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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 16:10

Un soir, à minuit trente, une redif. 

C’est 66 minutes, on est le 26 mars 2009. Et c’est le moment clé, une femme est désespérée, elle n’a pas la chance d’être aussi riche qu’une Desperate housewive, et la voix nous annonce seulement la suite logique de ce désespoir. « Christelle s’est donc fait offrir une séance de coaching déco par son mari ». 

Attention, surtout on ne dit pas « cours » de déco, mais « séance », comme pour un psy, car, en résonance à notre imaginaire urbain pressé et stressé, c’est tout simplement le temps qu’on rémunère et non un savoir-faire. Et on ne dit pas « cours » ou « leçon », car ce sont tous les mots connexes qu’on cherche à éliminer aussi : enseignement, professeur, maître… Attention donc. Désormais, on dit « coach ». 



Le canapé aime Julie Imperiali

Ai-je besoin de souligner la pullulation de ce nouveau paradigme ? Grimpons tout de suite au sommet d’absurdité de cette contamination linguistique, pour contempler l’étendue du changement. On a appris récemment que même Nicolas Sarkozy et sa douce femme ont engagé LE coach le plus célèbre du périnée : Julie Imperiali (est-ce son vrai nom ? Auquel cas, après une telle coïncidence, il faudrait réécrire une philosophie qui permette de penser une ironie immanente au monde). Le périnée est ce muscle situé entre le sphincter et le canal urinaire. Une précision nécessaire, afin de bien s’imprégner de l’image de notre président en train de se muscler le matin, et de se tonifier pour la journée. 



Notre premier souvenir d’extension du terme de coach à la vie elle-même remonte à la saison 2 de Nip/Tuck, où le personnage de Julia, la femme du brillant chirurgien plastique Sean Mc Namara, trouvait en Ava Moore (qui s’avérait être un transsexuel fou) une coach new-age particulièrement délirante et manipulatrice. Tout comme la série, cette hypothèse semblait simplement délirante et folle à quiconque regardait la télé à l’époque. C’était en 2005.  



Ava Moore
source

 

Quelle différence entre le coach et prof ? Le coach soutient le coaché à égalité. C’est le maître mot. Il court avec lui, s’éprouve avec lui, souffre avec lui. Et c’est d’ailleurs ce qui rend possible notre coach Julie, impératrice du périnée. Comment imaginer le président en train de se faire donner des « cours » de musculation de son muscle-pont anus-testicules ? Julie se tiendrait au milieu de la pièce, confiante, les mains sur les hanches, et regarderait son élève en train de se le muscler, empruntant des positions bizarres au sol, suant à grosses gouttes mais bientôt entièrement retonifié. Car s’il y avait « cours » ou « leçon », on pourrait supposer qu’il ne sait pas s’en servir, que la relation entre Julie et Nicolas est asymétrique. Que Julie va devoir refaire l’éducation de Nicolas en matière de rétention, de contraction et de dilatation. Bref, que Nicolas doit avoir un professeur parce qu’il est ignorant du génial trésor que recèlent ses parties toniques. En ce qui nous concerne, nous n’avons jamais négligé que jusque dans la moindre partie de son corps, il y a du muscle et de l’énergie, et nous moquer d’un simple périnée, à quiconque appartienne-t-il par ailleurs, n’est absolument pas notre intention. Nous sommes trop freak pour ça.

Revenons à la philosophie égalitariste du coaching. Indice supplémentaire : il n’existe pas de mot spécifique pour désigner le coaché. Il y a le prof et l’élève, le maître et le disciple, des couples, une relation. La disparition linguistique du coaché (le seul substitut que nous avons trouvé) est-il l’indice d’une relation absente, d’une relation fantôme ? Peut-être plus simplement, le coach est un double, un semblable si semblable qu’il disparaît dans l’angle mort de l’altérité. Il se tapit dans l’identité. 

On peut esquisser une critique simple et efficace sur ce faux dispositif de désaliénation. Le coach assène, mais sans pouvoir être interrogé sur son pouvoir d’assènement, puisque sa position dissymétrique ne le met pas en lumière, ne le trahit pas comme éventuel manipulateur. Mais… Ah non, le plus drôle, c’est bien sûr, que le coach est de toute façon payé. Pour Christelle, notre héroïne du 66 minutes, son coach est une ancienne directrice artistique de publicité. Cette dernière lui dit – à Christelle à ses six ou sept autres co-coachés – quelles couleurs sont mode (le taupe – comment ne pas aimer son époque après ça ? – le pistache et le violet), et quelles couleurs sont out. Bref, entendre des élèves s’élever contre le fait qu’on ne leur laisse pas le droit de penser ce qu’ils veulent et les imaginer, plus tard, becqueter gentiment les conseils qu’on leur prodigue simplement parce qu’ils ont payé pour ça, je dis encore que ça vaut le coup de vivre rien que pour le voir. Autrement dit, le rapport est avant tout celui du marchand/client, alors qu’un professeur peut ne pas être payé par celui à qui il enseigne. C’est la déontologie socratique la plus ancienne en matière de salaire de prof.

Mais l’ironie touche peut-être ici à son seuil d’acidité maximale. Et quand l’ironie doit se changer en ratiocination puissante et lumineuse, on doit choisir son vaisseau pour naviguer plus loin sur les ondes du concept… (Là, nous regardons l’horizon, et nous voyons Spinoza)

Pourquoi Spinoza produit-il un concept comme celui de conatus (effort) ? Il apparaît dans le troisième livre de l’Ethique, au début, comme un axiome, sans être annoncé. Et surtout, ce concept n’a rien de très évident, car dans un monde entièrement déterministe, la conséquence irrémédiable serait de considérer que l’homme n’est rien d’autre que la somme des causes qui le traversent. Le « mode », c’est-à-dire nous, ou le coaché, sommes absolument vides par nous-mêmes. Nous ne sommes que ce que le monde met à l’intérieur de nous. Or voilà qu’au contraire, pour Spinoza, nous sommes dotés d’une tendance à persévérer dans notre être, et donc d’une autonomie minimale, d’une individualité très réduite mais suffisante pour être pensée comme un mode. Notre hypothèse est que le conatus représente un garde-fou contre la conséquence d’un déterminisme complet. Le conatus alors n’est pas un concept joyeux, c’est un frein contre le pessimisme qui guette celui qui sait désormais que sa vie n’est pas à lui, qu’elle est gouvernée par des causes et des forces qui lui échappent. Souvent, nous autres, anciens jeunes lecteurs, nous lisons dans le conatus comme un pouvoir que tous les hommes auraient d’être branchés sur une source d’énergie inépuisable, qui feraient de nous essentiellement des êtres vivants et doués pour la vie, et nous ne serions donc auto-destructeurs que par accident (et cela change notre été de lecture philosophique à la plage en un été véritablement radieux). En fait, le coaché sait que son effort n’est plus réellement suffisant. 

Car si le coaching change réellement quelque chose dans l’approche de l’enseignement c’est que le coach enseigne mais aussi gère l’effort de son coaché. La tâche est double. Le savoir du professeur, en revanche, serait censé trouver de lui-même sa place au sein du cerveau de l’élève ; comme la lumière brille et fait voir, le savoir montre et fait comprendre… On sait et on expérimente maintenant, depuis la démocratisation du savoir, à quel point cette philosophie de l’enseignement et, plus généralement, cette définition de la vérité sont insuffisantes. Le coach, au fond – et le prof moderne avec lui – est plus pessimiste dans sa philosophie, quel que soit son succès par ailleurs, ou l’essor économique du phénomène. Car s’il faut appuyer l’effort de son client, c’est bien qu’il n’y a pas de conatus, ou un conatus en panne. 

 

On touche ici au génie de Spinoza, et à l’hécatombe joyeuse à laquelle invite le coaching. Car même un conatus qui se retourne contre lui-même, un conatus auto-destructeur, est encore un conatus. Je persévère dans ce qui est mauvais pour moi, mais parce que j’ai encore suffisamment d’individualité pour le faire. Si je veux me faire mal, je dois encore me conserver. Si je ce que je désire est bon, et si je ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne (pour reprendre le canon de Spinoza), c’est parce que, malgré tout ce que je peux désirer, c’est mon petit conatus qui désire. Mes représentations ont beau être faussées, fluctuantes, elles restent centrales, miennes. Coacher son périnée, coacher ses goûts en matière de déco, coacher sa vie de merde, pourquoi ? Parce que c’est mon ultime effort pour conserver et sentir le peu d’individualité qui me reste. Il faut qu’on soit précis, parce que beaucoup ont dit et diront que le démocrate moderne a un besoin viscéral de se distinguer. Mais on passe un palier supérieur, car il s’agit bien ici de la distinction la plus minimale possible, et d’ailleurs elle n’a pas vocation d’être visible. C’est toujours « pour moi » que je fais de la déco, que je fais mon jogging, que je me fais beau, etc. On est donc assez loin de la sociologie tribale post-moderne, qui voudrait qu’il ne reste de nous que notre apparence sociale et nos excentricités distinctives. Le monde de Spinoza aurait dû éradiquer l’individualité, mais il reste un conatus, heureusement, qui polarise les échanges atomiques entre moi et le monde. Mes atomes se barrent tous, les uns après les autres, sont remplacés, mondialisés et dispatchés, sous-traités, émigrés et immigrés, bref, je ne suis jamais le même… Mais, il existe en moi, heureusement, un pôle qui les attire et justifie une continuité. 

Christelle au fond s’en moque de faire une véranda couleur taupe, acheter la lampe bizarre que recommande tous les magazines déco, et glisser des tapis violets pas chers sous sa table en bois rare, assez colorés d’ailleurs pour combler le vide au sol. Christelle même, se moque de devoir changer dans pas si longtemps que ça le look de son intérieur, pour passer de taupe à saumon, ou de saumon à melon, et de melon à fuchsia… Ce que Christelle veut, c’est ressentir son conatus maintenir et sauver le peu d’individualité qui reste – même s’il n’y a aucune création ou originalité concrète. Le problème n’est plus de faire œuvre d’originalité, de nouveauté, mais dire que cette chose est de soi, ou que c’est soi qui l’a faite. Constater un écart involontaire à un savoir donné et s’étonner d’une nouveauté malgré soi, mettre « un peu de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse », et toutes ces formules de création impersonnelle de nouveauté, tout ça est dépassé, remplacé par le plaisir de faire la même chose que tout le monde, mais que ce soit soi qui le fasse, remplacé par le plaisir narcissique d’une création conformiste.

Il faut aimer Warhol pour sa vraie phrase géniale : « un jour tout le monde fera exactement ce qu’il veut, mais personne ne se rendra compte que tout le monde fait exactement la même chose ». Parce que c’est tout, sauf une phrase ironique. 

 

 

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