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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 20:39
Heavy Rain : un exercice de métaphysique inconscient ?

À travers une simulation du caractère aléatoire de la vie, David Cage continue sur la lignée de Fahrenheit avec Beyond Two Souls. On se souvient du  précurseur Shenmue qui avait lancé le concept de FREE (full reactive eyes entertainment) qui nous met en condition de réaction et de choix dans le jeu. C'est donc l'occasion de revenir sur l'œuvre précédente qui avait déjà marqué l'année 2010: Heavy Rain. Celle-ci met en scène quatre personnages constituant tour à tour les héros de l'histoire. Tous cherchent à retrouver la dernière victime du tueur aux origamis, le petit Shaun Mars, qui est dissimulé quelque part, menacé par le volume d'eau que versent les pluies qui ne cessent pas. Chaque décision des personnages est susceptible de moduler la suite du jeu, si bien que pour une fois, les personnages principaux sont mortels et non invincibles. Il y a ainsi 18 fins différentes selon les choix effectués. 

 

Heavy Rain est le symptôme du profond malaise lié au regret. 

 

La vie nous confronte à des choix, et chaque choix se définit par un renoncement. En ne sachant pas ce que cette chaîne causale, qui mène d'un choix à un autre, nous réserve, tout ce qu'il nous reste c'est le potentiel regret. Une fois l'acte accompli, on se confronte au passé par notre jugement. Fut-il bon, nous nous en satisfaisons, fut-il mauvais, nous serons éternellement confrontés à reconsidérer toutes les autres possibilités qui auraient pu prendre forme, à ce que l'on désigne par le regret. C'est précisément cela que Heavy Rain se propose de corriger en nous offrant un monde où nous sommes libres de modifier nos choix et ainsi de choisir quelle fin nous conviendra le mieux.

Heavy Rain : un exercice de métaphysique inconscient ?

Par delà ses mécanismes, le jeu emprunte beaucoup plus au cinéma comme ici un point de départ en hommage à M. Le maudit.

 

L'intrigue se base sur un premier regret, celui du héros Ethan Mars qui, par faute d'inattention, a causé la mort de son fils. Cage lance alors l'histoire sur cette rupture qui va changer les quelques dizaines de minutes colorées et heureuses du début du jeu en un univers gris, pluvieux et profondément triste. Chaque événement, chaque décision qui va suivre, nous plonge dans la responsabilité du héros. Le jeu ayant commencé sur un regret, par notre faute (en cherchant dans les poches d'Ethan, nous avons perdu de vue l'enfant, qui s'est fait renverser par une voiture), sur nous repose la lourde tâche de ne pas commettre une nouvelle erreur de choix afin de ne pas perdre Shaun.  Nous comprenons alors la peine d'Ethan et nous comprenons la gravité de chaque décision que nous prenons à sa place (ou à la place des trois autres). Agir avec légèreté peut, par exemple, entraîner la mort d'un personnage (Jayden pour moi). Nous devenons alors nous-mêmes soumis au potentiel regret d'avoir fait tel ou tel choix. Mais ce que nous offre Heavy Rain, contrairement à la vie, c'est la possibilité de tout recommencer. Si la fin du jeu ne me plait pas, libre à moi de chercher à créer une autre fin en faisant des choix différents. On voit bien alors à quel point tout se construit autour du choix et du regret. 

 

Heavy Rain nous montre que l'absence de décision est conséquente et constitue, sinon un motif du regret, un choix à part entière.

 

Passer à côté du jeu serait choisir indifféremment, c'est à dire laisser le temps choisir pour nous. Cette légèreté du choix, cette indifférence qui a ses conséquences dans Heavy Rain, pose bien ici le problème de l'absence de décision. Faut il, dans ce cas, considérer l'absence de décision comme un choix ?

Heavy Rain : un exercice de métaphysique inconscient ?

Leibniz pose lui aussi le problème de l'absence de choix dans son argument de la raison paresseuse. Si notre monde était le meilleur possible il aurait aussi été concepteur de Jeux video.

 

Si le choix nous engage, l'absence de choix le fait aussi. Elle nous engage à nous en remettre au temps, soit à la volonté ou à la décision d'une entité autre. Nous sommes alors responsables des conséquences de notre absence de décision puisque nous avons choisi de ne pas nous décider. Dans Sauve qui Peut (la Vie) de Godard un passage du film semble être significatif à ce sujet. Deux motards, face à une femme à qui ils ordonnent de choisir. "Choisis !" disent-ils. Et elle, reste de marbre, et porte sur eux le regard fort et stoïque d'une femme qui résiste, d'une femme qui s'impose : "Je ne choisis pas". Sous les gifles et les coups qu'on lui inflige, elle ne frémit pas; et deux traits de sang coulant sur ses lèvres, elle répète fermement : "Je ne choisis pas". Puis elle s'en va avec l'un des deux hommes sur sa moto, l'autre prenant un autre chemin sur la sienne.

À première vue, le spectacle que nous donne cette femme semble être exemplaire : celui d'une femme qui se rebelle contre l'autorité de deux hommes. On pourrait presque prendre cela pour un modèle féministe de volonté. Mais très vite, on se rend compte qu'elle ne se dresse pas en héroïne du sexe féminin mais bien au contraire comme une personne soumise, non seulement à une autre autorité, mais aussi et surtout au temps.

S'il s'agissait de choisir entre les deux hommes, elle serait repartie seule en se décidant à n'être avec aucun des deux. Mais elle continue d'affirmer son refus de se décider. Il faut bien comprendre ici que ce qu'elle refuse, va au delà des deux hommes. Comme elle le répète, ce qu'elle refuse, c'est le choix en lui même. Et en refusant de réaliser les possibilités qui s'offrent à elle, en refusant de se décider, le choix s'est fait indépendamment de sa volonté. 

 

Une lutte contre le temps

 

À mesure que le temps passe et que l'on s'obstine à ne prendre ni une direction, ni une autre, le temps et ce qu'il porte de volontés d'autres individus, ou de combinaisons aléatoires d'actes , décide à notre place. Soit l'on choisit de prendre une décision, soit l'on succombe passivement aux choix hasardeux que finit par nous imposer le temps. Cette absence de choix n'est donc pas un refus des chemins qu'il nous est possible d'emprunter, cette femme n'a rien de l'héroïsme que l'on croirait voir en observant son obstination qui, même sous les coups, ne fléchit pas. Car en ne se décidant pas, elle ne se rebelle pas contre le choix mais s'y subordonne. Elle est passive en ne choisissant pas, mais responsable en tant qu'elle choisit de ne pas choisir. C'est ce que révèle le contraste créé entre la rébellion de la femme qui "ne choisit pas", et son départ passif avec l'un des deux motards. Godard ne cesse de nous rappeler dans ce passage le rôle actif du temps en contraste avec la passivité de la femme. Le train qui passe sur le quai, annoncé par un décompte, semble être une métaphore du train qu'elle a raté : celui du choix, qui aurait peut être donné à sa vie une direction autre. 

 

Or, le choix, inextricablement lié au futur, donc à la vie, et par là même, à la mort, est la seule arme dont on dispose face à l'Absurde. C'est une réaction au silence camusien de l'univers quand nous l'interrogeons sur le sens de nos vies. Alors que le temps avance, sans jamais s'arrêter, le seul pouvoir que l'on a, c'est de mettre en acte nos possibilités. Quand bien même ce n'est peut être pas une solution, cela reste l'unique façon de faire face au brassage infini et insensé des causes et conséquences qu'inscrit le temps. L'absence de décision est donc le choix de la passivité d'un individu qui rend les armes dans sa lutte contre le temps. Et c'est très exactement dans une lutte contre le temps que nous plonge Heavy Rain, puisqu'il  faut trouver Shaun avant que les pluies battantes ne le noient comme les autres victimes. À mesure qu'Ethan déplie les origamis où se trouvent de nouvelles instructions, il faut qu'il s'exécute rapidement et se décide intelligemment face aux différentes possibilités qui s'offrent à lui. Le leitmotiv  étant : "jusqu'où iriez vous pour sauver l'être que vous aimez?", les possibilités sont pour le moins extrêmes. Lorsque l'on se retrouve dans la peau d'Ethan, dans la pièce lugubre d'un appartement désaffecté  où il dispose d'un temps très limité pour se couper une phalange, il peut soit s'exécuter rapidement, soit ne rien faire ou partir mais dans ce cas, il n'aura pas le prochain indice qui l'aidera à retrouver son fils. Si l'on opte pour la première alternative, il faut agir rapidement, mais intelligemment. Dans la pièce se trouve caché du désinfectant. Pendant les quelques minutes que nous avons, avec la manette qui vibre au rythme du cœur du héros, il faut prendre les bonnes décisions, et vite, pour ne pas laisser le temps prendre le dessus.

Heavy Rain : un exercice de métaphysique inconscient ?

Car certains choix ressemblent à des impasses...

 

Face au temps, face à la mort, face à l'absurde, il reste des possibilités. Certes, le choix ne nous est pas toujours donné, et il arrive parfois que nous ne puissions pas réaliser nos possibilités fictives. Aussi, quoi que l'on fasse dans le jeu, l'enfant meurt toujours au début. Pourtant, si nous ne pouvons changer ce fait, nous avons l'occasion tout le long du jeu, tenus par le regret, de ne pas reproduire la même erreur. De même, face à la fatalité, nous pouvons tout de même concevoir des possibles et agir. Le choix est donc fondamental pour faire face à l'absurde.

 

De fait, lorsque nous n'avons pas eu le choix, nous tirons du passé des leçons pour le futur. Et quand nous avons le choix, nous tirons du futur des possibilités pour modeler notre présent. Le choix s'inscrit donc dans une double temporalité, et c'est en cela qu'il constitue un véritable pouvoir. 

Puisque les choses sont possibles avant d'être réelles ou après leur réalisation, puisque l'on peut concevoir en pensée avant de vivre ou après avoir vécu, le futur empiète le pas sur le présent et le passé s'y projette. C'est un procédé que l'on retrouve dans la composition musicale, et en particulier dans l'arrangement : tendre l'oreille pour trouver dans le morceau, ce qui pourrait s'y greffer, ce qui y ajouterait une dimension supplémentaire, une profondeur. On y cherche un élément qui n'a pas encore éclos mais qui semble pourtant être déjà là. Et en réalité, c'est soi même que l'on écoute, ce sont les infinies possibilités de la tournure que le morceau peut prendre qui s'élaborent en notre pensée avant qu'elles ne soient jouées, et que l'on met en place par la suite, donnant ainsi, par le biais du choix, une signification au morceau, une fin au jeu, ou une direction à la vie.

Heavy Rain : un exercice de métaphysique inconscient ?

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commentaires

Khribech 22/10/2013 21:56

C'est un très bon article

antony 21/10/2013 19:59

Merci pour cet article et cette analyse éclairée que je partage. Le souci c'est qu'après cette lecture, je vais devoir me procurer Heavy Rain, revoir M le maudit et me familiariser avec l'oeuvre de Leibniz !