveaux riches, sur la crainte de ceux qui ont peur de perdre ce qu'ils ont durement acquis. En se fermant ainsi, ils s'enterrent laissant à d'autres plus petits mais aussi plus cools la possibilité d'offrir vraiment (et gratuitement) le but réel de toutes ces technologies.

 

"Réservé à ..." C'est tellement 2002 !! Totalement unfashion !! Le futur c'est l'ouverture, la possibilité de dépasser les plates-formes, de transcender tous les appareils pour toucher notre but, ce que nous cherchons : l'autre. 

 

kik.jpg

kik me ! - source.

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