29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 15:11
De RuPaul, et du droit d'utiliser ironiquement les insultes discriminatoires.

Je m’apprête à parler d’un problème minoritaire, mais intéressant du point de vue de ce qu’on définit comme juste au sein d’une politique identitaire. Bon, si vous êtes assez peu intéressé par le sujet, pensez à tout ça comme à la recette d’un plat exotique que vous n’aurez aucune chance de manger ou comme une sorte de reprise ironiquement punk de Céline Dion. Bref, laissez-vous porter par votre curiosité.

 

Le RuPaul Drag Race est une émission géniale.

 

L’émission est diffusée sur une chaîne gay du câble, LogoTv. Un concentré de téléréalité. On se bitche, on se trashe, on pleure mais de tout ce bordel sort des costumes extraordinaires, des blagues d’une méticuleuse méchanceté, et une sorte de rituel mystico-pop auquel on ne peut pas rester insensible. RuPaul devra choisir qui mérite d’être la prochaine superstar drag queen de l’Amérique. 

 

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Richard Mèmeteau
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16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 03:11
Alain Finkielkraut, un ami qui vous veut du bien, même malgré vous, même si vous criez au secours. Ici aux côtés de Michel Foucault...

Alain Finkielkraut, un ami qui vous veut du bien, même malgré vous, même si vous criez au secours. Ici aux côtés de Michel Foucault...

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Le philosophe introspectif qu’est Finkielkraut a sans doute ses raisons de dire qu’il ne sait pas qui il est. Je ne suis pas plus à l’aise que lui avec l’idée qu’il faille absolument défendre qui l’on est ou faire de la proclamation de son identité un grand show télévisé – NRJ12 nous a mis en garde. Qu’on le veuille ou non le travail intellectuel consiste souvent à penser contre soi-même, à jouer la duplicité, et même à y prendre plaisir. Mais ce qui me met personnellement très en colère est de voir avec quelle facilité Finkielkraut règle le destin identitaire des autres : femmes, pédés/gouines/trans, immigrés en France (qui sont majoritairement européens, je le rappelle ici) ou musulmans par choix ou par héritage culturel… Dans tous ces cas, Finkielkraut ne fait pas la dépense d’une dialectique aussi onéreuse. Leur identité pour lui est très claire.

 

Pourtant, il ne croit ni à la tradition, ni à la possibilité de constituer une nouvelle culture à partir d’une insulte préalable. Comment désigner son interlocuteur sans faire le pari de le connaître par avance ? Et on est d’accord, c’est très embêtant dans la vie de tous les jours de ne pas pouvoir désigner l’autre (raison pour laquelle les préjugés restent un outil difficilement dispensable). La stratégie de Finkielkraut est à l’avenant :

 

- pour les minorités LGBT, elles sont méchamment inexistantes. Elles sont les simples excroissances d’une mauvaise foi sartrienne qui aurait métastasé un peu trop longtemps dans le corpus de la queer theory.

 

- Pour les musulmans, en revanche, il lui semble assez clair que leur identité peut être assignée à une origine traditionnelle (sur ce mode, Onfray le rejoint tout à fait, pour dire qu’il suffit de lire le Coran pour dire à un musulman ce qu’il est supposé être).

 

- Quant aux femmes, à en croire la persistance de Finkie à dénoncer la théorie du genre, elles semblent avoir pour lui une nature et un destin de procréation qui les sauve de la terrible question de savoir qui elles sont.

 

Autrement dit, d’un coup, quand on parle des autres, il n’y a plus de logique. Et on ne peut pas se retenir de penser que cette soudaine incohérence est la définition même du racisme, de l’homophobie, ou du sexisme.

 

 

Son positionnement global est incohérent depuis longtemps. Je veux bien qu’il ne soit qu’agrégé de lettres, mais il aurait pu faire un effort de systématisation.

 

Dans une émission du cercle de minuit de 1996, il intervient à titre d’ami de Frédéric Martel et de Michel Foucault, autrement dit en tant qu’ami de pédés. Pourtant, il ne lui faut pas deux secondes pour aussi larguer tout ce qu’il a de boules puantes sur la communauté gay de l’époque qui sort à peine du sida. Pour dire que la notion de communauté gay est une fiction dangereuse, il accuse de façon ignominieuse les homosexuels d’avoir facilité la contagion par transfusion sanguine sous prétexte qu’ils ne voulaient pas être discriminés des dons – alors que la responsabilité de l’affaire du sang contaminé échoit à l’état qui refusait de faire dépister les donneurs, ou d’empêcher le sang contaminé d’être chauffé. D’autant que le retard du test en France n’avait pas beaucoup de motifs vertueux. Il fallait empêcher le concurrent américain du test de dépistage français, Abbott, de débarquer sur le marché français… Bref, learn your history, idiote. Alors on montre à Finkielkraut des images de combats communs contre l’homophobie. Mais rien n’y fait. Le sida, la communauté, les revues, les actions concertées… Tout est là. Pour ne pas le brusquer, Eribon se refuse à faire de la mythologie, il veut être historien, se contenter des faits.

 

Mais tout ça reste déjà trop inauthentique pour Finkielkraut. Ces faits sont pure facticité, pure contingence. Pas d’identité sérieuse. Pour lui, l’identité gay contemporaine se résume à être le résidu de la sexologie du 19ème siècle, et toute identification en tant que telle, est une preuve de mauvaise foi. En s’autorisant de Foucault, il essaie en toute mauvaise foi de dire que l’homosexuel est une « solidification », un « personnage », une « pétrification identitaire ». Et il lâche finalement à Didier Eribon qui parlent du nous homosexuels : « je ne comprends pas ce nous ». Cas réglé.

 

Cette attitude est générale : l’autre n’a pas le droit de dire pour lui-même son identité. Et cette fois-ci, il n’y a plus de brouillage et d’indéterminabilité sympathique. En théorie, Finkielkraut aime cette idée qu’on est défini par sa non-identité. Il aurait dû être queer ! Et pourtant, sous prétexte d’une distinction subtile entre pudeur et hypocrisie, Finkielkraut veut que les gays ne fassent pas « étalage de leur identité ». Et ils trouvent fasciste qu’on outte, qu’on dénonce les prélats catholiques gays qui condamnent publiquement l’homosexualité.

 

Son utilisation même de Foucault est – comme le lui signale Eribon – tout à fait contradictoire avec ce que Foucault lui-même en a dit. C’est le moment le plus fou de son incohérence. En tant qu’ami de Foucault (aucune biographie ne parle de lui, ils se sont rencontrés lors d’un dîner minable organisé par Mitterand au sujet de la Palestine et d’Israël en 1982) et lecteur, Finkielkraut rappelle qu’il ne faut pas céder à la logique de l’aveu, qu’il faut rester caché, et que dire le sexe serait déjà se soumettre au pouvoir.

 

Mais le « dispositif de la sexualité » n’est pas le dernier mot de Foucault. Quand il parle des gays, il faut lire les interviews de Foucault. De ce point de vue-là, c’est très clair.

 

Foucault est partisan d’une culture gay (« Je pense, quant à moi, que nous devrions comprendre la sexualité dans l'autre sens : le monde considère que la sexualité constitue le secret de la vie culturelle créatrice ; elle est plutôt un processus qui s'inscrit dans la nécessité, pour nous aujourd'hui, de créer une nouvelle vie culturelle sous couvert de nos choix sexuels », in «Michel Foucault, an Interview : Sex, Power and the Politics of Identity» («Michel Foucault, une interview : sexe, pouvoir et la politique de l'identité» ; entretien avec B. Gallagher et A. Wilson, Toronto, juin 1982 ; trad. F. Durand-Bogaert), The Advocate, no 400, 7 août 1984, pp. 26-30 et 58., Dits et Ecrits tome IV texte n° 358).

 

Et Foucault est partisan d’une identité gay (« Nous avons donc à nous acharner à devenir homosexuels et non pas à nous obstiner à reconnaître que nous le sommes »«De l'amitié comme mode de vie», entretien avec R. de Ceccaty, J. Danet et J. Le Bitoux, Gai Pied, no 25, avril 1981, pp. 38-39. Dits et Ecrits, tome III n°293).

rien à voir, mais Russel Brand me fait toujours marrer.

rien à voir, mais Russel Brand me fait toujours marrer.

L’identité nationale.

 

Mais on ne peut pas faire l’analogie entre le processus d’identification minoritaire ou individuel et celui d’une nation toute entière. Finkielkraut avait d’ailleurs été rappelé à l’occasion par Philippe Mangeot (dans la même archive INA que j’ai précédemment cité). En voulant dire que la communauté LGBT exclut et qu’à l’échelle des nations « cela donne le nationalisme », Philippe Mangeot lui réplique qu’il n’y a rien de comparable, puisque la nation ne peut pas être minoritaire par rapport à elle-même. Aha…

 

Le « scandale théorique » de l’analogie entre identité minoritaire et identité nationale a d’ailleurs été si bien compris intuitivement par les Français, qu’il n’a pas pu avoir lieu une deuxième fois. Et le débat lancé par l’UMP en 2010 sur l’identité nationale échoue probablement pour cette même raison. Le français qui se sent moche, rejeté et incompris comme Shrek ne peut plus retourner le stigmate si tout le monde habite le même marais et a la même peau verte (comme c’est le cas dans le début de Shrek 2).

 

La solution à l’identité nationale est donc assez inédite. En reprenant la fameuse citation de Rosenzweig, on pourrait dire que si la question de l’identité nationale est universelle, la réponse qu’en a donné Finkielkraut est juive. Attention, je ne cherche pas ici d’origines secrètes ou de complot ! Et je ne fais surtout pas de procès d’intention. Je trouve au contraire génial qu’enfin Finkielkraut admette qu’il y ait ici quelque chose de singulier, lui qui n’arrête pas le reste du temps de jouer les grands saints républicains. Finkielkraut s’inspire directement de ce qu’il appelle la « spiritualité juive » pour dire cette identité. Il défend cette position de façon si consciente qu’il le dit y compris lorsqu’on lui parle de mariage gay.

Hé, ne vous tapez pas toute l'interview, ça devient juste fou à partir de la huitième minute...

Là encore, l’une de ses sources est Lévinas. Le passé qui constitue cette identité est en tout cas évoqué sur le mode de la dette littéraire.

 

Ses interventions condensent parfaitement cette thèse :

 

1) Le passé est une dette, un devoir, dont on doit s’acquitter (pourquoi le passé aurait-il en soi une valeur ? Et quel passé ? ça, je n’ai pas réussi à bien le comprendre).

 

2) cela détermine l’éducation à être essentiellement une transmission de ce passé (encore une fois : pourquoi le passé aurait-il en soi une valeur ? Et quel passé ?).

 

3) Par passé, Finkielkraut entend d’abord le texte, les livres, qui sont à lire et relire encore, à mâcher et remâcher encore (ça c’est du Lévinas).

 

4) Par conséquent l’identité se construit d’abord comme une attitude intellectuelle de lecture des textes. Ce que Benny Lévy explique à Alain Finkielkraut comme étant la disposition constitutive de la spiritualité juive. « À la croyance, à l’intimité, à ce qui se passe dans le cœur, à l’intentionnalité même, le judaïsme oppose le double régime de l’étude et de l’observance. Na’assé ve‑nichma : “tu feras et tu entendras” ».

 

Et je veux l’écrire quelque part, je trouve cette façon de dire l’identité parfaitement cool et géniale. Mais elle n’est qu’une réponse singulière.

 

C’est la beauté de la phrase de Rosenzweig : « la question et d’ordre universelle, la réponse est juive ». En aucune façon, cette proposition identitaire ne peut valoir de façon universelle. Or, c’est justement ici que ça dérape. Car cette réponse est la seule réponse de Finkielkraut. L’identité ne peut fonctionner que sur ce principe : soit il y a des profs de littérature, soit il n’y a pas d’identités. Et il y a pire car selon Finkielkraut, la démocratie toute entière est hostile à cette réponse (cf son intervention youtubée à la Procure).

 

Ce qui a motivé cet article, au fond, est très simple. Si je mets de côté la colère que suscite chez moi les positions de Finkielkraut à l’égard de la communauté LGBT et l’ignorance délibérée qu’il affiche à l’égard des positions (beaucoup plus subtiles qu’il ne les présente) de Butler et de la queer theory. Ce qui m’épuise profondément dès que le je vois, c’est qu’alors qu’il se présente comme le chevalier de la singularité qui résiste à l’universel inclusif (position proche de celle de Benny Lévy, de Lévinas, et en fait de toutes les minorités un peu conscientes de leur histoire – et donc de la mienne), il renie aussitôt cette position pour dire à tout le monde ce qu’il doit faire du haut de son piédestal républicain. Finkielkraut incarne mieux que quiconque la mauvaise foi – mais républicaine celle-là.

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Richard Mèmeteau
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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 13:34

A l’heure où HBO ne cesse de nous faire parvenir des séries dont on parle désormais presque comme l’on parlerait de cinéma je pense qu’il faudrait revenir sur quelqu'un qui n’y est pas pour rien. Après le succès d’American Beauty (et oui, la scène du sac en plastique, c’était lui), Ball revenait en 2001 sur le milieu de la télé avec Six Feet Under, qu’évidemment, seule HBO avait pu accepter de diffuser, rompant définitivement avec les soap operas grand public de CBS et NBC. Six Feet Under, c’est donc tout d'abord l’élévation du soap au rang d’œuvre d’art comme on a eu de cesse de rappeler. Mais c’est aussi les débuts d’un style particulier et pour le moins rock and roll, qui est en fait la trademark de Ball.

 

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Alan Ball : le soap burlesque et la bitter pop

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 16:52

Parmi les mélomanes, il y a ceux qui considèrent le chant comme un instrument à part entière dont les paroles sont un langage singulier qui apporte une matière unique différente des autres instruments, et il y a ceux qui le voient comme un simple apport musical à travers la voix, déconsidérant du coup totalement les paroles qui ne seraient alors qu'un support pour le chant.

Il est défendable de mettre en avant les nombreuses œuvres où le chant est inexistant ou alors existe sans paroles. De la musique classique à la musique spectrale, en passant par le jazz, le krautrock et le rock progressif, les exemples ne manquent pas. Mais ce qui est à mettre en évidence ici, c'est la confusion qui est faite entre la contingence des paroles hors du contexte de l’œuvre, et leur nécessité lorsqu’elles en font partie. C’est la raison pour laquelle ceux qui avancent que les paroles ne sont qu’un ornement, une praxis futile du langage humain, dans l’immensité dépassant l’entendement de la métaphysique produite par les instruments, ceux-là - je pense - ont tort, ou, pour le moins, sont confus.

 

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Reznor vs. Schopenhauer : le round final.

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21 mai 2014 3 21 /05 /mai /2014 23:01

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L’article « être juif » de Lévinas (publié dans le premier cahier des Etudes lévinassiennes) a été commenté en détail par Benny Lévy. Ce même article est sans doute une des premières sources de la pensée de l’identité chez Finkielkraut. Pour le comprendre, il faut s’imaginer qu’à la sortie de la guerre, une déception terrible frappe tous les intellectuels juifs qui avaient misé sur la rationalité et l’universalité de la philosophie. Car c’est au nom de cette même rationalité qu’on a mis en oeuvre une chasse à la singularité de l’identité juive – en tout cas, c’est le point commun que perçoit Finkielkraut et Benny Lévy entre le fascisme, le nazisme et le stalinisme, qui sont regroupés sous la même étiquette de totalitarisme. L’historien pourrait facilement contester la prémisse de ce raisonnement en disant qu’au lieu d’une rationalité aveugle, il a davantage été question d’un nationalisme aveugle. Mais voilà la lecture de l’histoire qui est proposé : c’est au nom du progrès nécessaire qu’on a justifié la dissolution de la singularité des identités dans un projet politique qui s’est si facilement retourné en barbarie. L’universalité tolère mal l’identité. Le débat entre Alain Badiou et Alain Finkielkraut dans leur livre commun (L’Explication) est assez passionnant à ce sujet (j’y renvoie sans m’y attarder). Badiou défend la construction progressive universalité par intégration successive des singularité tandis que Finkielkraut est toujours sur le point de voir dans ce projet humaniste et universaliste une attaque contre l’identité singulière, juive ou non.

 

Avant que les choses soient assez claires pour être résumé dans un livre de dialogue entre un philosophe de gauche et de droite, il y a donc cet article séminal de Lévinas. Lévinas écrit quelques lignes très forte sur le rappel à l’identité juive par l’histoire : « Le recours de l’antisémitisme hitlérien au mythe racial a rappelé au Juif l’irrémissibilité de son être. Ne pas pouvoir fuir sa condition – pour beaucoup cela a été comme un vertige. »

 

Cette expression d’« irrémissibilité » de l’être est interprété par Benny Lévy comme un « il y a » de l’identité. Avant même d’être un citoyen, un homme jeté dans l’histoire, il y a cet être-Juif dont on ne peut se défaire. « Impossibilité d’échapper au judaïsme, voilà la vérité » (p. 30). Tous sont d’accord sur ce point. L’universalité achoppe définitivement sur l’identité singulière du judaïsme. Mais les chemins de Finkielkraut se séparent de celui de Benny Lévy sur l’interprétation à faire de cette irrémissibilité. L’être-là du Juif est perçu comme une facticité définitive certes, mais contingente, privé de nécessité. On est Juif, mais cette identité ne donne pas assez d’être pour revendiquer d’être Juif. « être Juif pour être Juif, cela ne vaut pas la peine. »

 

Benny Lévy au contraire perçoit dans cette facticité une incroyable nécessité. Une nécessité divine. Le « il y a » n’est pas simplement le fait d’être rivé à l’être, c’est selon Lévy un don, un don divin. La créature humaine n’est pas « orpheline » comme le suggère Lévinas, elle est appelé à l’existence par Dieu. Toute l’interprétation de Benny Lévy consiste à dire l’inverse de Lévinas à partir du même étonnement. A la question « Pourquoi cette identité ? » au lieu de dire qu’elle n’a aucun sens par elle-même, que j’aurai aussi bien pu être cosmonaute ou le gagnant de Top Chef, Benny Lévy y voit l’effet d’un appel ancestral. Bien que la question du « qui es-tu ? » plonge n’importe qui dans le doute et l’angoisse, le fait même qu’il y ait une question à laquelle je doive répondre signe la présence d’une voix qui me précède et me commande de répondre, et donc là encore, d’un Dieu. J’écris cela le plus placidement du monde. Je ne pense pas un instant que cet argument convainque quiconque – en tout cas, comme le lecteur l’aura compris, pas moi. Mais ce qui m’intéresse est qu’il y ait comme un choix, un tournant, qui consiste soudain à préférer voir quelque chose de nécessaire plutôt que contingent. Voilà ce que serait la foi.

Benny Lévy. Retournement de l’insulte ou exultation.

 

Il n’est pas nécessaire de redéployer ici tout le lyrisme de l’analyse de Benny Lévy, mais ces pages d’Être Juif sont très paradoxales. Car Benny Lévy annonce un « retournement de la malédiction en exultation » (p. 43) pourtant il s’agit d’un retournement du retournement. Car le scénario célèbre que propose Sartre est moqué par Benny Lévy.

 

Voici la recette en quatre étapes d’un retournement de l’insulte réussi selon Sartre.

 

1) Notre identité est comme imposée de l’extérieur par une interpellation – ou pire, dans le cas de l’antisémite s’adressant au Juif : une insulte.

 

2) Celle-ci découvre dans mon sentiment de honte le fait brut de ma différence. Une insulte n’est jamais totalement fausse, puisqu’en tant que telle, en dernière instance, elle produit un rejet et elle fait bel et bien reculer celui qui est insulté.

 

3) Dans cette tentative d’étiquetage à laquelle l’autre aimerait me réduire, je découvre une possibilité de repli, une catégorie à laquelle l’autre ne peut pas toucher. Au plus fort de l’insulte, une marge est laissée, une altérité laissée en jachère. Être celui qu’on abhorre et qu’on déteste c’est aussi être celui qu’on laisse habiter un autre monde que le sien.

 

4) En faisant le deuil du monde qu’on me promettait d’habiter mais qu’on me refusait, la passivité de l’identité peut se retourner en activité. Je ne serai finalement que ce que je me fais dans le nouveau monde qui m’est offert. C’est une liberté âpre, conquise de haute lutte après que m’ait été révélé cette double négation de n’être ni ce que je prétendais être ni ce que les autres voulaient voir en moi. Mais c’est une liberté authentique.

 

C’est ce scénario du retournement de l’insulte que Benny Lévy moque. Car le Juif supposé faire le deuil de son être-là refuse d’abandonner ce premier malheur qui le constitue et de se lancer dans l’aventure de la liberté que Sartre lui promet. Le Juif devrait apparaît à un bon sartrien comme un pleurnichard qui ne comprend pas les bienfaits du projet existentialiste. Sartre lui promet une place dans son système et lui la refuse pour revenir à une authenticité originaire. Mais c’est parce que la prémisse de Sartre est fausse. Comme le dit Benny Lévy, c’est au fond le « Juif Inauthentique » de la fable sartrienne qui est le vrai Juif. Le judaïsme précède effectivement l’insulte. Le « Juif Inauthentique » échoue à être homme, il échoue à se croire transcendant et libre. Mais c’est ce qui préserve la tradition juive. Lévy sait combien il est terrifiant et faux de croire que c’est l’insulte qui constituerait cette identité. Il connaît parfaitement le scénario du retournement de l’insulte et préfère l’« exultation » de l’« il y a » Juif plutôt que l’ambition démesurée du projet existentialiste.

Alain Finkielkraut, l'identité juive et le retournement de l'insulte. (2ième partie)

Finkielkraut s’éloigne lui aussi de ce scénario. Pour lui, l’identité juive reste profondément déficitaire. Et, par extension sans doute, toute identité, y compris l’exultation de Benny Lévy. Dès lors, Finkielkraut n’a plus aucune position de repli si ce n’est moquer encore et encore la farce que représente le retournement de l’insulte sartrien.

La scène qui ouvre le Juif imaginaire est écrite par un jeune philosophe profondément conscient des défauts du scénario du retournement de l’insulte – scénario que Lévinas, Lévy ou Finkielkraut imputent tous à Sartre et à sa compréhension (trop) théorique de la découverte d’une identité juive. Contre cela, Finkielkraut réplique avec intelligence, il faut l’avouer. Il admet d’abord que le portrait du jeune enfant traumatisé par l’insulte est véridique. Mais il n’est pas complet :

« peut-être, plus tard, choisira-t-il l’incognito, et mettra-t-il toute son adresse à fuir le malaise d’être sémite dans la dissimulation pure et simple de son identité. Peut-être fera-t-il de ce vocable cinglant – juif – un mot intransigeant, décidé, dur, qui affirme et qui défie. Peut-être ira-t-il chercher le trésor de la sagesse juive de quoi retourner en valeur positive cette marque d’infamie qui lui a été appliquée, un jour, pendant la récréation. Mais, quelque soient ses décisions futures, il ne guérira pas du traumatisme. Cette anecdote, vous la connaissez déjà. Sous d’innombrables variantes, elle vous a été racontée par une multitude d’écrivains. C’est l’histoire pathétique et édifiante d’un enfant arraché à l’innocence et né au judaïsme sous les espèces de l’injure ou, mieux, de la malédiction. Je voudrais, moi, dire et méditer l’expérience inverse : celle d’un enfant, d’un adolescent non seulement fier mais heureux d’être juif, et qui s’est demandé, peu à peu, s’il n’y avait pas de la mauvaise foi à vivre sa singularités et son exil dans la jubilation. Il s’agit là aussi d’une prise de conscience, mais lente, imperceptible, et non pas théâtrale. L’aventure dont je parle ne se laisse pas saisir sur le mode de la narration : ce fut un drame sans instant fatal, sans rupture localisable entre un avant et un après ; ce fut un très long réveil qui ne prit jamais la forme spectaculaire d’une chute ou d’une transmutation. Nul moment mythique ne peut résumer le malaise progressif qui m’a désappris à séjourner douillettement dans la condition juive. »

L’insulte échoue à caractériser l’identité – contre cette idée, Finkielkraut est immunisé par l’il y a de Lévinas. Mais paradoxalement, c’est la mauvaise foi sartrienne qui devient la catégorie ultime de l’identité. Finkielkraut ne tente pas l’aventure d’un retour originaire vers l’authenticité, et le voici seul avec la catégorie la plus ingrate de la philosophie sartrienne (qu’il a pourtant rejeté en partie) : celle de la mauvaise foi.

Alors que devient l’identité juive après cette dialectique de la double impasse ? Elle devient une absence de catégorie, une pure réflexivité sans substance. Vous vous demandez ce que vous êtes, et après avoir éliminé toutes les possibilités, vous vous dites dans une révélation pseudo-cartésienne qu’en fait vous êtes cette interrogation elle-même. Cette réflexivité fascine quelques secondes avant d’aussitôt replonger dans la perplexité et de se demander, nan mais en vrai, je suis qui ? Car à la question de l’identité, on attend une position, une date, un lieu, un passé, une figure etc.

La conclusion du Juif Imaginaire est celle-ci : « l’indéfinition même du judaïsme est précieuse : elle montre que les catégories politiques de classe ou de nation n’ont qu’une vérité relative. Elle marque leur impuissance à penser le monde dans sa totalité. Le peuple juif ne sait pas ce qu’il est, il sait seulement qu’il existe, et que cette existence déconcertante brouille le partage instauré par la Raison moderne entre le politique et le privé. »

Son identité est donc « indéterminable », brouillage pur. Quiconque voudrait se déterminer comme Juif ne serait plus Juif. Je vous laisse goûter le paradoxe. Moi je n’y comprends rien. D’autant que d’un coup tous ceux qui refusent de se déterminer en général deviendraient donc en droit… juifs ? Un geste pur qui n’attrape rien, une question qui se prive délibérément de réponse pour rester une question pure, ou un chemin qui ne mène nulle part… tout ça me semble davantage une façon de dire « laisse moi réfléchir tout seul dans mon coin, et arrêtez de faire autant de bruit s’il vous plaît ». Être une liberté pure sans engagement ne me semble pas plus convaincant. L’ironie du sort voudra d’ailleurs que plus tard, Finkielkraut pestera comme jamais contre cette idéologie du brouillage et de l’indétermination des sexes qu’est la queer theory. On dit que certaines contradictions sont fécondes.

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Richard Mèmeteau
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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 23:03

Si l’on met de côté les chefs d’oeuvre, il apparaît que le cycle normal d’une série s’achève presque irrémédiablement par la déception (Dexter, True Blood, Walking Dead…). Un pitch efficace, des personnages attachants ou complexes, peuvent aisément attiser la curiosité du téléspectateur une saison et l’engager sur une deuxième mais le cap de la troisième est souvent fatal. En somme excepté The Wire et Breaking Bad (Mad Men aussi pour moi, mais je reconnais la subjectivité de ce choix) il est difficile de trouver une oeuvre qui maintienne intact notre attachement ou encore mieux qui le renforce. Banshee, au contraire, nous prend à revers et nous pousse à aimer ce que l’on aurait pu ou dû pourtant détester.

 

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Banshee : il était une fois la fin de l’Amérique.

Une série B, C, D, E…

 

Le show conduit par Jonathan Tropper et David Schickler (mais aussi peut-être plus significativement produit par Alan Ball - Six feet under et True Blood) affiche sans complexe dans les premiers épisodes son look de nanar : violence complaisante, un érotisme de magazine de routier, des dialogues carambar et un héros un peu bas du front. Il n’y a que le « méchant », brossé à gros traits dès le premier épisode, qui rend dans les premiers temps la série plus respirable.

 

L’histoire reste un classique du western sur fond de bad boys et de détournement d’identité : Un homme (dont le véritable nom reste inconnu) sort de prison et s’installe dans une petite ville de Pennsylvanie en apparence tranquille : Banshee. Lors de son arrivée, il participe à une rixe, dans un bar, qui se termine avec trois morts - dont celui qui devenait devenir le Shérif de la ville (Lucas Hood). Après quelques hésitations, il prend l’identité de celui-ci et endosse le costume de l’homme de loi recruté par un jeune maire ambitieux dans l’espoir de faire tomber le parrain local : Kai Proctor (joué par l’impeccable Ulrich Thomsen - acteur principal de Festen). Mais, très vite, il semble que sa motivation personnelle soit plutôt de retrouver son ancienne complice de casse, et amante, pour qui il a enduré dans la douleur 15 années de prison. Celle-ci se cache aussi dans la ville sous une fausse identité, celle de la bonne mère de famille américaine.

Banshee : il était une fois la fin de l’Amérique.

Je suis celui qui est… ou pas

 

Il serait assez facile de gloser sur l’identité et sur la façon dont Banshee, avant toute théorie du genre, joue sur l’idée que l’on « performe » celui que l’on est. Le faux shérif devient le vrai shérif en jouant au shérif… Mais c’est bien plutôt, pour nous, du côté de la marge que la série prend un tournant intéressant qui très vite lui fait abandonner son petit côté Walker Texas Ranger pour retrouver un format à la fois plus prenant et intelligent. De façon assez traditionnelle, le show semble croquer les moeurs d’une petite bourgade tranquille en jouant sur les problématiques très américaines du multiculturalisme. La particularité de la ville est en effet de voir cohabiter ensemble Wasp, Amish et Indiens. Si l’intrigue se construit autour du jeu d’une impossible intégration puisque ces communautés reposent sur le désir de s’isoler pour se préserver, il reste qu’elle est portée par des personnages par essence double voire antagoniste : un taulard homme de loi, un ancien amish mafieux, un travesti, une lolita amish… Ces figures contrastent avec celles plus caricaturales qui installent bien le show dans le registre de la série B : un ancien boxer barman black, un jeune maire arriviste, un ancien Marine, une ado bien relou avec son petit frère handicapé… mais aussi avec les intrigues convenues qui reprennent un à un les standards du western de l’attaque de la diligence à Fort Alamo compris. Mais le frisson est, semble-t-il, ailleurs.

La carte n’est pas le territoire

 

Ainsi le plus intéressant est-il peut-être lié au fait que cette description des moeurs d’une petite ville américaine se fait par les bords. Ce sont uniquement des marginaux qui semblent présider à sa destinée et la ville en elle-même n’est que le lieu d’intrigues secondaires qui dépassent de loin ses habitants. Tout se joue donc à côté : à côté du centre, de la loi et du religieux.

 

De façon évidente les lieux qui voient naître l’action sont en dehors : le vieux bar où loge le Sherif, la propriété du mafieux, la communauté Amish puis plus tard la réserve indienne (qui est légalement en dehors de toute juridiction et consiste donc une terre à part). L’entrée dans la ville elle-même fonctionne comme un principe de déterritorialisation qui semble passer nécessairement par une confrontation puisque les territoires isolés ne peuvent que se croiser en son sein. C’est cette drôle de construction spatiale axée sur un dedans/dehors qui joue dans un second temps sur la construction des identités du personnage. En effet tous les personnages doubles le sont de façon géographique : ils ne sont pas les mêmes au coeur de la ville et en dehors. La marge devient le lieu de la véritable identité quand la ville s’installe plus traditionnellement comme une sorte de scène où l’on joue qui l’on devrait être : le mafieux devient alors un bienfaiteur, la Lolita une jeune fille respectable, l’ex-tueuse une mère de famille rangée. 

 

Toute la série va alors se construire sur ce jeu de construction des identités au sein de cette spécialisation si particulière. Car bien évidemment ce partage symbolique ne peut se maintenir sans y introduire sans cesse et toujours de la violence. Si l’intérêt pour la série est croissant c’est précisément car on voit mal comment peu à peu cette dualité peut se maintenir. Les premiers épisodes installent une ambiance, plantent un genre mais n’annoncent pas la tension. Celle-ci apparaît peu à peu comme une évidence quand l’on saisit que par-delà le jeu que chaque protagoniste suit (ou performe) il reste fondamentalement ce qu’il est. Il n’y a pas véritablement de seconde chance comme aime à le rappeler le Shérif à ceux qu’ils croisent, récitant certainement pour lui-même une morale qu’il ne croit pas pouvoir éviter.

 

 

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Banshee : il était une fois la fin de l’Amérique.

La fin des pionniers 

 

L’Amérique se construit mythologiquement sur la possibilité de repousser les frontières et d’établir un nouveau foyer ou justement tout peut repartir. En mettant en scène l’impossible rédemption du faux shérif de Banshee la série clôture immédiatement cet espoir. Le nouveau Lucas Hood n’est pas venu se perdre ici pour reconstruire une vie en fondant celle-ci sur de nouvelles règles. Il connaît l’illusion des nouveaux commencements et c’est pour cela qu’il ne cherche pas comme un pionnier à fuir plus loin vers l’ouest (Far West) ou vers le nord comme il le conseille à un malfrat de passage. Il reste là, car rien n’est différent ailleurs. Son caractère demeurera imperturbablement le même, l’amenant de toute façon à braquer et tuer à nouveau. C’est cette raison qui fait que la quête d’identité est secondaire pour le personnage même si elle est centrale pour le spectateur. Nous apprenons au fil des épisodes son passé et surtout les conditions de son enfermement qui ont fini d’achever ce qu’il était déjà en projet. Il en va de même pour celle qu’il aime, Anna / Carrie Hopewell, dont le personnage est en grande partie décalqué à partir du film Salt, allant jusqu’à reprendre les allures de l’héroïne interprétée par Angelina Jolie. Ces éléments ne sont là que pour nous amener à comprendre les raisons mêmes de leurs agissements et non pour tracer un point de départ qui nous permettrait d’évaluer leur maturation. Ainsi la série se bonifie-t-elle au fil des épisodes car elle nous conforte dans l’idée que rien ne pourra changer et nous permet de mieux apprécier ce que sera le dénouement final.

Banshee : il était une fois la fin de l’Amérique.

Profondément pessimiste, la série Banshee est donc bien plus prenante qu’elle n’y paraît. Elle signe la fin du rêve américain au sein même de ses codes. En reprenant dans les moindres détails le western américain elle invalide épisode après épisode la vanité de ses espoirs et nous rappelle la seule chose sur laquelle on puisse compter : il n’y a pas de rédemption.

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 12:18
Lire Judith Butler avant d'en parler (avec en bonus le passage qu'aucun anti-mariage n'a pris le temps de lire)

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A la fin d’une conférence « En finir avec l’ABCD de l’égalité » (le titre de la conférence la fait davantage passer pour un meeting politique), Jérôme Brunet finissait en expliquant que ce qu’il y a de bien dans le débat c’est qu’il oblige à lire, à s’instruire, et à découvrir des points de vue nouveaux pour débattre.

Mais il y a un préalable à tout débat. Quand on parle d’un auteur, il vaut mieux l’avoir lu. On ne peut pas prétendre tenir une conférence sur le genre et parler de Butler quand on n’a lu pas lu un seul auteur sur le genre ni Judith Butler…

Sorti de mon canapé par un pote qui m’a mis au courant de cette conférence, et finalement poussé par le seul désir de probité, je me suis mis à chercher ledit Jérôme Brunet pour lui demander simplement quel livre il avait lu de Judith Butler.

Quelques minutes de gêne plus tard, Jérôme Brunet me répond qu’il n’en a lu aucun.

Celui qui parle de Judith Butler n’a même pas ouvert un livre de Judith Butler. Ni d’ailleurs d’aucunE auteurE de la « gender theory » (terme à peu près dépourvu de sens).

Néanmoins, même sans avoir lu Butler, il sait évidemment ce qu’est la « gender theory ». Butler et ses amiEs prôneraient un individualisme forcené, radical, si bien qu’on pourrait changer de genre comme on change de chemise. Voilà le crime : à trop vouloir la liberté, on en détruit les fondements mêmes de l’humanité.

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Lire Judith Butler avant d'en parler (avec en bonus le passage qu'aucun anti-mariage n'a pris le temps de lire)

Les mêmes mensonges sont mis en boucle et mis en bouche par les philosophes les plus médiatiques : Alain Finkielkraut – pourtant corrigé dans sa propre émission Répliques par Eric Fassin –, et plus récemment Michel Onfray. Ces deux philosophes de gauche et de droite, disent la même chose : John Money + Judith Butler = on peut choisir son genre et son sexe. Consensus sapientium ! Les sages se mettraient-ils enfin d’accord, transcenderaient-ils leurs différences politiques pour trouver ensemble la vérité universelle… ?

A moins que ce ne soit l’inverse. A moins que leur accord signe, comme dirait Nietzsche, un « accord physiologique » (Crépuscule des idoles, Le problème de Socrate), une déraison commune. De façon totalement contradictoire, les adversaires de Butler la critiquent pour son relativisme en matière d’identité sexuelle (l’hétérosexualité ne vaut pas mieux que l’homosexualité), et en même temps, ils la range du côté de ce psychologue taré qui justifiait l’opération des enfants sexuellement ambigus de façon à n’en faire que des filles ou des garçons par conditionnement psychologique. Cherchez l’erreur…

Leur accord est donc surtout la preuve que ces sages très médiatiques s’abreuvent à la même source d’informations empoisonnée. Erreur ou mensonges délibérés, en tout cas, les ficelles sont énormes.

Un exemple : la chronique d’Onfray de mars 2014 sur le genre laisse planer un sérieux doute sur la rigueur de sa méthode. Onfray est celui qui a toujours prétendu lire les auteurs avant d’en parler. Il parle de Judith Butler, et soudain parle de John Money comme s’ils formaient une même personne, une même idéologie. Puis il conclut, sûr de lui : « Dénégation du réel une fois de plus chez cet homme (John Money) qui croyait plus juste ses délires que la réalité qui, si la raison ne l’avait pas déserté, lui prouvait pourtant la nature délirante de ses théories. » Et sans transition : « Judith Butler fait le tour du monde en défendant ces délires. » La philosophe américaine lesbienne et butch défendrait les opérations de réassignations sexuelle forcée pour les personne intersexes, vraiment ? Accuser Butler d’être à la fois laxiste et fasciste a quelque de presque onirique, si ce n’était profondément idiot…

la meilleure raison de regarder l'Eurovision : Conchita Wurst !

J’aimerais beaucoup que Finkielkraut et Onfray s’expliquent sur les erreurs commises et renouvelées dans des médias publics. Pas par goût du procès, mais parce que c’est une faute dans la mission qu’ils se sont donnée eux-mêmes. Ne sont-ils pas censés lire, apprendre et transmettre des textes ? Jérôme Brunet qui s’adresse de son côté à des parents d’élèves ne rédigent ses notes qu’à partir d’articles fallacieux (notamment celui d’Emilie Lanez, parfaitement corrigé par une agrégatif de sociologie de l’ENS de Cachan ici). On peut légitimement demander des explications à ceux qui mêlent citations de Péguy et articles du Point.

Pour cette raison, je crois utile de citer quelques passages des ouvrages de Judith Butler qui mettent les points sur les « i ». Je l’ai dit à de nombreuses occasions, je ne suis pas un fan absolu de Judith Butler, mais face à ses adversaires, elle une longueur d’avance irréfutable.

Voici donc ce que dit Judith Butler – dès la deuxième page de sa préface ! –, dans Ces corps qui comptent (éditions Amsterdam) :

Un livre, des mots, des phrases... avec un peu de chance ça produit du sens au bout d'un moment, et des idées...

Un livre, des mots, des phrases... avec un peu de chance ça produit du sens au bout d'un moment, et des idées...

« Si je soutenais que les genres étaient performatifs, cela pouvait signifier que je croyais que chacun, à son réveil, examinait le contenu de son placard ou de quelque espace plus vaste, et y choisissait le genre de son choix, qu’il revêtait ensuite pour la journée avant de le ranger à sa place le soir venu. Un sujet si volontaire et pragmatique, qui déciderait de son genre, ne serait manifestement pas son genre depuis le départ, et ne réaliserait pas que son existence est déjà décidée par son genre. (…)

Mais si, à l’inverse, (…) le genre n’est pas un artifice que l’on pourrait assumer ou enlever à volonté, s’il n’est pas, par conséquent, l’effet d’un choix, comment comprendre le statut constitutif et contraignant des normes de genre sans pour autant tomber dans le piège du déterminisme culturel ? (…)

Il ne fait pas de doute que les corps vivent et meurent, qu’ils mangent et qu’ils dorment, éprouvent de la douleur et du plaisir, subissent la maladie et la violence – et ces « faits », pourra-t-on dire avec scepticisme, ne peuvent être écartés comme de simples constructions. Assurément, ces expériences primordiales et irréfutables ne peuvent aller sans quelque nécessité. Cela n’est pas contestable. Mais leur irréfutabilité ne détermine en aucune manière ce que cela peut signifier de les affirmer, et à travers quels moyens discursifs il convient de le faire. »

Lire Judith Butler avant d'en parler (avec en bonus le passage qu'aucun anti-mariage n'a pris le temps de lire)

Butler n’est donc ni une individualiste forcenée (comme l’accusent Finkielkraut, Agaczinski, Onfray, manif pour tous etc.) ni une sociologue déterministe (ce que certains l’accusent d’être par héritage de John Money qui voulait faire coïncider à toute force genre et sexe). Ni naturel, ni artificiel, le genre n’en est pas moins constitutif de l’identité du sujet. Cette conclusion est la même que beaucoup de philosophes qui s’intéressent au problème du réalisme et du constructivisme en science. C’est par exemple la position de Ian Hacking qui pourrait assez facilement ranger le genre dans la catégorie de « genre interactifs » (au même titre que la maltraitance des enfants ou la schizophrénie). C’est une position modérée, qui admet qu’une catégorie scientifique mise en circulation dans le public ne fait pas qu’informer le public d’un phénomène objectif, mais produit nécessairement des boucles de rétroaction (une augmentation spectaculaire des cas d’enfance maltraitée ou de schizophrénie à personnalités multiples). Ces catégories déterminent de nouveaux comportements rendant impossible de savoir de façon certaine si le phénomène est réel ou construit. Ces catégories produisent purement et simplement un nouveau « monde » (au sens de Nelson Goodman). Peu de philosophes français semblent le comprendre puisque face à une drag queen ou deux filles qui se roulent une pelle, leur sens de la nuance fond plus rapidement qu’une crème hydratante au soleil.

En bonus, donc, voici le résumé de sa position au sujet de John Money, et du cas David/Brenda à partir de son article Rendre justice à David, p. 84 dans Défaire le genre (édition Amsterdam) :

« On peut défendre la thèse de la construction sociale du genre sans adhérer au projet de John Money » (je souligne).

Toute confusion sur le fait que Butler serait partisane de la réassignation sexuelle pour les intersexes relève d’une partialité quasi-pathologique. La reductio ad Moneyrum de Butler est d’autant plus ridicule qu’elle n’est pratiquée qu’en France par pure méconnaissance. Cette confusion est celle que font Onfray ou d’autres jeunes philosophes attaquant Butler par opportunisme (une jeune philosophe espérant un jour se faire éditer en publiant un livre totalement opportuniste et réac sur le genre, par exemple…).

Cet article de Butler sur David Brenner témoigne au contraire de la précaution dont elle fait preuve pour ne pas instrumentaliser la vie et la mort tragique de David Brenner. Son travail ne porte pas sur l’égalité. Son travail ne porte pas non plus sur son goût pour les palimpsestes compliqués et le plaisir d’exégète pris au décryptage du texte du genre. Judith Butler a un objectif assez cohérent depuis le début : comprendre pourquoi certaines vies méritent d’être vécues tandis que d’autres sont déclarées indignes d’être vécues.

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Richard Mèmeteau
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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 15:14
La machine va-t-elle dominer l'homme ? Mieux : l'homme pourra-t-il s'en rendre compte si ça devenait le cas...

La machine va-t-elle dominer l'homme ? Mieux : l'homme pourra-t-il s'en rendre compte si ça devenait le cas...

Le remake de Robocop n’est pas un mauvais film, après tout. Il n’a pas la primeur de la nouveauté, mais le scénario gagne en cohérence. Notamment sur un point : dans le premier Robocop de 1987, le robot-drone était un robot, idiot, capable de tuer aussi bien l’otage que le preneur d’otage. Désormais Robocop a des concurrents un peu plus sérieux : les drones font a priori mieux le job que lui. 

 

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Richard Mèmeteau
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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 22:29
Alain Finkielkraut et le refoulé communautaire. (1ère partie)

Alain Finkielkraut sort son livre sur l’identité française et fait un best seller. Le livre est d’une terrible ambiguïté, soluble dans n’importe quel nationalisme raciste, de l’avis des concernés eux-mêmes. Que Bruno Gollnish se reconnaisse dans ces thèses n’est pas un indice du racisme de l’auteur, mais au moins une preuve que le livre n’est pas immunisé contre ce rapprochement. Pour ça au moins, Alain Finkielkraut mérite d’être critiqué. Et sérieusement. Car au risque de déplaire à tout le monde, il se pourrait bien après tout qu’il soit philosophe – je ne dis pas un brillant philosophe (et je le dis d’avance, je ne crois pas qu’on ait besoin d’être soi-même un brillant philosophe pour en reconnaître un).

 

Il n’y a pas longtemps un universitaire américain avait écrit un très bon article sur le multiculturalisme en France. Il critiquait le racisme français, moquait notre tendance à la nostalgie décadentiste, et s’en prenait à Finkie pour lui nier tout simplement le droit d’être philosophe. Un peu facile. L’université (si c’est là le critère de validation de votre titre philosophique) n’a pas fait (et n’aurait peut-être pas fait) entrer les philosophes les plus lus et les plus connus. Quant à la pure et simple connaissance des textes et des auteurs, on ne peut pas la retirer à un type qui prend toujours ses livres avec lui quand il va sur un plateau télé. Alain Finkielkraut est bon manuel de philosophie, d’une certaine philosophie en tout cas. Et surtout, il est le témoin de tout un débat autour de l’identité qui a commencé par une rebellion contre Sartre et sa conception de la liberté.

 

Donc je m’épargnerai les attaques ad hominem un peu crapuleuses (attention, je les adore, mais so far, on n’a pas vu Finkie jeter son chat contre un mur). En revanche, il y a des parentés philosophiques intéressantes à évoquer concernant celui qui est désormais le best seller des librairies. On sait qu’Alain Finkelkraut est le pourfendeur des communautarismes (contentons-nous de cette approximation qui reflète parfaitement l’état d’esprit de quiconque aborde les enjeux identitaires en France). Dans les années 80, on le voit fulminer contre la « pride », particulièrement gay, ou le féminisme ; aujourd’hui on le connaît pour sa prise de position contre toute forme de communautarisme religieux, particulièrement musulman.

 

Mais on sait moins qu’il était pourtant de longue date en dialogue (discordant) avec un homme qu’il admirait, Benny Lévy, qui est lui-même l’un des premiers philosophes gauchistes de sa génération à souligner les contradictions d’une pensée universaliste – et à défendre la possibilité d’un retour authentique à l’identité originaire et communautaire, en l’occurence juive. Et on a également vite oublié que Le Juif imaginaire, le deuxième livre d’Alain Finkielkraut, traite directement de son identité de fils d’immigré polonais juif. Il y a donc bien une pensée de l’identité chez Alain Finkielkraut, et de longue date.

Alain Finkielkraut et le refoulé communautaire. (1ère partie)

Je prends au sérieux ce double rejet pour m’interroger sur une éventuelle troisième voie qui serait ouverte, ou plutôt sur une absence de troisième voie. Car ce double rejet me semble conduire à une impasse. Cette dialectique qui fait semblant de chercher un troisième terme nous laisse finalement méditer à notre propre malheur en contemplant le gouffre d’une identité impossible. A quoi bon partir à la recherche d’une quelconque identité avec un auteur qui dès le départ la qualifie de « déficitaire » (terme qui clôt la dialectique du Juif Imaginaire) ou de « malheureuse » ? C’est le paradoxe de la réponse de Finkielkraut. J’aime les dialogues aporétiques. Mais au moins quand on embarquait avec Socrate, on savait où on allait. Je ne suis pas sûr que ceux qui déplorent la fin de l’identité française se rendent même bien compte qu’ils sont en train de se priver d’un outil conceptuel pour dire qui ils sont. Un mot de Finkielkraut – à part « taisez-vous » – est à retenir de ses nombreux passages télé :

 

« je rappelle que l’identité n’est pas une propriété, ce n’est pas quelque chose que nous sommes, c’est au contraire ce que nous ne sommes pas. »

 

Et je ne vois pas comment le même homme donnerait une réponse plus claire en portant l’habit vert et l’épée.

 

Si vous voulez parvenir à la conclusion de cet article par des moyens plus directs et moins philosophiques, c’est possible. Un article récent atteste de sa contradiction sur la question identitaire en citant deux amis proches, qui peuvent le qualifier tantôt de sioniste de gauche, tantôt de républicain conservateur. Pour tous les autres que la question identitaire et les loopings philosophiques intéressent, bienvenus dans le train fantôme…

Alain Finkielkraut et le refoulé communautaire. (1ère partie)

Dialogue de longue date entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy.

 

Certains se souviennent que Benny Lévy est celui par qui la polémique est arrivée lorsque Sartre peu de temps avant sa mort, aurait été sur le point de renier son propre athéisme. Dans un documentaire, Benny Lévy, sa vie, son oeuvre (mystérieusement effacé de youtube…), ce sont BHL, Glucksmann, Finkelkraut ou Jacky Berroyer qui présentent de lui un portrait assez touchant. Ils insistent sur sa foi, son désir de se retirer du monde. Le plus intéressant est surtout que tous ses amis philosophes républicains anti-communautaristes ont l’air d’avoir une tendresse particulière pour celui qui a préféré être juif plutôt qu’un autre philosophe universaliste républicain.

 

Quoi qu’il en soit, Benny Lévy n’est pas franchement le genre de mecs avec qui j’ai quoi que ce soit de commun. Il serait très certainement contre tout ce qui me fait vibrer. Sans trop exagérer, puisqu’il est devenu juif orthodoxe à la fin de sa vie, il doit être contre le féminisme, les luttes LGBT, même contre l’homosexualité en soi – et il doit pouvoir citer différents passages très lyriques du Talmud pour ça. Il aurait sans doute pu défiler avec les anti-mariage s’il avait encore eu quoi que ce soit à foutre du monde moderne et s’il n’était pas mort il y a quelques années.

 

Mais il y a une chose dans son parcours qui me touche, c’est le moment où il raconte dans Être Juif sa propre conversion au judaïsme (cf. l’interview passive agressive avec Ardisson). De là où je suis, son parcours se résume au refus d’une pensée occidentale et rationnelle. Pour moi, il est d’abord un homme qui rejette le privilège de transcender les différences culturelles. Il se rend compte dans les années 80 qu’il lui sera toujours impossible d’habiter ce monde intellectuel et moderne que Sartre (dont il était l’assistant) et d’autres avaient construit pour lui. L’individualisme, la responsabilité devant la seule conscience de sa liberté, l’idée qu’on pourrait tout changer… rien de tout ça n’a été considéré par lui comme des valeurs véritables en fin de compte. Comme il le dit d’une autre façon, l’histoire du XXème siècle lui a rappelé qu’il ne pouvait être que juif.

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Richard Mèmeteau
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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 16:33
Auto-destruction des dystopies pour ados. Divergente, Hunger Games, etc.

Je me laisse facilement entraîner au cinéma. Depuis une vingtaine d’années, j’ai presque consommé tous les films d’ados qui existent. J’ai grandi avec les American Pie, du premier au huitième, en passant par tous les spin-off (y compris les deux spin-off Another GayMovie I et II). Un genre récent vient de faire son apparition, qui mêle dystopie SF et teen movie. Mais bien plus qu’un sous-genre, la teen dystopia (je lance l’expression dans l’océan de l’infosphère comme une bouteille à la mer) est un concentré de vingt ans de recettes de teen movies.

 

Dans un monde encore plus autoritaire et violent que la huitième saison du Bachelor, il suffit d’ajouter : 

 

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Richard Mèmeteau
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