Samedi 7 novembre 2009


Il y a des impossibilités dans tout comics. Par nature, ils naissent d’un pacte consistant à accepter le merveilleux, le « marvel », ou le « super » : en l’occurrence, l’existence de super-héros. Mais il y a différentes impossibilités : de petites incohérences locales, et de belles incohérences globales. Certaines incohérences relèvent directement de l’application de ce pacte – et mettent le lecteur à profit –, les autres concernent la forme même de merveilleux acceptable – et font évoluer le lectorat. 




source


Perdons-nous tout de suite dans la profusion bigarrée des exemples. Dans les premiers Superman, le ressort narratif est présenté sous la forme d’un petit problème logique : comment Superman peut-il encore opérer s’il a une tête de lion ? Qui des deux Supermen est le bon Superman ? On oublie aujourd’hui que bien avant la mode des combats violents (en partie instauré par Jack Kirby), les comics devaient justifier d’un but pédagogique pour ne pas tomber sous le coup du Comics Code Authority (toujours efficient aujourd’hui pour les séries jeunesse). En somme, le merveilleux ne doit faire irruption trop violemment, car le code de censure avait des principes très stricts pour prévenir la corruption des têtes blondes de 1950 . Plus généralement, face à un ennemi, les héros – et le lecteur, n’oubliez pas, tout ceci est très « wiki » – doivent se demander comment (et non pas pourquoi) on en vient à bout. Suffit-il, par exemple, contre Magnéto, le « maître du magnétisme », de se lancer toutes griffes d’acier dehors, faut-il lui ouvrir les bras et le couvrir de baiser, peut-on le détruire seul et torse en avant, ou les X-men ne doivent-ils pas plutôt faire équipe pour enfin ruiner l’horrible peinture violette de son casque ?





source


Dans les années 80, ce sont d’autres problèmes qui se sont posés aux super héros, en partie sous l’influence d’Alan Moore – en partie seulement, parce que le genre s’épuisait sans conteste de lui-même et appelait un renouvellement nécessaire. Cette fois-ci, les problèmes posés attaquaient le cœur même de la définition des comics de super-héros. Le lecteur devait faire face à d’autres questions : ces surhommes ne sont-ils pas plus néfastes que bénéfiques ? Qui peut les empêcher de détruire la Terre s’ils sont effectivement au-dessus des autres hommes ? Quelle folie peut pousser un homme à penser pouvoir sauver le monde ?... Paradoxalement, ce n’est plus Marvel – qui se présentait un temps comme plus adulte que son concurrent DC – mais bien DC qui attaque ces nouvelles problématiques. Marvel avait fait entrer le comic dans une nouvelle ère en enveloppant de monstrueux ses nouveaux héros – le genre fantastique est alors la veine éditoriale de Marvel dans les années 60 – mais aussi en approfondissant leurs états d’âmes en empruntant au genre si spécifique du love comics – dont Kirby est l’initiateur. Si le monopole du merveilleux revenait à Marvel, les thématiques de l’héroïsme, de l’affrontement entre Bien et Mal concernent davantage DC, et c’est donc naturellement de côté que le manichéisme originel s’est changé en angoissant relativisme moral.




libérateurs ou oppresseurs ? - source.



Pour résumer ce double régime de croyance, on pourrait emprunter quelques concepts de l’épistémologie de Lakatos – c’est plus rapide que d’aller à la boulangerie et ça tient mieux au corps : il y a d’un côté une « heuristique négative » (la recherche de la vérité procédant par renforcement d’un noyau dur de croyances qu’on ne peut pas remettre en cause), et de l’autre une « heuristique positive » (l’application d’un programme de recherche de la vérité). Le premier ensemble de croyance est acceptée si fanatiquement que la moindre retouche suffirait à faire s’effondrer l’édifice entier, suscitant une quasi-dépression. Si par exemple on apprenait un jour, à un jeune fan innocent, que Captain America portait, sous sa jolie côte bleue étoilée, des dessous en soie et qu’en plus il tournait dans les films d’Ed Wood déguisé en femmes, il est probable qu’il ne lirait plus jusqu’à la fin de sa vie que des comics scénarisé par Grant Morrison (paranoïa, sexe et héros mystiques au programme). Blague de fan. Pardon. Le deuxième ensemble de croyances est ouvert – parce que conservateur en ce qui concerne son noyau dur – et ne demande qu’à être testé encore et encore par tous les scénaristes de moyenne extravagance.

Les premières incohérences doivent donc être acceptées comme telles, alors que les incohérences consécutive à un merveilleux consenti, elles, doivent être corrigées et résolues par le fan (pourquoi tel personnage apparaît alors qu’il est censé être mort il y a trois épisodes ? Pourquoi tel héros est plus fort que tel autre ? etc.), leur donnant ainsi l’impression de participer à l’élaboration même de l’univers qu’ils adorent.


source.


Génialement, Marvel dans les années 60, décernait des No-Prize aux fans qui décelaient les diverses erreurs dans leurs publications. Habile technique de communication, car ce faisant, l’erreur narrative elle-même, pouvait se changer en plaisir de pointer l’erreur. Et le fan, en la corrigeant, avait l’impression de faire partie de la grande famille des scénaristes chevronnés de Marvel – car le prix n’était pas seulement décerné à celui qui voyait l’erreur, mais à celui qui proposait aussi une solution acceptable à cette erreur. Etait-ce si génial ? Cas typique des années 80, cité par Bob Harras lui-même  (éditeur en chef chez Marvel entre 1995 et 2000) : un lecteur faisait remarquer que les lunettes de Wonder Man, cassées par Hulk après un combat, redevenaient comme intactes au strip d’après. Un lecteur propose donc la solution débile suivante : Wonder Man portait en fait une pair de rechange dans son costume. Les no-prize, qui tirent leurs noms de la contraction ironique de « nobel prize », sont en apparence une idée moderne, puisque participative et diablement « wiki ». Mais la qualité de lecture s’en ressent immédiatement. Car le lecteur ne passe du temps à vérifier les couleurs du costume de Captain America que s’il sacrifie son propre intérêt esthétique pour les comics. Néanmoins cette idée éditoriale est sans conteste avant-gardiste pour l’homme d’aujourd’hui qui se demande comment peut fonctionner l’infosphère 2.0, et quelle désimagination elle peut susciter. La formule généralisable arbitrairement est simple : le prix à payer pour être participatif est ne plus être imaginatif – puisque la participation ne se construit que sur un noyau dur de croyances par définition conservateur.



source.



Il y a donc plus que tous les mystères de costumes et de collants – celui de Superman qui n’est presque jamais égratigné, ou de Flash qui ne s’use jamais sous l’effet des seuls frottements, ou ceux des 4 fantastiques dont d’amusantes vignettes rappelait l’inadéquation avec les différents pouvoirs d’invisibilité, d’enflammement ou d’élasticité. Il y a plus encore que les comparaisons folles entre les pouvoirs des super-héros, ou que les résurrections automatiques… On voudrait mettre le doigt sur les incohérences inhérentes à la simple existence des super-héros – et qui sont plus rarement soulignés par les fans, car cela remettra en cause l’intérêt même des comics. Car paradoxalement, l’« univers » des comics – puisqu’on parle d’univers Marvel ou DC, d’après les deux grands noms de l’édition américaine – repose sur certains postulats jamais remis en cause. Si bien qu’on pourrait dire que ce qui compte est moins à quel point un monde de super héros est « super ». Mais plutôt dans quelle mesure un monde de super-héros, pour qu’il y existe, ne doit pas être super.

On n’a encore deux raisons de se poser ces questions :

D’une part, ce sont ces nouveaux problèmes qui sont enfin soulevés par les derniers opus de DC ou Marvel, ou par des séries censées renouveler le genre, comme Heroes. Notons juste que les deux grande maisons d’édition, après avoir (1) rendu obligatoire que le bien triomphe du mal (cf le troisième paragraphe du Comics Code Authority), puis (2) montrer dans les années 80 que triompher du mal suppose d’en prendre en soi une partie, tente (3) en ce moment, en 2009, de faire triompher le Mal lui-même. Dark Reign (Marvel) ou Final Crisis (DC) misent toutes deux sur l’enfin-et-très-attendue pâté que les super-vilains vont infliger aux super-gentils. Sera-ce réussi… ? Nous verrons. Mais ce qui se passe en ce moment est crucial, car c’est le succès de la remise en cause de l’« heuristique négative » du genre comics qui est en jeu.

D’autre part, c’est surtout en tant que fan, et parce que le genre comics est maintenant constitué, qu’on peut exiger qu’il se mette en face de ses limites, et qu’il soit questionné comme genre. La question qu’on pose en substance est celle-ci : si nous résolvons ces incohérences globales, quittons-nous le domaine du genre pour rejoindre des histoires finalement classiques et ordinaires, ou offrons-nous une occasion à un genre de refonder les histoires classiques ? Ou plus simplement, pourquoi l’histoire d’un mec, qui tire des lasers par ses yeux, tombant amoureux d’une fille, qui est capable de détruire la galaxie en prenant la forme d’un grand perruche enflammée, est plus intéressante que la simple histoire d’un mec qui tombe amoureux d’une fille ?



 La torche ou le dilemme du costume impossible... - source.



Pour répondre à cette dernière question immédiatement, il suffit de parler d’un album. Car les trois remarques que nous nous apprêtons à faire sont à notre sens prises en compte dans  Marvels que Stan Lee, le chaman mégalo du comics, a applaudi de ses deux mains pleines de stylos lors de sa sortie. C’est un album extraordinaire, qui est un classique, par sa fonction incroyable de synthèse de l’univers Marvel, et parce qu’il présente justement les problèmes soulevés par l’apparition du merveilleux lui-même. Le style d’Alex Ross trouve enfin son sens (un post à lui tout seul pourrait se demander si Ross est un vilain néo-classique ou un vilain post-moderne). Car il parvient à faire balancer le lecteur entre le côté ringard des comics des années 40 et leur éventuel atemporalité, entre la féerie qui habite les collants de ces hommes parfaits et le réalisme dans lequel ils sont pourtant censé s’insérer.  

 

L’histoire est celle d’un journaliste ordinaire qui suit, de l’extérieur, et depuis les années 40 jusqu’aux débuts des années 80, l’avènement de ces hommes extra-ordinaire, les « marvels ». De simple journaliste de faits divers, l’anti-héros devient journaliste de guerre aux côtés de Captain America, puis journaliste d’investigation à la recherche de la vérité sur Spiderman. On voit donc, de l’extérieur, saisis dans leur étrangeté première, une pléthore de super-héros passer dans le ciel new-yorkais, laissant le bon peuple américain stupide et terrorisé. Les rebondissements incessants, les trahisons puis réconciliations immédiates, les apocalypses multiples auxquelles ils échappent ou qu’ils provoquent, rendent incompréhensibles au commun des mortels le destin de ces super-héros. Car, comme le mythe de Frankenstein invoqué en début d’album le laisse supposer, le sentiment de ces humains devant ces surhumains est bien l’horreur. Et c’est le grand mérite de cet album de rappeler cette filiation du héros avec le monstre. Tout fan oublie qu’il aime des monstres à force de les aimer. Marvels rappelle – au risque de tuer le fan – que son fanatisme est fou ; qu’il n’existe aucune vérité au sujet des super-héros, qu’on est devant une chaîne sans fin d’histoire absurdes, pleines de bruit et de fureur, racontées par un idiot, pour ne pas rappeler les mots d’une célèbre tragédie shakespearienne…  Ce qu’on ne faisait que postuler au moment d’ouvrir ces mondes de strips colorés – adhésion ou frayeur face aux super-héros – est enfin expliqué par ce regard périphérique d’un homme sur ces surhommes. Et avec cette frayeur, la possibilité est enfin envisagé qu’on était accroc depuis longtemps, non pas du merveilleux, mais à l’élément tragique de ce merveilleux.


Le noeud de l'histoire : Marvels - source.


 

Mais revenons à nos trois incohérences.

 

1. Les super-héros ne peuvent pas ne pas « impacter » l’économie.

En effet, les bastons entre super-héros et super-vilains sont si destructrices pour l’environnement urbain, que n’importe quelle rencontre entre Superman et Doosmday provoquerait cinq crises économiques à la chaîne. Et que dire des déchaînements habituels de Hulk à New York ? Bien sûr, il peut exister à l’occasion des guerres secrètes dans le désert du Nouveau Mexique, mais les explosions et les immeubles détruits font tellement partie du décor que l’ignorer trop longtemps relèverait de l’idéologie. Superman resterait-il Superman s’il provoquait plus de crises économiques qu’un bandes de traders cocaïnés (on l’appelerait FinancialCrisisMan – trop d’initiales pour un seul t-shirt) ? Ne devrait-on pas inventer des héros qui auraient le pouvoir de contrôler les flux financiers ? Ou des vilains qui enfin tirent profits de leur facilité à changer l’état de la matière pour inonder le marché d’or ? Voilà un terrain à habiter.

Quitte à prêter une effectivité des super-héros sur l’économie mondiale, on devrait aussi imaginer que certains d’entre eux tentent de booster l’industrie en s’enrôlant dans d’ingrates tâches de construction et de rénovation. Superman pourrait construire des ponts. Batman vendre des batmobiles sur E-bay. Pourquoi les états ne les ont-ils pas forcés à prêter main forte plus souvent lors des crises du pétrole ou de l’immobilier ? Même si quelque chose comme l’Aim, dans l’univers Marvel cherche perpétuellement à tirer profit en matière d’armement de l’existence de quelques mutants, cet aspect reste complètement négligé. De façon générale, c’est l’effet du super-héros à grande échelle qui reste impensé – et pourtant ô combien nécessaire et original.

Quand on parle de Marvelverse, ou de DC universe, on méconnaît le sens de ces concepts d’univers. Car il n’y a pas d’univers Marvel, ou d’univers DC. Les fans sont hameçonnés par ce qui donnent du crédit à leur fanatisme. Marvel dans les années 60 avait parfaitement compris qu’un relevé méticuleux des apparitions des personnages, ou que l’établissement de fiches de personnages donnerait du crédit à ses histoires, comme une caution scientifique. Mais il n’y a pas d’univers réel pour cette bonne raison qu’aucun effet global ne peut être narré. Ou plutôt c’est le défi lancé à toute littérature, et que Marvel ou DC n’ont pas plus que les autres résolu en multipliant les personnages ou les lieux. Il y a bien une continuité, plus ou moins chaotique, certes, mais pas d’univers à proprement parler. Cette continuité a été établie par nécessité, pour continuer à faire adhérer les fans à un merveilleux tolérablement contradictoire, et c’est déjà beaucoup. Mais en réalité, l’univers, et les causes globales qui le maintiennent en cohérence, restent à être décrites, et pourrait l’être mieux que dans d’autres genres, car le comics peut facilement présenter un portrait épique et panoramique de la réalité.




Destruction et crack : la mort de superman - source.



2. Un tel phénomènes que des surhumains volants sur Terre ne peut pas ne pas donner lieu à une nouvelle culture, ou à un mouvement politique.

Que ce soit d’ailleurs une culture pro-surhumaines ou une réaction anti-surhumaines. Si on se penche un peu sur le problème, et sur les réactions historiques d’homme bien réels face à l’idée de surhomme, on verrait qu’elles sont de deux types : la peur et l’annihilation de ce qui se présente comme super-humains, ou une super-adhésion nazi à l’espoir qu’un jour l’humanité soit purifiée des médiocres. L’univers DC a eu l’excellente idée de faire de Luthor un personnage qui surfe sur la vague de la peur des surhumains (côté Marvel, on a vaguement le personnage de Jonah Jameson qui dresse les masses contre nos amis masqués, mais c’est pour des raisons plus personnelles qu’idéologiques).

Prenons rapidement le cas de la série animée Justice League (qui a le mérite de synthétiser et linéariser des décennies de comics en quelques saisons). Luthor y apparaît comme le seul vrai personnage en évolution. Et c’est l’intérêt principal de la série : l’humain dénué de pouvoir, qui s’oppose à Superman devient progressivement aussi surhumain que son ennemi intime, Superman. Au fur et à mesure de ses échecs, Luthor se change en une entité cosmique quasi-invincible, tenant au creux de sa main la fameuse équation anti-vie capable de détruire tout l’univers et tous les mondes possibles. Mais l’évolution de ses pouvoirs va de pair avec une nouvelle perception du monde, et donc une nouvelle perspective sur l’univers. L’humain se divinisant se comporte donc en dieu et sauve la galaxie plus que Superman ne pourrait jamais le faire. Mais dans tous les cas, malheureusement, cette situation (d’un humain défiant les surhumains) n’est jamais présentée comme endémique et durable. Pour le dire simplement, chez DC le problème est au mieux politique. Les Watchmen sont remarquables en ce sens : « qui gardent les gardiens ? » Problématique de philosophie politique classique depuis les satires de Juvénal, et surtout depuis qu’il existe des tyrans et des dictatures.


 



Ne pas perdre le contrôle !? : Quentin Quire par Quitely - source

 

 

Mais on attend encore avec impatience une bande dessiné qui oseraient présenter des humains comme des résistants légitimes à la toute-puissance des surhumains. Tels des réactionnaires jonassien et anti-darwiniens, ils tenteraient de préserver pour leur descendance les conditions de vie originelles et intactes de l’espèces humaines... L’univers Marvel est certes beaucoup plus riche, puisqu’il lie depuis les années 70 l’existence des mutants à la problématique raciale – sans doute moins par humanisme que par injonction du Comics Code Authority (cf le sixième paragraphe). Toute réaction anti-mutante renvoie pour un bon petit marvelite à son argumentaire anti-raciste : « le mutant est différent, mais il est une personne lui aussi ». Mais ce progrès est ambivalent. Car ce faisant, Marvel bloque toute légitimité à la contestation de cette toute-puissance mutante. On voit par là, qu’encore une fois, le genre comics, en dépit de son exubérance, réinstalle très vite le lecteur dans une lecture conservatrice du monde. La déclaration de principe est celle-ci : « La toute-puissance est bonne par nature, puisque c’est celle de vos héros. »

Dans les années 80 et au-delà, le mérite de Chris Claremont avait été de donner aux X-Men d’origine un statut de rebelles, et les codes culturels qui vont avec. La toute-puissance devenait hype, condescendante avec la sous-culture ambiante. Intégration d’adolescents à l’équipe, blouson en cuir et moto pour Serval, crête punk pour Tornade… les X-men sont allés jusqu’à accueillir des clodos mutants et des superstars marginales tentant d’échapper aux flashs des caméras. Pourtant, encore une fois, ce lifting culturel des X-Men est trompeur : ce sont les X-Men qui s’adaptent à l’époque (réelle), et non l’époque (du récit) qui s’adapte aux X-Men.

En outre, le seul fait que les masses humains réagissent par xénophobie à ces surhumains n’est pas encore la constitution d’une culture. Dans le même sens, l’éternelle tentative de Magnéto pour créer un eldorado mutant ou plus radicalement pour détruire l’homo inferior ne se diffuse jamais plus loin qu’un groupe de fanatiques. Grant Morrison avait tenté de réamorcer le problème lorsqu’il a pris en main les News X-Men, en montrant qu’implicitement tout élève de Xavier pouvait adopter une position radicale en réaction à Xavier lui-même. Mais très vite, la rebellion du jeune Quentin Quire à l’endroit de Charles Xavier a tourné court. Cette sous-culture mutante et fasciste s’est auto-détruite, comme à chaque fois les tentatives de Magnéto. Pourtant, cette fois, le jeune anti-héros empruntait directement à des codes vestimentaires tendances, pour constituer un mouvement extrémiste mutant.



La haine : première réponse à la différence - source.


3. Les super-héros ne pensent pas à s’attaquer aux vrais problèmes, et partant, ne peuvent pas ne pas passer pour complètement inefficaces.

Aucun super-héros n’a pensé empêcher la pédophilie ou le tourisme sexuel. Aucun super-héros n’a envisagé de priver l’Iran de son stock de missiles nucléaires (et pourtant à une époque, ils luttaient contre Hitler – ce qui explique peut-être pourquoi dans l’inconscient Hitler est davantage une super-vilain qu’un homme politique nazi). Batman a bien combattu en Irak également, mais en trouvant encore et toujours la trace du Joker derrière les causes de la guerre, comme si les comics ne pouvait jamais traiter des problèmes humains que sous des apparences mythiques. En bref, aucun super-héros n’a réussi à stopper la faim dans le monde, ou la criminalité endémique des quartiers pauvres.

Il existe certes, deux superbes albums dessinés/peints par Ross avec deux scénaristes différents mais qui oeuvrent dans le même sens. Krueger comme Dini disent en substance : les super-héros peuvent un peu améliorer les choses mais c’est pas leur boulot. Dans Batman : War on Crime, Batman/Wayne entreprend de rénover les quartiers pauvres et donner une vie décente à leurs habitants à coups d’investissements audacieux et philanthropiques. Et dans Superman : Peace on Earth, Superman/Kent tente de stopper la faim dans le monde, d’abord en distribuant gratuitement de la nourriture, puis, comme il échoue, il décide d’apprendre simplement (et naïvement) à un petit enfant africain à cultiver sa terre aride, comme les Kent lui ont appris (mais sur la très fertile terre de Smallville).

 

Mais alors, cela ne signifie-t-il pas que la lecture de ces comics est d’emblée fataliste ? Car la marge d’amélioration de l’humanité est finalement presque nulle. Car (1) Des vilains naissent et renaissent en permanence, (2) les causes endémiques du malheur véritable sont inamovibles, et (3) les super-héros ne peuvent s’opposer qu’à ceux qui ont consciemment et très théâtralement formé le projet de faire le mal. Contre toutes les causes inconscientes du mal, ils ne peuvent rien.



Le super-héros: un sacrifice inutile ? - source.




 

Par R.
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 28 octobre 2009


Vacances de Toussaint : Il fait bon, il fait frais - le temps est venu de briller en société. Freakosophy est là pour vous aider à fourbir quelques armes histoire de ne pas être pris au dépourvu par un insolent qui serait passé maître dans la mémorisation du Télérama ou du dernier Beaux-Arts.  Vous êtes là pour jouer la carte de la fraîcheur et on ne vous prendra plus jamais au dépourvu avec un gros poncif sur l'art contemporain. Vous êtes un lecteur de Montaigne et vous déambulez négligemment en cette vie pour apprécier le peu qu'elle a à donner - ce n'est certainement pas vrai mais c'est ce petit côté sympathique qu'il va s'agir de faire ressortir lors du premier café où tout va se jouer pour déterminer l'expo du moment à aller voir. Il y a fort à parier qu'un ennuyeux embrayera d'emblée sur Soulages et essaiera de placer ses billes en parlant d'oeuvres de lumière derrière la noirceur de la matière. C'est là que vous entrez en scène et que freakosophy est votre allié.
 



Hommage aux Vanités : Skull de Warhol (1976) - Source.



 

L'intrus: " Soulages sans aucun doute l'expo du moment ! -  il va nous sortir de cet art officiel et j'ai vraiment envie de redécouvrir la matérialité brute de l'art qu'il nous donne à voir tout en la transcendant. Je vous ai parlé de cette lumière si particulière qui se dégage de ses oeuvres..."

 

Il a jeté une pierre dans votre jardin et si vous n'attaquez pas de suite il y a fort à parier que le fâcheux ne vous ressorte l'article du Monde sur "la lumière noire de Soulages"  -  Il faut faire diversion !!

 

Vous: je sais pas vous mais moi j'aurais bien vu quelque chose de réellement contemporain ! et je crois qu'à la Pinacothèque on peut savourer le meilleur de la peinture hollandaise du XVIIe - why not !

 

C'est un peu facile mais avec un tel fumigène vous avez isolé les convives et vous pouvez vous lancer - car dans le fond vous avez raison et vous n'allez pas être seul sur un chemin qui n'est escarpé qu'en apparence car Hegel est derrière vous et il va vous aider à faire tomber le masque.

 

Après un toussotement gêné, l'intrus cherche à reprendre ses marques et opère une manoeuvre de secours en récitant sa fiche sur l'événement

 

L'intrus: Tu dois penser à "L'âge d'or hollandais" - Franchement Rembrandt, Vermeer - ça fait un peu boite de chocolats. C'est les vacances mais un peu d'abstraction peut faire du bien et justement avec Soulages la surface...

 

Vous: La surface c'est toute l'histoire de la peinture <ce genre de sentence immédiate fait toujours son effet> - c'est amusant que tu te focalises là-dessus car c'est déjà le centre de cette peinture intimiste. On est pas obligé de représenter un mur de parking pour faire de la surface. La peinture est déjà surface en tant qu'elle se pose comme une restriction première des trois dimensions de l'espace. Par rapport à cela tu vois la suite c'est pas tant Soulages que la musique...






Hegel et la laitière: la transfiguration du banal. 


On peut ricaner à l'infini sur le kitsch des scènes hollandaises et y préférer de noirs aplats censés nous faire prendre conscience que la peinture est lumière il y a quand même quelque chose à glaner du côté de ce quotidien qui n'est déjà plus le nôtre. Qu'elle soit abstraite ou figurative la toile de l'artiste est censée nous livrer un contenu, rendre visible un élément invisible qui nous intrigue et nous amène devant les grandes oeuvres à nous interroger à mesure même que la toile sans cesse semble nous donner des réponses. Le tableau nous offre "ce qui vit au fond de l'âme" et la période ou la manière ne change rien au fait que face aux différents chefs d'oeuvre on n'est déjà plus dans la recherche du beau mais tout simplement dans le significatif.


"Rien de plus beau ne s'est vu et ne se verra " -  © Time Inc.

 

 

 

 

La peinture ne cherche donc plus la belle forme et préfère se retirer dans l'intériorité du sujet qui la contemple - elle devient alors une sorte de paradoxe: "la peinture représente l'intérieur sous la forme des objets extérieurs; mais son fond propre est la subjectivité sensible" (trad. Jankélévitch III, p. 207). L'objet n'est pas le centre de la toile mais le simple reflet d'un état d'âme. 


Jean Davidsz. de Heem Nature morte de livres - source.
 

 



En étant plus que surface la peinture est déjà un pas de plus vers l'abstraction que la sculpture ne peut franchir. Loin d'être un défaut cette caractéristique est révélatrice de son projet et montre à quel point elle est repli vers le sens et non un élan vers le beau. L'objet représenté n'est plus qu'une ombre de l'objet réel mais devient dans cette déréalisation le reflet de l'esprit qui se révèle dans cette nouvelle présentation du dehors.

 

"<l'esprit> ne révèle sa spiritualité qu'en détruisant l'existence réelle, en la transformant en une simple apparence qui est du domaine de l'esprit, et qui s'adresse à l'esprit." Jankélévitch, vol. III, 1, p. 208.

 

Et cette présentation ne passe pas par une matière mais se révèle par la lumière qui devient alors l'élément même de la peinture. Ainsi tout le discours savant que développe Soulages quand il essaye de ressaisir son art par la théorie n'est qu'une suite - ou plutôt l'ombre - du discours hégélien.  Elle est bien l'élément physique dont se sert la peinture pour donner vie à ses sujets. L'économie même d'une toile classique se construit autour de l'opposition simple entre le clair et l'obscur. Si la peinture n'a pas besoin d'une troisième dimension c'est qu'en possédant la lumière elle peut la recréer à loisir car c'est bien la lumière et les ombres qui donnent la forme. Ainsi l'oeuvre de Soulages ne devrait pas chercher à se distinguer à partir de ce qui est l'essence même de son art mais plutôt par la mise en oeuvre de son procédé le noir étant là justement pour mettre en péril la lumière et la déposer non plus au sein du tableau mais face à celui-ci. C'est cette fuite en avant qui marque sa spécificité et met en péril - tout comme Rothko - toute reproduction car sans la matière de la toile ce jeu ne fonctionne plus vraiment. Il n'y a donc pas lieu d'opposer cet art ancien et l'événement contemporain que représente Soulages - il faut plutôt chercher à saisir ce qui sous des formes différentes cherche à percer sous la couleur.

 

 

 Soulages P. - source.





 
Rothko: le défi ultime lancé à la reproduction - source




Le tour de force de l'art hollandais est de nous faire revenir à notre essence spirituelle tout en nous prêtant des scènes de vie ou des objets insignifiants. Il se joue quelque chose qui est de l'ordre de la transfiguration du banal. Elle nous plonge dans ce qu'Hegel nomme "la vitalité et la gaieté de l'existence libre". Face à ces toiles nous perdons notre regard utilitaire, celui qui n'est attaché qu'à nos besoins pour gagner en liberté et redécouvrir ce quotidien que nous ignorons. L'art "change notre point de vue" et "brise tous les liens de la vie pratique". Ainsi l'absence même d'abstraction met en avant la force de cet art car il arrive à nous détacher au sein du monde que nous habitons. Nous ne nous perdons pas dans un océan de couleurs, nous ne sommes pas intrigués par une succession de lignes ... nous sommes stupéfaits par ce fruit qui tous les jours égaye notre table, nous sommes étonnés par le livre qui tapisse notre mur. Nous retrouvons un mystère au sein même de ce qui nous est familier et c'est cela qui est proprement le tour de force d'un art qui est trop souvent méprisé par les tenants purs et durs d'un art contemporain uniquement tourné vers le concept et donc fatalement selon Hegel vers la mort de l'art.



 Vermeer - La femme en bleu lisant une lettre (1662 - 1665) - source.

 

 

"La peinture (...) nous met en présence du monde au milieu duquel nous vivons. Mais, en même temps, elle brise tous les fils qui nous y retiennent ; elle fait taire les besoins, les inclinations, les sympathies ou les antipathies qui nous attirent vers les êtres réels, ou nous en éloignent, en même temps qu'elle rapproche de nous les objets qu'elle nous montre comme ayant leur but en eux-mêmes et jouissant d'une vitalité propre."

Hegel, Esthétique, trad. Jankélévitch, T. III, p. 237.

 



Par U.
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mardi 29 septembre 2009

 

Un monde génial, plein de musiques téléchargeables, qui se démultiplie en autant de genres et en sous-genres, qui se projette à travers tous les moyens techniques possibles dans l’espace quotidien, un monde génial où tout le monde est mélomane sans être esthète : le nôtre. Un monde, donc, où la quantité n’empêche pas la qualité, mais maximise paradoxalement l’incommunicabilité des sentiments esthétiques. Plus on se parle, moins on se comprend. Plus on écoute de la musique, moins on sait l’aimer.



Les géniaux Bret McKenzie et Jemaine Clement - source.

 

Il nous est apparu singulièrement que la même angoisse sourde traversait aussi une des séries les plus drôles du moment. The Flight of the Conchords est d’abord le nom d’un binôme néo-zélandais, qui joue de la guitare et chante ensemble. Les deux amis font des vannes sans avoir l’air d’y toucher, comme s’ils étaient drôles de surcroît, ou par hasard. Sur scène, ils ne sont pas masqués ou déguisés, bref, pas cabaret du tout. Toutes leurs chansons peuvent s’écouter facilement, sans intention comique apparente. Mais ils font mourir la salle de rire.

Puis le 17 juin 2007 (que faisiez-vous ce jour-là ?), pour exister aux Etats-Unis, un petit show leur a été accordé, une petite série télé, qu’ils écrivent et supervisent : the Flight of the Conchords, tout simplement, tout modestement. Chaque épisode met en scène une de leurs chansons, et aurait pu se limiter à ça. Mais les deux adulescents placides aux pulls pleins de décalques d’animaux vont plus loin. Les géniaux Bret McKenzie et Jemaine Clement se servent des chansons préexistantes pour illustrer le parcours modique et absurde de ce groupe (du coup, plus fictif que réel) que sont les Flight of the Conchords. Les deux musiciens s’inventent donc une vie de groupe looser – peut-être inspirée de leurs débuts (en note : Jemaine Clement apparaît dans un mini-film culte néo-zélandais recommandé par Peter Jackson lui-même, Ninja Tonga, où il tient le rôle du méchant sans raison de l’être)... Avec le même ton subtil qu’un The Office entremêlant fiction seventies et réalité pâlotte – mais avec des clips cheap et imaginatifs en plus –la série raconte la lente décadence d’un groupe qui se crashe dès le décollage, qui ne réussit pas du tout en partant de rien du tout.

 

 
La déconstruction de la comédie musicale - source.

 

C’est le premier point génial : The Flight of the Conchords est l’anti-comédie musicale. Dans une comédie musicale, la musique colle à l’action, la déclenche, la fait rebondir. On prête une effectivité à la musique, un pouvoir grandiose de rassembler et de réconcilier (voir par exemple les deux comédies musicales géniales : l’une sur la proposition 8, Proposition, ou l’autre, West Bank, sur un combat en Israël entre marchands de kebab et de falafels). Ici, au contraire, la musique et les clips sont comme rêvés, ils sont une fenêtre sur l’imaginaire des héros, mais ne parviennent pas à un quelconque moment à bouleverser le destin des héros. Lors des deux fins de saison, les héros ratent leur carrière, passant à côté d’un tube trop facile, ou se trouvant contraints, faute d’argent, à retourner travailler comme bergers en Nouvelle-Zélande.



 

 

Surtout, on ne sait pas quel statut donner à leur musique, bonne ou mauvaise, réelle ou fantasmée. A quelques exceptions près, on ne voit pas jouer en live les Flight of the Conchords. Le téléspectateur entend bien sûr leurs chansons, mais pas les personnages adjacents (ou pas de la même façon). La musique du groupe est parallèle à l’action, et, bien qu’elle soit le noyau de l’histoire, elle ne s’y mêle pas intimement. D’où la position paradoxale du téléspectateur : il est comme fan d’un groupe que personne n’aime, il se trouve dans la position de l’esthète, goûtant la musique de deux pauvres mecs que, ni leur manager ringard bossant pour l’ambassade de la Nouvelle-Zélande, ni leur unique fan nymphomane, ne sait apprécier à leur juste valeur. Le téléspectateur sait, en l’entendant, que la musique de Bret et Jemaine est bonne. Mais tous les autres personnages, et le public des Flight of the Conchords semblent s’en moquer royalement. Bref, leur musique est rêvée comme bonne, mais elle est perçue par le monde extérieur comme pitoyable, si ce n’est par le téléspectateur qui partage leurs intentions. 

Ce dont parle la série alors, c’est de la mélancolie propre à l’esthète qui est exclu des normes de goût de son époque. Pourtant, dans l’histoire, il y a eu des moments d’optimisme. Hume écrivait par exemple au XVIIIème siècle que naturellement le goût se précise à force de contemplation, à force de jugements, à force de critique, et surtout à force de consulter les experts du goût – dont le propre est d’avoir emmagasiné les expériences que certains n’ont pas le temps de recueillir. Il y a eu des époques où les esthètes régnaient en maître. Mais qui va donner envie de les écouter dans un premier temps ?...

    

 

    Aboutissement ou fin de l'art: le solo binaire ?

 

Internet permet aujourd’hui de multiplier les occasions de voir, de lire et d’entendre. C’est un paradis humien : le concert des avis et des goûts pourrait donner éternellement raison au philosophe écossais. Car dans ce concert, il y a des voix qui pourraient s’élever, celles d’hommes qui ont vu, lu et écouté plus que tout autre. Et ils diraient alors ce qui est beau et bon. Bien sûr, des commentaires infinis leur reprocheraient de s’élever en normes là où il ne semble au contraire y en avoir aucune. Mais, tout comme Hume, ces hommes rappelleraient la fable du Quichotte. 

« C'est avec une bonne raison, dit Sancho au sire-au-grand-nez, que je prétends avoir un jugement sur les vins: c'est là une qualité héréditaire dans notre famille. Deux de mes parents furent une fois appelés pour donner leur opinion au sujet d'un fût de vin, supposé excellent parce que vieux et de bonne vinée. L'un d'eux le goûte, le juge, et après mûre réflexion, énonce que le vin serait bon, n'était ce petit goût de cuir qu'il perçoit en lui. L'autre, après avoir pris les mêmes précautions, rend aussi un verdict favorable au vin, mais sous la réserve d'un goût de fer, qu'il pouvait aisément distinguer. Vous ne pouvez imaginer à quel point tous deux furent tournés en ridicule pour leur jugement. Mais qui rit à la fin ? En vidant le tonneau, on trouva en son fond une vieille clé, attachée à une courroie de cuir. »

On peut ne pas aimer les mêmes objets, mais parce qu’on ne perçoit pas de la même façon les mêmes objets. Sur la sensation elle-même, il n’y a pas de discussion possible. Le problème vient du fait que la plupart des hommes ne perçoivent qu’une face de l’objet, la leur, alors que l’esthète sera celui qui pourra le percevoir entièrement, en multipliant les points de vue, en le comparant à d’autres etc. Ainsi, la diversité des points de vue est causée par la partialité des hommes ordinaires, non par l’absence de norme universelle. La relativité du goût ne prouve donc pas l’équivalence de ces goûts.


 
source

 

Pourtant, si Hume pourrait marquer facilement un point, et montrer qu’il peut exister une norme du goût, il aurait tout à fait tort sur le fait que les hommes veuillent consulter les experts. On peut se rendre compte qu’il existe une norme du goût, et rester tout à fait sourd à ce bon goût. Car que voit-on, que lit-on, qu’écoute-t-on ? Principalement ce qui est entendu, lu et vu de tous. Les sites de partage sont une grande mine, pleines de trésors oubliés, mais ils provoquent d’abord et surtout une massification du goût pour une raison pratique toute simple : on ne partage vite que ce qui est déjà partagé par tous. Bref, il n’existe aucune façon pour les experts de se faire entendre en premier lieu. Et même le passage de Don Quichotte, dont se sert Hume pour expliquer le goût, est absolument parlant en ce sens. Car ce sont les experts qu’on est allé chercher.

En attendant, Bret et Jemaine, les héros de la série, échouent à percer dans le milieu de la musique. Dans le dernier épisode, le manager sort de ses tiroirs son ultime recours pour payer le loyer de ses managés : une comédie musicale inspirée de leur vie – et incidemment, de Star Wars. La pièce est censée être une mise en abîme brillante de ce qui devait leur arriver grâce à cette comédie musicale. Bien sûr, le succès est nul, et les deux amis redeviennent les bergers néo-zélandais qu’ils étaient, presque comme Anakin Skywalker, lui-même fermier esclave à ses débuts. Encore une fois, cet échec est rafraîchissant. Le retour dans leur pays, donc la fin de leur voyage, et donc, pour nous qui grossissons conceptuellement le trait, la fin de la musique comme art, ressemble en fait à ses origines primitives. Les bergers retournent taper sur des pierres, claquer des sabots, et entendre dans chaque bêlement de mouton comme un début de musique. La musique n’est plus jouée pour elle-même mais pour quelque utilité magique ou distrayante.

De nouvelle Zélande, ils auraient pu écrire une lettre à Arthur Danto : « eh mon pote, la fin de l’art, c’est pas si grave – et Danto de répondre : bien sûr, je suis d’accord, c’est exactement ce que j’ai écrit dans mon bouquin... »




La fin du voyage est le seul vrai départ... Art is not dead !  source

 

Par R.
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 19 septembre 2009

Après l'exposition hommage en 2007 à la fondation Cartier, David Lynch revient hanter la capitale avec son brushing improbable et semble s'imposer après le séduisant album Dark Night of The Soul comme une franchise marketing aussi jouissive que rentable du point de vue de l'image.




Une des onze vitrines du maître - source.



C'est donc aux Galeries Lafayette qu'officie jusqu'au 3 octobre le plus branché des cinéastes en réalisant onze vitrines et en proposant une petite exposition de ses lithographies au premier étage du magasin. C'est l'occasion pour les fans d'entrer un peu plus dans son univers et de voir à quel point il sait se plier à toute une série d'exigences aussi bien formelles (cinéma, musique, peinture...) que commerciales. Car en se saisissant du thème imposé par les Galeries, "Femmes d'influences", le réalisateur d'Eraserhead nous livre avec son exposition "Machines, Women, Abstraction"  encore un sans faute. Il reste cependant à se poser la question de savoir où se situe la limite entre l'art et la décoration car Lynch en déclinant aussi bien ses adaptations en arrive à brouiller une frontière qui était pourtant très nette au début de sa carrière...




Un making-of de l'exposition trouvé sur l'excellente webtv Tribeca 75 :




"Machines, Women, Abstraction" du 8 septembre au 3 octobre 2009 aux Galeries Lafayette (40, bd Haussmann 75009 Paris). 

 

Par Freakosophe
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 10 septembre 2009

Le retour des années 80 a été confirmé par de multiples signes, si délirants qu’ils suffiraient aux scénaristes hollywoodiens à écrire un nouveau film apocalyptique. Mais voyons le bon côté de la chose, il y avait plus que les vestes en jean, les couleurs fluos, la coke et le luxe pompeux des grandes boîtes de nuit. Il y avait aussi un vrai climat théorique de fin du monde. Ou plutôt disons-le, au moins de fin de l’art (on laissera les prophéties de Baudrillard là où elles sont). Arthur Danto avait remis à la mode la thèse hégélienne de la fin de l’art, et on se déchirait pour savoir ce que signifiait vraiment le mot de « post-moderne ». Ce mot tamponné sur toute activité artistique de son temps aurait voulu dire qu’il n’y avait plus de modernité suffisamment établie pour qu’elle fût reconnaissable, qu’il n’y avait plus de style dominant, plus même d’utilité historique à l’art, mais qu’il ne restait aux artistes qu’à faire du neuf, distrayant et indolore avec du vieux, sérieux, angoissant et révolutionnaire. Bien sûr, si le post-moderne avait existé, aujourd’hui vingt-cinq ans après – le temps de la nostalgie – personne n’aurait dû pouvoir reconnaître le style de l’art des années 80, les manies de cette décennie, sa modernité passée ou quoi que ce soit de ce tonneau-là. Une autre réfutation rapide de la théorie de la fin de l’art ou de la post-modernité est l’influence actuelle de l’art dans la politique. L’engagement d’un Fairey derrière Obama, comme on l’a déjà commenté dans un dernier post est caractéristique. 




La fin de l'art c'est par ici : Flashdance d'A. Lyne - source.


Mais si on aime les vieux fantômes, on peut décider de se donner la main et de faire bouger le guéridon. Hegel – et Baudrillard, après lui… – a écrit que tout événement se déroule deux fois, la première fois comme un drame et la deuxième comme une farce. Ce sera donc notre retour des années 80 à nous. Et notre variation comique sur le thème de la fin de l’art. Parce qu’il existe des comédies aussi émouvantes que des tragédies.


On dit, on croit et on répète que l’art est mort, c’est-à-dire non pas disparu mais dénué d’intérêt et incapable de faire bouger les choses. Mais on répète, on croit et on dit que l’art peut échapper au cours des choses et se soustraire à la mort. Ou, au moins, que les artistes pourraient sublimer la mort. Leur mort en tant que personne, aussi bien que la disparition de leur art. Ils peuvent faire exploser magnifiquement leurs oeuvres comme Tinguely, faire le saut de l’ange comme Klein, mourir sur scène dans la peau si parfaite d’un personnage comme Molière... Dans le combat contre la mort, l’art gagnerait haut la main.





Y. Klein, Le saut dans le vide : la fin de l'artiste ? - source.

 

          C’est un cliché, mais plutôt que de le contredire, on voudrait en tirer une conséquence assez surprenante qu’on ne souligne pas assez. Car le jour où l’art devra se confronter à sa propre disparition – s’il  la sublime si facilement –, ce jour, par conséquent, sera aussi le plus beau, le plus sublime, celui où l’on risque de voir le plus de beautés éphémères et saisissantes. La fin de l’art sera un jour de fête, alors que la « moribonderie » annoncera davantage une naissance ou un recommencement. Avouez, maintenant, que l’hypothèse de la fin de l’art devient vraiment plus drôle…

Pour savoir si l’art est mort, il ne faudrait plus se demander si l’art a encore une quelconque influence sur une marche du monde dont on ne sait pas ce qu’elle est. Mais plus simplement, il suffirait de regarder autour de nous et de se demander : « ne sommes-nous pas en pleines bacchanales de stupre et de beauté ? »




J.J. Abrahams le jérome Kerviel fou du cinéma - source.

 

Soyons clair : nous aimons ça, jeter notre propre lumière sur ces objets mouvants, risquer l’arbitraire et le relativisme pour sauver quelques trésors, quelques vérités plus subtiles et plus familières. Mais nous aimons d’autant plus ça qu’on ne peut pas ignorer que cette efflorescence de nouveauté est aussi un arrêt, un affaiblissement nécessaire, une décadence. C’est tragique et c’est encore plus beau. N’importe quel clip vidéo R’n’B suffit à le montrer. On sait à quoi servent ces corps dénudés. Mais on sait aussi, en regardant par exemple Womanizer, que Britney Spears plus tard y cherchera, elle aussi, une trace de sa jeunesse et de sa beauté passée… et qu’elle se trouvera vieille et décatie en comparaison. N’importe quelle œuvre est toujours plus qu’un miroir, c’est une roue qui tourne, du temps qui passe.



 

 

 Britney Spears: un verre avant la chute dans Womanizer - source.



Tout nous mène à la conclusion que la fin de l’art est une possibilité très concrète. Il suffit de rappeler quelques faits historiques. Ce qui a existé à différentes époques, ce n’est pas de l’art, mais des arts, c’est-à-dire des façons précises, techniques, de créer quelque chose. Entre ces arts, un certain type d’art seulement prédomine et passe plus facilement que les autres pour de l’art. L’art d’une époque ne se réduit pas à un style (fiction déduite de la synthèse impossible entre plusieurs arts), mais il est le fruit d’une lutte pour la domination entre plusieurs techniques pour représenter et créer, et donc il appelle la prédilection concrète d’un médium sur un autre. La Grèce Antique a été dominée par la sculpture. Au XVIIIème siècle, selon Kant, prédomine le dessin contre la peinture, la forme contre la matière. Le XIXeme siècle, on prendrait peu de risque à le dire, est le siècle du roman. Le XXème siècle, selon Walter Benjamin ou selon les chiffres de l’industrie culturelle, le cinéma prédomine. Bien sûr, à plus d’un titre, ces affirmations sont sujettes à caution.

  Si cet argument ne vous paraît reposer que sur une certaine interprétation de l’histoire, on peut encore montrer combien certains arts, considérés comme dominants à une certaine époque, sont aujourd’hui totalement invisibles. Prenons le dessin. Kant en fait l’art dans sa définition la plus pure. Bergson, dans son petit essai sur Ravaisson, écrit un émouvant éloge du dessin et demande à ce qu’il soit enseigné à l’école. Et pourtant qu’en reste-t-il ? Qui parle de dessins pour fasciner les foules ? La Joconde, oui, le Requiem de Mozart, bien sûr, Kill Bill, ah voilà un grand film… mais qui cite les illustrations pourtant génialissimes de Gustave Doré pour l’enfer de Dante ? La discussion encore une fois risquerait de tourner au name dropping, alors revenons dans les prairies ensoleillées du concept.

 

    

La présence du dessin : Giacometti - source.


L’éclipse du dessin comme art dominant provient du fait qu’il n’est plus un art en soi, mais au mieux un entraînement, une propédeutique, et ce faisant qu’il est assujetti à une finalité plus haute. Au lycée, la seule mention de son nom le range en fait dans le « dessin industriel ». On veut regarder du côté des arts, et on oublie la bande dessinée nous dira-t-on ? Cet exemple prouve exactement notre point car le dessin alors doit soutenir un récit pour se changer en bandes dessinées. Enfin, si on en parle comme d’un art dans la presse spécialisée ce n’est que pour applaudir à son mini-come back. On peut insister : on ne parle plus de dessin, mais on choisit des termes plus spécifiques suivant son assujettissement à un art ou un autre : « illustration » s’il s’agit de livres (et si le dessin n’est que secondaire), « roman graphique » pour parler de bande dessinée sous son versant littéraire (certes, le dessin est alors pleinement compris comme art, mais littéraire), ou parfois on entend aussi « art séquentiel », et on rapproche ainsi la bande dessinée du cinéma.

Le dessin n’est pas le seul comateux de l’histoire des arts. Pensez encore, pour Hegel, l’art le plus achevé prend la forme de... la poésie ! On entend parfois « poétique » comme qualificatif – en fait, on veut dire lyrique, ou onirique -, mais qui dirait encore que la poésie existe comme art vivant ? Elle n’a pas disparu, certes, mais est dissoute dans tout autre chose que sa technique originelle. On vend des films avec des journaux, même des livres de philosophie, mais – permettez-nous d’abuser de ces tours rhétoriques à la Sarkozy – quel grand quotidien risquerait de vendre de la poésie contemporaine ?




Y a-t-il une place pour le roman graphique ? - Le journal de mon père, de Jirô Taniguchi - source.


Ne parlons pas de certains arts qui ont juste été des arts de transition ou mineurs, mais qui ont pourtant une technique propre : lanterne magique, cinéma muet, roman photo, oratorio. Le cinéma domine aujourd’hui, mais pourquoi ne pas imaginer qu’un jour les jeux vidéos domineront (sous une autre forme que celle connue bien sûr – mais on se penchera alors sur ces années passées comme les années de leur tendre mais difficile gestation) ? On entend déjà partout les qualificatifs qui les définissent : ludique, interactif, immersif...

Où veut-on en venir si ce n’est à un pur exercice d’imagination ? Tout le monde admet dans son petit moment relativiste qu’il pourra bien exister un jour une œuvre plus célèbre que la Joconde ou que les tournesols de Van Gogh. Mais admettra-t-on un jour la disparition de la peinture même comme art… ? Admettra-on qu’un jour, la musique elle-même ne soit rien d’autre qu’une illustration sonore, un outil de narration, une suite de jingles assujettie à l’art marketing du futur (bien plus subtil et reconnu que le nôtre actuellement, bien entendu)… ? On est prévenu pourtant, dessin et poésie, et même sculpture, ont passé leur tour. L’histoire de l’art ne sert pas qu’à sélectionner gentiment les plus beaux chefs-d’œuvre, elle montre combien l’art exclut de sa sphère un certain nombre d’objets pour en constituer d’autres en art. Tout le monde se bouscule au portail, mais tout le monde ne pourra pas entrer. L’histoire de l’art, c’est massacre à la tronçonneuse. Et ça ne pourrait pas être autrement à moins de vivre dans un musée et non dans un atelier.


 

Futurama : la damnation du joueur de pipo - source


L’origine même de notre vertige se trouve dans un très bel épisode de Futurama, La main du diable dans la culotte d’un zouave (Saison 5 épisode 16). Depuis les Simpsons, Matt Gorening adore les épisodes à comédies musicales et pour faire de même avec sa série comique de SF, il lui fallait un petit prétexte pour mettre de la musique dans un épisode qui sinon parlerait de planètes à exploser et d’aliens à ridiculiser. L’argument est simple : Fry veut apprendre à jouer d’un instrument de musique pour gagner le cœur de Leia – il sera même prêt à vendre ses mains au diable,  – et tout ça se finit dans une mise en abyme sur une scène de théâtre (bref très comédie musicale). Mais attention, il fallait qu’on reste en pleine SF… alors si Fry avait appris la guitare, l’épisode n’aurait pas fonctionné. Les scénaristes inventèrent donc… l’holophone, une vague flûte de fakir qui projette des images en fonction de l’état d’esprit de la personne et de la position de ses doigts sur les touches, bref, un clip vidéo live (mais bien sûr dans le futur, le clip vidéo n’aurait été considéré que comme l’ancêtre valeureux mais incomplet de l’holophone).




L'holophone - source


Là est le génie de la série : montrer à quel point on peut penser qu’un jour, l’opéra, le théâtre, le cinéma, même le jeu vidéo (lors d’un passage du concert de Fry où son personnage récurrent d’escargot doit éviter des tonneaux tel un donkey kong du futur), bref, que tout art connu, admis, encensé, applaudi aujourd’hui, ne seraient qu’un prétexte pour jouer d’une chose aussi impure et grotesque que l’holophone. Le dernier à créer aura toujours raison. En un mot, la décadence, ça ne fait pas déprimer, ça rafraîchit.



 

Fin... de l'art ? - source

 

Par R.
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Présentation

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Liens freakosophiques...

Freakosophez - vous ! Flux RSS

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés