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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 19:00

 

 

pornosophie

 

Le porno est de plus en plus compris à partir du diagnostic historique et moral suivant : La pornographie filmique est de plus en plus dominée par le gonzo et s’éloigne de jour en jour de « l’âge d’or » de la pornographie, le porno-chic des années 70 ; à ce jugement descriptif s’adjoint souvent un jugement de valeur : le porno est de plus en plus mauvais, qu’est-ce que c’était mieux avant, du temps de…nos parents, voire de nos grands-parents ! Ces termes de « porno-chic » et de « gonzo » sont des termes de journalistes, utilisés pour qualifier une production nouvelle de pornographie, respectivement dans les années soixante-dix et dans les années quatre-vingt-dix. Nous emploierons à partir de maintenant ces termes pour désigner non plus des périodes de l’histoire du porno, mais pour désigner des genres de pornographie. Une fois enlevées les connotations positives ou négatives associées à ces termes, on peut en effet essayer de les utiliser de manière neutre pour désigner deux manières de faire des films pornographiques, et ceci afin de clarifier ce qu’ils désignent. Comme je l’ai dit dans mon précédent billet sur les règles de la méthode pornosophique, mon problème n’est pas ici d’évaluer moralement et éthiquement ces deux genres en fonction de critères externes, comme de savoir si la production de ces films est moralement questionnable quant à ce qu’elle demande à ses acteurs, si ces films incitent à la violence sexuelle, si ces films proposent une vision de la sexualité qui est bonne ou non, etc… Mon problème est pour l’instant de les évaluer de l’intérieur, c’est-à-dire de me demander si la finalité de ces sous-genres de pornographie est la même, et si non, de savoir si la finalité de l’un correspond mieux à l’essence de la pornographie. Il ne s’agit pas ici de savoir en quoi le porno est bon (moralement ou éthiquement), mais de savoir ce qui fait un bon porno (indépendamment donc de sa valeur éthique ou moral). Précisons la question.

 

jouffa crawley

 

 

1974-1976, l’âge d’or du porno : nouveau mythe moderne ou réalité ?

source.

 

 

Dans mon acception des termes, gonzo et porno-chic sont des genres qui ne permettent pas de classer en deux catégories les films car la plupart des films se situent entre les deux. Ces genres sont donc plutôt des types déterminés par une finalité propre (un ensemble de caractéristiques qu’un film peut chercher à réaliser). Si la plupart des films se trouvent entre ces deux types, c’est dans la mesure où ils cherchent à réaliser les deux finalités ensemble. Or, on peut supposer que ces deux finalités ne sont pas seulement différentes, mais opposées. Mon problème est donc de savoir si l’une des finalités représente mieux l’essence du porno que l’autre ou si elles remplissent deux fonctions différentes du porno. Trois questions donc : Le porno-chic n’est-il qu’un vernis hypocrite de ce que le gonzo exprime dans sa vérité ? Le gonzo n’est-il qu’une pornographie corrompue dont le porno-chic représenterait la crème ? Si on aborde la question du point de vue historique, ce que nous ne ferons pas, la première hypothèse correspondrait à l’idée d’un progrès dans l’histoire du porno vers des formes de plus en plus épurées, exprimées dans un média adéquat : l’Internet ; la seconde hypothèse verrait au contraire dans l’histoire du porno une régression à partir d’un « âge d’or » qui s’exprimait dans un média adéquat : le cinéma.  Mais une troisième hypothèse est logiquement possible, qui pourrait s’exprimer dans la question suivante : Avons-nous affaire à deux types de films différents ayant des finalités différentes et autonomes ?

 

Première approche : deux finalités apparemment différentes.

 

Un premier examen rapide de l’usage du terme « gonzo » montre que sa finalité est purement masturbatoire. Le gonzo satisfait un désir de voir et poursuit une finalité purement sexuelle : exciter. On comprend mieux l’articulation des deux dimensions qui le définissent généralement : 1)Une recherche d’un effet de réel tendant au documentaire amateur. Le gonzo nie l’idée de représentation fictive pour devenir un pur voyeurisme, un voyeurisme direct et participatif. Le voyeurisme direct du gonzo vise en effet à une participation active du spectateur à l’acte sexuel représenté (C'est le fameux "POV" pour les habitués de porntube & co!). L’identification du metteur en scène-caméraman au spectateur est très forte  de sorte que ce dernier à l’impression de faire partie de l’acte qu’il espionne secrètement. L’œil de la caméra et l’œil du spectateur se confondent : le caméraman-spectateur dirige en direct les acteurs qui interpellent en retour le caméraman-spectateur. Du coup, l’acteur n’incarne pas un personnage d’une histoire mais « joue » en son nom propre. D’ailleurs, le nom de « l’acteur » (qui n’en est pas un) est souvent le pseudonyme de l’acteur dans l’industrie du sexe, voire son nom réel. 2)Comme la finalité du gonzo est le voyeurisme participatif, le désir de voir des actes toujours différents et de plus en plus extrêmes se comprend très bien. L’industrie pornographique s’adapte alors à cette variation du désir du spectateur, mesurée par le taux de consommation du produit (la séquence filmique) sur Internet (média le plus approprié à ce type de film). 

 

 

csa-18ans

 

 

Les sites de gonzo, nouveaux boudoirs modernes ?

source.

 

 

La finalité première du gonzo semble être donc l’excitation directe, la masturbation. Le temps d’une séquence gonzo correspond généralement au temps de la masturbation du spectateur. L’aspect participatif de ce voyeurisme direct conduit à une forme d’identification entre l’éjaculation du spectateur et celle de l’acteur masculin. Les séquences d’un film gonzo apparaissent ainsi comme totalement indépendantes ; le film n’est qu’une compilation. Sur Internet, le modèle de présentation du gonzo sur les sites marchands ou les plateformes dédiés au porno est le self service : par catégorie de genre sexuel, de pratiques, d’âges et de couleurs de peau, etc. Les mauvaises langues affirment que ces films ne sont pas des films, œuvres à contempler, mais simplement des produits à consommer, ou comme Ovidie le dit « du matériel masturbatoire ». Mais n’anticipons pas et passons à un premier survol descriptif du genre opposé : le porno-chic.

 

Contrairement au gonzo, le porno-chic vise à faire fantasmer le spectateur en insérant toujours le sexe dans un monde auquel le spectateur ne peut s’identifier immédiatement, dans la mesure où les actes sexuels représentés y sont toujours ceux de personnages s’inscrivant dans un récit fictif. Le porno-chic ne conduit donc pas directement à un voyeurisme participatif, mais cherche à susciter l’imagination du spectateur, le fantasme. L’histoire et les personnages déréalisent les actes sexuels en faisant de ceux-ci les faits et gestes d’un personnage plus que d’un acteur. Selon la norme interne de ce type de porno, l’histoire et les personnages ne sont pas des prétextes, une enveloppe justificatrice, un simple biais pour atteindre le même effet que le gonzo, car alors l’effet déréalisateur s’effondre immédiatement. Contrairement au cinéma érotique (et en fait presque tout le cinéma non pornographique est érotique), le porno-chic vise bien à produire une excitation, mais celle-ci est de l’ordre de l’imaginaire, de sorte qu’elle n’est pas immédiatement liée à un désir sexuel du spectateur car celui-ci n’est pas plongé directement dans l’acte sexuel qu’il voit. L’excitation est  par conséquent indirecte. Alors qu’il n’y a pas de sens à ne pas se branler en regardant un gonzo, la masturbation et l’acte sexuel du spectateur restent dans le porno-chic une simple possibilité. L’indice d’un porno-chic cohérent avec sa finalité, sa norme interne propre, est donc que chaque scène ne doit trouver son sens qu’en rapport avec le reste du film, de sorte que le spectateur doit avoir envie de voir le film en entier au lieu de l’arrêter dès la première séquence passée ou de sauter directement à une séquence plus adéquate à son désir. En fait, une scène de sexe dans le porno-chic a un sens dépendant du reste du film, alors qu’elle n’en a pas dans le gonzo puisque la scène de sexe y montre tout ce qu’elle représente, et ne renvoie pas à un monde extérieur à elle, celui de l’histoire et de ses personnages. Le voyeurisme du porno-chic est ainsi indirect tout comme l’excitation qu’il produit. Il ne s’agit pas de nier que le porno-chic soit voyeuriste et que sa finalité soit d’exciter (contrairement à l’érotisme du cinéma non-pornographique), mais le voyeurisme et l’excitation recherchés ne sont pas de même nature que ceux que recherche le gonzo.

 

Pour schématiser, ce premier survol permet de distinguer deux finalités différentes : effet de réel et voyeurisme participatif du côté du gonzo, effet déréalisateur et voyeurisme indirect ou fantasmatique du côté du porno-chic. Si on cherche à aller plus loin que cette première description des finalités apparentes du gonzo et du porno-chic, on se confronte souvent à la question de la vérité de ce qui est montré : le gonzo ferait croire, par son effet de réel, que ce qu’il montre est « pour de vrai », alors que le porno-chic, par son effet déréalisateur, ferait croire que les actes sexuels montrés y sont représentés « pour de faux ». Tout cela est-il bien clair ? Précisons ce point:

 

 

Qu’est-ce qui est « pour de vrai » et « pour de faux » dans le porno ?

 

Il ne s’agit évidemment pas d’une question de subjectivité des personnes/acteurs qui baisent à l’écran. Le problème doit être posé du point de vue de la représentation et donc de ce que voit le spectateur. La question est donc de savoir si on peut voir dans le film un personnage et non simplement une personne lorsqu’il y a des actes sexuels non-simulés représentés. Ou pour le dire plus crûment, les fellations que Linda Lovelace s’ingénie à pratiquer dans Deep Throat sont-elles celles de son personnage ou celles de l’actrice ?

 

On ne peut parler de simulation pour l’acte sexuel en lui-même. On peut parler de la simulation de l’orgasme, du plaisir, mais pas de l’acte qui est montré. On sait bien que les orgasmes sont simulés, comme on le sait dans le cinéma normal. Ainsi dans Deep Throat, l’héroïne a pour la première fois un orgasme en pratiquant des fellations « profondes » puisque son docteur-professeur a découvert que son clitoris ne se trouvait pas là où il se trouve ordinairement, mais au fond de sa gorge. Le problème du porno-chic n’est pas de savoir si ces orgasmes sont vrais ou pas, mais si on peut y croire : s’ils sont suffisamment bien joués ou pas. Le fait que l’acteur témoigne après coup que son orgasme était réel ou simulé ne change rien à ce que l’on voit. 

 

 

deep throat

 

 

Un clitoris dans le fond de la gorge, la médecine n’a pas encore tranché...

source.

 

 

 

Par contre, pour les actes, on ne peut jamais parler de simulation : l’acte montré est toujours vrai. Il n’a pas la possibilité d’être faux. C’est à vrai dire le cas pour toutes les actions ordinaires des comédiens dans le cinéma non-pornographique ou au théâtre. Quand un acteur boit un verre, à l’écran ou sur scène, il le boit vraiment. Par contre il peut simuler son plaisir, ou simuler de boire de l’ambroisie ou du cyanure. Lorsqu’un acteur court, il court, lorsqu’il parle, il parle. Par contre lorsqu’il est blessé à l’écran ou meurt, il simule. Personne ne se demande sérieusement si dans les films d’horreurs, les acteurs perdent bien leur bras ou leur tête : ils simulent. Dans le porno, on ne peut jamais dire (sauf cas d’effets spéciaux, d’images de synthèse ou autres trucages) que l’acteur simule la pénétration ou la fellation. Le but général du porno étant de tout montrer pour satisfaire notre voyeurisme, la question de la simulation des actes sexuels, de leur vérité ou de leur fausseté, ne se pose pas. Dans un film non-pornographique, la question du « pour de faux/pour de vrai » n’a d’ailleurs qu’un intérêt mineur : l’important est de savoir si on peut y croire ou pas. Ainsi dans Romance X de Breillat, la question de savoir si Rocco Siffredi a bien pénétré Caroline Ducey n’a pas d’intérêt ; la question est de savoir si on peut croire que Paolo a pénétré Marie, les deux personnages que jouent les acteurs nommés (et la réponse est non à mon avis…).

 

L’éjaculation masculine est un cas intéressant parce que lorsque le pénis est hors-champ, il est presque certain qu’il ne s’agisse pas de sperme, mais d’une seringue remplie d’un faux sperme. Par contre, lorsque le pénis est dans le champ, l’éjaculation est toujours réelle, mais pas nécessairement l’orgasme de l’acteur, puisque comme tout le monde le sait, une éjaculation masculine n’implique pas nécessairement un orgasme. La simulation, le « pour de faux », n’a donc un sens que pour les situations, pour l’action dans son ensemble (la succession des actes, sa durée, …) et bien sûr pour les expressions de plaisirs associées aux actes (cris, râles, couinements, gémissements, hurlements et autres exclamations joyeuses). Les actes sexuels du porno sont donc toujours « pour de vrai » parce que non-simulés. Et c’est bien ce qui distingue la pornographie du reste, sauf à dire que le baiser et l’étreinte sont déjà pornographiques, car dans ce cas presque tout film est pornographique puisque ces actes ne sont pas simulés. C’est d’ailleurs ce que pensaient les pudibonds spectateurs-journalistes qui condamnèrent The Kiss de William Heise, premier film de l’histoire du cinéma à montrer un baiser, en…1896. 

 

 

 

 

Le premier gonzo de l’histoire, la reine Victoria se le passait en boucle pour s’endormir.


 

Ces quelques précisions données, le problème devient donc de savoir si le « pour de vrai » du porno parasite toujours le « pour de faux » ? Si oui, cela conduit-il à rejeter le porno en général ou à se contenter du gonzo ? Si non, cela implique-t-il que le gonzo a peut-être tort de se contenter du « pour de vrai »  et que le porno-chic a raison de l’enrober de « pour du faux »? C’est en répondant à de telles questions que nous pourrons approfondir notre première description de la différence entre gonzo et porno-chic. Le suspens est à son comble. La suite au prochain numéro…

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